CHAPITRE VI
Sommaire. — Le mal-de-terre. — "Catalogue des Trépassés.'' — Projet de colonisation par les Sauvages. — Le feu prend au magasin. — Festin des Sauvages — Mort de M. de Champlain. — Français aux Trois- Rivières en 1635. — Baptême et enterrement d'un jeune Sauvage. — Les Attikamègues. — Voyage du Père Buteux à dix lieues du fort. — Guerriers algonquins en pourparlers avec les Français. — Français aux Trois-Rivières en 1636.
La maladie étrange dont il est parlé plus haut sévissait parmi les Sauvages ; elle se jeta sur les Français. 1 La mort de quelques-uns de ces derniers se trouve consignée pour la première fois, aux Trois-Rivières, dans un registre qui existe encore. Ce vieux manuscrit commence à la date du mardi, 6 février 1635. C'est le pins ancien acte de ce genre qui existe dans le pays, les registres originaux de Québec ayant été perdus, en 1640, dans l'incendie de la chapelle de Notre-Dame de Recouvrance. La note placée en tête est de la main du Père Le Jeune ; notre planche gravée la reproduit fidèlement. En voici le texte :
u CATALOGUE DES TRÉPASSÉS.
u Au lieu nommé les Trois-Rivières.
11 Messieurs de la compagnie de la Nouvelle-France ayant ordonné qu'on dressât une habitation en ce lieu nommé les Trois-Rivières, M, de Champlain, qui commandait en ce pays, y envoya de Québec une barque sous la conduite de monsieur de la Violette, lequel mit pied à
1 Relation de 1635, p. 4.
terre le quatrième de juillet de l'an 1634, avec quelque nombre de nos Français, pour la plupart artisans ; et dès lors, on donna commencement à la maison et habitation ou fort qui se voit en ce lieu.
" Le troisième de septembre de la même année, le R. P. Paul Le Jeune, et le P. Buteux, religieux de la compagnie de Jésus, partirent de Québec dans une barque et arrivèrent ici le 8 du même mois, pour y assister nos Français pour le salut de leurs âmes.
" Vers la fin de décembre de la môme année, le malde terre s'étant jeté parmi nos Français, en emporta quelques-uns qui ont donné commencement aux chrétiens défunts en ce pays "
Suivent les enregistrements :
u Le 6 février 1634 1 mourut Jean Guiot, surnommé Négrier, natif du bourg de Ghambois, en l'évêché de Sée, en Normandie, il fut enterré au cimetière de cette habitation, désigné par les Pères sus-nommés de la compagnie de Jésus ; il avait été confessé, reçu le S* Viatique et fortifié de l'Extrême-Onction par le Père Paul Le Jeune de la même compagnie."
Premier baptême enregistré : Le (dimanche) u 18 février 1635, une femme sauvage, native de certains peuples qui sont plus bas que Tadoussac, du même côté, nommée 8iperig8e 8a8akhi, âgée d'environ 35 ans, ayant été instruite par le R. P. Paul Le Jeune, de la compagnie de Jésus, fut baptisée par le même en la chapelle domestique de cette habitation, et nommée Anne. Monsieur de la Violette, commandant en ce lieu des Trois-Rivières, a été son parrain." Elle mourut le 18 mars suivant. (Relation, 1635, p. 8-18.)
Le 6 mars mourut Pierre Drouet, charpentier, natif de Samsansemare, 2 archevêché de Rouen, en Normandie.
Le 8 mars mourut 8iperig8e 8a8akhi ; elle est la première sauvagesse enterrée dans le cimetière.
" Le 9 mars mourut Isaac Le Conte, tailleur d'habit, natif de Lintot en Normandie, en l'archevêché de Rouen, lequel d'hérétique calviniste, s'était converti à la foi catholique en ce pays."
1 Ceci est évidemment un chiffre posé par inadvertance, puisque le 6 février 1634, ni le fort ni la Résidence n'étaient établis. D'ailleurs, dès le second enregistrement, le Père Le Jeune écrit: 1635, et répète ce millésime jusqu'à la fin de la première année. Le 6 février 1635 paraît être la date de la rédaction de l'entête du cahier.
2 C'est l'orthographe du registre. On trouve Sanseusémare dans l'archidiocèse de Rouen.
DES TR01S-RIVIÈRES
Le vendredi, 23 mars mourut Guillaume Née, marié en la paroisse de Saint-George, de l'archevêché de Rouen.
Le 7 avril mourut Michel Sonet, marié au hameau nommé Diepdâl en la paroisse de Saint-Martin de Canteleu, en l'archevêché de Rouen.
Le 26 avril mourut Michel Coysy, natif en la paroisse de Saint-Martin de Canteleu, en l'archevêché de Rouen.
u Le 27 juillet fut enterré Lefebvre, valet de M.
le général Du Plessis, lequel fut noyé, se baignant près du Fort."
Le 12 décembre, baptême du fils de Makeabistichich, cc sauvage algonquin de la petite nation," dont la femme se nommait KanecSik. L'enfant, âgé de 12 à 13 ans, s'appelait 8sc8et8, on le baptisa sous le nom de Claude pendant qu'il était malade dans une cabane ; il mourut le 14 du même mois.
Le samedi, 22 décembre, fut baptisé au fort un jeune garçon montagnais, âgé de 10 ans et nommé André par monsieur de Malapart, son parrain. Il mourut le 24 du du même mois.
Le 27 décembre fut baptisée une petite fille de 2 ans, appelée 8mineg8m8c8c8, u enfant du capitaines des montagnais Capitanal, nommée Marie par monsieur de Maupertuis et monsieur Nicollet, ses parrains." Elle mourut le 3 janvier suivant. (Relation, 1636, p. 9.) :
Le lundi, 31 décembre, fut baptisée une sauvagesse âgée de 17 ans, nommée Anne par M. Nicollet, interprète du fort. Elle était sœur du petit garçon baptisé le 22 sous le nom d'André. (Relation, 1636, p. 10.)
En résumé, cela donne 7 sépultures de Français, 2 de Sauvages et 5 baptêmes de Sauvages pour Tannée 1635.
Quelques notes, tirées des cinq premières années du registre, ne sont pas sans intérêt :
Le 9 février 1636, mourut Antoine...' manœuvre,
écrasé par un arbre qu'il abattait dans les bois. Le 26
juillet 1636 est inscrit le décès d'Antoine trompette
de M. le général Duplessis-Bochart. Le 12 décembre 1636, au baptême d'une petite sauvagesse, figure la première marraine mentionnée au registre, c'est Marie Le Neuf, épouse de M. Jean Godefroy ; la marraine qui vient après est Alison Gourdin, u femme du brasseux du Fort."
Le 1er juillet 1637, enterrement de Claude Sylvestre, jeune garçon de Paris. Cette année figurent les noms de Jacques Jeffart, Thierry Desdames, Jean Montfort, maçon des Trois-Rivières, Pierre Martin, commis et interprète
des Hurons, madame de Gombalet (qui est servie par des valets) et Simon Baron.
Le 22 juillet 1638, enterrement de Marie, âgée de 4 ou 5 jours, fille de Pierre Blondel et de sa femme... Alyson. Il a aussi les noms de Pierre Corré et Joblin Bridé.
Le 31 janvier 1639, enterrement de Marguerite, fille de François Boulé, habitant de Sillery. Elle avait été baptisée deux mois auparavant par le Père De la Place. Même année, sans date, sépulture de Jean, âgé de 15 jours, fils de Pierre Blondel. Les noms de Michel le serrurier, Martin de Vaultpain, M. Brest. M. Nicolas Fouin, Guillaume Thibault, D. Catilon, et David Dunet dit Des Lauriers, sont également inscrits cette année là.
Le nombre des Français de tout âge enterrés aux Trois-Rivières dans les années 1635-6-7-8-9, est de treize ; celui des Sauvages chrétiens est de vingt-six. Les enregistrements des baptêmes montrent que les gouverneurs, les employés du fort et les nouveaux colons, étaient fréquemment parrains des Sauvages. Les premières années du registre font voir qu'on les baptisait, jeunes ou adultes, à l'article de la mort surtout. u J'avoue bien qu'il faut soigneusement prendre garde de ne point baptiser ceux qui sont en santé, sans les avoir éprouvés et tenus au rangs des catéchumènes, comme il se faisait en la primitive église." (Relation de 1637, p. 23.)
En 1635, le Père Le Jeune et le Père Buteux paraissent seuls au registre. En 1636, les Pères Quentin et Davost baptisent des enfants que l'on enterre peu après. En 1637, les noms des Pères du Marché, Daniel, Claude Pijart, et de la Place s'y trouvent pour la première fois. A partir de 1640, où le registre commence à être écrit en latin, jusqu'à 1672, les noms des prêtres y sont mentionnés rarement.
Reprenons notre récit où nous l'avons quitté.
aLe 6 de février 1635, la grande rivière fut gelée toutà-fait, en sorte qu'on passait dessus en assurance ; elle gela même devant Québec, ce qui est fort extraordinaire, à raison que les marées sont là fort violentes. Il me semble que la rigueur de l'hiver s'est fait sentir particulièrement en ce mois-ci."
Vers la fin de février, les Sauvages, contraints par les nécessités de la chasse, ou épouvantés des ravages que la maladie exerçait aux environs du fort, s'étaient tous enfuis dans les bois, laissant quelques misérables malades à la merci ^es Français. Ceux-ci, voyant qu'il ne restait plus une seule cabane pour abriter ces malheureux, entre
autre une vieille Sauvagesse 1 qui s'en allait mourante, contraignirent les derniers Sauvages qui partaient à ne point tout emporter avec eux, suivant leur coutume. Les soldats sortirent du fort, et, le pistolet au poing, ils les obligèrent à dresser de nouvelles cabanes pour servir en quelque sorte d'hôpital.
La fin de l'hiver dut s'écouler paisiblement, car la Relation ne signale aucun fait digne d'attention.
" Le 14 d'avril 1635, toutes les glaces étant parties, je m'embarquai daus un canot, avec un de nos Français et un Algonquin, pour aller voir ce beau lac ou étang dont j'ai parlé ci-dessus, que j'avais vu tout glacé pendant l'hi ver. En chemin je fis la chasse du rat musqué. Cet animal a une fort longue queue ; il y en a de gros comme des lapins. On l'appelle rat musqué, parce qu'en effet une partie de son corps prise au printemps, sent le musc ; en autre temps elle n'a point d'odeur." 2
Le Père Le Jeune partit le samedi 21 avril, laissant le Père Buteux aux Trois-Rivières, pour descendre à Québec, où les navires de France, sous le commandement de M. Duplessis-Bochart étaient attendus. Ils n'arrivèrent que dans la première quinzaine de juillet.
Le 22 juillet, eut lieu à Québec une assemblée de Français et de Hurons pour aviser à ce qu'il fallait faire relativement aux missions lointaines du pays des Hurons. Le Père Buteux, descendu récemment des Trois-Rivières, y assistait, ainsi que le Père Le Jeune.3
Le 23 juillet, le Père Buteux quitta Québec en même temps que les Pères Mercier et Pijart, destinés aux missions huronnes. Son premier soin en arrivant aux Trois- Rivières fut d'inviter les Sauvages de ce lieu à commencer la culture de la terre. u Si Gapitanal vivait encore, il favoriserait sans doute ce que nous allons entreprendre ce printemps pour pouvoir rendre les Sauvages sédentaires petit à petit. Comme ces pauvres barbares sont dès longtemps accoutumés à être fainéants, il est difficile qu'ils s'arrêtent à cultiver la terre s'ils ne sont secourus. Nous avons donc dessein de voir si quelque famille veut quitter ses courses, s'il s'en trouve quelqu'une nous emploierons au renouveau trois hommes à planter du blé d'Inde proche de la nouvelle habitation des Trois- Rivières, où ce peuple se plaît grandement. Si cette
1 " Que nous ne pouvions faire entrer dans le fort, oû il n'y avait que des hommes." (Relation de 1635, p. 8, colonne 2me.)
2 Relation de 1635, p. 18.
3 Relation, 1635, p. 19.
faimlie s'arrête pendant l'hiver, nous la nourrirons de Mé de notre récolte et de la sienne, car elle mettra aussi la main à l'œuvre ; si elle ne s'arrête point, nous retirerons notre part, et la laisserons aller. Quant aux hommes que nous désirons employer pour leur assistance, M. de Champlain nous a promis qu'il nous en accommoderait de ceux qui sont en l'habitation des Trois-Rivières, à raison que ne faisant point défricher pour nous en ce lieu, nous n'y tenons point d'hommes, mais deux Pères tant seulement qui ont soin du salut de nos Français. Nous satisferons pour les gages et pour la nourriture de ces ouvriers, à proportion du temps que nous les occuperons à défricher et cultiver avec les Sauvages. Si j'en pouvais entretenir une douzaine, ce serait le vrai moyen de gager les Sauvages. Notre Seigneur, pour lequel nous entrons dans ce dessein, le veuille bénir par sa bonté et ouvrir les oreilles à ce pauvre peuple abandonné." 1
Le Père Le Jeune écrit que près des vestiges de l'ancien fort algonquin, sur le Platon, il y avait quelques arpents de terre défrichée où les Sauvages s'étaient adonnés autrefois à la culture du blé d'Inde. 2 II devait y-avoir également, dans les environs du fort français, des terres défrichées par les colons du frère Pacifique Du Plessis en 1617, et par les soins des Pères Récollets, concessionnaires de terrains aux Trois-Rivières, en 1621. Tout nous porte à croire que, sans faire des progrès sensibles, ces défrichements furent en activité à partir de Tannée 1617.
Du moment où la Résidence fut bâtie, la traite des Trois-Rivières augmenta rapidement, les Sauvages l'adoptèrent comme quartier-général, vu la facilité des communications aux alentours du poste, ainsi que l'avantage d'abriter leurs flotilles sous le canon du fort. A partir de 1635, jusqu'à la fin du siècle, la ville des Trois- Rivières occupe une large place dans l'histoire du Canada.
L'ambition louable des missionnaires était de réunir les Sauvages pour les faire chrétiens et les dresser à la vie civilisée. Ce qui paraît avoir surtout déterminé le Père Le Jeune à s'étahlir aux Trois-Rivières, c'est la pro-
1 Relation de 1635, p. 20, 21, 22.
2 Voyageant de Québec aux Trois-Rivières, dit le Père Le Jeune, dans la Relation de 1636, les Sauvages m'ont montré quelques endroits où les Iroquois ont autrefois cultivé la terre. (Relation de 1636, p. 46, ir* colonne.)
messe que les Algonquins firent àChamplain de s'arrêter en ce lieu et d'y semer du blé d'Inde quand les Français y auraient élevé un fort, u pour autant que leurs prédécesseurs ont eu autrefois une bonne bourgade en cet endroit qu'ils ont quittée pour les invasions deslroquois. Le capitaine de ce quartier-là m'a dit que la terre y était fort bonne et qu'ils l'aimaient fort. S'ils deviennent sédentaires, comme ils en ont manifesté la volonté, nous prévoyons là une moisson plus féconde des biens du ciel que des fruits de la terre." 1
Connaissant l'intérêt que les révérends Pères Jésuites portaient au pays et le bien qu'ils pourraient faire pour la conversion des Sauvages, la compagnie des* Cent- Associés leur avait concédé, en 1634, pour ainsi dire tout le terrain des Trois-Rivières, réserve faite du poste.
Le Père Le Jeune s'embarqua le 15 septembre 1635, pour les Trois-Rivières, où il s'aperçut avec plaisir que les Nipissiriniens comprenaient le montagnâis qu'il avait appris tout nouvellement.
Poursuivant toujours leurs, projets de colonisation, les deux Pères qui se proposa *ent d'hiverner aux Trois- Rivières, déclarèrent qu'ils n'avaient pas besoin d'engagés, mais que volontiers ils .paieraient des gages à une douzaine de Français qui s'établiraient près du fort, de manière à y commencer, avec les Sauvages» un établissement sérieux. M. de Champlain offrait de leur procurer du travail rémunératif dans les temps de chômage forcé.
" Le samedi, 1er décembre, le feu s'étant mis à l'habitation des Trois-Rivières, un capitaine des Sauvages les exhorta si vivement à nous secourir et de sauver le pain et les pois, qu'en effet le magasin se sauva : autrement, disait-il, nous sommes perdus, si cela brûle."
u Le 10 du même mois de décembre, légère Buteux étant entré en une cabane où l'on faisait un festin de graisse d'ours à tout manger, s'étant mis en rang avec les autres sans y prendre garde, on lui donne un grand plat tout plein de ce nectar; lui, bien étonné, le refuse, disant qu'il venait de dîner ; le distributeur du festin se fâche et lui dit: Pourquoi es-tu donc entré ici, si tu ne veux pas être du festin ? Il faut que tu manges tout cela, autrement notre banquet sera gâté. Le Père, pour le contenter, en goûte un peu. Là-dessus arrive le Père Quentin, qui entre aussi sans y penser ; le voilà condamné à en manger sa part. Gomme ils disaient tous deux que cela
1 Relation de 1634, p. 12.
leur était impossible, on les condamne de stupidité et de n'avoir qu'un petit cœur, puisqu'ils n'avaient pas un grand estomac. J'en ai plus mangé, disait l'un d'eux, que n'en sauraient manger toutes les robes-noires. Les Pères lui repartirent : Puisque tu es si vaillant homme, mange encore notre mets. Oui dà, répondit-il. 11 le fit en effet, à condition qu'on lui donnerait encore à manger en notre maison."
Le mardi, 25 décembre, jour de Noël, mourut à Québec, M. de Champlain, dont la perte fut une véritable calamité pour la colonie de la Nouvelle-France qu'il avait fondée. M. de Ghâteaufort prit le commandement à sa place. Le Père Le Jeune descendit à Québec et prononça l'oraison funèbre; ses conseils étant devenus plus nécessaires que jamais, il dut y rester plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu. Les Pères Buteux et Quentin passèrent la saison des neiges aux Trois-Rivières.
Outre les colons et le personnel du fort, il y eut cette année, aux Trois-Rivières, pour les besoins de la traite, M. de Launay, M. Maupertuis, M. de Malapart, Jean Nicolet en qualité d'interprète, et M. de Saint-Jean, gentilhomme qui, par la suite, accompagna habituellement M. de Montmagny.
" Le 7 janvier 1636, le fils d'un grand sorcier, ou jongleur, fut fait chrétien, son père s'y accordant, après de grandes résistances qu'il en fit : car, comme nos Pères éventaient ses mines et le discréditaient, il ne pouvait les supporter en sa cabane. Cependant, comme son fils tirait à la mort, ils prièrent le sieur Nicollet de faire son possible pour sauver cette âme : ils s'en vont donc, le Père .Quentin et lui, en celte maison d'écorce, pressant fortement ce Sauvage de consentir au baptême de son petit-fils. Gomme il faisait la sourde oreille, une bonne vieille lui dit : Quoi ! penses-tu que l'eau que jetteront les robes-noires sur la tête de ton enfant le fasse mourir? Ne vois tu pas qu'il est déjà mort et qu'à peine peut-il respirer? Si ces gens-là te demandaient ta porcelaine et tes castors, pour les offices de charité qu'ils veulent exercer envers ton fils, tu aurais quelque excuse ; mais ils donnent et ne demandent rien. Tu sais le soin qu'ils ont des malades, laisse-les faire ; si ce pauvre petit meurt, il l'enterreront mieux que tu ne saurais faire. Le malade fut donc baptisé et nommé Adrien parle sieur Duchesne, chirurgien de l'habitation ; il mourut quelque temps après. Le Père Buteux le demanda pour l'ensevelir à notre façon. Non, non, dirent les parents, tu ne l'auras pas tout nu ; attends que nous l'ayons paré et puis nous
te le donnerons. Ils lui peignirent la face de bleu, de noir et de rouge ; ils le vêtent d'un petit capot rouge, puis l'enfourrent de deux peaux d'ours et d'une robe de peau de chat sauvage, et par dessus tout cela, d'un grand drap blanc qu'ils avaient acheté au magasin ; ils accommodent ce petit corps dans tout ce bagage, en forme d'un paquet bien lié de tous côtés et le mettent entre les mains du Père Buteux qui baise doucement ces dépouilles sacrées, pour témoigner aux sauvages l'estime que nous faisons d'un petit ange baptisé."' 1
Le samedi, 25 janvier 1636, le Père Buteux écrit au registre qu'il a baptisé u un jeune Sauvage âgé de 16 à 17 ans, Montagne t de nation ou plu tôt des AttikamegSkhi, qui reçut le nom de Paul ; son nom était Niakeapinat, il était fils de 8ta8abistisi8." M. Nicolas Courson, chirurgien du fort, fut son parrain. C'est la première mention du nom des Attikamègues aux Trois-Rivières. Champlain fait allusion à ce peuple en disant : l'habitation des Trois- Rivières serait un bien pour la liberté de quelq ues nations qui n'osent venir par là (la rivière des Trois-Rivières) à
causes des Iroquois leurs ennemis à la faveur de la
dite habitation, ils viendraient librement sans crainte et danger, d'autant que le dit lieu des Trois-Rivières est un passage.'' ,
Le Père Gharlevoix dit qu'en 1635-6 " les Trois-Rivières commencèrent à être l'abord des nations septentrionales" 2
La Relation de 1633 nous parle d'un Sauvage nommé Attikamegou, que les Français appelaient le Prince ; il demeurait alors près de Québec, on l'y retrouve en 1636. uLe Prince et sa mère la Princesse, sont des Sauvages de bonne façon : vous diriez que cette famille a je ne sais quoi de noble ; et s'ils étaient couverts à la française, ils ne céderaient point en bonne manière à nos gentilshommes français." Le Prince était un jeune homme, très-favorable aux religieux ; il fut un des premiers Sauvages qui leur confièrent leurs enfants pour les baptiser et Tes instruire, et, comme il avait de fréquents rapports avec les Algonquins des Trois-Rivières, il contribua beaucoup à accréditer les Jésuites parmi ses compatriotes. Dans l'hiver de 1635-6, il passa par les Trois-Rivières, allant en guerre en compagnie d'une quarantaine des siens ; le Père Le Jeune l'exhorta à se faire chrétien, ce
1 Relation de 1636, p. 10.
2 Histoire de la Nouvelle-France, édition de MDGGXLIX, vol. 1, page 195.
qu'il promit pour l'époque où il reviendrait de la guerre, puis étant allé prier dans la chapelle, il suivit l'expédition.. La Relation de 1637 paraît le désigner comme le chef qui périt clans un combat contre les Iroquois, en se sacrifiant pour donner le temps à ses compagnons de se sauver.1
Les Attikamègues appartenaient aux nations de' la langue montagnaise ; ils s'entendaient cependant avec les Algonquins, puisque toutes les langues du nord de ce continent, si l'on met à part la langue des Esquimaux, 2 dérivent d'une source commune et qu'il y a entre elle la même affinité qu'entre le latin et l'italien, par exemple. Cette tribu n'était pas nombreuse ; mais sa timidité plus que son petit nombre de combattants l'éloigna toujours de la guerre. Les Religieux la convertirent facilement sans pouvoir réussir à arrêter sa vie nomade. Nous aurons souvent occasion d'en parler. Les Relations disent : " Les Sauvages de ce pays les nomment Attikamègues, du mot attikameg8 qui signifie un certain poisson blanc. Je n'en ai point vu en France de semblable, il est d'un fort bon goût; et peut-être que s'en trouvant quantité au pays de ces bonnes gens, on leur a fait porter le nom de ce poisson. Ils demeurent-dans les terres, au nord des Trois-Rivières, ils ont commerce avec d'autres nations, encore plus éloignées de nos habitations. Ils descendent par le fleuve que nous appelons en sauvage MetaberStin, en français les Trois Rivières, pour venir trafiquer au magasin de messieurs de la Nouvelle- France. Pendant le séjour qu'ils font là, nos Pères, qui sont en la Résidence de la Conception, aux Trois-Rivières, font un autre trafic avec eux: ils leur promettent, au nom de Jésus-Christ, une éternité de grandeur, pour une obéissance passagère."
Le nom de Poissons-Blancs figure pour la première fois dans les registres des Trois-Rivières, en -octobre 1644 ; pendant un demi siècle, il -fut employé aussi souvent que le mot Attikamègue, Attikameg, Attikameg8ek, Attikamek ou Attikameg8, selon les variantes qu'offrait la prononciation des diverses nations sauvages.
Les Têtes-de-Boule du haut Saint-Maurice sont peut-être leurs descendants. On le croit généralement ; mais ce fait n'est point reconnu par l'Histoire. Ce sont plutôt les restes des anciennes tribus nomades de ces contrées, éteintes par les guerres, la famine, la maladie et les boissons
1 Relation, 1636, p. 15, 16, 17. 1637, p. 79-80.
2 Ferland, vol. 1er, p. 91.
fortes. La te te de ces Sauvages ne présente pas de dimensions exagérées ; ils ont les pommettes des joues proéminentes, voilà tout, et encore ce signe de la race.tartare n'est pas une règle générale parmi eux. L'état de misère dans lequel vivent les 25 ou 30 familles qui restent de ces tribus fait peine à voir, et leur malpropreté est telle que les blancs en ont horreur. Ils sont probablement les seuls Sauvages du Bas-Canada qui ne reçoivent aucune subvention du gouvernement.
Thomas Godefroy, frère de l'interprète Jean Godefroy,, passa l'hiver 1635-6 au milieu des Sauvages, à cinq lieues desTrois-Rivières. Au commencement de mars, n'écrivit aux Pères de la Résidence de la Conception qu'un petit Sauvage s'en allait mourant dans la cabane où il était avec d'autres malades ; la lettre, écrite sur une écorce,. fut transmise par des Sauvages qui se rendaient au fort Le Père Buteuxne crut pas devoir entreprendre le voyage par les chemins de cette saison, il écrivit à Godefroy de baptiser l'enfant s'il voyait qu'il se mourait, et d'attendre pour appeler les Religieux que des adultes, susceptibles d'être instruits, fussent en danger de mort. Le 17 marsr Godefroy baptisa le petit garçon, qui mourut presque aussitôt et que ses parents portèrent aux Trois- Rivières pour l'inhumer dans le cimetière des Français, honneur qu'ils étaient toujours fiers d'obtenir.1
Le 1er avril, le Père Buteux baptisa une petite algo'nquine de 10 à 11 ans, qu'il alla chercher près des bords d'une rivière située à environ dix lieues plus haut que le fort. Les parents de cette fille ayant des malades dans leurs cabanes, allèrent demander le secours du ministère du Père, qui se mit en marche avec eux. La Relation de ce voyage est curieuse : " Il ne fut pas bien loin de la maison qu'il trouva, comme l'on dit, à qui parler. Les chemins sont ici plus blancs qu'en France, et bien plas fâcheux ; il leur fallait tantôt prendre des raquettes, tantôt les quitter; ils marchaient sur le grand fleuve glacé, qui leur dérobait bien la vue de ses eaux, mais non pas l'appréhension du danger de s'y perdre, car le soleil avait commencé à fondre les glaces, qui en plusieurs endroits n'avaient plus qu'un doigt d'épaisseur. La neige aux autres endroits, venant à mollir sur le haut du jour, les faisait enfoncer avec leurs raquettes, qui se chargeaient de ces glaçons et leur donnaient une espèce de torture auxjambes; si fallut-il tirer cette charrue depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, sans dételer,,.
1 Relation, 1636, p. 18.
sinon peut-être l'espace d'un petit quart d'heure"
Rendu aux cabanes, le Père vit de suite que les malades n'étaient pas en danger de mort et que ses fatigues n'auraient d'autre résultat que de faire plaisir aux Sauvages. On lui offrit un repas de langue et de mufîle d'orignal dont il y avait abondance dans le campement ; la neige, profonde et dure cette année, avait favorisé la chasse. Le Père obtint la permission de baptiser une petite fille qu'il se rappelait avoir vue aux Trois-Rivières, il lui donna nom Marie, et pour parrain Robert Hache son domestique. Gomme il s'apprêtait à retourner chez lui, plusieurs Sauvages se mirent en devoir de l'accompagner et de conduire en même temps aux Trois-Rivières le corps d'un petit garçon qu'ils voulaient confier au cimetière des
Français u Si quelqu'un trouve ces narrés un peu
longs, je les prie d'avoir égard, que de gagner quelque pauvre Sauvage à Dieu et à l'Eglise, c'est tout notre trafic en ce nouveau monde, toute la manne que nous cueillons en ces déserts ; que nous ne chassons qu'à cela dans ces grands bois, et que nous ne faisons autre pêche sur ces larges fleuves." 1
" Le 2 d'avril 1636, le Père Quentin fi.t un voyage à quelques lieues des Trois-Rivières pour quelques malades dont on nous avait donné avis. Il se contenta de leur donner quelques instructions sans en baptiser aucun, ne les voyant pas ni en péril de mort ni suffisamment instruits. Le sieur Jean Nicollet lui servait d'interprète, avec sa charité et fidélité ordinaires, dont nos pères tirent de si grands services en semblables occasions. J'ai quelques Mémoires de sa main qui pourront paraître un jour touchant les Nipissiriniens avec lesquels il a souvent hiverné et ne s'est retiré que pour mettre son salut en assurance dans l'usage des Sacrements, faute desquels il y a grand risque pour l'âme parmi les Sauvages." 2
Le 4 mai, le Père Le Jeune et M. Gand partirent de Québec pour rencontrer aux Trois-Rivières les guerriers algonquins qui demandaient des secours aux Français pour soutenir la guerre contre les Iroquois. M. Gand voulut faire sentir aux Sauvages qu'ils n'avaient aucun droit à solliciter de L'aide, puisqu'ils ne remplissaient point les conditions auxquelles il leur aurait fallu se soumettre pour profiter avantageusement de l'amitié des Français. Toujours errants, et misérables par là même, ils ne vou-
1 Relation, 1636, p. 19.
2 Relation de 1636, p. 54.
laient ni se fixer dans des défrichements, ni établir leurs familles sur les terres françaises. Les Iroquois leur faisaient une guerre sans répit, dans laquelle les Français ne pouvaient les suivre. On les invita à venir se placer sous la protection du fort.
Après l'assemblée, le Père Le Jeune retourna à Québec avec M. Gand. Ce dernier eut occasion de remonter aux Trois-Rivières le 21 du même mois. Les Pères Buteux et Quentin demeuraient à la Résidence de ce lieu ; ils y avaient passé l'hiver.1
Lq 23 mai, mourut la femme de Matawan, sauvage influent parmi les siens et que les Français appelaient le grand Olivier. Matawan était d'une haute taille, il était bon discoureur, mais il excellait surtout dans la jonglerie ; on raconte de lui des choses extraordinaires, surtout des prédictions qui se sont trouvées vérifiées. 11 mourut moins de deux ans après sa femme, qu'il avait fait décider à recevoir le baptême, après beaucoup d'instances ; sur son lit de mort, il se convertit et protesta qu'il abandonnait ses erreurs qui n'étaient que des badineries, suivant son expression.
Les Français employés aux Trois-Rivières en 1636, nous sont à peu près tous connus. C'étaient : M. Adrien Duchesne, chirurgien de l'habitation, venu en Canada vers l'année 1616. Il était de Dieppe en «Normandie, et oncle de Charles Le Moine, de la même ville, dont la postérité s'est couverte de gloire dans la Nouvelle-France. A la prise du pays par les Anglais, Duchesne était encore à Québec avec sa femme, et y resta ; en 1646, il retourna aux Trois-Rivières en qualité d'interprète. 11 paraît avoir été le premier possesseur d'une partie des plaines d'Abraham, près de Québec, où se décidèrent, en 1759, les destinées de la France dans le Canada.
Robert Hache était serviteur des Pères Jésuites des Trois-Rivières; le P. Le Jeune dit de lui: C'est un bon enfant que les grosses besognes découragent et qui n'a ni le courage ni les forces pour les travaux du Canada ; il serait tenté de demander de s'en retourner en France, mais la crainte d'un refus le retient. lia bonne volonté. 2 Il resta au service des Religieux, et fut envoyé plus tard à Sillery, où nous le retrouvons en 1645.
François de Ré, (il signait Derré) appelé M. Gand, commis-général des vivres aux Trois-Rivières, l'un des
1 Relation, 1636, p. 57-65.
2 Premières Missions des Jésuites, p. 134.
employés les plus actifs de ce temps, voyageait entre les Trois-Rivières et Québec. Il donna le terrain sur lequel les Jésuites établirent la mission de Sillery. A sa mort, arrivée en 1641, il était réputé l'un des bienfaiteurs des missions de la Nouvelle-France.
Jean Rousseau, qui fut tué accidentellement sept ans plus tard, aux Trois-Rivières, par une bombarde.
Jean-Paul Godefroy, commis de la traite ; Jean de Launay, aussi commis de la traite ; Jean Nicollet, interprète et commis ; M de la Treille, commis ; Nicolas Courson, aide chirurgien ; Jean Dorival, maître-valet du fort; et Jean Alaume, boulanger du fort, complétaient le personnel connu des employés français aux Trois-Rivières, en 1636.