HISTOIRE DE LA VTLLE
guérie et Jacques Hertel. 1 Ces cinq derniers, commis de la traite et interprètes, appartiennent plus particulièrement à l'histoire des Trois-Rivières.
La prise de Québec avait eu lieu en pleine paix. Au mois «de juillet 1632, les Anglais rendirent ce poste, sur les représentations que le cardinal de Richelieu avait adressées à la cour d'Angleterre.
Les Jésuites revinrent au mois de juillet, sur les vaisseaux d'Emery de Gaën ; mais il ne fut pas loisible aux Récollets d'y reprendre le cours de leurs missions.
Les Anglais, qui trafiquaient dans le bas du fleuve, avaient annoncé qu'ils se rendraient aux Trois-Rivières pour le même objet. Ghamplain, revenu de France le 23 mai 1633, assembla promptement les nations pour leur persuader de repousser ces avances. Les Algonquins des Trois-Rivières, sous les ordres du chef Gapitanal, arrivèrent à Québec le mardi 24 mai, au nombre de dix-huit canots, et prirent part au Conseil. Ce qu'iis désiraient pardessus tout depuis plusieurs années, c'était de voir un Fort français bâti sur leurs terres des Trois-Rivières, ils en avaient fait la demande à diverses reprises, mais sans pouvoir l'obtenir. Nous allons voir avec quelle habileté leur chef profita de l'occasion qui se présentait pour parler de ce sujet favori et tirer une promesse de la bouche de Champlain. Gapitanal fréquentait habituellement les français de Québec qui avaient pour lui beaucoup d'égards, sachant l'influence qu'il exerçait sur ses gens. Son père avait été tué aux côtés de Ghamplain dont il était l'ami.
L'interprète Olivier ayant exposé aux Sauvages les devoirs qu'ils avaient à remplir envers leurs alliés les Français, leur reprocha de chercher à traiter avec les Anglais qui étaient les ennemis de la France. Ge discours renfermait des allusions à Gapitanal ; ce fut lui qui y répondit, u avec une rhétorique aussi fine et déliée qu'il en saurait sortir de l'école d'Aristote ou de Cicéron. 2 " 11 gagna au commencement de son discours, la bienveillance de tous les Français par une profonde humilité, qui paraissait avec bonne grâce dans ses gestes et dans ses paroles.
u Je ne suis, dit-il, qu'un pauvre petit animal qui va rampant sur la terre. Vous autres Français, vous êtes les
1 Ferland, Cours d'Histoire du Canada, vol. 2e, p. 6.
2 " Les Algonquins, qui ne diffèrent des Montagnais que comme les Provençaux des Normands, ont une prononciation tout-à-fait gaie et gentille"" Relation de 1633, p. 8.
grands du monde qui faites tout trembler. Je ne sais comme j'ose parler devant d'aussi grands capitaines ; si j'avais quelqu'un derrière moi qui me suggérerais ce que je dois dire, je parlerais plus hardiment. Je me trouve étonné, je n'ai jamais eu d'instruction, mon père m'a laissé fort jeune ; si je dis quelque chose je le vais recueillant ça et là à l'aventure, c'est ce qui me fait trembler.
u Tu nous dis que les Français nous ont toujours aimés, nous le savons bien et nous mentirions si nous disions le contraire. Tu dis que tu as toujours été véritable, aussi t'avons-nous toujours cru. Tu nous- a assistés en nos guerres, nous t'en aimons tous davantage, que veux-tu qu'on réponde ? tout ce que tu dis est vrai.
u Tu dis que les Français sont venus habiter à Québec pour nous défendre, et que tu viendras en notre pays pour nous protéger. Je me souviens bien d'avoir ouï dire à nos pères que quand vous étiez là-bas à Tadoussac, les Montagnais vous allèrent voir et vous invitèrent à notre insu de monter ça haut, où nos pères vous ayant vus, vous aimèrent et vous prièrent d'y faire votre demeure.
" Pour l'habitation que tu dis que nous avons demandée aux trois rivières, je ne suis qu'un enfant, je n'ai point de mémoire, je ne sais si je L'ai demandée : vous autres, vous avez votre massinahigan (c'est-à-dire vous savez écrire) qui vous fait souvenir de tout : mais quoi que c'en soit, tu seras toujours le bienvenu.
Remarquez la prudence de cet homme à faire voir que non-seulement les Sauvages, mais encore les Français désirent cette habitation. Il poursuit son discours en disant :
" Quand tu viendras là-haut avec nous, tu trouveras la terre meilleure qu'ici : tu feras, au commencement, une maison comme cela (il désignait un petit espace de la main) pour te loger : c'est-à-dire : tu feras une forteresse ; puis tu feras une maison comme cela (désignant un grand lieu) et alors nous ne serons plus des chiens qui couchent dehors, nous entrerons dans cette maison (il voulait dire un bourg entouré de palissades). En ce temps-là on ne nous soupçonnera plus d'aller voir ceux qui ne vous aiment pas : tu sèmeras des blés, nous ferons comme toi, et nous n'irons plus chercher notre vie dans les bois, nous ne serons plus errants et vagabonds.
a Voilà le sieur de Gaën qui a cru que j'avais envoyé des castors vers les étrangers ; j'ai envoyé vers ces quartiers-là quelques peaux d'orignal, non pour traiter mais
pour couper les bras à nos ennemis. Tu sais que les Iroquois ont de grands bras ; si je ne leur coupais, il y a longtemps que nous serions tous pris : j'envoye des présents aux nations qui leur sont voisines, afin qu'elles ne se joignent pas avec eux ; ce n'est pas pour offenser les Français, mais pour nous conserver.
u Tu dis que nous voulons aller à l'Anglais, je m'en vais dire à mes gens qu'on n'y aille point; je te promets que ni moi, ni ceux qui ont de l'esprit n'iront pas : que s'il y a quelque jeune homme qui fasse un saut jusque-là sans être vu je n'y saurais que faire, tu sais bien qu'on ne peut pas tenir la jeunesse. Je le défendrai à tous ; si quelqu'un y va, il n'a point d'esprit : tu peux tout, mets des chaloupes aux avenues, et prends les castors de ceux qui iront.
u Tu nous dis que les Pères vivront parmi nous, et nous instruiront ; ce bonheur sera pour nos enfants, nous qui sommes déjà vieux, nous mourrons ignorants : ce bien n'arrivera pas si tôt que nous voudrions.
" Tu dis que nous prenions garde à ce que nous ferons, tu nous pinces au bras, et nous frémissons : puis après tu nous pinces au cœur, et toutle corps nous tremble. Nous ne voulons point aller aux Anglais ; leur capitaine a voulu faire alliance avec moi, et me tenir pour son frère, et je n'ai pas voulu, je me suis retiré, disant qu'il était trop grand capitaine. Je me souvenais bien d'une parole que tu nous avais dite, que tu reviendrais. Je t'attendais toujours, tu as été véritable, tu le seras encore en nous venant voir en notre pays : je n'ai qu'une crainte, c'est qu'en ce commerce des Français avec nos gens, il n'y ait quelqu'un de tué, et alors nous serions perdus : mais tu sais que tout le monde 'n'est pas sage, les plus avisés se tiendront toujours dans leur devoir."
" Voilà à peu près la réponse de ce Sauvage qui étonna nos Français, lesquels m'ont témoigné qu'il relevait sa voix selon les sujets qu'il traitait, puis la rabaissait avec tant d'humilité et une posture ou action si soumise, qu'il gagnait l'affection de tous ceux qui le regardaient sans le comprendre.
u La conclusion fut que le sieur de Champlain leur dit : Quand cette grande maison sera faite, alors nos garçons se marieront à vos filles et nous ne serons plus qu'un peuple. Ils se mirent à rire, répétant : Tu nous dis toujours quelque chose de gaillard pour nous réjouir, si cela arrivait nous serions bien heureux. Ceux qui croient que les Sauvages ont un esprit de plomb et de terre, con-
naîtrontpar ce discours qu'ils ne sont pas si massifs qu'on les pourrait dépeindre." 1
Faute d'avoir sous la main les ressources nécessaires pour élever un fort aux Trois-Rivières et le garder, on se contenta de s'installer à Sainte-Croix, sur une petite île qui commande le passage du rapide Richelieu, où il devait être plus aisé de se rendre, et qui servirait uniquement à protéger la traite aux époques de la descente des flottilles. Par ce moyen, les Sauvages du haut du fleuve étaient tenus éloignés des Anglais qui montaient jusqu'aux environs de Québec. Le poste des Trois-Rivières n'offrait pas assez de sécurité contre les incursions des Iroquois, il était trop avancé dans le pays pour pouvoir être secouru facilement, et tout à fait privé de moyens de défense. Quelques forts et cent cinquante hommes armés à la légère, dit Champlain, auraient suffi pour réduire l'orgueil des Iroquois ; malgré les instances du fondateur de Québec, la France se contenta d'envoyer quelques soldats.
Les Sauvages des Trois-Rivières n'aimaient pas à abandonner le lieu de leur ancien rendez-vous pour se rendre au nouveau fort Sainte-Croix ; mais il s'y décidèrent après des hésitations. 2
Le 29 mai, arriva à Québec la chaloupe des Trois- Rivières qui portait la facture de toutes les marchandises de traite du sieur Emery de Caen, déposées dans la barque restée aux Trois-Rivières et 170 castors.
On avait annoncé l'arrivée prochaine d'une flottille huronne. Pour encourager les Sauvages à descendre jusqu'à Sainte-Croix, et les protéger contre les Iroquois qui rôdaient toujours, une chaloupe équipée et bien armée fut envoyée avec ordre de se rendre à l'entrée de la rivière des Prairies et d'y attendre les canots. Trois jours après, un canot arriva avec de tristes nouvelles : le mardi, 31 mai, les voyageurs ayant mis pied à terre en amont des Trois-Rivières pour se délasser, furent aperçus par une troupe de vingt-huit iroquois cachés dans un bois. Au moment où ils se rembarquaient sur leur chaloupe, les Iroquois fondirent sur eux en décochant une volée de flèches ; deux Français furent tués et scalpés et quatre autres blessés grièvement. L'équipage rebroussa chemin, se rendit à Sainte-Croix et de là transporta les blessés à Québec. L'un de ces derniers nommé Robert
1 Relation de 1633, pp. 27, 28.
2 Ferland, p. 259-260.
Mellon, était en plus grand danger que les autres ; il avait reçu six coups de flèches et mourut bientôt après.
Cent cinquante canots hurons, portant sept ou huit cents hommes, descendirent quelques jours après sans être inquiétés. 1
Ghamplain avait à cœur la prospérité de sa colonie, dont il voyait les besoins et les ressources naturelles ; il était homme à ne rien négliger pour l'asseoir solidement et surtout la mettre à l'abri des ravages des lroquois. Les postes au-dessus de Québec n'étaient plus tenables, il fallait bâtir des forts pour placer les magasins et les employés de la traite en sûreté, et pour secourir les flottilles alliées qui descendaient des Hurons, de l'Ottawa et de la rivière des Trois-Rivières. Les Sauvages qui se rendaient alors au fleuve par cette dernière rivière étaient des Montagnais, qui atteignaient le lac Saint-Jean en remontant le Saguenay et descendaient avec leur chasse au magasin des Trois-Rivières. Des nations de l'ouest y abordaient aussi en communiquant par les rivières qui viennent se décharger dans le Saint-Maurice, pour éviter les dangers qui se présentaient sur le Saint-Laurent. Le lac Saint-Pierre était un champ d'embuscades où les lroquois allaient et venaient en maîtres, ils y pénétraient par la rivière Sorel qui portait, à cause de cela, le nom de rivière des lroquois. Il devenait presque impossiblede remonter ou de descendre le fleuve sans tomber dans leurs pièges. L'endroit le plus rapproché du lac et le plus commode de toute la contrée environnante était le poste des Trois-Rivières, tant pour les avantages de la traite, que par la facilité qu'il donnait aux missionnaires de pénétrer dans l'intérieur du pays, vers la baie d'Hudson ; Ghamplain résolut d'y élever un fort. 2
1 Mercure de France, tome 19, p. 818-821. Fertand, Hisl., p. 261.
2 Ferland. Hist. du Canada, p. 27Ô. Notes sur les registres de Notre- Dame de Québec, p. 35.