CHAPITRE VIII
Sommaire. — M. de Montmagny visite les Trois-Rivières. — Supplice d'un prisonnier. — Arrivée des missionnaires des Hurons.— M. de La Violette. — M. de Ghâteaufort. — Prêtres aux Trois- Rivières. — Les Sauvages veulent défricher la terre. — Sauvages qui fréquentent les Trois-Rivières. — Alarmes de guerre. — Deux familles Sauvages se mettent à cultiver la terre. — Abénakis en traite aux Trois-Rivières. —Courses des Iroquois qui tiennent la route du lac Saint-Pierre. — Maladie de M. de Ghâteaufort. — Assemblée des Sauvages, relativement à la guerre et à la traite. — Concessions de terre aux RR. PP. Jésuites. — Famille Fafard- Laframboise. — Première période de l'histoire des Trois-Rivières.
M. de Montmagny, successeur de M. de Champlain, arriva de France le 11 juin 1636. Il resta quelques jours à Québec, et, au mois de juillet, il monta aux Trois-Rivières où il paraît avoir demeuré plusieurs jours, en vue de faire exécuter des travaux considérables dont la place avait un besoin pressant. 1
Le 24 juin, le canon tira pour la fête de Saint-Jean- Baptiste. Les Sauvages croyaient qu'il avait pour effet de chasser le manitou (le mauvais esprit), et ils admiraient combien les Français étaient habiles à faire avec leurs canons un vacarme plus grand qu'eux avec les tambours dont ils se servaient dans leurs jongleries. Ils auraient voulu tirer le canon chaque fois qu'ils se sentaient indisposés, pensant que la maladie s'effrayerait et partirait plus vite en entendant cette grosse voix.
1 Ferland, p. 280.
Le Père Le Jeune arriva de Québec1 le dimanche 13 juillet et trouva aux Trois-Rivières, les Pères Buteux,. Quentin, Chastellain et Garnier. Ces deux derniers, partis de Québec le premier du mois, attendaient les canots hurons, * qui commencèrent à arriver le 15 en même temps que M. Duplessis montait le fleuve pour se rendre à la rivière des Iroquois (Sorel), où les Sauvages s'étaient assemblés au nombre de deux ou trois cents pour parler de la guerre. Le lundi, 21, les Pères Chastellain et Garnier s'embarquèrent pour aller au pays des Hurons. M. Duplessis revint, le 31, de son expédition , après avoir réussi à pacifier les alliés des Français. 3 Ce qui n'empêcha point les Iroquois de sortir de leurs cantons et de massacrer plusieurs personnes dans différentes parties du cours du fleuve. Les Sauvages des Trois-Rivières en vinrent aux représailles, et firent des prisonniers, dont un fut amené vers le 12 août dans la bourgade pour être tourmenté. " Un misérable boiteux le voyant tout nu, prend une grosse corde en double et la décharge sur ce pauvre corps, sur le dos, sur le ventre et sur l'estomac^ de sorte qu'il chancela et pensa tomber, sa chair en resta toute livide et toute morte ; d'autres lui mirent du feu dans la bouche ; d'autres approchaient des tisons en divers endroits pour le faire rôtir ; puis on lui donnait un peu de relâche, le faisant chanter et danser. Une femme le vint mordre par un doigt, tâchant de l'arracher,, comme ferait un chien ; enfin n'en pouvant venir à bout, elle prend un couteau et le coupe, puis lui met dans la bouche pour lui faire avaler, il tâche de le faire, mais il ne peut. L'ayant rendu à cette tigresse, elle le fait rôtir pour le donner à manger à des enfants qui le succaient déjà. Deux jeunes hommes prirent ce pauvre misérable par les deux bras et à belles dents, comme des loups enragés, mordaient dedans, le secouant comme un dogue furieux secoue une charogne pour en emporter la pièce." Le Père Le Jeune descendit aux cabanes, 4 et s'interposa de toutes ses forces entre les bourreaux et la victime. Les
1 C'était le deuxième voyage que le P. Le Jeune faisait aux Trois- Rivières depuis le printemps. (Relation 1636, p. 58 et suiv.)
2 Relation de 1636, p. 57-8.
3 Relation de 1636, p. 60-4-5. M. Duplessis s'était rendu jusqu'à la rivières des Prairies.
4 Les cabanes des Sauvages étaient placées dans la basse-ville actuelle, près du Platon, ou sur la grève, au bas de la Table et du Platon, car la relation dit que le Père " descendit aux cabanes."
Montagnais se soumirent ; mais on eut plus de difficulté avec les Algonquins de l'Isle, dont le chef la Perdrix ne voulait pas se laisser imposer de lois. L'iroquois fut envoyé à Québec, par les sauvages, qui, rendu là, le firent mourir dans les tourments.
Le 18 août, Thomas Godefroy, tC jeune homme fort leste et dispos," devança à la course un huron, aux yeux de quatre ou cinq nations, sur une gageure qu'avait faite pour lui un montagnais ; les Hurons demeurèrent trèsétonnés de cela, car ils se croyaient bien supérieurs aux Français.
Le Père Le Jeune, le gouverneur et M. Duplessis étaient encore aux Trois-Rivières, logés au fort, lorsque le 19 arrivèrent des pays des Hurons, les Pères Daniel et Davost. "A la vue du Père Dan"el, notre cœur s'attendrit: il avait la face toute gaie et joyeuse, mais toute défaite ; il était pieds nus, l'aviron à la main, couvert d'une méchante soutane, son bréviaire pendu au cou, sa chemise pourrie sur son dos. Ce lui était assez d'avoir baptisé un pauvre misérable qu'on menait à la mort, pour adoucir tous ses travaux. 1
Cette touchante description rappellera sans doute aux hommes de la génération actuelle les scènes semblables dont le môme rivage était le théâtre il n'y a pas encore longtemps, lorsque les missionnaires revenaient de la hauteur des terres, où ils évangélisaient les Têtes-de- Boules, et que toute la population des Trois-Rivières, préparée comme* aux grands jours de fête, allait à leur rencontre témoigner de son amour et de son respect pour les courageux pionniers de la croix.
Le Père Le Jeune partit pour Québec vers le 23 août dans la barque de M. Duplessis. Les Pères Buteux et Charles du Marché restaient aux Trois-Rivières, où Ton travaillait à agrandir la Résidence, afin de pouvoir y loger trois missionnaires. M. de Montmagny avait ordonné qu'on élevât deux nouveaux corps de logis, un magasin et qu'une plate-forme fût construite pour recevoir plus de canons. Depuis l'automne précédent, il y avait un dépôt de marchandises, mais pas encore de logement affecté au magasin.2
M. de la Violette n'est connu dans l'histoire du Canada que pour avoir été le premier gouverneur des Trois-Rivières. Nous croyons qu'il n'est point nommé
1 Relation de 1636, p. 71, lre colonne.
2 Relation de 1636, p. 75.
ailleurs que dans le registre de la paroisse de ce lieu ; si cet ancien cahier eut été perdu, nous ne saurions probablement pas qui a bâti le fort et quel , était le nom. du premier commandant français des Trois Rivières.
Depuis ce moment, jusqu'au milieu de l'été 1636, il resta commandant du fort et y dirigea peut-être une partie des travaux d'agrandissement ordonnés par M. de Montmagny, à la suite de ceux qu'il avait exécutés d'après les instructions de M. de Ghamplain. Après 1636, son nom ne se trouve aux Trois-Rivières que dans les registres des Audiences, le 6 mars 1657, où M. la Violette 1 est condamné à payer la valeur d'un canot emprunté du sieur Etienne de Lafond, lequel l'avait eu de Nicolas Gaillou dit la Caille. Le recensement de 1666 ne renferme pas son nom, ce qui prouverait, jusqu'à un certain point, que l'ancien gouverneur était mort ou qu'il n'habitait plus les Trois- Rivières. La famille Laviolette, établie de nos jours aux Trois-Rivières, et à laquelle appartenait madame de Niverville, est venue de la Pointe-Lé vis vers 1740, et s'est d'abord fixée aux Forges Saint-Maurice ; elle descend apparemment des Blouin dit Laviolette, établis à l'île d'Orléans vers 1670, ou de Mathurin Gayer dit Laviolette, ou de Jacques Monceaux dit Laviolette, tous deux soldats de la garnison de Montréal entre les années 1652 et 1664 ; ce dernier la Violette était devenu colon, près de Montréal, en 1665. Nous regrettons que, jusqu'à présent, les documents fassent défaut pour nous renseigner sur la vie du premier commandant des Trois Rivières et sur sa descendance, si toutefois il en a eue.
Les sobriquets, si répandus en Canada dès le commencement de la colonie, finissent par remplacer les noms originaires ; parfois aussi le même sobriquet s'applique à plusieurs familles qui n'ont aucun lien de parenté entre elles, par exemple : Laviolette, Belle-isle, Lafleur, Vadeboncœur, Lavallée, etc. Il en résulte une confusion compromettante pour l'historien.
Dans l'enregistrement du baptême d'une sauvagesse, le 17 avril 1636, M. de la Violette, son parrain, est inscrit pour la dernière fois avec le titre de commandant du fort. Le 28 août, M. de Ghâteaufort est qualifié de commandant aux Trois-Rivières, 2 il y était allé après avoir mis le nouveau gouverneur-général au courant de l'administration dont il se déchargeait.
1 II ne porte aucun titre dans cette pièce, où il est nommé trois fois.
2 Belation de 1636, p. 56, 2e colonne, et p. 76.
M. de Ghâteaufort paraît avoir gouverné le pays en vertu d'une commission. Le 31 décembre 1635, dans un document concernant la seigneurie de Beauport,1 il se nomme : Marc Antoine de Brasdefer, escuyer sieur de Chasteanfort, lieutenant-général en toatte l'estendue du fleuve de Saint-Laurens en la Nouvelle-France. Il serait ainsi le seul gouverneur-gériéral du Canada qui, après avoir quitté ce poste élevé, ait rempli les fonctions de lieutenant-gouverneur. Il existe en France une famille de ce nom, originaire de Provence, elle a pour chef M. de Bras de Fer, au château de Montaiges, département de l'Orne. Les armes sont de gueules au bras d'argent^ tenant une épée du même en bande garnie de sable. 2
A la fin d'août 1636, le Père Buteux avait avec lui, pour desservir la mission des Trois-Rivières, le Père Charles du Marché. Ce dernier fit peu après le voyage de Québec. Les nouveaux logements n'étaient pas terminés ; l'on attendait qu'ils le fussent pour pouvoir adjoindre un troisième Père aux deux qui y demeuraient ordinairement.
Le 13 septembre, M. de Montmagny, désirant visiter les Trois-Rivières et le pays plus haut, prit avec lui le Père le Jeune, Le 16, ils arrivèrent aux Trois Rivières, et en repartirent le surlendemain pour la rivière deslroquois et Montréal, et ne furent de retour que le 7 octobre.
Le Père Davost arriva du pays des Hurons avec quelques escouades de ces peuples, et s'arrêta aux Trois-Rivières dans les premiers jours de septembre, pour y tenir une assemblée relativement à la demande qu'ils faisaient pour que les Jésuites et les Français allassent en plus grand nombre dans leur pays. Il ne fut rien conclu à cet égard, parce que les Français ne pouvaient encore se diviser et que, du reste, il n'y avait pas en ce moment aux Trois-Rivières un interprète capable de traiter avec les Hurons.
Les Pères Masse et du Marché partirent de Québec le 7 octobre pour les Trois-Rivières. Le Père du Marché y était encore le 24 avril 1637. Le Père Buteux ne paraît pas s'être éloigné des Trois-Rivières entre le mois d'août 1636 et le mois d'octobre 1637. Le 12 décembre 1636, le
1 Documents relatifs à la Tenure Seigneuriale, p. 387. M. Ferland, vol 1er, p. 279.
2 Ferland, p. 279.
2 Supplément à "l'Histoire des Grandes Familles du Canada," p. 7-8. Les ouvrages publiés par M. l'abbé Daniel, forment deux volumes remplis de renseignements sur les principales familles du Canada.
Père Davost baptisa des enfants aux Trois-Rivières. Le 19 février 1637, le P. du Marché signe au registre et continue jusqu'au printemps.
Au printemps de 1 637, plusieurs sauvages s'adressèrent aux Pères Jésuites et aux Français pour s'établir aux Trois-Rivières et y défricher la terre. Cette démarche ne manqua pas d'être accueillie favorablement, d'autant plus qu'elle était faite à l'instigation de Makeabichtichiou, sauvage païen que l'on espérait convertir et qui jouissait de beaucoup d'estime à Sillery, à Québec et aux Trois- Rivières, chez les Algonquins et les Montagnais. Le Père Buteux s'était particulièrement attaché ce sauvage, qui avait rang de capitaine, bien qu'il ne le fût pas au titre ordinaire. Etant tombé malade, à Québec, les Français l'avaient soigné avec sollicitude, ce qui leur valut sa reconnaissance, plus durable qu'on ne devait en attendre des gens de sa race ; il allait par les cabanes prêcher les vérités religieuses qu'on lui avait enseignées, et se serait fait chrétien sans hésitation si l'on avait voulu lui permettre de garder ses trois femmes. Le 27 avril, il se présenta, avec un capitaine montagnais, chez le Père Le Jeune et chez M. de Montmagny, à Québec, pour leur rappeler que M. de Ghamplain avait fait la promesse, quelques années auparavant, de les aider à former une bourgade aux Trois Rivières, à défricher et à bâtir des maisons à la manière française. Il ajouta que les Sauvages avaient souvent pensé à cette promesse et qu'enfin ils étaient résolus, du moins une partie d'entre eux, de s'arrêter là et de vivre paisiblement avec les Français. Nous avons, disait-il, deux puissants ennemis qui nous perdent : l'un est l'ignorance de Dieu qui tue nos âmes, l'autre sont les Iroquois qui massacrent nos corps ; ils nous contraignent d'être vagabonds, nous sommes comme une graine qui se sème en divers endroits, ou plutôt comme la poussière emportée par lèvent; les uns sont enterrés d'un côté, les autres de l'autre ; le pays va nous manquer, il n'y a presque plus de chasse proche des Français; si nous ne recueillons quelque chose de la terre, nous allons nous perdre. Voyez si vous allez nous secourir, selon la promesse de défunt M. de Ghamplain. Les interprètes Nicolet et Olivier, dirent qu'en effet M. de Champlain s'était engagé à les secourir, dès que l'habitation des Trois-Rivières serait construite. Là-dessus, le Père Le Jeune rappela à leur mémoire qu'une double condition avait été posée : les Sauvages s'obligeaient à mener une vie sédentaire et à donner leurs enfants pour être instruits et élevés dans la foi. Le gouverneur se-
déclara prêta accepter cet arrangement ; mais les Sauvages ne paraissaient pas goûter le projet d'envoyer leurs enfants à Québec, il fallut leur promettre de bâtir un séminaire aux Trois-Rivières. Pour moi, dit Makheabichtichiou, je ne refuse pas de vous confier mes enfants, mais il faut savoir quel est le sentiment des gens de ma nation, nous en conférerons ensemble. Je témoigne publiquement que je veux croire en Dieu ; plusieurs de mes compatriotes me disent aussi que le Père Le Jeune veut nous perdre, qu'il commence à commander parmi nous, qu'il ordonne déjà du nombre des femmes que nous devons avoir : à tout cela je réponds, que je trouve bon tout ce qu'il enseigne, que nous nous perdons nousmêmes, et qu'il ne pourrait nous arriver plus de mal qu'il nous en arrive tous les jours. Depuis que j'ai prêché parmi eux qu'un homme ne devait avoir qu'une femme, je n'ai pas été bien vu des femmes, qui sont en plus grand nombre que les hommes ; si un homme n'en peut épouser qu'une, les autres sont destinées à la misère.
La conclusion des Sauvages fut qu'il fallait accepter les offres des Français, mais pas avant l'arrivée de l'un de leurs capitaines, Tchimiouirineau, surnommé Baptiscan. (La Relation de 1637, p. 83, écrit Tchimiouiriniou, et celle de 1634, p. 7, Tchimaouirineou.)
Le mercredi, 13 mai, le Père Buteux baptisa un enfant âgé de 3 ou 4 ans, de la tribu des Attikamègues, c'est la seconde mention de ce nom aux Trois-Rivières. (Registre.) Le 25 mai, Memegouechiou, sauvage attikamègue, âgé de 50 ans, reçut le baptême des mains du P. Buteux. (Relation de 1637, p. 20.)
A partir de 1637 jusqu'à 1651, les Sauvages inscritsaux registres de l'église des Trois-Rivières sont, en grande majorité, des Attikamègues ; ensuite viennent les Algonquins, un certain nombre de Montagnais et de Nipissiriniens ; rarement des Iroquois. Après 1652, les Algonquins y paraissent presque seuls. Vers 1675-9, les Attikamègues s'y retrouvent en petit nombre. Les événements qui vont se dérouler plus loin expliquent ces différences.
Les Attikamègues, descendus au printemps de 1637?, rencontrèrent aux Trois-Rivières plusieurs familles que le Père Buteux espérait convertir, c'est pourquoi il choisit une dizaine de personnes parmi elles, et autant parmi les nouveaux venus, pour leur donner un festin et entamer le sujet de la religion.
La paix avait été rompue par les Iroquois l'année précédente, l'hiver s'était passé en escarmouches. Un parti
de guerre algonquin qui s'était engagé sans précaution dans le pays des Iroquois fut défait par ceux-ci, et les quelques fuyards qui purent échapper abordèrent vers la fin d'avril aux environs des Trois-Rivières, dans l'état le plus pitoyable qu'il soit possible de voir. L'un de ces malheureux, dépouillé de son dernier vêtement, mit neuf jours à parcourir la distance qu'il y a entre le lac Champlain et les Trois-Rivières ; il n'avait ni canot, ni outil pour en construire, et, pour comble d'infortune, il ne trouva rien à manger pendant tout ce temps. Le bruit courait que les Iroquois étaient à quatre journées de marche des Trois-Rivières, et que, l'hiver précédent, ils s'en étaient approchés à deux journées. Chacun était sur le qui-vive, lorsque le 14 mai, une terreur panique se répandit dans les cabanes. Les Sauvages voulaient mettre leurs femmes et leurs enfants en sûreté dans le fort, parce que l'on pensait voir arriver d'un instant à l'autre les Iroquois. Le tumulte et le va-et-viént de ces pauvres gens était pénible à voir, tant la pensée de leurs ennemis les épouvantait. On leur répondit que le lendemain on leur prêterait des pieux pour former une espèce de bourgade à l'abri du fort. Le lendemain, le soleil était à peine levé qu'ils étaient tous à l'ouvrage, petits et grands ; ils travaillèrent avec un tel entrain qu'en moins de quatre heures, ils furent entourés d'une palissade assez solide pour leur inspirer de la confiance. Les Iroquois ne se montrèrent pas cette fois, mais le Père Buteux se réjouissait d'un événement qui pouvait contribuer à fixer les Sauvages auprès des Français ; il profita de la descente des Attikamègues pour leur donner le festin dont nous avons parlé plus haut, et invita Makheabichtichiou à s'y trouver. Au bout de quelques jours les Sauvages doublèrent leurs barricades, en plantant une seconde rangée de pieux éloignés d'un pied et demi, ou environ, de la première, avec le dessein de remplir ce vide de fascines et de terre. Ils paraissaient disposés à y- rester en permanence ; le 27, ils passèrent plusieurs règlements touchant l'entretien et la garde de leur fort.
En même temps, deux familles, celles de Etinechkaouat et de Nenaskoumat se mirent à défricher; avant la fin de mai, ce dernier avait plus d'un demi-arpent d'ensemencé, il ne demandait que de l'aide pour ouvrir un grand champ l'année suivante ; ses enfants étaient nombreux et faciles à conduire. Le Père Buteux les encouragea, leur fit la promesse de les secourir, et leur donna le bléd'Inde qu'ils semèrent..
Les Sauvages du Canada cultivaient de préférence le
maïs, ou blé d'Inde. Ils le préparaient de plusieurs manières, c'était en quelque sorte leur mets national. L'empressement avec lequel ils en acceptaient pour le cultiver fit croire aux blancs qu'ils finiraient bientôt par s'attacher aux pratiques de la vie sédentaire, ce fut une erreur ; car rien n'était moins fait que ces peuplades pour notre état de société. M. Ferland, que l'on aime toujours à consulter, a écrit: 41 Les premiers missionnaires se flattèrent d'amener les Sauvages cà la vie civilisée, et, par là, au christianisme ; plus tard, ils reconnurent que ces enfants de la forêt, accoutumés à la liberté la plus absolue, ne pourraient jamais être asservis à la gêne qu'impose la vie civilisée. Vainement a t on essayé de les engager à cultiver la terre : il fut toujours impossible d'établir parmi eux l'agriculture, avec son travail assidu, avec ses instruments de labourage, avec ses habitudes d'ordre, d'économie et d'assiduité. Les femmes sauvages consentaient à cultiver quelques petits champs de blé d'Inde et de fèves ; mais il ne fallait pas songer à en obtenir davantage."
Le Père Le Jeune écrit : 44 Les Trois-Rivières me semblent comme l'Anjou ; c'est un pays sablonneux, je crois que la vigne s'y plairait." Non pas qu'il eût dessein d'appliquer ses néophytes à cette culture, mais parce qu'observateur avant tout, il avait remarqué l'abondance des vignes sauvages qui croissaient dans ces endroits, et qu'il devait savoir que la vigne perfectionnée réussit partout où l'on a trouvé la vigne primitive.
Makheabichtichiou était encore aux Trois-Rivières le jour de la procession du Saint-Sacrement. Il fit sortir tous ses gens, pour adorer le Dieu des Français, ou 44 Celui qui a tout fait," comme disaient les Sauvages ; à la procession, à vêpres et au sermon, il était accompagné d'Etineckkaouat, capitaine montagnais. Malgré ses bonnes dispositions apparentes, il se conduisit mal dans une bagarre survenue par la faute d'un sauvage qui avait cherché à tuer un français aux Trois-Rivières. Makheabichtichiou était un habile homme qui savait jouir de l'amitié des Français sans cesser d'être tout à sa nation.
Au mois de juin, un parti d'Iroquois fut battu par des sauvages Algonquins et Troquets alliés. L'un des prisonniers faits en cette occasion, amené aux Trois-Rivières, y fut torturé avec un raffinement de cruauté incroyable ; M. de Montmagny écrivit une lettre pour empêcher ces exécutions, ou, si on ne le pouvait pas, pour qu'elles eussent lieu loin de la vue du fort.
Dans la deuxième semaine de juillet, douze abénakis arrivèrent aux Trois-Rivières pour traiter avec les Algon-
quins. Ce sont les premiers que nous sachions être venus en Canada, où les compagnies marchandes furent, pendant bien des années, hostiles à leurs visites. Ceuxci avaient été arrêtés à Québec ; on leur avait fait promettre de ne pas se rendre aux Trois-Rivières. Un chef montagnais offrit ses services au gouverneur pour aller barrer les rivières par où ces étrangers pourraient retourner dans leur pays. Selon la coutume des Sauvages, il fallait demander au capitaine du lieu la permission de passer ; cette permission se demandait un présent à la main ; si le capitaine répondait qu'il avait bouché les rivières, cela signifiait qu'il fallait rebrousser chémin. Les Abénakis furent rejoints aux Trois-Rivières par un envoyé de M. de Montmagny ; leurs cabanes contenaient trois arquebuses que M. de Châfceaufort confisqua ; mais ils n'avaient pas encore eu le temps d'acheter des castors, dont ils se seraient servis, s'ils avaient pu en obtenir, pour traiter avec les Anglais voisins de leur pays. 0» leur enjoignit de partir sur le champ.
Vers le 22 juillet, les Hurons descendirent à la traite, et le Père Buteux envoya un canot à Québec pour en ramener le Père Le Jeune. Il y avait aux Trois-Rivières deux jeunes hurons qui attendaient leurs parents dans la flottille de l'été. Ces jeunes gens résidaient toute l'année à Québec pour leur instruction. Au débarquement des Hurons, l'un d'eux, nommé Teouatirhon, apprit de son oncle, qui était capitaine, qu'ils avaient tué deux français, ce qui produisit un grand trouble de part et d'autre ; l'oncle fut arrêté et donna sa parole qu'il attendrait, aux Trois- Rivières, que la nouvelle fût confirmée ; son intention cachée était d'effrayer les jeunes élèves des Pères et de les faire déserter. La nuit venue, il se mit en route avec son neveu.
L'autre jeune homme, appelé Ariethoua, qui logeait dans le fort, se jetta en bas d'un bastion pour les rejoindre. Les Français s'en aperçurent et le capitaine fut fait prisonnier parce qu'il avait manqué à sa parole. Le gouverneur et le Père Le Jeune arrivèrent à propos dans ce démêlé, mais à peine avaient-ils mis pied à terre que d'autres Hurons arrivant assurèrent qu'ils avaient quittés les Français bien portants dans leur pays. C'était en effet la vérité.
La traite durait encore le 6 août, lorsque les canots hurons commencèrent à repartir ; l'un d'eux revint sur les dix heures du soir, il apportait de mauvaises nouvelles : le canot partit avec lui avait été capturé par les Iroquois. L'on alla à la découverte et des traces d'ennemis nombreux
furent trouvées à l'entrée du lac Saint-Pierre. L'alarme se répandit comme un éclair, les Sauvages se préparaient à fuir ou à combattre, suivant le tempérament de chacun ; la plupart des femmes se sauvaient en canot dans les Trois- Rivières ou vers Québec ; seuls, les Français attendaient pour agir que le danger fut manifeste. Enfin, un canot d' Iroquois parut au milieu du fleuve, présentant tantôt la pointe, tantôt le flanc, et se promenant pour braver les Sauvages, ce qui fit croire que les ennemis étaient en force aux environs. u On laisse entrer ies Montagnais et les Hurons dans le fort, ou plutôt dans notre réduit, pour les rassurer. Ces pauvres gens s'animent : chacun prend qui une épée, qui un bouclier, qui une hache, qui un couteau, qui une perche. Ils se rassemblent tous, criant comme des enragés ; les capitaines hurlent plutôt qu'ils ne haranguent ; étant armés à leur mode, et quelquesuns parés de plumes, .ils se mettent à danser, poussant de leur estomac des chansons de guerre. Gomme ces barbares ne se conduisent que par boutades et que la passion les porte plutôt que la raison, ils s'excitent les uns les autres au combat par des chants et des mouvements assez violents ; en quoi ils manquent beaucoup, car ils sont à demirecreus et lassés quand il faut en venir aux mains. Monsieur notre Gouverneur procédait tout d'une autre façon : car sans bruit il faisait disposer ses gens, les faisait armer par escouades, plutôt pour tenir en échec les Sauvages entrés chez nous, quoiqu'ils les eût mis en un retranchement où ils ne pouvaient nuire, que pour se défendre contre les Iroquois. Or, comme ce canot bravache paraissait de temps en temps pour attirer quelques français ou quelques sauvages dans leurs embuscades, ainsi que nous conjecturions, monsieur le Gouverneur, voyant qu'il s'élevait un petit vent, commande à une barque de lever l'ancre et déployer ses voiles pour les aller reconnaître. La chose fut quasi aussitôt exécutée que commandée ; la barque tire vers le lieu où étaient les Iroquois, le canot disparaît, la barque s'avance et découvre l'ennemi, lequel se promenait, partie sur la rivière, partie sur le bord du bois. Le sieur Nicolet, qui la conduisait, rapporta qu'ils étaient environ cinq cents hommes bien armés. Il voulut les approcher, mais, craignant d'échouer, il ne les put joindre à la portée du mousquet. Gomme il en vit quelques-uns se traîner dans des joncs, il fit tirer dessus un coup d'espoir 1 en fonte si dextrement
1 Petit canon monté sur le pont d'un vaisseau et dont on se servait pour les descentes.
qu'on vit les autres sauvages relever les corps blessés ou tués,4 autant qu'ils en pouvaient juger. Ils apperçurent aussi dans un canot quelques hommes dont les têtes seulement paraissaient; ils crurent que c'étaient les pauvres Hurons pris le jour précédent qu'ils retenaient prisonniers. Mous bénissions Dieu de bon cœur de ce qu'il avait amené en ce temps-là monsieur le Gouverneur aux Trois-Rivières. Il envoya dire aux Sauvages qu'ils gardassent le silence, et fit avertir leurs capitaines qu'ils se tinssent tous à l'endroit où on les avait placés, et qu'en cas qu'on lui vint demander trois ou quatre ou cinq de ses gens, pour les placer ailleurs, qu'il les envoyât, les nommant par leurs noms, de peur de confusion. Nous étions six religieux de nôtre Compagnie dedans notre réduit. J'envoyai le P. Pierre Pijart, venu des Hurons, dans la barque pour assister nos Français, au cas qu'on l'attaquât. Je destinai le Père Buteux pour prendre garde aux Montagnais et les secourir, s'il y en avait de blessés, et le P. Daniel aux Hurons; le P. Claude Pijart se devait mettre, avec le chirurgien, pour assister nos Français; le P. du Marché à la chapelle, pour la garder et entendre les confessions de ceux qui se présenteraient.1 Pour moi, je m'étais résolu de me trouver en tous ces endroits, afin de voir comme tout s'y passait, et de secourir ceux qui seraient tellement blessés aux approches qu'on ne les pût aisément porter au chirurgien. Or, soit que ces barbares redoutassent nos armes-à-feu, notamment se voyant découverts, soit qu'ils s'en voulurent aller au devant des Hurons, où il y avait moins de danger pour eux et plus grande espérance de proie, ils se contentèrent de nous regarder de loin sans en venir aux mains." 2
Le même jour, l'un des Hurons qui avaient été pris s'échappa. Cinq ou six iroquois le suivaient à la course, lorsque, par bonheur, il aperçut dans le bois qu'il traversait un arbre creux assez vaste pour lui offrir un refuge. S'y étant blotti, il ne tarda pas à voir les Iroquois roder à l'en tour et fouiller les broussailles tout près de lui ; comme il avait une épée à la main, il fut plusieurs fois sur le point de s'en servir, croyant qu'on l'avait décou-
1 Le 6 juin, le P. Claude Pijart signe les registres ; le 31 juillet, il est encore aux Trois-Rivières. Le 25 juillet, le Père Le Jeune. Le 2 août, les Pères Daniel et Pierre Pijart. Le 16 août, le Père Raymbault y arrive. Le 17 août, le Père Joseph Poncet signe au registre. Le Père Le Jeune revient passer quelques jours au commencement de septembre.
2 Relation de 1637, p. 89-90.
vert. Enfin, se voyant libre, il arriva au fort dans un état de nudité complète, et dit au gouverneur que les Jroquois occupaient l'entrée du lac, où ils prendraient infailliblement tous ceux des nations d'en haut qui descendraient. L'on envoya aussitôt un canot à Québec, pour faire venir du secours et les déloger.
A la tombée de la nuit, un canot de Hurons arriva avec de tristes nouvelles. Teouatirhon, ce jeune séminariste dont nous avons parlé, avait fini par suivre son oncle et le P. Ragueneau qui remontaient au pays des Hurons ; mais en chemin, ils rencontrèrent dix canots qui descendaient aux Trois-Rivières sous la conduite de Taratouan, capitaine huron, autre oncle de Teouatirhon, à qui il reprocha vivement de n'être pas resté chez les Français qui l'instruisaient. Le jeune homme se décida à retourner avec lui, et laissa le P. Ragueneau et ses compagnons continuer leur chemin. Rendu aux îles du lac Saint-Pierre, Taratouan prit du côté nord avec neuf de ses canots ; c'est là que les Iroquois étaient cachés en plus grand nombre, leur embuscade était si bien dressée que les neuf canots furent entourés et pris, avant d'avoir pu faire un mouvement de résistance. Le dixième canot avait passé du côté du sud, il ne fut aperçu des Iroquois qu'au moment où ii arrivait à la décharge du lac,nls le poursuivirent, mais sans pouvoir le prendre, et ceux qui le montaient apportaient une partie de ces nouvelles aux Trois-Rivières.
Sut la minuit arriva un autre canot portant cinq Hurons. Voyageant de compagnie deux canots, l'un avait été capturé à la hauteur des îles du lac, et celui-ci avait évité pas moins de trois attaques ; dans la dernière il avait été poursuivi presque jusque sous le fort. Le gouverneur était désolé d'avoir si peu de monde avec lui, car il ne pouvait songer à préparer une expédition sans dégarnir entièrement les Trois-Rivières.
Le 9, l'on vit sur le fleuve un canot dans lequel un homme seul manœuvrait avec une perche. Gomme l'on craignait toujours une ruse de guerre, personne ne se montrait disposé à aller à sa rencontre ; quelques Sauvages s'en approchèrent ; mais, en reconnaissant le canot pour être de forme iroquoisé, ils revinrent à force d'aviron. Le canonnier du fort voulut tirer dessus ; M. de Montmagny l'en empêcha. Les Pères s'étaient placés sur la pointe du Platon pour voir ce qu'il deviendrait, lorsqu'enfin il toucha terre, et le gouverneur le reconnut le premier. C'était Teouatirhon, qui s'était échappé, ainsi que deux autres captifs. Ces deux malheureux erraient,
dans les bois ; ils n'arrivèrent que le soir vis-à-vis les Trois- Rivières, et allumèrent un grand feu au moyen duquel l'on sut où ils étaient et on alla les chercher. C'est une chose remarquable, dit la Relation, que ces Sauvages étant tout nus, n'ayant ni fusil, ni couteau, ni hache, trouvent le moyen de faire du feu.
Le 11, deux chaloupes, armées en guerre, arrivèrent de Québec, commandées par le capitaine Fournier et par le sieur des Dames. Le gouverneur ne perdit pas de temps, il partit le même jour sur ces chaloupes avec le Père Le Jeune et fit une battue dans le lac Saint-Pierre. Les Iroquois avaient décampé, emmenant trente prisonniers. En revenant aux Trois-Rivières, le gouverneur fut rejoint par quatre autres chaloupes sur lesquelles étaient les sieurs Couillard, Giffard et Pinguet. Par la suite arriva une bonne barque sous le commandement du capitaine Raymbaut ; mais les Iroquois avaient fini leurs courses cet été. Tout ce que l'on vit furent de pauvres prisonniers échappés de leurs mains et quatre canots hurons venus pour la traite ; cela formait à peu près 150 Hurons venus depuis trois semaines. Le 16 août, ils étaient sur leur départ. 1
Le 29 août, le Père Le Jeune, le gouverneur-général et les employés que ce dernier avait avec lui retournèrent à Québec. Ils n'étaient pas rendus, que cent cinquante canots hurons se présentèrent aux Trois-Rivières. M. de Ghâteaufort était gravement malade, l'on dépêcha un messager à Québec pour en informer le gouverneur. Celui-ci, occupé à expédier les dépêches de la flotte de France, envoya son lieutenant, M. le chevalier de l'Isle, qui arriva aux Trois-Rivières, avec le P. Le Jeune, le samedi 5 septembre, au bruit du canon. M. de Châteaufort n'allait pas mieux, il communia, le 6, de la main du P. Le Jeune.
Les affaires du commerce et plusieurs séances de conseil étaient terminées dès le 8. Les sauvages manifestaient du mécontentement. Les Hurons se plaignaient entre autres choses, de ce qu'une épidémie qui régnait parmi eux était causée par les Français, qui avaient ensorcelé un capot et l'avaient enfoui* dans le sol, près des Trois-Rivières, sans cacher ce dépôt aux Hurons, qui l'avaient déterré et emporté dans leur pays avec le mal qu'il renfermait. Le bruit courait que Champlain en mourant avait déclaré qu'il amènerait avec lui tous les Hurons. Mille contes de cette espèce étaient accrédités
1 Relation de 1637, p. 22, 06-70, 80-92.
DES TR( VIS-RIVIÈRE S
dans les tribus des diverses nations, car les Sauvages Hurons, Outaouais, Nipissiriniens, Montagnais, et Algonquins de l'Isle fréquentaient les Trois-Rivières et s'y ren contraient en caravanes nombreuses. Le Père Buteux fit un jour réciter les prières par ceux qui étaient chrétiens ; il s'aperçut que dans la petite chapelle de la Conception l'on parlait six langues. La crédulité de ces nations était partout égale, et jamais les circonstances n'avaient été moins favorables pour faire entrer le sens commun dans leurs esprits superstitieux. Un vieillard montagnais disait à Makeabichtichiou : Avant l'arrivée des robes-noires, les Français qui étaient dans ce pays mouraient, souvent ; depuis qu'elles sont ici, ils ne meurent plus ; il faut qu'elles sachent quelque chose qui conserve leur nation.1
A la vérité, les Sauvages se décimaient par la maladie, et les Français n'en ressentaient aucune atteinte. Il fallut déployer beaucoup d'éloquence et de raisonnement pour les satisfaire et ne pas mettre la vie des missionnaires de leur pays en danger.
La concession du petit fief Pachirini, par M. de Montmagny aux révérends Pères Jésuites, porte la date du 26 août 1637. Son étendue n'est que de onze perches de front au fleuve sur trente-quatre perches de profondeur. Il consistait dans l'origine en quatre perches de front sur huit de profondeur et vingt toises carrées y ajoutées, — borné au nord-est parla rue Saint-Louis, au sud-est par la rue Saint-Antoine (aujourd'hui du Collège,) au front par le sentier qui le sépare de la palissade de la place, et en arrière par la rue Notre-Dame. Le document porte que le fief forme un carré compris entre deux lignes parailèles, longues chacune de trente-quatre perches, courant du front à l'arrière et ayant entre elles une espace de onze perches. Le contenu de ce terrain était donc de trois arpents et soixante-et-quatorze perches carrés. Concédé aux Jésuites avec les mêmes droits et privilèges que ceux attachés à la seigneurie de Sillery. 2
Nous avons déjà dit que, selon toutes les probabilités, la chapelle était placée sur ce fief; la concession paraît enlever le dernier doute à cet égard, puisque les autres terres des Pères Jésuites n'étaient pas occupées avant cette époque. Si l'on calcule que la mort de Champlain et la lenteur des communications avec la France ont causé quelque retardement dans l'obtention du titre, l'on
1 Ferland, p. 290.
2 Dictionnaire topographique de Bouchette, Londres, 1832. .
peut supposer que les Pères avaient bien pu s'établir en cet endroit dès leur arrivée aux Trois-Rivières, dans l'automne de 1634, attendu que c'est le lieu le plus voisin du fort, comme le précise l'acte de concession.
La première mention de Pachirini dans le registre des Trois-Rivières, est à la date du 14 avril 1643. Il s'agit de la sépulture de Jean PachiriniSich, autrement dit le petit Pachirini. Il y a eu aux Trois-Rivières deux familles algonquines de ce nom. Monsieur (Domini, dit le registre)
Charles Pachirini et sa femme Marie font baptiser
un enfant en 1 661 ; quatre années auparavant, ce sauvage figure comme témoin au mariage de Pierre Gouc avec une Algonquine. C'est probablement à lui que M. d'Ailleboust concéda, vers 16503 l'augmentation du fief Pachirini. En 1699, les Jésuites se font transférer " le fief de feu Pachirini, capitaine sauvage dans le lieu des Trois- Rivières, dont les dits Pères Jésuites ont donné, depuis plus de quarante ans, comme tuteurs et administrateurs du bien du dit feu Pachiriny, des contrats de concession à divers particuliers français pour les occuper et y bâtir comme ils ont fait, moyennant quelques petites redevances, lequel Pachiriny est mort, et les dits pères Jésuites sont demeurés dans la jouissance des dits emplacements, dont ils nous requièrent de leur donner la concession. 1 "
Le chef de la seconde famille Pachirini s'appelait Jean- Baptiste ; lui et sa femme, algonquine, font baptiser leurs enfants en 1674 et 1679 ; il était probablement fils de Charles Pachirini.
Voici le texte du document en vertu duquel les RR. PP. Jésuites furent mis en possession de la plus grande partie des terrains qu'ils ont possédés aux Trois-Rivières :
u La compagnie de la Nouvelle-France, à tous présents et à venir, salut : Le désir de bien établir la colonie en la Nouvelle-France nous faisant rechercher ceux qui y peuvent contribuer de leur part et bien mémoratifs de l'assistance que nous avons reçue en cette louable entreprise des révérends Pères de la compagnie de Jésus, lesquels exposent encore tous les jours leurs personnes aux périls pour attirer les peuples de la dite Nouvelle -France à la connaissance du vrai Dieu et à l'usage d'une vie plus civile ; à ces causes, et pour leur donner quelque retraite proche les habitations que nous établirons en la Nouvelle-France, en vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté, nous avons, aux dits RR. PP. de la com-
, 1 Documents relatifs â la Tenure Seigneuriale, p, 52.
DES TROIS-RIVIÈRBS
pagnie.de Jésus, donné, concédé, donnons, concédons par ces présentes l'étendue et consistance de terre qui en suit, c'est-à-savoir : la quantité de six cents arpents de terre, à prendre en la dite Nouvelle-France, au lieu dit les Trois Rivières, à l'endroit où notre dite compagnie fait construire une habitation, ou de proche en proche, ainsi qu'il sera avisé par le sieur Champlain, commandant pour la dite compagnie au fort de Québec et fleuve Saint-Laurent, pour jouir par les dits révérends Pères de la dite compagnie de Jésus, eux et leur société, à toujours, des dites terres en toutes propriété, seigneurie, tout ainsi qu'il a plu au Roy nous concéder le dit pays de la Nouvelle- France, sans qu'ils soient obligés à aucune chose, sinon que d'en donner aveu pour cette seule fois seulement, les dispensant pour toujours après cela, et tant que besoin est ou serait ; avons amorti et amortissons les dites terres ainsi concédées, dans lesquelles les dits révérends Pères et autres de leur société feront passer telles personnes qu'ils choisiront pour les cultiver et dresser les habitations nécessaires ; dans l'étendue des terres ci-dessus, non plus qu'ailleurs en la dite Nouvelle-France, les habitués (habitants) ne pourront traiter des peaux, pelleteries, autrement qu'aux conditions de l'édit du Roy, fait pour l'établissement de notre compagnie, et faisant, par les dits révérends Pères, passer des hommes^pour la culture des dites terres, ils en remettront tous les ans les rôles au bureau de notre dite compagnie, afin qu'il en soit certifié et que cela tourne à sa décharge, étant réputé du nombre de ceux qu'elle doit faire passer suivant l'édit cidessus. Mandons au dit sieur Champlain, que de la présente concession il fasse jouir les dits révérends Pères de la compagnie de Jésus, et leurs successeurs, leur désignant le lieu le plus commode, proche de notre dite habitation des Trois-Rivières, et assignant leurs bornes de la dite quantité de six cents arpents, pour les mettre en possession et jouissance d'iceux, ainsi qu'il est dit cidessus, dont et de quoi il fera son procès-verbal pour être envoyé à la dite compagnie, avec l'aveu ci-dessus qu'il recevra des dits révérends Pères. Fait en l'assemblée générale des intendants, directeurs et associés de la compagnie de la Nouvelle-France, tenue au bureau de la dite compagnie, à Paris, le 15me jour de février 1634.— Signé, pour la Compagnie : Lamy." 1
M. de Champlain étant mort avant d'avoir mis les révérends Pères Jésuites en possession des 600 arpents de
1 Documents relatifs à la tenure Seigneuriale, p. 70,
terre, ce fut M. de Montmagny qui, en 1637, leur donna, pour cette mesure,les terrains qui sont aujourd'hui la commune et le coteau Saint-Louis. D'après l'ordre signé à Paris en 1634, les Pères se regardaient bien et dûment propriétaires ; on le voit dans une pièce du 18 août 1636, par laquelle M. de Montmagny concède à Jacques Hertel deux terrains, l'un de 25 arpents, l'autre de 50 arpents (un morceau près du rivage de la basse-ville et le fief Hertel, dans la haute-ville, si nous ne nous trompons) en présence de François Marguerie, de Jean Godefroy et des PP. Jésuites, " tous possesseurs de terrains aux Trois-Rivières, et qui ont signé au contrat."
Dans la rédaction de ce livre, nous tâchons de suivre assidûment l'ordre chronologique, c'est pourquoi nous donnerons autant que possible, dans l'espace du premier demi siècle après l'établissement du fort, des notes concernant les anciens habitants des Trois-Rivières, plaçant chaque individu à la date où nous voyons apparaître son nom pour la première fois en ce lieu.
Cependant, pour compléter la généalogie de certaines familles, et pour suivre les événements, nous attendrons que le récit nous ait amené au 18me siècle, afin d'y retrouver les personnages dans les positions qu'ils ont occupées respectivement. L'on s'apercevra que cette méthode est la plus lucide, surtout en consultant la table des noms propres qui terminera notre travail.
Pour la première fois, nous rencontrons, le 20 décembre 1637, dans le registre des baptêmes le nom de Bertrand Laframboise, 1 originaire, selon toute probabilité, comme François Fafard Laframboise, de H otot, évêché d'Evreux, en Normandie. Sept années plus tard, Bertrand Fafard est encore aux Trois-Rivières. Sa femme y est mentionnée en 1645. Elle s'appelait Marie Sédillot, née en 1627, et devait être sœur ou parente de Louis Sédillot venu avant cette époque de l'Ile de France, archevêché de Paris, ancienne province comprise maintenant en partie dans les départements de Seine et Seine-et-Oise. Bertrand Fafard dit Laframboise fut l'ancêtre de l'une des familles les plus marquantes des Trois-Rivières. Il était charpentier de métier, et possédait une terre au cap de la Madeleine.
1 L'Académie exige que les articles le, la, les, du, de, des, devant un nom propre d'homme, s'écrivent avec la minuscule (le Febvre, la Framboise, du Plessis, de Lorme, de la Touche, des Ilets, des Marais) cependant nous croyons devoir nous conformer parfois à l'orthographe adoptée en Canada par chaque famille.
La première cause inscrite dans le cahier des audiences jndiciaires des Trois- Rivières, en date du 19 juin 1655, est la curieuse affaire Crevier-Laframboise : Jeanne Enard, femme de Christophe Grevier, sieur de la Meslée, demanderesse, comparaît contre Marie Sédillac, femme de Bertrand Fafard ditLaframboise, défenderesse. Jeanne exige que Marie lui paye la moitié d'un veau qu'elle a gardé et nourri durant quelques semaines, sur la demande de cette dernière, qui est la propriétaire de l'animal. Jugement : sera livrée à la mort du dit veau la proportion de viande que forme la moitié de l'amélioration qu'il a subie étant sous les soins de la Meslée.
Après la mort de Bertrand Fafard sieur de Laframboise, survenue en 1660, sa veuve épousa René Besnard dit Bourjoly. Elle avait eu de son premier mari cinq enfants inscrits auxTrois-Rivières :
lo. Joseph, né en 1645. 2o. Louis Fafard, né en 1649, prit le surnom de Longval, il devint marchand en ville. Sa femme était Marie Lucas, née vers 1655. De ce mariage naquirent: Joseph en 1673; Louis-Michel en 1675, lequel épousa, en 1717, Charlotte de Vieux-Pont et continua la branche des Longval qui existe encore aux Trois-Rivières ; Alexis Fafard de Francheville, né en 1678, fut marchand, procureur du Roi au siège des rfn)is-Rivières, et propriétaire de la seigneurie des forges Saint-Maurice. Sa femme était Marie-Anne Fournel, morte en 1722; Jacques né en 1680.
3o Etiennette, née en 1652, épousa à l'âge de 12 ans, 5 mois et 20 jours, Pierre Boivin.
4o Jean Fafard-Laframboise, né en 1656, marchand et bourgeois en ville, fit alliance avec Françoise le Marchand, laquelle mourut veuve en 1740. Leur fille, Françoise, épousa le baron de Joannès ; leur petit-fils, Jean-Baptiste Laframboise, à été substitut du procureurdu-Roi, capitaine de milice, magistrat, etc., jusqu'après la conquête, et sa fille, Marie- Madeleine, épousa Jean Berranger, enseigne dans le détachement de la marine, en 1750.
5o Marie-Jeanne, née en 1659, et morte à l'âge de 15 ans.
L'autre famille des Fafard-Laframboise descend de François, fils de Jean Fafard et d'Anthonise le Verdier, de Hotot, près d'Evreux, en Normandie. II avait épousé an 1656, aux Trois-Rivières, Marie, fille de Simon Richard et de Catherine Constancinella. François Fafard était né en 1631, et Marie Richard en 1634 ; ils vivaient encore à Batiscan en 1681. Enfants ; Jean, 1657 ; François, 1660 ;