CHAPITRE V
Sommaire. — Secours qui sont fournis au Canada. — M. de La Violette est chargé de la fondation du fort des Trois-Rivières. — Le Platon. — La traite qui eut lieu au mois de juillet. — M. de Cbamplain visite le fort. — Mort de Gapitanal. — Les Religieux se préparent à aller demeurer aux Trois-Rivières. — Le Père Le Jeune. — Etablissement de la résidence de la Conception. — La chapelle construite en 1634. — Festins des Sauvages sur les tombeaux.— Anecdotes. — Un prisonnier iroquois. — Détresse des Sauvages pendant l'hiver. — Le lac Saint-Paul.
La flotte qui arriva de France, au mois de juin 1634, sous le commandement de M. Duplessis-Bochart, amenait un renfort d'immigration et trois religieux, dont l'un était le Père Jacques Buteux. D'autres secours devaient suivre d'assez près. '
Jusqu'à cette époque, la population du Canada ne s'était guère élevée au-delà de soixante personnes et comptait à peine deux familles établies dans le pays. C'était beaucoup de découvertes, de déboursés, de fatigues et de périls bravés pour un bien petit résultat ; la faute, on le sait, en retombe sur les compagnies de traitants dont les intérêts privés étaient servis au préjudice de la colonisation. M. de Lauzon et la compagnie des Cent-Associés entendaient envoyer au Canada des artisans et des familles, où, suivant Ghamplain, ces, envois feraient croître tous les ans la colonie, et par là augmenteront les habitations qui donneront de la terreur aux ennemis des Sauvages alliés des Français."
Ghamplain jugea le moment favorable pour exécuter son projet. En conséquence, il fit préparer une chaloupe montée par quelques soldats et un plus grand nombre d'hommes de métier et de colons, qu'il plaça sous les ordres du sieur de la Violette, afin de les envoyer aux Trois-Rivières y bâtir un fort et une habitation permanente.
L'expédition, partie de Québec le samedi, 1er juillet, arriva aux Trois-Rivières le mardi, 4 juillet 1634 1 et mit pied à terre, probablement dans la petite anse qui existait alors à l'extrémité de la rue du Platon.
C'était le lieu le plus accessible et le plus rapproché du promontoire sur lequel M. de la Violette commença, le même jour, à faire travailler ses ouvriers. L'emplacement désigné était celui de l'ancien fort algonquin, détruit depuis longtemps par les Iroquois. 2
Dernièrement, en coupant la pointe du Platon, pour construire le boulevard Turcotte, l'on déterra, presqu'à fleur de sol, une enceinte circulaire, ayant à peu près quarante pieds de diamètre, formée de bouts de pieux très forts, enfoncés profondément; c'était au centre de la pointe du Platon, près de la rampe nord-ouest de la déclivité du boulevard. Le Platon s'étendait autrefois vers le fleuve à trois cents pieds plus loin qu'aujourd'hui, en sorte qu'entre le fort et cette extrémité, il y avait place pour installer une* batterie de plusieurs canons, comme le montre un plan de 1685.
Le Platon est un contrefort ou butte avancée des coteaux situés en arrière de la ville et auxquels il se relie par les terrains élevés qui sont au nord de la rue des Forges. Au temps où le lac Saint-Pierre couvrait la Banlieue, il battait le flanc de ces coteaux, et, d'autre part, le Saint-Maurice s'épanchait, depuis le cap aux Corneilles, sur les terres de la haute-ville, en se confondant avec le Saint- Laurent vers la descente actuelle du coteau, au bout nord-ouest de la rue des Forges. La Pointe-du-lac était en cet endroit. L'embouchure du Saint-Maurice allait de là au cap de la Madeleine ; deux îles, le Platon et la
1 II y avait cent ans dans ce mois de juillet que Jacques Cartier avait découvert le Canada. Port Royal en Acadie fut fondé en 1605, Québec en 1608, Orange (Albany) en 1623, New-York en 1625, Boston en 1630, les Trois-Rivières en 1634, Montréal en 1642, Sorel (sous le nom de Richelieu) en 1642, Chambly en 1665, Kingston (fort Frontenac) en 1672, Niagara en J682, le Détroit en 1700, Mobile en 1701, Louisbourg en 1713,1a Nouvelle-Orléans en 1717, Ogdensburg (sous le nom de la Présentation) en 1748, et Halifax en 1749.
2 Faillon, p. 265-6.
pointe aux lroquois, se montraient seules au large. On comprend que notre description se rapporte à des milliers d'années en arrière. Les eaux, en s'abaissant, par la suite, découvrirent la haute-ville, puis la Banlieue, dont la basse- ville fait partie avec la Commune. Les dernières traces de cette période étaient encore visibles à l'arrivée des Français par le ruisseau Sainte-Madeleine et par celui qui débouchait au fleuve dans la Fosse. Quant aux îles qui sont dans l'embouchure actuelle du Saint-Maurice, ce sont des battures mises à sec par l'abaissement du niveau de l'eau, et l'une d'elle, la plus petite, appelée l'île Ogden, est un éboulis de la rive gauche du Saint-Maurice. Longtemps après l'arrivée des Français, la côte sud du Platon se prolongeait encore en pointe abaissée jusqu'à plus de deux cents pieds dans la basse-ville, elle ne fut coupée définitivement qu'en 1825, par M. Lndger Duvernay, pour niveler la rue du Platon, mais les traces en sont encore visibles.
Avec M. de la Violette, les Pères Brebeuf et Daniel se rendirent aux Trois-Rivières pour y rencontrer les Hurons, qui se faisaient attendre plus que de coutume. Enfin, sept canots de cette tribu abordèrent aux Trois- Rivières et d'autres suivirent en disant que les lroquois s'étaient jetés sur un fort détachement des leurs et l'avaient dispersé. La traite n'eut point l'importance des autres années, les Sauvages amis survenaient en petites troupes et s'empressaient de reprendre le chemin de leur pays.
Le Père de Brebeuf s'adressa aux Hurons, et fit tout ce qu'il put pour les engager à le recevoir dans leurs canots avec ses compagnons ; ils y consentirent volontiers, mais un capitaine des Algonquins de l'Isle nommé la Perdrix, qui demeurait ordinairement à Québec, fit une harangue par laquelle il recommandait qu'on n'embarquât aucun français. Les Hurons, qui devaient passer à leur retour par le pays de ce capitaine, se montrèrent tout-à-coup refroidis.
Ceci se passait le 4 juillet. Le lendemain le Père Davost et M. Duplessis-Bochard, commandant des navires, arrivèrent de Québec. -La Relation de 1634rp. 88, dit que le Père Davost partit de Québec dans une barque, avec M. le général Duplessis-Bochard, trois jours après les Pères de Brebeuf et Daniel, qui en étaient partis le samedi, 1er jour de juillet. Le Père de Brebeuf (Relation de 1635, p. 24) fait arriver le Père Davost et M. Duplessis aux Trois- Rivières le 5, qui était un mercredi. M. Duplessis fit aussitôt assembler les Sauvages, pour les inviter à se
rendre au vœu des missionnaires et mettre la Perdrix en demeure de s'expliquer. Quand ce chef fut satisfait, les Hurons soulevèrent d'autres objections. En résumé, ils auraient mieux aimé embarquer dans leurs canots des hommes de guerre que des robes-noires inoffensives. M. Duplessis employa toutes ses ressources pour les convaincre. Messieurs de l'Espinay-Couillard et Olivier, Fin terprète, y mirent aussi toute leur influence, mais inutilement. Les jours suivants, 6 et 7 juillet, nouvelles assemblées, suivies d'un grand festin donné par les Français. Les Hurons se décidèrent enfin à prendre avec eux le Père de Brebeuf, le Père Daniel et un jeune homme nommé le Baron. Ils partirent précipitamment le 7, au son de la canonnade destinée à les rendre plus recommandables aux yeux des Sauvages. Huit jours après, le Père Ambroise Davost s'embarqua avec deux autres français. Trois Français, dont un nommé Petit- Pré 1 les suivirent huit autres jours après dans une troisième escouade. Deux des français de l'expédition s'appelaient Robert le Gocq et Dominique Scot. Tous se rendaient au pays des Hurons, situé à trois cents lieues, par des chemins effroyables.
Les Sauvages qui restaient aux Trois-Rivières étaient des Algonquins et surtout des Montagnais, la plupart attaqués du dangereux mal-de terre. 2
Vers la fin de juillet, M. de Ghamplain visita les travaux du fort, il trouva qu'ils progressaient à sa satisfaction. Le 3 août, il était de retour à Québec. C'est la dernière visite que le célèbre fondateur paraît avoir faite aux Trois-Rivières. Un an après, il écrivait au cardinal de Richelieu : " L'habitation des Trois-Rivières est placée dans un des plus beaux endroits de tout ce pays, où la température de l'air est bien plus modérée, le terroir plus fertile, la pêche et la chasse plus abondante qu'à Québec."
M. de la Violette continuait à diriger les travaux du fort, qu'il avait ordre de bâtir de grosses pièces de bois fichées en terre et assez spacieux pour fournir un logement au besoin. M. Duplessis-Bochard le laissa à ses occupations, et arriva à Québec le 4 août, prêt à partir pour la France avec le commandement de la flotte. Dans sa barque, il amenait à Québec un jeune sauvage orphelin, des Trois-
1 II était encore aux Trois-Rivières en 1638. (Registres de la paroisse.)
2 Relation de 1634, p. 88-9, 90. Relation de 1635, p. 23-4-5, 27.
Rivières, âgé d'environ 12 ou 14 ans, nommé- Akhikouchr qui était malade et reçut au baptême le nom de Dieudonné. Il ne vécut que le temps de recevoir un peu d'instruction.
" M. Duplessis nous dit qu'on travaillait fort et ferme au lieu nommé les Trois-Rivières ; si bien que nos Fran^ çais ont maintenant trois habitations sur le grand fleuve Saint-Laurent : une à Québec, fortifiée de nouveau ; l'autre à quinze lieues plus haut, dans l'île de Sainte-Croix, où M. de Champlain a fait bâtir le fort de Richelieu ; la troisième demeure se bâtit aux Trois-Rivières, quinze autreslieues plus haut, c'est à-dire à trente lieues de> Québec. Incontinent après le départ des vaisseaux, le Père Jacques Ruteux et moi (le Père Le Jeune) nous irons là demeurer pour assister nos Français ; les nouvelles habitations étant ordinairement dangereuses, je n'ai pas vu qu'il fût à propos d'y exposer le Père Charles Lalemant, ni autres. Le Père Buteux y vient avec moi pour étudier la langue 1
C'est vers cette date que mourut Capitanal, atteint probablement de la contagion qui décimait ses compatriotes. . L'éloquent chef sauvage eut le temps de voir s'élever aux Trois-Rivières u la maison " qu'il avait demandée au nom de sa nation ; mais il ne put l'habiter. Il tomba malade, quelque part sur la rive sud du fleuve, où il paraît qu'une troupe nombreuse l'accompagnait. Assemblant ses principaux camarades, il leur enjoignit de conserver la bonne intelligence avec ses amis les Français, et, pour preuve de l'amour qu'il portait à ces derniers, il ordonna que son corps serait enterré parmi eux aux Trois- Rivières. Il se fit transporter auprès du fort pour y mourir, demandant d'être porté en terre par les Françaisr auxquels il destina un présent. On lui accorda cette faveur, et M. de Champlain fit mettre une petite clôture à l'entour de son tombeau pour le rendre remarquable. M Si nous eussions été pour lors aux Trois-Rivières, écrit l'année suivante le Père Le Jeune, je ne doute point qu'il ne fût mort chrétien. J'ai un grand regret de la mort de cet homme, car il avait témoigné en plein conseil que son dessein était d'arrêter ceux de sa nation auprès du fort de la rivière d'Anguien ; 2 il m'en avait donné parole en particulier. Il était aimé des siens et des Français."
1 Relation de L634, p. 91. Relation de 1635, p. 13, 5.
2 " Le fort de la rivière d'Enghien" a bien l'air d'être celui des Trois-Rivières. Le Père Le Jeune venait de recevoir (voir Relation de 1636, p. 3) une lettre du duc d'Enghien (depuis le grand Gondé) et peutêtre avait-il dessein de donner son nom à la rivière des Trois-Rivières
Capitanal laissa avec sa femme trois enfants : un garçon vâgé d'environ dix-sept ans et deux petites filles. Le garçon mourut dans le courant de l'année 1636, sans se convertir ; il fut soigné par les jongleurs de sa tribu, malgré les instances que le Père Buteux fit pour éloigner ces charlatans. Depuis l'automne précédent, où les missionnaires l'avaient réprimandé ouvertement, durant un festin des morts qui avait lieu sur la fosse de son père, il s'était abstenu de les voir. La Relation contient le singulier récit des pratiques superstitieuses qui signalèrent sa maladie, sa mort et son enterrement. La plus jeune des filles, âgée de deux ans, mourut à la fin de décembre 1635, peu après son baptême.
Les préparatifs étant terminés et le fort pouvant offrir un refuge à quelques habitants, l'on s'occupa surtout d'obtenir des prêtres qui restassent en permanence dans ce lieu. Dans l'embarras de savoir qui envoyer, le Père Le Jeune, supérieur des Jésuites, se décida à y aller comme on l'a vu plus haut, et s'adjoignit le Père Buteux dont il se plaît à citer Je zèle et l'abnégation. 1 11 était vivement sollicité d'établir une maison aux Trois-Rivières, et voici ce qu'il écrivait de Québec, au Général de son Ordre, au mois d'août 1634:
" Nous demeurerons aux Trois-Rivières , le Père Buteux et moi. Ce lieu est sur le grand fleuve, 30 lieues plus haut que Kébec, sur le chemin des Hurons ; on le nomme les Trois-Rivières pour ce qu'une certaine rivière qui vient des terres, se dégorge dans le grand fleuve par trois embouchures. Nos Français commencent là, cette année, une habitation ; il y faut deux de nos Pères. J'ai été fort longtemps en balance qui y pourrait aller. Le Père de Brebeuf et le Père de Noue étaient d'avis que je demeurasse à Kébec ; mais j'ai reconnu que le Père Lalement appréhendait cette nouvelle demeure, y croyant qu'il n'en reviendrait pas si on l'y envoyait, s'offrant néanmoins de bon cœur à faire ce qu'on voudrait. Il est vrai qu'il y meure ordinairement quelques personnes en ces commencements; mais la mort n'est pas toujours un grand mal.
" Après avoir recommandé l'affaire à Notre-Seigneur, je me suis résolu d'y aller moi-même pour les raisons suivantes :
" 1° J'ai cru que je ne faisais rien contre le dessein de W. R. quittant la maison pour sept ou huit mois ; car je
1 Documents historiques, (manuscrits) recueillis par le Père Martin .3). 65. Bibliothèque fédérale, Ottawa.
peux retourner au printemps, je ne sais néanmoins si je reviendrai devant la venue des vaisseaux : de plus, je laisse entre les mains d'une personne qui fera mieux que moi cent fois, guis ego sum f un atome à comparaison de lui. Je doutais de son estomac pour les prédications de Kébec, mais l'auditoire est petit, et il ne trouve aucun inconvénient à cela :
u 2° J'ai cru que Notre-Seigneur aurait pour agréable que je donnasse ce contentement au Père, de ne point quitter Kébec où non s sommes déjà un petit accommodés, et que s'il y a du danger, que je le dois prendre pour moi ;
" 3° Le fils de Dieu mourant en croix nous a déterminés à la croix, il ne la faut donc pas fuir quand elle se présente; c'est ma plus forte raison, on souffre il est vrai dans une nouvelle habitation, notamment précipitée comme celle-là. Je ne sais comment sera faite la maison ; être pêle-mêle avec des artisans, boire, manger, dormir avec eux; ils ne sauraient faire là aucune provision de quoi que ce soit; tout cela ne m'étonne point, les cabanes de Sauvages que j'ai habitées cet hiver sont bien pires. Le Père Buteux me réjouit, car il prend cela de bon cœur ; je le vois fort résolu à la croix. Votre Révérence a raison de dire que c'est l'esprit qu'il faut avoir. Nous étudierons là la langue, quoiqu'avec moins de commodité qu'à Kébec, à cause du logement, où il y aura un plus grand tintamarre que dans les cabanes des Sauvages ; car nos Français, avec lesquels nous serons tous ensemble, ne sont pas si paisibles et si patients que ces barbares. De plus, je voulais prendre cet hiver un sauvage avec moi à Kébec pour m'instruire, puisque je commence à les pouvoir interroger; cela ne se pourra pas faire aux Trois-Rivières, mais il n'importe, je ferai ce que je pourrai.
" Resteront à Kébec, le Père Lalement, le Père Masse, le Père de Noue et nos deux Frères 1 avec tous nos hommes. La douceur et la vertu du Père Lalement tiendra tout en paix, et fera réussir le travail de nos gens. Envoyer le Père de Nouë et le Père de Brebeuf aux Trois-Rivières, je ne voyais point d'apparence, 1° Pour ce que le Père de Nouë gouverne ici nos hommes ; 2° Le Père Buteux eût perdu une année, il n'aurait rien fait du tout en la langue ; 3° Satis calidus est, licet alioquin optimus, P. de Nouë ; il fallait donc que le Père Lalement et moi y allassions : j'ai pris le sort pour moi, croyant
1 Le frère Gilbert et le frère Jean Liégeois.
laisser la maison en plus grande paix que si je fusse demeuré, je crois que V. R. approuvera mon procédé ; du moins j'ai pensé suivre en ceci le mouvement de Dieu ; qu'il soit loué pour un jamais ! Voilà ce que nous fesons cette année. C'est une grande occupation que de bien souffrir, Dieu nous en fasse la grâce." 1
Le Père Le Jeune écrit que si l'on envoie de France le frère Claude Frémont et le frère Serrurier, l'un d'eux sera placé, soit aux Hurons, soit aux Trois-Rivières, selon le besoin qu'il y en aura. Il insiste pour avoir un supérieur aux Trois-Rivières, " parce que ce n'est pas trop de tenir là trois Pères, afin qu'il y en ait toujours deux libres pour les Sauvages. Que si Votre Révérence n'en veut envoyer que deux, le Père Buteux, à qui j'apprendrai cette année ce que je sais de la langue, demeurera avec lui à Kébec ou aux Trois-Rivières, et moi avec l'autre ; mais à mon avis ce n'est pas trop de trois pour les Trois-Rivières : l'un sera pour nos Français, les deux autres pour les Sauvages, voire même il se pourra faire qu'on en enverra un d'eux aux Hurons, avec les deux qu'il y faut faire passer." 2
Dans la même lettre, le Père Le Jeune demande au général de son Ordre de le relever de sa charge de supérieur. u En vérité mon révérend Père, je n'ai pas les talents, ni les qualités, ni la douceur requises pour être supérieur, de plus je le dis et il est vrai, c'est un grand détourbier pour l'étude de la langue ; je dis un trèsgrand détourbier, dirais-je même que ceci, cette année, nuit au salut peut-être de quelques Sauvages. J'apprends que les Sauvages qui sont aux Trois-Rigières sont tous malades et meurent en grand nombre. Le Père Buteux même, qui a passé par là, m'écrit qu'il serait à propos que j'y allasse : je suis dans les écritures, je n'ai rien ou peu de choses prêtes, les vaisseaux seront bientôt prêts à faire voile ; je serai surpris de mes lettres et informations, que j'envoye à V. R. touchant nos besoins, je me dépêche tant que je peux. Si je n'étais point supérieur, je serais délivré de tout cela ; il y a longtemps que je serais làhaut. Je me dispose pour y aller tout-à-fait jusqu'au printemps, ou jusqu'à la venue des vaisseaux." 3
1 Premières missions des Jésuites en Canada. Documents recueillis par le Père Auguste Garayon. I volume, Paris, 1864, pages 127-30.
2 Premières missions, Auguste Garayon, p. 136.
3 Premières missions, Auguste Garayon, p. 138-9.
Après avoir dit que les PP. Beraier et Pinette, ou les PP. Garnier et Le Jeune, iraient s'établir aux Trois- Rivières, ce dernier ajoute :
" M. de Lauzon 1 nous mandait que nous transportassions nos gens aux Trois-Rivières où l'on va faire une nouvelle habitation, disant que tout mûrirait mieux en ce quartier-là. On a été bien en branle s'il le fallait faire ; du moins on y voulait envoyer trois ou quatre hommes. J'ai toujours cru qu'il ne fallait point diviser nos forces (c'est-à-dire l'unique maison de Québec) qui fussent par après le soutien des autres ; qu'il fallait voir le lieu devant que d'y rien entreprendre. Enfin ceux qui sont passés les premiers mandent que la terre y est fort sablonneuse ; que tout y mûrira mieux pour un temps mais que ce sol sera bientôt las. Je m'en vais demeurer là avec le Père Buteux ; nous verrons ce qui en est. Quand la terre serait très-bonne, je ne serais pas d'avis que l'on quittât le soin de cette maison où nous sommes. On parle de commencer de nouvelles habitations en divers endroits, et d'avoir là de nos Pères ; je pense que nous ne saurions pas entreprendre de nous loger et bâtir partout. Nous allons, le Père Buteux et moi, demeurer aux Trois-Rivières expressément pour assister nos Français, car nous n'irions pas sans cela ; cependant nous portons des meubles pour la sacristie et des habits pour nous, et, ce que je trouve plus étrange, nos propres vivres que nous leur donnerons : car nous mangerons avec eux, faute de logis où nous puissions nous retirer. Nous faisons cela volontiers, car j'apprends que messieurs de la Compagnie (des Gent-Associés) nous aiment fort et nous assistent tant qu'ils peuvent, selon l'état de leurs affaires ; aussi faisons-nous et ferons-nous tout ce que nous pourrons en leur considération ; car outre que nous portons aux Trois-Rivières jusqu'à de la cire et de la chandelle, nous envoyons divers effets au pays des Hurons." 2
Le Père Le Jeune était un homme de grand mérite, estimé et respecté universellement. On sait qu'il entretenait une correspondance avec les princes de Gondé. Ses rapports à la cour le rendaient très-utile à la jeune colonie. La notice biographique suivante est empruntée à la page vu de l'introduction des trois volumes des précieuses Relations des Jésuites :
1 En 1634, M. Jean de Lauzon était intendant de la compagnie des Cent-Associés; il fut gouverneur de la Nouvelle-France en 1651-6.
2 Premières missions, p. 149-151.
" Paul Le Jeune peut être regardé comme le père des missions des Jésuites en ce pays, quoiqu'il n'y soit venu qu'en 1632, après la restitution de Québec à la France. Il avait toujours nourri dans son cœur le désir de venir évangéliser les Sauvages du Canada, les entretiens qu'il avait eus à La Flèche avec le Père Masse, qui avait été pris en Acadie par les Anglais, ne contribuaient pas peu à exciter son ardeur. Aussitôt après la confirmation du traité de Saint-Germain, il partit de Honfleur avec le Père Anne de Noue, et arriva à Québec le 5 juillet 1632. En peu de temps, il acquit une si parfaite connaissance delà
cathéchisme pour ses néophytes. En 1634, il établit une Résidence 1 aux Trois-Rivières. C'est lai qui, en 1635, fit l'oraison funèbre de Champlain. Après avoir rempli la charge de Supérieur jusqu'en 1639, il travailla encore dix ans parmi les Sauvages. En 1649, il fut rappelé en France, et établi procureur des Missions Etrangères. Le P. Le Jeune a écrit la Relation de 1632 et les huit suivantes." Il mourut à Paris, le 7 août 1664.
Il partit de Québec le dimanche, 3 septembre 1634, avec le Père Buteux, pour aller aux Trois-Rivières commencer l'établissement d'une mission permanente. Le voyage fut très-désagréable en raison du mauvais temps ; dans le rapide Richelieu, dit-il, " nous touchâmes une fois, échouâmes une autre, et notre barque, dans un grand nord-ouest, frisa une roche qui donna de l'horreur à tous ceux qui la virent."
Le vendredi, 8 du même mois, ils arrivèrent au but de leur voyage. "Le séjour y est fort agréable, la terre sablonneuse, la pêche en son temps très-abondante ; un Sauvage rapportera quelquefois dans son canot douze ou quinze éturgeons, dont le moindre sera parfois de la hauteur d'un homme. 11 y a quantité d'autres poissons très-excellents. Je décrirais volontiers (c'est le Père Le Jeune qui parle) la beauté de ce lieu, mais je crains d'être long. Tout le pays entre Québec et cette nouvelle habitation, que nous appelons la Résidence de la Conception, m'a semblé fort agréable." 2
Les Pères n'eurent d'abord que le logement en commun avec les ouvriers qui travaillaient au fort. Le Père Le Jeune s'en montre incommodé dans une lettre qu'il écrivit alors aux religieux de Québec.
1 Les Résidences des Jésuites étaient des missions fixes autour desquelles ils groupaient les Indiens pour les formera la vie civilisée.
2 Relation de 1635, p. 6. 13.
langue montagnaise
La dévotion à la Sainte Vierge était générale dans le pays. Les habitants de Québec avaient donné le nom de l'Immaculée-Gonception-de-Marie à leur nouvelle chapelle ; ceux des Trois-Rivières adoptèrent le même vocable qui est devenu celui de la paroisse. Il y eut aux Hurons une mission appelée aussi de la Conception de Notre-Dame.
Les renseignements nous manquent pour désigner avec certitude l'endroit où fut construite cette chapelle. Cependant il est probable qu'elle occupait le site du boulevard. Voici comment :
" Notre maison, en ce premier commencement, n'était que quelques bûches de bois jointes les unes auprès des autres, enduites par les ouverture d'un peu de -terre, et couvertes d'herbes ; nous avions en tout douze pieds en quarré pour la chapelle et pour notre demeure, attendant qu'un bâtiment de charpente qu'on dressait fut achevé."1
"Le 27 du mois de septembre 1634, un élan (orignal) parut de l'autre côté de cette grande rivière (le Saint- Laurent). Nos Français en donnèrent avis à quelques Sauvages cabanés proche de l'habitation ; quelques-uns d'eux s'en vont attaquer ce grand animal qui se rafraîchissait dedans l'eau, l'allant prendre du côté des terres pour le pousser plus avant dans le fleuve ; ils volaient après dans leurs petits canots d'écorce. Ils l'approchèrent à la portée d'un javelot et l'un d'eux lui lança une épée qui le fit bondir et chercher le chemin de la terre pour se sauver, ce qu'il eût fait aisément s'il eût pu aborder; mais voyant ses ennemis de ce côté-là, il se jette à l'eau, où il fut bientôt lardé de coups d'épée. Comme il tirait à la mort, ils le repoussèrent vers le bord du fleuve et là le mirent en un moment en pièces, pour le pouvoir apporter en leur cabane. Nous voyions cette chasse de notre habitation, élevée sur une plate-forme naturelle qui a vue sur la grande rivière."2
Si le mot " plate-forme " était mis ici pour désigner le Platon, où M. de la Violette venait d'établir le fort, le Père Le Jeune ne dirait pas: "Le 5 novembre (1634) j'allai voiries reliquas d'une bonne palissade, qui a autrefois entouré une bourgade, au lieu même où nos Français ont planté leur habitation. Les Iroquois, ennemis de ces peuples (les Algonquins) ont tout brûlé ; on voit encore le bout des pieux tout noirs." 3 II y avait donc
1 Relation de 1635 p. 6.
2 Relation de 1635, p. 14.
3 Relation de 1635 p. 15.
quelque distance entre le logement des révérends Pères, qui renfermait leur chapelle, et le fort de la compagnie des Gent-Associés ? Puisque de la chapelle, élevée sur une plate-forme qui n'est autre que la Table, on voyait ce qui ce passait sur la rive sud du fleuve, il faut croire qu'elle était placée près du bord de la côte. Puis, comme il n'est pas probable que l'on se soit écarté du voisinage du fort, nous concluons qu'elle occupait la ligne que fait de nos jours la promenade du boulevard, longue d'environ 500 pieds. Notre conjecture s'appuie d'ailleurs sur un fait assez digne d'attention : à partir de l'année 1637, les Jésuites ont possédé le fief Pachirini qui était originairement le carré formé par les rues Saint-Louis, Notre- Dame (rue de l'Evêché), Saint-Antoine (ou du Collège) et une partie du boulevard. Si la mesure de 34 perches de profondeur ne s'y retrouve plus aujourd'hui, c'est parce que la côte a été rongée considérablement par le fleuve, et peut-être l'endroit de la chapelle est-il maintenant en dehors de la balustrade vis-à-vis la maison de feu le juge Mondelet, appartenant aujourd'hui à M. George Baptist.
Les Relations des Jésuites sont remplies de traits intéressants et d'observations propres à faire connaître en détail l'histoire de cette époque. Nous en donnons des extraits ou des analyses qui se rattachent aux Trois-Rivières, sans les accompagner généralement de commentaires, et parfois dans le seul but de grouper certains faits suivant l'ordre chronologique :
" Le 28 septembre 1634, le Père Buteux et moi (le Père Le Jeune) trouvâmes une troupe de Sauvages qui faisaient festin auprès des fosses de leurs parents trépassés ; ils leur donnèrent la meilleure part du banquet qu'ils jetèrent au feu, et s'en voulant aller, une femme rompit des branches et des rameaux d'arbres, dont elle couvrit ces fosses. Je lui en demandai la raison ; elle repartit qu'elle ab riait l'âme de ses amis trépassés contre l'ardeur du soleil qui a été fort grande cet automne. Ils philosophent des âmes des hommes et de leurs nécessités, comme des corps, se figurant qu e nos âmes ont les mêmes besoins que nos corps. "
a Le 23 d'octobre 1634, quinze ou vingt Sauvages revinrent de la guerre, amenant un prisonnier. Si tôt qu'ils purent découvrir notre habitation et leurs cabanes, ils rassemblèrent leurs canots et s'en vinrent doucement par le milieu du grand fleuve, poussant de leur estomac des chants tous remplis d'allégresse. Si tôt qu'on les aperçut, il se fit un grand cri dans les cabanes; chacun sortit au
devant pour voir ces guerriers, qui firent lever debout le pauvre prisonnier et le firent danser à leur mode, au milieu d'un canot. Il chantait, et eux frappaient de leurs avirons à la cadence ; il était lié d'une corde qui lui passait de bras en bras derrière le dos, et d'une autre aux pieds, et encore d'une autre assez longue par le travers du corps. Tls lui avaient arraché les ongles des doigts, afin qu'il ne se put délier. Admirez, je vous prie, la cruauté de ces peuples : un Sauvage nous ayant aperçus, le Père Buteux et moi, dans la mêlée avec les autres, nous vint dire tout rempli de joie et de contentement : tapoue kouetakiou nigamouau : en vérité je mangerai de l'Iroquois ! Enfin, ce pauvre homme, sorti du canot, fut conduit dans une cabane ; à l'entrée, les enfants, les filles et les femmes le frappaient, qui d'un bâton, qui d'une pierre. Vous eussiez dit qu'il était insensible, passant chemin et recevant ce coups sans détourner la vue. Si tôt qu'il fut entré, on le fit danser à la cadence de leurs hurlements. Après avoir fait quelques tours, frappant la terre et s'agitant le corps, en quoi consiste toute leur danse, on le fit asseoir, et quelques Sauvages nous apostrophant nous dirent que cet Iroquois était l'un de ceux qui, l'année dernière, avaient surpris et massacré trois de nos Français; c'était pour étouffer en nous la compassion que nous en pouvions avoir. Ils osèrent bien-' demander à quelques-uns de nos Français s'ils n'en mangeraient pas bien leur part, puisqu'il avait tué de nos compatriotes. On leur repartit que ces cruautés nous déplaisaient et que nous n'étions point des antropophages. Il ne mourut point, néanmoins : car ces barbares, ennuyés de la guerre, parlèrent à ce jeune prisonnier, qui est homme fort et d'une riche et haute taille, de faire la paix ; ils ont été longtemps à la traiter, mais enfin ils l'ont conclue. "
" Le 24 du même mois, grand nombre d'Algonquins étant arrivés, je m'en allai chercher par leurs cabanes une petite fillette que j'avais baptisée et nommée Marguerite, l'an passé ; sa mère me reconnut bien et me dit qu'elle était morte : c'est autant de gagné pour le ciel, je ne 1 avais fait chrétienne qu'afin qu'elle y allât. Gomme je vins à demander des nouvelles du père de cette enfant, que j'avais commencé d'instruire, un Sauvage me répondit qu'il était mort; à cette parole, une sienne fille, âgée de dix-huit à vingt ans, fit un grand cri tout éplorée ; on me fit signe que je ne parlasse point de la Mort dont le seul nom leur semble insupportable."
u Le (dimanche) 29 octobre, il arriva une chose assez facétieuse, que je coucherai ici pour faire voir la simpli-
cité d'un esprit qui ne connaît point Dieu. Deux sauvages étant entrés en notre habitation pendant le divin service que nous faisions à la chapelle, se disaient l'un à l'autre : ils prient celui qui a tout fait ; leur donnera-t-il ce qu'ils demandent? Or, comme nous tardions trop à leur gré : Assurément, disaient-ils, il ne leur veut pas donner. Voilà qu'ils crient tous tant qu'ils peuvent (nous chantions Vêpres pour lors). Or, un jeune truchement venant à sortir, ils l'abordèrent et lui dirent : Hé bien! celui qui a tout fait vous a-t-il accordé ce que vous deman? diez ? Oui, répond-il, nous l'aurons. Assurément, repartent-ils, il ne s'en est guère fallu qu'il ne vous ait éconduit : car vous avez bien crié et bien chanté pour l'avoir ; nous disions à tout coup que vous n'auriez rien; mais encore que vous a-t-il promis? Ce jeune homme, souriant, leur répondit conformément à leur grande attente : il nous a promis que nous n'aurions point faim. C'est la grande béatitude des Sauvages d'avoir de quoi contenter leur ventie."
"Le 18 novembre 1634,. tous les Sauvages s'écartèrent, qui de ci, qui de là^ dans les bois, pour aller, pendant l'hiver, chercher l'élan, le cerf, et le caribou, dont ils vivent; si bien que nous demeurâmes sans voisins, nos seuls Français restant en notre nouvelle demeure. Le 30 décembre, la neige n'étant ni assez dure, ni assez profonde pour arrêter les grandes jambes de l'élan, une troupe de ces pauvres barbares s'en vint crier miséricorde en notre habitation. La famine, qui fut cruelle l'an passé, les a encore traités plus rudement cet hiver, du moins en plusieurs endroits ; on nous a rapporté que vers Gaspé, les Sauvages ont tué et mangé un jeune garçon que les Basques leur avaient laissé pour apprendre leur langue ; ceux de Tadoussac avec qui j'hivernai, il y a un an se sont mangés les uns les autres, en quelques endroits. M. Duplessis-Bochart, montant à Québec, nous a dit qu'il y en avait encore quelques-uns dans les bois qui n'osent paraître devant les autres, à raison qu'ils ont méchamment surpris, massacrés, et mangés leurs compagnons. Nous avons été témoins de leur famine auxTrois-Rivières : ils venaient par bandes, tous défigurés, décharnés comme des squelettes, aimant, disaient-ils, autant mourir auprès des Français que dans leurs forêts. Le malheur pour eux était que, comme cette habitation ne faisait que de commencer, il n'y avait point encore de magasin aux Trois- Rivières, nos Français et nous n'ayant apporté de Québec que les vivres nécessaires pour le nombre des hommes qui y résidaient, Nous nous efforçâmes pourtant de les
secourir, chacun de son côté leur faisant la charité selon ses forces, ou selon son affection ; pas un de ceux qui vinrent vers nous ne mourut de faim. Le Père Buteux et moi, entrant dans une cabane, une femme nous dit qu'il n'était resté qu'elle et sa compagne de tous ceux avec lesquels elles avaient hiverné dans les bois. On a trouvé des chasseurs roides morts sur la neige, tués du froid et de la faim, entr'autre celui qui avait pris le prisonnier Iroquois duquel j'ai parlé ci-dessus. Un Sauvage me dit dans cette famine que sa femme et sa belle-sœur étaient en délibération de tuer leur propre frère; j'en demandai la raison. Nous craignons, fit-il, qu'il ne nous assomme pendant notre sommeil pour nous manger. Nous vous apportons, lui dis-je, tous les jours une partie de nos vivres pour vous secourir. Cela est vrai, répond-il tu nous donnes la vie, mais cet homme est à demi fou ; il ne mange point, il a quelque méchant dessein; nous le voulons prévenir, en seras-tu fâché ? Je me trouvai un peu en peine : de consentir à sa mort, je ne pouvais ; je croyais d'ailleurs qu'ils avaient juste occasion de craindre. Nous lui donnâmes conseil de ne point laisser de hache ni d'épée en sa cabane, sinon celle dont il aurait à faire, laquelle il poserait sous sa tête en dor mant ; il s'accorda à cela et nous donna ses haches et ses épées, pour les emporter en notre chambrette.. A trois jours de là, ce pauvre misérable s'en alla à Québec, où, ayant voulu tuer quelque Français, M. le Gouverneur, reconnaissant sa folie, le fit enchaîner pour le rendre aux premiers Sauvages qui viendraient. Or, ces allées et venues de Sauvages affamés ont duré quasi tout l'hiver; nous faisions ordinairement quelque festin de pois et de farine bouillie, à toutes les nouvelles bandes ; j'en ai vu tels d'entr'eux qui en mangeaient plus 4e huit écuellées devant de sortir de la place. Pendant qu'on leur préparaît le banquet, nous leur parlions de Dieu, nous leur représentions leurs misères ; ils avaient toute la meilleure volonté du monde de cultiver au printemps, ce qu'ont fait quelques-uns : mais ils ne demeurent pas assidûment auprès de leurs blés d'Inde, les abandonnant pour aller pêcher, qui deçà, qui delà. "
Tu nous dis de belles choses, répondait un Sauvage au Père Le Jeune, " mais cette prière m'a semblé la meilleure de toutes : Mirinan oukachigakhi nimitchiminan : donne-nous aujourd'hui notre nourriture, donne' nous à manger, voilà une excellente oraison."
" Le 27 janvier 1635, un Sauvage me vint apprendre un secret bien connu des Algonquins, mais non pas des
Montagnais ; aussi n'est-il pas de ce pays-ci, mais de bien avant dans les terres. 1 II me dit donc que si quelqu'un de nos Français voulait l'accompagner, il s'en irait pêcher sous la glace d'un grand étang, placé à quelque cinq mille pas au delà de la grande rivière, vis-à-vis de notre habitation. 2 II y alla eu effet et rapporta quelques pois sons ; ce qui consola fort nos Français : car ils peuvent maintenant au plus fort des glaces tendre des rets dans cet étang. J'ai vu cette pêche, voici comme ils s'y comportent: ils font à grands coups de hache un trou assez grandelet dans la glace de l'étang ; ils en font d'autres, plus petits, d'espaces en espaces, et avec des perches ils passent une ficelle de trous en trous par dessous la glace ; cette ficelle, aussi longue que les rêts qu'on veut tendre, se va arrêter au dernier trou, par lequel on tire, et on étend dedans l'eau toute la rêt qui lui est attachée. Voilà comme on tend les filets pour la première fois. Quand on les veut visiter il est fort aisé : car on les retire par la plus grande ouverture pour en recueillir le poisson, puis il ne faut que retirer la ficelle pour les retendre, les perches ne servant qu'à passer pour la première fois la ficelle. 3 Quand Dieu aura béni ces contrées d'une peuplade de Français, on trouvera mille biens et mille commodités sur le pays que ces barbares ignorent."
L'abondance de la pêche dans ce lac devint aussitôt d'un grand secours aux habitants des Trois-Rivières. Les Relations en parlent par la suite comme d'une ressource inappréciable dont on tira profit avec avantage, en plus d'une circonstance. Le lac Saint-Paul est long d'environ quatre milles et demi sur un demi mille de largeur; il n'est pas très-profond, mais il est encore très-poissonneux ; il communique avec le lac aux Outardes, plus petit que lui, et décharge ses eaux dans la rivière Godefroy.
I Ce devait être un Attikamègue, nation de la langue montagnaise qui habitait le haut Saint-Maurice. Il y avait aussi cet hiver aux Trois-Rivières des Sauvages de Tadoussac.
2. C'est évidemment le lac Saint-Paul, placé entre les terres que M. Godefroy concéda en 1638 et celles que M. de Bécancourt concéda en 1 647. Le nom de lac Saint-Paul se trouve dans ces deux titres ; il avait probablement été adopté à cause de son voisinage du lac Saint-Pierre. ' Un hls de M. Godefroy a porté le nom de sieur de Saint-Paul.
3 Ce procédé est encore en usage dans les environs des Trois-Rivières ; il sert principalement à prendre Ja loche.