‹ Histoire de la ville de Vienne DauphinéChapitre 14 sur 136 · ENTRE LES ÉVÊQUES D*ÀRLES ET CEUX DE VIENNE · texte numérisé non relu

ENTRE LES ÉVÊQUES D*ÀRLES ET CEUX DE VIENNE

Les dissensions entre les deux prélats commencèrent avant l'époque que nous venons de parcourir. Ce fut sous l'empereur Théodose, qu'une question de suprématie s'éleva, pour la première fois, entre les églises d'Arles et de Vienne.

La ville d'Arles , située dans la province Viennoise , avait constamment reconnu celle de Vienne pour sa métropole; mais le séjour du grand Constantin dans ses murs , les faveurs qu'elle avait obtenues de cet empereur, la tenue d'un concile général, diverses assemblées des principaux Gaulois, convoqués à Arles, tout avait contribué à donner à cette ville une grande importance , et ce n'était qu'avec une peine extrême que son évéque se voyait obligé , dans certaines occasions, de se soumettre à la juridiction de celui de Vienne.

Le préfet du prétoire des Gaules , qui n'était plus

en sûreté dans le nord, vint fixer sa résidence à Arles. Dès lors Pévêque d'Arles secoua le joug et commença à faire des ordinations dans les diocèses voisins; Pévêque de Vienne jeta les hauts cris; et enfin un concile des évêques des Gaules fut convoqué à Turin. 11 décida (an 4oi) que celui des deux prélats qui prouverait que sa ville était métropole, aurait la primatie sur la province Viennoise , et qu'en attendant chacun des évêques conserverait la judiriction sur les églises les plus voisines de sa capitale.

On voit par ce jugement provisoire combien les pères du concile étaient embarrassés à cause du changement opéré dans la position politique des deux villes.

Effectivement, tout le monde savait que la ville de Vienne avait été et était encore la capitale de la province Viennoise; mais Arles , à raison du séjour du préfet du prétoire des Gaules , se prétendait la capitale ou mère de toutes les Gaules. Les pères du concile n'osèrent pas trancher la question , et les deux évêques attendirent une occasion favorable pour faire valoir leurs prétentions.

Chacun soutenait que son siège était plus ancien que celui de son antagoniste. L'évêque d'Arles prétendait que le premier pasteur de son église avait été saint Trophime , disciple de saint Paul. Celui de Vienne répondait que loin que ce saint Trophime eût été le disciple de saint Paul , il n'avait

été envoyé dans les Gaules que sous le consulat de Décius et Gratus (an 25o *), tandis que le siège de Vienne avait été occupé d'abord par saint Crescent, véritable disciple de saint Paul, et par une série non interrompue de sept autres évêques antérieurs à saint Trophime.

L'évêque de Vienne se prévalait aussi d'une lettre du pape Silvestre qui accordait à l'évêque de Vienne la suprématie non seulement sur tous les évêques de la province Viennoise , mais encore sur ceux de sept antres provinces (**).

Pendant que ces questions s'agitaient avec beaucoup d'aigreur, un soldat parvenu, nommé Constantin, fut proclamé empereur, et reconnu comme tel dans les Gaules. Il fixa sa résidence à Arles, en 407 , de sorte que cette ville devint par le fait la capitale des Gaules, mais seulement jusqu'à la mort de Constantin, en 4* 1; car il est constant qu'en 412, Posthumus Dardanus, ancien proconsul de la province Viennoise , et alors préfet du prétoire des Gaules , au nom de l'empereur Honorius , avait établi à Narbonne le siège de son gouvernement.

En 41 7 , saint Patrocle , évêque d'Arles, prit le

(*) Voyez Grégoire de Tours , liv. 1 , chap. 28.

(**) Adrien de Valois révoque en doute l'existence de cette lettre; mais Mercator, Scaliger, Masson , Merula, Catcl, et une foule d'autres auteurs out écrit que l'église de Vienne étendait sa juridiction sur la province de Vienne et plusieurs autres provinces.

parti de s'adresser directement au pape Zozime , assis depuis peu sur la chaire de saint Pierre. Outre les raisons que son prédécesseur avait fait valoir auprès du concile de Turin , l'évêque d'Arles ne manqua pas de faire ressortir la nouvelle illustration que sa ville avait reçue du long séjour de Constantin, et de l'obligation ou s'étaient trouvées toutes les provinces des Gaules d'y entretenir des députés.

Les auteurs ecclésiastiques de Vienne affirment que l'évêque de cette ville ne fut pas même entendu.

Le pape Zozime , habile à profiter d'une ouverture qui lui permettait d'étendre sa juridiction sur les Gaules, en fut tellement satisfait qu'il combla Patrocle de faveurs. H le créa son vicaire général dans les Gaules, et il écrivit le onzième jour des calendes d'avril , sous le onzième consulat d'Honorius et le deuxième de Constance , c'est-à-dire le 22 mars 417 , auxévêques des différentes provinces, pour leur défendre , ainsi qu'aux ecclésiastiques qui leur étaient subordonnés , d'aller à Rome, et même de quitter leurs diocèses , sans la permission écrite de l'évêque d'Arles. Il concéda en même temps à ce prélat le privilège exclusif d'ordonner seul les évêques des deux Narbonnaises et de la Viennoise.

« Par là , dit Charvet , dans son Histoire de la « sainte Eglise de Vienne \ le pape récompensait « Patrocle de la démarche qu'il avait faite; et, en « paraissant lui soumettre les évêques des Gaules, a il se les assujétissaità lui-même. En même temps,

« il accoutumait les ecclésiastiques à le regarder « comme leur supérieur immédiat. »

Il paraît, au reste, que les papes Boniface et Célestin restreignirent les privilèges accordés à l'évêque d'Arles. Cependant en 44^» samt Hilaire fit des ordinations jusque dans le diocèse de Vienne. Saint Mamert , alors évêque de cette dernière ville, crut devoir porter ses plaintes en personne au pape saint Léon , qui convoqua à Rome un concile pour prononcer sur la question de suprématie agitée depuis si long- temps. Il arriva que la veille même du jugement, saint Hilaire, qui prévoyait que la décision du concile ne lui serait pas favorable, quitta Rome; ce qui indigna tellement le pape, qu'il lui défendit non seulement de faire des consécrations d'évêqne , mais encore d'assister à aucune cérémonie de cette nature. Il est à remarquer que l'empereur Valentinien III joignit à la lettre du pape un ordre au patrice Àétius , qui commandait dans les Gaules, de tenir la main à l'exécution de la décision du pape. Ainsi tout concourait à assurer la suprématie de l'évêque de Rome sur les autres évêques.

Cependant Ravennius succéda à saint Hilaire ; il était lié avec le pape Léon; il le pria de revenir sur sa détermination , qui n'était que relative à saint Hilaire. Le pape accueillit cette supplique , et, par une nouvelle décision du troisième jour des nones de mai, sous le septième consulat de Valentinien,

c'est-à-dire le 5 niai 4^0, il annonça qu'ayant pesé Jes raisons des deux parties, et examiné les preuves fournies par les députés des deux évêques , il trouvait leurs droits égaux, Vienne ayant eu souvent l'avantage sur Arles , et Arles ayant quelquefois dominé Vienne; que cependant, voulant traiter favorablement l'évêque d'Arles , celui de Vienne se contenterait à l'avenir de la suprématie sur quatre autres évêques, savoir : ceux de Valence, Tarentaise, Genève et Grenoble , et que les autres sièges de la province Viennoise reconnaîtraient l'évêque d'Arles pour leur supérieur et métropolitain.

Cette décision , si contraire à ce que l'évêque de Vienne avait espéré, d'après l'opinion connue du concile assemblé cinq ans auparavant , ne fit qu'aigrir davantage les esprits. Saint Mamert ne crut pas devoir se conformer à la délimitation arrêtée par le pape, et, en4&f' il consacra un nouvel évêque à Die.

L'évêque d'Arles se plaignit au papeHilaire. Celuici, jaloux de maintenir les prérogatives du saintsiège, fit intervenir l'empereur Sévère , qui écrivit à Gondioc, roi des Bourguignons. Une correspondance s'établit même directement entre Gondioc et le pape, et le résultat fut une verte réprimande du pape à saint Mamert, avec menace , en cas de récidive , de lui enlever le droit de métropolitain sur les quatre autres siégesde la province Viennoise. Cependant le pape ordonna la réunion d'un synode

provincial , dans l'objet de lui faire connaître son opinion sur cette affaire. On ignore non seulement le lieu de la réunion du synode ; il est même douteux qu'il ait été tenu. Voici ce que Charvet dit à ce sujet :

« C'était une ruse de la politique des papes que « d'ordonner la convocation d'un concile qui , sans a oser décider, leur fit le rapport de l'affaire , afin « qu'ils en décidassent eux-mêmes. Ils sentaient « bien qu'ils révolteraient les évêques en les man- « dant à Rome , et pour les assujétir insensiblece ment à une domination nouvelle , ils paraissaient « partager avec eux la connaissance d'une affaire a dont ils se réservaient la partie essentielle , qui « est la décision. Les évêques , instruits de leurs « droits , n'approuvaient ni ces ordres ni rien de ce ce qui se fesait en conséquence ; mais l'agitation ce était alors trop grande dans les Gaules , et par les ce guerres que les barbares y portaient , et par la te rapidité avec laquelle les empereurs se succéce daient, pour qu'ils pussent se réunir et prendre ce de justes mesures contre les entreprises et la ce hauteur de la cour de Rome , qui commençait à ce se former. »

Ajoutons à ces réflexions judicieuses que les papes étaient fort habiles à faire intervenir l'autorité des empereurs pour soutenir leurs empiétements sur les droits des autres évêques. Une recommandation de l'empereur auprès des rois des barbares , qui

ne se considéraient que comme les hôtes de V empire* était regardée comme un ordre positif.

Convenons aussi que les querelles entre les évêques des Gaules, toujours excitées par l'ambition ou l'esprit de domination , favorisaient singulièrement l'extension du pouvoir des papes, qui se montrèrent fort adroits à intervenir comme juges dans ces discussions.

Des questions de suprématie n'existaient pas seulement entre les évéques d'Arles et de Vienne: celui de Sens disputait le pas à celui de Lyon ; celui de Bourges, à celui de Bordeaux; celui de Reims, à celui de Trêves , etc. L'évéque de Marseille était en querelle ouverte avec celui d'Aix. Chacun cherchait à s'agrandir aux dépens de son voisin , et ces dissensions intestines occasionèrent parfois des mouvements et des troubles.

Cet état d'anarchie , et les fréquents recours à l'autorité des papes devaient nécessairement augmenter la puissance de ceux - ci , et c'est ce qui arriva .

Saint Mamert fut obligé de se soumettre a l'autorité pontificale , fortement soutenue par le roi Gondioc.

Cependant saint Avite , dix-neuvième évêque de Vienne, usa de la grande influence dont il jouissait, non seulement dans le royaume des Bourguignons, mais encore dans toutes les Gaules , pour obtenir du pape Anastase II un règlement qui étendît sa

juridiction sur les églises de Die, de Maurienne et de Viviers; mais dès l'année 499» Eonius, évêque d'Arles , écrivit au pape Symmaque , successeur de saint Anastase, pour se plaindre du règlement de ce dernier; et enfin , après des procédures qui durèrent quatorze ans , le pape décida , par une lettre des ides de novembre , sous le consulat de Promis, c'est-à-dire du 1 3 novembre 5 1 3 , que l'église de Vienne conserverait sa juridiction sur les églises de Valence , de Tarentaise , de Genève et de Grenoble, et que les autres dépendraient de l'évêché d'Arles. Il termina sa lettre par une invitation aux deux évèques de se contenter de leurs droits et privilèges, sans chercher à les étendre par l'appui ou la protection des autorités séculières.

La fin de cette lettre prouve évidemment que chacun des évêques fesait solliciter auprès du pape par le souverain sous la dépendance duquel il était placé. Or , à cette époque , Vienne reconnaissait Gondebaud pour roi , et Arles se trouvait sous la domination d'Amalaric , roi des Visigoths , petit-fils du grand Théodoric , roi d'Italie. Il est probable que si ce dernier appuya la demande de l'évêque d'Arles , sa recommandation dut être toute puissante auprès du pape.

Au reste , la querelle entre les deux évêques se renouvela plus tard , et nous aurons occasion d'y revenir.

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