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OBSERVATIONS CIVILES

Sa Clôture ancienne et nouvelle; ses Foires, le Commerce des Habitans ; leurs Privilèges, les prises et reprises de ce lieu ; les derniers Embellissemens; quelques Notables qui y sont nés ou qui y ont demeurés; lés anciens lieux du voisinage.

Première Clôture. — Il paroît que ce ne fut que dans le IX siècle

que fut faite à Saint Denis la première clôture. Ce fut Charles le

Annal. Berlin Chauve, qui y passant le Carême et les Fêtes de Pâque^ de l'an 869,

commença à la faire construire, y renfermant, outre le Monastère, tout le terrain qui s'étend jusqu'aux deux portes qu'on y voit, l'une proche l'Hôtel-Dieu, Tautre en allant de l'Eglise de l'Abbaye à Saint Denis de l'Etrée, et une troisième qui conduisoit à la Chapelle de Saint Rémi. C'est ce qui est évident par une charte du Roi Charles le Simple, de l'an 898, qui qualifie cette clôture

du nom de Château nouvellement bâti. Ce fut dans cette enceinte que se retirèrent les habitans qui vouloient être en sûreté et, parce que le terrain en devint fort peuplé, il s'y forma le nombre des Paroisses que j'ai désignées ci-dessus en qualité d^Eglises du Château ou de l'Exemption. Le reste qui étoit dehors étoit moins peuplé, et rempli de beaucoup de jardinages, sçavoir : les Paroisses de Saint Marcel, de Sainte-Croix et de Saint Martin de l'Etrée. Aussi fut-ce dans ces espaces toujours restés moins peuplés (même depuis la dernière enceinte dans laquelle ils sont compris), que se sont établies les cinq Communautés dont j'ai parlé ci-dessus.

Foires. — Ce fut aussi hors l'enceinte du Château que se trouvoit le lieu destiné pour les plus fameuses et plus longues Foires de Saint Denis.

La première, qui n'est pas de beaucoup postérieure au Roi Dagobert, si même elle ne commença pas de son tems, se tenoit sur le grand chemin de Pontoise à Paris, proche les Eglises de Saint Martin et de Saint Denis de l'Etrée, in loco qui dicitur Pasellus S. Martini. On avoit fixé sa durée à quatre semaines, à commencer au 9 Octobre, pour donner aux Marchands le tems de venir de Lombardie, Espagne, Provence. Le trafic étoit princi- Dipiomata paiement en vin, en miel et en garence pour la teinture rouge; ^pf^^^ doublet ceux de la Frise et autres pays septentrionaux, ceux de Normandie ^^ ^5^ '^j^, s'y rendoient pour se pourvoir de ce qui leur manquoit. Mais 7-^^dès l'an 710, ce célèbre marché, à l'occasion de quelques accidens fâcheux, avoit été transféré proche Paris et s'y tenoit entre les Eglises de S. Laurent et de S. Martin, en sorte qu'alors les Offi- un. ChHdeb. ciers du Roi commencèrent à y lever un tribut pour le Fisc, éga- /*"• 7'o. lement comme les Officiers de Saint Denis, c'èst-à-dire le long de ce qu'on appelle aujourd'hui la rue Saint Denis, depuis S. Lazare jusques vers S. Jacques de la Boucherie. Par la suite, cette Foire fut ramenée à Saint Denis, mais elle ne s'y tenoit que le jour de la Fête, jusqu'à ce que Louis XI accorda, en 1472, des Lettres qui permettoient de la faire durer huit jours.

La seconde Foire de Saint Denis est celle qui se tient à la Saint Matthias. Elle avoit été fixée à ce tems-là, parce que c'est le jour auquel avoit été faite la Dédicace de l'Eglise achevée sous Charlemagne. On l'appella aussi le Pardon de Saint Denis ou Pardon de Saint Matthias, à cause des Indulgences accordées à ceux qui visiteroient cette Eglise. Des Lettres de rétablissement de cette Lctt. du Foire, accordées par Henri III, portent qu'elle duroit huit jours. 38 Janv. i58o.

La Foire de Saint Denis que je compte pour la troisième, parce ^'^ * P' que ce n'est que depuis environ deux cens ans qu'elle se tient dans la ville, est connue sous le nom de Landit. Ce nom est devenu si célèbre dans l'Histoire, que pour donner un détail sur l'origine

534 HISTOIRE DE l'eGLISE, MONASTERE,

et les progrès de cette Foire, J'ai cru en devoir faire un article particulier qui suivra ce que )'ai à finir de dire sur la ville de Saint Denis et sur quelques anciens lieux adjacens.

Pour ce qui est de la nature du commerce des habitants de

Saint Denis, ce que j'ai trouvé de plus ancien là-dessus est un

Cod. Ms. catalogue de proverbes usités à Paris vers Tan i3oo. On disoit

Bibi. s. Germ. alors Soie de Saint Denis, et quant aux choses manducables, ce

Points

catalogue, après avoir mis Paste\ de Paris, met Tripes de Saint Denis.

Il y avoit aussi beaucoup de Draperies en la même ville. Il y

Doublet p. 949. eut en iSig, un Arrêt contre les Drapiers de Paris, qui portoit que ceux de Saint Denis pouvoient exposer leur drap à la Halle au Drap à Paris les jours de Samedi. En i368, il y eut un règlement à leur sujet. L'Abbé y marquoit que la ville avoit été rap- Feiibien. petissée, parce qu'auparavant elle étoit trop grande pour être

Hist. s. Denis, gardée, et il ajoute qu'elle est moult propice au métier de draperie.

Les teinturiers y étoient aussi en certain nombre, et cela à la faveur de la rivière du Crould et d'une autre petite qui passent

Reg,oiimiMaiL dans la ville *. J'ai lu dans les Registres du Parlement, de l'an 1 353,

qu'il y avoit alors un procès de la part des Teinturiers, qui vouloient contraindre les Tissiers à faire teindre chez eux. Ces Teinturiers et les Drapiers de Saint Denis étoient en procès en 1409. Mais on trouve qu'en 1493, les habitans de Saint Denis renon-

Reg. Pariam. cerent au profit du Roi au droit qu'ils avoient dans la Halle à Juin 1409. Paris.

Ce qui vient d'être lu dans des Lettres d'un Abbé de Saint Denis touchant l'étendue de la ville qu'il dit avoir été trop grande pour être gardée, et cela sous le règne de Charles V, doit s'entendre principalement de l'étendue qu'elle avoit alors du côté de l'Eglise de S. Rémi, où l'on ne voit plus de maisons depuis longtems, mais seulement des restes de fossez.

On a vu ci-dessus ce qui avoit été fait pour la défendre des Normans. Son enceinte étoit alors petite ; depuis qu'elle eut été aggrandie, elle fut en proye aux Anglois sous les règnes de Charles VI et de Charles VII. En 1435, le i«' Juin, les François la reprirent sur eux, puis elle fut reprise et démantelée, excepté les murs de l'Abbaye ; mais en 1436, les François la leur enlevèrent. Les habitans ayant exposé leur triste situation, furent exemptés de Prises en 1437, par le Roi Charles VII, c'est-à-dire des fournitures pour la Cour. Le même les exempta en 145 1, de

I. Je ne sçais si le ruisseau qui y passe n^auroit pas eu delà son nom de Merderet, Dans les Mirncles de S. Louis écrits en François vers 1280, ce ruis* seau est désigné par le diminutif Ruillon ou plutôt c^est le Crould car il est dit qu'on y appareillait des draps.

payer aucuns impôts pour les vivres qu'ils conduisoient par terre ou par eau. Pour repeupler cette ville ruinée par les guerres, Louis XI l'exempta de tous les subsides en 1482, ce qui fut continué par Charles VIII.

Les Calvinistes l'ayant prise en i56i, y demeurèrent dans l'Abbaye jusqu'au 10 Novembre. En étant encore maîtres en iSôj, ils y firent tous les dégâts qu'ils purent. Elle fut rendue à Henri IV en iSço. Le Chevalier d'Aumale 4a reprit, mais peu après elle revint au Roi. Les anciens de nos jours ont oui dire à leurs pères ce qui s'y passa en i652, avant le Sacre de Louis XIV. Le Prince de Condé l'assiégea, et la força de se rendre par capitulation, mais il n'en jotiit pas long-tems.

Le chemin qui conduit du village de la Chapelle à la ville de S. Denis avoit été de temps immémorial fort tortueux et serpentant, ainsi que l'on peut voir par la situation des croix de pierre qui étoient sur son bord ; mais sous le règne de Louis XV, on en a fait un nouveau tiré au cordeau et garni de plusieurs allées d'arbres. La porte de la ville à laquelle il aboutissoit, a été changée, l'an ijSo, en grille de fer et les vieux remparts quj étoient devenus inutiles depuis cette porte jusqu'à celle qui est voisine de Saint Denis de l'Etrée, ont été changés en un coursd'arbres très-agréable, par les soins de M. Ragot, Bailly du lieu. Un autre embellissement un peu plus ancien consiste dans l'ouverture de la Grande rue qui conduit' à Pierrefitte. Enfin, dans ces derniers tems, on a fait aboutir à la ville de Saint Denis un grand chemin Royal, partant du Bois de Boulogne.

Il est très-vrai que c'est de l'Abbaye de Saint Denis et non du corps des habitans que sont sortis les Personnages Illustres par leurs ouvrages et par le rang qu'ils ont occupé dans l'Eglise. Mais cela n'empêche pas que la Ville ne puisse se glorifier d'en avoir fourni quelques-uns. Dominique Seguier, par exemple, qui fut Doyen de l'Eglise de Paris, puis Evêque d'Auxerre et ensuite de Hist. des Meaux, étoit né à S. Denis. Il y vint au monde en iSgS. Ev. d'Auxerre.

Dans le Catalogue des Chirurgiens de Paris qui ont été célèbres index funer. au XVI siècle, est marqué comme natif de Saint Denis Barnabe CMrurg.Par, le Vest, qui mourut le 5 Avril iSyo, ^* "^'^7.

Jacques Robbe, Avocat et Géographe, natif de Soissons, auteur de plusieurs ouvrages, a été Maire à Saint Denis. Il est mort à Morcri

Soissons en 1721. premier Suppl.

On trouve intitulées comme faites à S. Denis en France du tems de S. Louis, les prophéties perpétuelles d'un nommé Thomas- Joseph Moult dit de Naples, traduites en françois et imprimées, avec approbation et Privilège, chez Prault père.

Selon le plan que je me suis formé à l'égard des principaux

lieux du Dioccse, je vais tâcher d'éclaîrcir quelque point topographique d'autour de Saint Denis, en rapportant ce que j'y ai trouvé sur certains lieux adjacens qui sont nommés dans des titres d'une Mem. de haute antiquité. M. Lancelot voulant faire connoître un article du lAcad. des Belles manuscrit de Raoul de Prêles, intitulé Musa, où l'auteur dit T. XIII. p/623. qu'au sortir de Montmartre il vint à Tricines [Tricinas] a assez

bien rencontré, en disant que c'est la ville de Saint Denis, ou un

lieu des environs. Mais il auroit parlé plus afRrmativement de ce

lieu s'il eût consulté les anciens Historiens ou titres. Le premier

Lit. Mir. auteur certain qui en fait mention, est l'Ecrivain du premier livre

s. Dion., c. X. jçg Miracles de Saint Denis, lequel rapporte ce qui arriva au

ci-dessus p. 517. VIII siécle dans un pré de TAbbaye situé auprès du Pont de Tri-

cine. L'imprimé avoit mis Fons Tricina, mais Dom Mabillon a corrigé de sa main sur son exemplaire, et y a mis Pons Tricina^ convaincu apparemment qu'il n'y a pas eu de fontaine de ce nom et que ce ne peut être la Fontaine de S. Rémi, cette fontaine étant à l'Orient de la ville de S. Denis, et le Pont de Trecines vers l'Occident d'été, suivant un titre de 1270 qui va être cité. Un Diplôme Dipiom.p. 52t. de l'an 832 fait pareillement mention du Pont qui étoit à Tricines. Doublet p. 810 A la fin du siécle suivant, le Roi Eudes accorda à Heriman, Trésorier de Saint Denis, un Moulin situé proche le Monastère sur le Preuves de Pont de Tricine, sous lequel passe le Crould. Il y avoit en 1247 Montmorency, deux pouts dits de Treciues, l'un' de pierre, l'autre de bois, appar- ^' ^°^' tenans à l'Abbaye. Une sentence arbitrale de l'an 1270 décida que ibid., p. 119. le Seigneur de Montmorency n'avoit rien dans le grand chemin qui va du Prieuré de l'Etrée au Pont de Trecines, nul droit de voirie, et que tout appartient à l'Abbaye. • Hist. de Depuis que j'ai rédigé ceci, M. Bonamy, Historiographe de la

l'Acad.des Belles vîHe de Paris, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, y T xviiiT'388 ^ '^ "^ Mémoire sur le même lieu Tricince, auquel j'ai cru devoir

renvoyer pour le surplus. On y verra la défiance qu'il montre de certains titres et histoires et à quoi il paroît réduire l'usage qu'on en peut faire en matière d'érudition.

M. Lancelot avoit conjecturé que Raoul de Prêles a pu donner au voisinage de Saint Denis le nom de Tricence, comme éloigné de Paris de trente stades, de même que le nom de Vicence donné à Vincennes par les modernes viendroit des vingt stades de distance de la même ville. Outre que cette étymologie de Vincennes ne me paroît pas recevable, je croi pouvoir en proposer sur Tricina qui n'a aucun rapport aux stades. J'ai lu quelque part le mot Tricinium, employé pour désigner les trois Sanctus de la Messe ou du Te Deum^ ou du Trisagion du Vendredi-Saint : je croi donc plus probable que le mot Tricines a quelque rapport avec les trois Saints, Denis, Rustique et Eleuthere, patrons

du pays, en Thonneur desquels on chantoit quelque chose en ce lieu.

CAVE ou la Cave, en latin Cava et Cavia^ étoit au VIII siècle ub. i. Mir, un hameau proche Saint Denis, Vicina Cœnobii villa quœ Cava^'^^^^•^''^^''^' dicitur, C'est sous TAbbé Fardulfe qu'il en est parlé. Après quoi on lit sous Charles le Simple, que vers l'an 900, ceux de Saint Denis, ne pouvant plus avoir du bois de Brie par eau, obtinrent Doublet p. Su. de ce Prince silvam quœ Cavia dicitur, avec les maisons, vignes, prés, etc. C'est tout ce qu'on en sçait. Il n'y a plus en ce lieu aucunes maisons depuis long-tems, quoique le nom subsiste encore. Ce nom a un rapport visible avec celui de Cavea que Notit. Oaii. M. de Valois et le Glossaire de Du Cange prouvent avoir signifié ^' '**^un lieu où Ton gardoit les bêtes féroces pour les combats.

DE LA PLAINE DE S. DENIS Appelle primitivement UINDICT, et ensuite le L'ENDIT

L'Indict a été une assemblée célèbre qui se tenoit dans la plaine de Saint Denis chaque année au mois de Juin. Son nom latin Indictum a souffert deux altérations considérables dans notre langue. La première par le changement de la lettre I en la lettre A, lequel s'est fait par progrès, de même que dans celui d'Inculisma qui a été rendu par Ingoulesme, puis Engoulesme, et enBn Angouléme ; c'est par les mêmes progrès que de Lingones on a fait Lingres, Lengres, et ensuite Langres. La seconde altération dans le mot Indictum consiste en ce qu'après avoir joint l'article au substantif, on a redoublé depuis cet article, en disant le LIndity au lieu de se contenter de dire L'Indit. C'est ce que l'usage a pareillement établi dans le mot hierre ou ierrey qui vient du 4atin hederdy et que nous exprimons au nominatif par ces mots. Le Lierre, Il n'est pas besoin de s'arrêter à réfuter ceux qui ont cru que Landit. venoit du latin Annus dictus, tels que Vaugelas et autres, desquels Sauvai se raille avec grande raison, ni ceux non plus qui se sont imaginé que cette assemblée pourroit avoir du rapport avec la fête de S. Landry, Evêque de Paris, qui tombe au 10 de Juin. On lit aussi que dès le tems de S. Louis cet établissement fut quelquefois désigné en latin par le mot Edictum, Ce ne fut point au reste à Paris seulement que le lïiot latin Indictum fut

usité pour signifier un lieu d'Assemblée. On voit qu'il Tétoît à

Tab, s. Pétri de Chartres dès le IX siècle. Il se trouve dans des chartes du dou-

VaiieCarn. jXémt, qui regardent les Abbayes de S- Nicolas d'Angers, de

Corbie et de Fécan. On s'en servit aussi à Auxerre au XIII siècle

Tab. S. Amator pour désigner un concours qui s'y faisoit au faubourg à une fête

Auttts, locale du ï«f Mai, où il y avoit un célèbre marché. En un mot, ce

nom a commencé vers l'an i loo à être employé pour signifier un

lieu et un jour choisi et indiqué soit par l'Evêque ou par le Prince,

ou par les deux Puissances, pour que les peuples pussent s'y

assembler et faire des actes de religion ou de commerce, ou les

deux ensemble.

A l'égard de VIndictum du voisinage de Paris, laissant Gàguin avec quelques anciens Moines de S. Denis dans l'opinion que Dagobert en est l'instituteur, on a cru communément que c'est plutôt Charles le Chauve, lequel ayant fait venir d'Aix-la-Chapelle des instrumeiis de la Passion de J. C. que Charlemagne y avoit fait déposer à son retour de la Terre-Sainte (qù cependant il n'a jamais été), les fit mettre à Saint Denis et, pour leur attirer plus de vénération, y établit un concours qui fut accompagné d'un Marché ou d'une Foire que l'on tenoit dans la plaine entre cette • Abbaye et Montmartre.

Ce qui m'a déterminé à m'étendre sur cette matière, est que l'on ne trouve que trop d'écrivains modernes qui se contentent de transcrire ce qu'ont dit avant eux des auteurs qui n'avoient pas pris la peine d'examiner les premiers monumens sur lesquels cette tradition est fondée.

On ne peut produire d'autre garant de ce fait que Guillaume de Nangis, auteur postérieur à S. Louis, et un manuscrit anonyme de l'Abbaye de S. Denis, du XIII siècle. Les Chroniques de la même Abbaye écrites en françois, où ces choses sont rapportées, ne sont que du même tems. Mais ces Chroniques où l'origine de l'Indict se trouve détaillée d'une manière plus étendue, sont plus propres à rendre les faits incroyables qu'à persuader qu'ils sont arrivés. Quant à cet article particulier de l'Indict et des Reliques qui sont dites y avoir donné occasion, les mêmes Chroniques ne sont que la traduction d'une mauvaise narration latine composée à Saint Denis, vers l'an i loo, ou un peu après. Je lui donne cette antiquité, parce que le plus ancien manuscrit où elle se trouve (il est chez les Carmes Dechaux de Paris) et qui vient sûrement de l'Abbaye de Saint Denis, ne peut gueres avoir été écrit plus tard, suivant que le caractère le désigne. Il ne peut pas non plus avoir été composé beaucoup avant l'an 1090, puisqu'on y cite comme existante une Abbaye qui n'a été fondée que vers l'an io6o et qu'un Evêque qui étoit encore plein de vie en 1067 y est

regardé comme décédé depuis du tems. Mais il faut dire aussi que celui qui Ta fabriquée et qui a voulu faire accroire que Charlemagne avoit d'abord fait l'établissement de Flndict à Aixla-Chapelle, du consentement d'un grand nombre d'Evêques et d'Abbés de la France, de l'Allemagne, d'Italie et même d'Orient, n'a pas songé qu'il mettoit dans le nombre de ces Evêques des Prélats qui étoient décédés plusieurs siècles avant cet Empereur, tels que S. Didier, Evêque de Langres, S. Lezin, Evêque d'Angers, Rigomer, Evêque de Meaux, Lupian, Abbé du Montjura, Théophile, Patriarche d'Alexandrie, ou d'autres qui ne sont venus au monde que depuis la mort de Charlemagne, comme Jean d'Avranches, en quoi il a manifesté son ignorance grossière.

La translation de cet Indict d'Aix-la-Chapelle à Saint Denis, par Charles le Chauve, n'est pas mieux avérée que son établissement. Dans le tems que les Chroniques de S. Denis furent rédigées, c'est-à-dire plusieurs siècles après Charles le Chauve, on prétendoit que ce Prince ayant besoin d'argent pour se soutenir contre ses frères au commencement de son règne, demanda aux Religieux de Saint Denis la permission d'enlever de dessus l'Eglise la couverture d'argent qui y étoit, à l'endroit sous lequel on voyoit les tombeaux de S. Denis et de ses compagnons, promettant de la recouvrir plus magnifiquement ; ce Roi, ajoutoit-on, quoique resté victorieux, ne put tenir sa parole, mais en récompense, dit-on, il fit apporter les Reliques d'Aix à Saint Denis et y établit la Foire du mois de Juin. A cela on est obligé de répondre que l'existence de cette couverture extérieure de l'Eglise de S. Denis en argent est une supposition ; l'auteur trompé a confondu quelque espèce de couverture ornée par S. Eloy qui étoit immédiatement au-dessus des tombeaux des Saints, et il l'a prise pour celle du toit extérieur exposé à Tair ; ceci marque en passant un Ecrivain très-mal instruit.

Il faut observer de plus qu'un transport de cette importance fait d'Aix à Saint Denis, n'auroit pas du s'exécuter sans l'expédition de quelque Diplôme, et que cependant on n'en a jamais produit qui y ait rapport. On se contente de faire entendre par une charte de Louis le Gros, datée de l'an 1 124, qu'il y en a eu ^ on y a inséré que l'apport de la Couronne de N. S. et d'un clou de la Passion avoient fait établir cet Indict, de l'autorité des Archevêques et Evêques, ce qui est visiblement relatif à l'Assemblée d'Aix-la-Chapelle, aussi fabuleuse que le voyage de Charlemagne à la Terre-Sainte. Mais on doute de la siRcérité de ce Diplôme rapporté par Doublet. D'ailleurs le transport ne peut être vrai quant à la Couronne d'épines, qui n'est en France que depuis le règne de S. Louis ; et, si l'Abbaye de Saint Denis étoit

dès le XII siècle dans le cas de percevoir quelque profit d^un Indict, selon que l'Abbé Suger l'insinue, il faut se souvenir qu*/ndictum étoit un terme générique, suivant le même Suger, qui a reconnu au moins deux Indicts de son tems. Mais ce qui est encore surprenant, c'est de voir que le transport de la Foire étant fait d'Aix-la-Chapelle en faveur du Monastère de S. Denis, ce Marché se trouva sur le fief de l'Evêque de Paris et non sur le territoire de l'Abbaye, sur lequel il ne s'étendit que par la suite. Il faut donc en chercher une autre origine que celle que fournissent des Ecrivains aussi peu instruits dans l'histoire de l'Eglise de France que l'ont été ceux que je viens d'indiquer.

Le débrouillement de cette origine dépend de la connoissance de tout ce qui s'est pratiqué dans cette même plaine, qui tira son nom du champ indiqué pour l'assemblée, Campus indictus ou indicatus. Les anciens manuscrits nous apprennent que l'Evêque de Paris se rendoit en ce lieu tous les ans avec le Chapitre de la Cathédrale et que l'on y portoit le bois de la vraie Croix, conservée à Notre-Dame depuis l'an 1109, appelle par quelques auteurs du XIII siècle, la Croix d'Outremer ; que par la suite l'Université de Paris ayant pris une certaine forme, s'y rendit pareillement avec le Recteur, comme fit aussi le Parlement depuis qu'il fut devenu sédentaire à Paris, sous Philippe le Bel.

La découverte de la Croix du tems de l'Impératrice Hélène, l'Exaltation de ce précieux Bois sous l'Empire d'Heraclius, avec la précaution que l'on eut de la diviser en plusieurs morceaux, afin de n'être pas exposé à la perdre en entier, sont des événemens qui furent connus de bonne heure dans l'occident, ce qui fit que depuis ce tems-là les Princes Chrétiens et les plus illustres Eglises désirèrent avec ardeur d'en avoir quelques parcelles. On peut donc juger combien grande fut la joie des Parisiens, lorsqu'ils apprirent, en l'an 1109, qu'une partie très-considérable de ce sacré bois arrivoit dans leur voisinage.

Ceux qui l'apportèrent de Jérusalem étant revenus de la Palestine

par la Grèce, la Hongrie, l'Allemagne et la Champagne, qui étoit

la route de ce tems-là, la déposèrent durant l'été de cette même

année, d'abord à Fontenet en Parisis, comme le marque l'ancienne

relation (lequel Fontenet est dit autrement Fontenet en France et

Fontenet sous Louvre), et non à Fontenet sous Bagneux. C'est un

Diss. sur l'Hist. ^^^^ V^^ j'^' prouvé dans une dissertation expresse qui est imprimée.

de Paris, De-là quelques-uns du Clergé de Paris la transportèrent dans un

T.iii,edit.i743, jj^^ j^ village de Saint Cloud appartenant à l'Evêque de Paris,

pour y être gardée jusqu'au premier jour d'Août auquel les Evêques de Meaux et de Senlis, villes auprès desquelles la relique avoit déjà passé, dévoient se trouver pour sa réception solemnelle

DE LA PLAINE DE SAINT DENIS 54 î

dans la Cathédrale de Paris. Le chemin direct pour venir de Fontenet en Parisis à Saint Cloud fut de passer à côté de Saint Denis, qui n'étoit alors qu'une bourgade resserrée, proche l'Abbaye, ainsi qu'on a pu voir ci-dessus, et de traverser .la plaine pour gagner le Bois de Rouvret, dit depuis de Boulogne; ce qu'on ne pouvoit faire sans passer sur la Terre du village de S. Marcel, laquelle s'étendoit alors jusqu'à Aubervilliers inclusivement, et que la Maison de Montmorency tenoit en fief de l'Evêque de Paris, comme il est prouvé plus haut. Je laisse donc à penser si l'on put arrêter la curiosité ou la dévotion du peuple de Paris et du voisinage et l'empêcher d'accourir au passage de cette précieuse Relique par la plaine.

Depuis la réception solemnelle faite le Dimanche, premier jour d'Août II 09, dans la Cathédrale de Paris, l'Evêque et le Clergé qui se prêtoient volontiers à la dévotion des peuples, consentirent à l'établissement d'un Indict dans la campagne, pour satisfaire la piété des Fidèles des lieux circonvoisins, qui souhaitoient voir le bois de la vraie Croix et lui rendre leur vénération. Il faut observer qu'il n'y avoit point alors dans Paris d'Eglise ni de place assez vaste pour contenir la multitude. La Cathédrale que l'Evêque Maurice de Sulli fit abattre cinquante ans après, n'avgit pas la moitié de l'étendue de celle d'aujourd'hui, et les dehors de Paris les plus proches étoient remplis de marais, buissons, bocages ou vignes, où l'on n'auroit pu rendre visible de bien loin la relique quoiqu'élevée. Le lieu indiqué fut donc la Plaine située entre la Chapelle, Aubervilliers et Saint Denis, précisément sur la Terre dont l'Evêque étoit Seigneur suzerain, car alors le territoire de l'Abbaye finissoit de ce côté-là, à une Eglise de S. Quentin qui étoit dans la campagne, assez près du lieu où sont bâtis aujourd'hui les murs de la ville de Saint Denis du côté de Paris. Ces dernières circonstances sont de l'aveu même de ceux qui ont eu soin de la confection d'une charte attribuée à S. Landry, Evêque de Paris, dont le fond peut être vrai en ce qu'il contient de semblable à celle du Roy Clovis II, mais qui a été intefpolée dans le reste.

Voici maintenant ce que les anciens Pontificaux de l'Eglise de Pontif. Ecci. Paris nous apprennent avoir été pratiqué, et qui favorise l'origine PaHt. in que je donne au Landit. Le jour qui fut choisi fut le second mer- ^'*'* ^.^^^ ^' credi du mois de Juin, parce qu'on étoit encore à Paris dans l'ancien usage de célébrer le jeûne des Quatre-tems de l'été dans la seconde semaine de ce mois, et non la semaine de la Pentecôte, comme on a fait depuis. Ce choix insinue que la Procession que l'on faisoit dans un lieu si éloigné, et sans être découragé par les chaleurs de la saison, étoit regardée comme une Procession de pénitence. Mais le Clergé de Paris, dans ces anciens tems, étoit accoutumé à de

542 HISTOIRE DU LàNDIT

semblables stations de piété, puisqu'on le voyoît venir à Montmartre, et même jusqu'à Saint Pierre des Fossez (dit depuis Saint Maur] dans des jours de Carême et à jeun. Au reste, les Pontificaux ne spécifient point l'heure à laquelle on partoit pour l'Indict ; ce pouvoit être à six ou sept heures du matin.

Au sortir de la Cathédrale on passoit au Cimetière de Champeaux, dit depuis des Innocens. Après une pause faite en ce lieu et employée à quelques prières pour les morts, l'Evêque commençoit la récitation du Pseautier qui étoit continuée jusqu'au lieu indiqué usque ad Indictum. Là, après une Antienne de la Croix, l'Evêque ou une autre personne en son nom, étant au haut d'une tribune dressée exprès, faisoit un sermon au peuple, après quoi le même Prélat, aidé de l'Archidiacre, donnoit du haut de ce même lieu, la bénédiction à toute la multitude avec la Croix apportée de Paris, se tournant d'abord à l'orient d'où cette Relique est venue, puis au midi vers Paris, ensuite au couchant, et enfin au septentrion du côté de Saint-Denis. Par la suite on y apporta aussi de Notre-Dame d'autres Reliques, comme le bras de S. Simeon. Après la bénédiction, le Clergé s'en retournoit avec l'Evêque, continuant le reste du Pseautier. Outre les Pontificaux de Paris qui entrent dans ce détail, la Procession de l'Indict est marquée comme déjà d'usage dans une charte de Barthelemi, Doyen de Paris, de l'an 1 146 ; il y est spécifié qu'à cette Station de l'Indict, Hist s.Mart. aussi-bien qu'à celle de S. Pierre des Fossez qui étoit fort pénible àCamp.p.4^7. paj. s3 longueur, on distribuoit à chacun du Clergé, douze deniers

par forme de charité, Charitas duodecim denariorwn.

Tels ont été les commencemens de ce qu'on a appelle l'Indict et depuis le Landit : un concours de piété à un endroit indiqué dans la campagne. Mais l'aridité du lieu où il n'y a ni fontaine ni ruisseau y ayant fait apporter les besoins de la vie, il s'y forma peu-àpeu une Foire, et, lorsqu'elle fut établie, on la continua plusieurs Jours ; de-là, la levée de quelques tributs par ceux qui y avoient droit, et depuis certains traitez entre les Parties intéressées. C'étoit ainsi qu'avoient dégénéré tous les concours faits autrefois aux tombeaux de quelques Saints. De simples pèlerinages faits aux Reliques, ils devinrent des marchez, et parce que c'étoit ordinairement dans des jours fêtez sur les lieux, on les appella en latin Feriœ, ce qui forma le nom de Foire. Si quelqu'un pouvoit douter de ce principe admis avec tant de fondement par M. du Cange en son Glossaire, il n'auroit qu'à faire attention à ce qui s'est passé de nos jours à l'Abbaye de Saint- Victor de Paris, par rapport à S. Clair, et avec quelle rapidité il s'y est établi une Foire dans tous les chemins qui y aboutissent.

La métamorphose arrivée au champ de l'Indict n'empêcha pas

TËglise de Paris de continuer d'y venir avec la vraye Croix, ni l'Evêque d'y prêcher et d'y bénir 1^ peuple avec cette même relique vers les quatre parties du mond^. On lit dans les Registres du Parlement au 8 Juin 1429, que l'Evêque et le Chapitre de Paris allèrent à la bénédiction de Lendit suivant la coutume. Les Evéques y exercèrent même quelquefois d'autres fonctions Episcopales lorsqu'ils en étoient requis. J'ai lu dans un Registre de l'an 1482, au 16 Juin, que pendant que l'Evêque Louis de Reg. Ep. Par. Beaumont de la Forest étoit en ce champ de l'Indict, Domino Episcopo existente in campo nundinœ Indictiy on lui avoit présenté Philippe de Corbie nommé à la Cure d'Atteinville par le Prieur de S. Martin des Champs et qu'à l'instant il lui avoit conféré ce bénéfice. Le même Evêque avoit permis en 1474 qu'on itid., 4 jun. dît la Messe dans le champ de l'Indict sur un autel portatif et, comme c'étoit sur le territoire du Curé de Saint Marcel-lez-Saint Denis, qui n'a jamais dépendu de l'Abbaye pour le spirituel, on reconnut que son consentement étoit nécessaire. Il n'y avoit pas /{^^. £>. 1467. jusqu'à TEglise de Notre-Dame de Paris où le temps de l'Indict ne fût regardé comme un temps particulier et de dévotion extraordinaire. Un règlement contenu dans un manuscrit du XIV siècle porte que pendant les neuf jours de la durée l'Indict depuis qu'il fut établi en véritable Foire, les peuples pouvoient venir satis- Necr.EccLPar, faire leur dévotion aux Reliques de la Cathédrale, qui restoient ^'*'* exposées : m Indtcto per novem aies continuos.

Les Religieux de Saint Denis beaucoup plus voisins du champ de rindict que n'est l'Eglise de Notre-Dame et sur la terre desquels la Foire avoit commencé à s'étendre, travaillèrent aussi à attirer chez eux en plus grand nombre qu'auparavant les pèlerins et les marchands par le moyen de l'exposition de quelques nouvelles Reliques. Ils avoient obtenu en l'an i2o5 du Roy Philippe- Auguste, au rapport de Rigord, une partie de la Croix de N. S. Duchêne, T. v. plus considérable que n' étoit celle de l'Eglise de Paris, avec d'autres Reliques tirées Tannée précédente de la Chapelle de Bucoleon de Constantinople lorsque Baudouin I prit cette ville. L'Historien # ajoute que les Religieux vinrent jusqu'au lieu appelle Indictum au-devant de leur Abbé Henri qui les apportoit de Paris. Cet Abbé les avoit reçues le 7 Juin.

Ce que j'ai dit jusqu'ici, me paroît suffisant pour détruire le préjugé de ceux qui pourroient s'être imaginé que c'est la Foire du Landit qui auroit inspiré à l'Eglise de Paris l'usage d'aller processionnellement dans le lieu où elle se tenoit, pour y donner la bénédiction, au lieu que c'est tout le contraire ; car c'est parce que cette Eglise y alloit en procession pour faire voir la vraye Croix à une multitude infinie de peuple accourue de tous côtés,

qu'insensiblement il s'y forma un marché qui devint des plus célèbres du Royaume ; mais comme nonobstant l'établissement fortuit de cette Foire su^tte aux tumultes, le Clergé ne discontinua point d'y aller le jour qu'elle commençoit, ceux qui n'en avoient pas sçu l'origine prenant le change, crurent que la Foire étoit plus ancienne que la Procession, parce qu'on les berçoit de l'apport des Reliques de la Passion de Jérusalem à Aix-la-Chapelle, et de cette Ville à Saint Denis dès le IX siècle, tous faits qui ne sont établis que sur de fausses pièces, et qui sont bien éloignez d'avoir une authenticité semblable à celles qui prouvent le transport de la vraye Croix de Jérusalem à Paris fait l'an î 109. Observons enfin que le jour et l'heure où se faisoit cette Procession avec port de la vraye Croix, sont un vestige de l'ordre des temps suivant lequel les choses ont été établies. La Foire ne pouvoit pas commencer que la Procession n'eût été faite le matin. Ce jour-là regloit le temps de l'ouverture et cela parce que c'étoit cette Procession même, qui à cause des Reliques précieuses qu'on y portoit, et avec lesquelles on bénissoit la multitude, avoit donné naissance au concours innombrable.

Comme une partie des Marchands, et de ceux même de Paris forcez par l'affiuence des étrangers avoient établi leurs loges sur le territoire du Monastère, .de-là vinrent les premières contestations. Les Religieux parvenus par ce moyen à pouvoir tirer quelque droit de cette Foire, trouvèrent mauvais que l'Evêque de Paris, qui étoit alors Pierre de Nemours, voulût la restreindre à trois jours ; ils demandèrent qu'elle durât autant que leurs autres Chart. s. Dion, grandes Foires ; l'Evêque y consentit en 12 12, parce que le Roi BibL Regr. ^ qyj jj j'gj^ ^jqJ^ rapporté le jugea ainsi, et même il s'engagea

p. 2gS et »eq. , . ^ « > i r j»

pour lui et pour ses successeurs à n y plus former d opposition, ce qui fit que les Moines lui comptèrent une somme de quarante livres parisis, qui reviendroit aujourd'hui à celle de sept à huit cens livres. Le Conseil de Philippe-Auguste régla pareillement jusqu'à quel point les Marchands de Paris feroient la soumission aux Religieux pour assurer leurs loges lorsqu'ils voudroient les prendre sur leur terrain et les conditions de ce loyer, mais aussi il y fut arrêté que s'ils faisoient les difficiles, ces Marchands pourroient se passer d'eux, et mettre leurs tentes où ils voudroient.

Pendant que S. Louis étoit allé pour la première fois à la Guerre Sainte, il s'étoit levé une difficulté entre le Roy même et les Religieux de ce Monastère, tellement qu'il fut besoin d'en venir à une Enquête en conséquence de laquelle il fut publié un Règlement. Sept ou huit ans après le différend ayant été renou- Tres. des Chart. velé, l'Abbé et le Couvent demandèrent qu'il fût fait un Recordé

DE Là PLàINË de saint DENIS S^-S

de ce Règlement qu'ils regardoient comme leur étant favorable. Renaud de Corbeil, Evêque de Paris, fut choisi avec deux de ses Archidiacres, et, outre ceux-là, Eudes de Lorris, Prévôt de Lorris, et Etienne de Montfort, Doyen de Saint-Agnan d'Orléans, pour faire cette Déclaration. Ces Commissaires prononcèrent le samedi avant la Saint Barnabe i258, que les Moines de Saint Denis dévoient avoir après la Bénédiction donnée au commencement de la Foire deux samedis, c'est-à-dire des profits durant deux samedis, dont le dernier pouvoit s'étendre jusqu'au jour de Saint Jean, si le 24 Juin tomboit un samedi, mais, dès le soir de ce samedi échu le 23 Juin, lés Marchands dévoient se retirer et ne plus revenir dans les loges. On apprend par les Chartes de 12 12 citées ci-dessus et par d'autres enseignemens de l'an 121 5, quec^s loges étoient construites non seulement dans les champs du côté de la rivière, mais aussi sur le bord du chemin, et que c'étoit dès le premier jour de Mai que les Marchands de Paris venoient les retenir et les marquer. Un Poëte françois dont j'ai donné à la fin de la seconde Partie de l'Histoire de Paris, un détail des rues de la même Ville mis en Vers, environ les années 1290 ou i3oo, insera dans son Recueil celle qui suit sur le Landit, par rapport à la disposition des loges de diverses Professions.

Cy commence le Dit du Lendit rimé.

En l'onneur de la Marcheandie

M'est pris talent que je vous die

Se il vous plaist un nouvel Dit.

Bonne gent, ce est du Lendit,

La plus roial Foire du monde,

Si con Diex la fait à la ronde,

Por qui gi ai m'eniention (mon intention),

Premerain [premièrement] la Pourcession De Nostre Dame de Paris Y vient, que Dieu gart de péris Tous les bons Marcheans qui y sont Qui les grans richesses y ont Que Diex les puit tous avancier :

L'Evesque ou le Penancier [pénitencier) Leur fait de Dieu beneison (bénédiction) Du digne bras S. Semion (S, Simeon) Devant après ne doit nus (aucun) vendre.

Or VOUS voudre ge faire entendre La fernaisie qui me vint Quant à rimoier me convint :

Au bout par dessi [du côté de Paris) Regratiers

Trouvé, Barbiers et Cervoisiers [vendeurs de bierré)^

Taverniers et puis Tapîciers :

Assez près d'eux sont li Merciers.

A la coste du Grand-chemin

Est la Foire du parchemin ;

Et après trové li pourpoint [vendeurs d'habits) ;

Dont maint homme est vestu a point;

Et puis la Grant-Peleterie.

n y a ici un vers oublié dans le manuscrit.

La tiretaine dont simple gent

Sont revestu de pou d'argent :

Les Lingieres ne sont pas toutes.

Je m'en retourné par les coûtes :

Puis m'en reving en une plaine

La où l'en vent cuirs cruz et laine :

Puis adressai au bout arier

La où je commençai premier

Par devers la Croix du Lendit [c'était une Croix de pierre)

Pour miex aconsevoir mon Dit;

M'en ving par la Feronnerîe

Apres trouvé la Batterie [chaudronniers)^

Cordouanier et Bourrelier,

Sellier et Frennier [eperonniers) et Cordier,

Chanve, file et cordouan [cuirs).

Assez y ot paine et ahan.

Marchans qui la sont assemblez

Faus, après fausilles à blez

Si y trouvé on qui les set querre,

Queuz [pierres à éguiser) d'Ardenne et d'Engleterre,

Haches, coignées et tarières,

Trenchans de plusieurs manières,

Mortelier [espèce de fondeur) bancier trouvai,

Taneur, megeis de bon conroi [pasteurs de peaux fines) ^

Chausier, huchier [faiseurs de coffres) et changeour

Qui ne sont mie le menour [qui ne sont pas les moindres)^

Il se sont logié bel et gent [bien et agréablement).

Apres sont li jotiel d'argent [bijoux)

Qui sont ouvre d'orfaverie:

Ce me semble grand desverie [sujet de fâcherie)

Je n'i vi que trois Espiciers

Et si le me convient ndncîer.

Puis m'en vins en une ruelle

Etroite, ou l'en vent la telle

Yceuls doi-je bien anoncier

Et après le Chanevacier [vendeur de toile de chanvre)

Aincois, que je soie a repos

Platiaus [plats] ^ escueles et pos

Trouvé, qui sont ouvre d'estain.

Or dirai du mestier hautain

Qu'a ma matere miex apere [convienne]

C'est cis qui tous les autres père [celui qui surpasse)

Ce sont li Drapier que Dieu gart

Pour biaux dras l'allions regart.

Diex gart ceux qui les sevent faire

Des Marcheans de bon afaire [d* importance)

Doit-on parler en tous bons lieus.

Por ce que je ne soie oiseus

Voudrai nommer selon mon sens

Toutes les villes par assens [ordre)

Dont la foire est maintenue (fréquentée).

Premier est Paris amentue [mentionné)

Qui est du monde la meillour

Si li doit-on porter hounour

Tous biens en viennent, dras et vins ;

Apres parlerai de Provins

Vous sçavez bien comment qu'il siet

Que c'est l'une des dix-sept:

Apres, Rouen en Normendie

Or oez [or écoute^) que je vous en die ;

En mon dit vous amenteuvrai [je vous ferai mention)

Gant et Ypre et puis Douay,

Et Maaline et Broiselles [Bruxelles)

Je les doi bien nommer con celles

Qui plus belles sont a voir ;

Ce vous fai-je bien assavoir :

Cambrai cité, et Moncornet,

Maubeuge ; et Aues i met,

Nogent-le-Retro et Dinem,

Manneval, Torot et Caën,

Louviers, et Breteul, et Vernon,

Chartes, Biauvais cité de nom -

Evreus, et Amiens noble halle,

Et Troie, et Sens, et Aubemalle [Aumalle],

Endeli, DouUens, saint Lubin

Selon con dit en Constantin ;

Et Montereul desus la mer,

Et saint Cointin [S. Quentin) ^ et saint Orner,

Abeville, et Tenremonde,

Chaalons ou moult de pueple abonde,

Bons Marcheans et plain d'engien [industrieux)

Di estre après et puis Enguien,

Louvain, Popelines (Poperingue près d'Ypres) trouvai,

Valenciennes et puis Tournai,

Torigni, et puis Darnestal,

Et après trouvai Boneval,

Nogent-le-Roy, et Chastiaudun, [il s'agit est inconnu)

Maufumier métrai en quemun (en gênerai, mais le mot dont

Aubenton y doit estre bel

Et le temple de Mondoublel,

Corbie, Courterai et Erre [Aire)

Baieus, Chambel ; m'i faut atraire [iUm*yfaut ajouter)

Hal et Grant-mont tret (droit) en Brebant,

Coutras, et gent plein de brans (d*épées, sabres) :

Villevort ne veul pas lessier ;

Pavilli, ne Moutier-Villier,

Monsiaus y mellrai, et Blangi,

Lille en Flandres, Cressi et Hui

Et Arras Cité, et Vervin

Partant en sarez le cou vin (tous ceux qui s*y assemblent)

Estampes métrai en commun

Et le Chastiau de Melleun,

Saint-Denis ou je sui tout aise.

Nommerai et après Pont-aise,

Gamaches, Bailleul et en Sene.

Por ce que je ne mes-asene (je ne manque à rien)

N'oubli pas Miaus ne Laigny,

Ne Chastiau-Landon quant y suy

Au Lendit; merci Jhesu-Christ

Je les mis tous en mon escrit.

Si n'oubli pas, comment qu'il aille, Ceux qui amainent la bestaille, Vaches, bueus, brebis et porciaus, Et ceux qui vendent les chevaus,

Ronsins, palefrois et destrier,

Les meilleurs que l'en puet trover,

Jumens, poulains et palefrois

Tels comme por Contes et pour Roys.

Jhesus qui est souverain Diex

Leur sauve a tretous leur chatiex (leurs biens)

Et leur doint grâce de gaagnier. [manger)

Quan quil est de bon por mengier [tout ce qui est bon à

Et bon vin, tout vient au Lendit

Il me semble que j'ai voir dit {j*ai dit vrai).

L'acquisition que l'Abbaye de Saint Denis fit en 1294 de la Terre et Seigneurie de S. Marcel pour d'autres biens qu'elle céda comme j'ai dit à Matthieu de Montmorency, amena par la suite dans cette Foire des changemens considérables par les contestations qu'elle fit naître. Comme ces changemens ne peuvent être amplement expliquez qu'à l!aide des Registres du Parlement, n'en ayant eu jusqu'ici que des Extraits, je ne puis gueres m'étendre • sur ce sujet, par lequel je souhaiterois finir ce qui regarde l'Evêque et l'Eglise de Paris dans cette présente Histoire du Landit. Ce que je puis dire, en attendant de plus amples instructions, est que l'Eglise de Saint Denis après avoir reçu avec honneur au champ du Landit les Evêques de Pari$, suscita tant de difïicultez, que les Prélats aimèrent mieux consentir de ne plus y paroître en aucune manière, pourvu que les Abbez de Saint Denis n'y vinssent pas non plus.

Voici donc ce qui d'abord fut pratiqué au commencement du XIV siècle, depuis que les Religieux furent devenus maîtres du terrain. Un d'entre eux, qui possedoit l'office de Prevôt-Portier, en sa qualité de Garde et Prévôt des Foires du Landit et autres de Saint Denis, venoit avec ses Officiers pareillement armez audevant de l'Evéque et du Chapitre de Paris, le premier jour de la Foire, auquel le Clergé s'y rendoit avec la vraye Croix, suivant Doublet, p. 957 l'ancienne coutume et après la cérémonie, ce Prévôt les recon- * duisoit de même depuis la Place du Landit jusqu'à un lieu qu'on appelloit la Pointe-Lisiard *, qui étoit à l'endroit où la jonction de deux chemins formoit une pointe au-dessous de Montmartre et de Clignencourt. Le Procureur-Général, au commencement du règne de Philippe de Valois, intenta procès aux Religieux, disant que la connoissance du port d'armes et le port d'icelles par tout le Royaume et en particulier dans la Prévôté et Vicomte de Paris I

et Banlieue de Saint Denis, appartenoit au Roi seul. Les Religieux I

1. Il y a eu un Evéque de Paris du nom d^EUsiardus, Il vivoit en 987. >j

55o HISTOIRE DU LANDIT

soutinrent qu'en vertu du Privilège à eux accordé, ce port d'armes leur appartenoit sur-tout dans la Banlieue de Saint Denis et que leur Prevôt-Portier en avoit toujours ainsi usé. En conséquence il intervint un Arrêt du Parlement qui le maintint dans ce droit. / La date est du 9 Avril i334.

A mesure que la Foire du Landit devint célèbre et nombreuse, les voleurs s'y insinuèrent, et c'est la raison pour laquelle il fut encore plus nécessaire qu'il y eut des gens armez. Nous apprenons par des Lettres du Roi Jean qu'il y en avoit de la part des Religieux de Saint Denis comme de la part de ce Prince. Ils lui

Ex Mss. exposèrent, le 6 Juin i354, qu'ils avoient constitué Garnier Alle- DucheneBibi. grin, son Sergent d'armes, pour Chevalier du Guet au premier

A.B.M, Landit, lequel Chevalier étoit chargé d'arrêter, avec ses gens armez, tous les malfaiteurs qu'il pourroit, mais comme il n'auroit pu y réussir si les Sergens du Roi avec leurs troupes ne l'eussent laissé aller tant sur le terrain des Religieux que sur la chaussée du Roi ou chemin Royal qui est enclavée dans leur jurisdiction, • parce que les mêmes Sergens Royaux tâchoient d'arrêter ceux du Guet de Saint Denis, s'il leur arrivoit de passer au-delà de la Croix du Landit et d'un carrefour qui en est voisin, situé sur le chemin de Montmartre, quoique la jurisdiction du Monastère s'étende plus loin, ils représentèrent que cela étoit cause que durant les débats entre ces deux sortes de Sergens, plusieurs, voleurs et malfaiteurs se sauvoient. C'est pourquoi le Roi Jean, par ses Lettres données à la Noble -Maison de Saint Oûen, permit à son Sergent d'armes, choisi par l'Abbaye, de pouvoir se transporter en toute sûreté avec ses gens dans tout le territoire de la jurisdiction des Religieux, sans craindre d'être troublé à moins Doublet p. 988. qu'il ne prévariquât. Doublet rapporte, immédiatement après, une

Déclaration du Roi Jean, du dix Juin suivant, par laquelle ce Prince reconnoît que les Religieux lui ont accordé de lever un droit tant dans la Ville de Saint Denis qu'au Landit.

Quelques procédures postérieures de 90 ans, c'est-à-dire d'en- ' viron l'an 1444, lorsque Denis du Moulin étoit Evêque de Paris et Philippe de Gamache Abbé de Saint Denis, nous font connoître que dans l'intervalle précédent il y avoit eu des prétentions formées de la part des Religieux au sujet de la bénédiction du Landit, dont apparemment ils avoient perdu de vue l'origine, ou qu'ils feignoient de ne pas connoître. L'Abbé prétendit avoir droit de la donner. Je ne puis dire si c'étoit conjointement avec l'Evêque de Paris ou à son exclusion, parce que je n'ai point vu les Grands Extraits des Registres du Parlement. Ce différend obligea d'examiner si cet Abbé avoit le pouvoir de donner la bénédiction hors de son Eglise. L'Enquête auroit été une pièce curieuse à lire,

mais je ne puis assurer s^il y en eut une. Je sçai seulement qu^alors il fut dit dans un plaidoyer, que l'Abbé de Saint Denis étoit tenu de venir au devant de la Procession de Notre-Dame, et qu'à cause des difficultés qui se trouvèrent à pouvoir accorder les prétentions de l'Evêque avec celles de l'Abbé, il fut d'abord or- Reg. Paru donné, en Parlement, que ni l'un ni l'autre n'iroit plus au Landit. ^-^ ^' ^SMah Cependant, on verra par la suite que l'Evêque ne cessa pas de s'y transporter. Il est même certain, par des procédures de l'an 1446, Tab. Ep. par. que l'Evêque Denis du Moulin, nommé ci-dessus, alla une fois '" Spirit, jusqu'aux portes du Château de Saint Denis pour entrer dedans, parce que les Marchands s'y étoient retirés, et y faire la cérémonie de la bénédiction, prétendant pouvoir se transporter en tout lieu où la Foire seroit transférée ; mais la porte lui ayant été fermée, il fut obligé de se borner, pour sa bénédiction, à la partie des Marchands qui étoient à Saint Marcel, sur son territoire. Une autre fois, l'Evêque ayant commis un Chanoine nommé Jean de l'Olive pour faire cette bénédiction et lui ayant transmis son autorité, les Religieux mirent dans leur procédure q«ie sa bénédiction ne valoit rien, parce qu'il étoit simple Prêtre. C'est ainsi que fut combattu l'usage où étoit la Cathédrale de Paris, d'aller avec l'Evêque au champ du Landit, dont la plus grande partie avoit été originairement sur un terrain relevant de l'Evêché. J'ai entrevu, par le moyen d'un fragment de Registre du Parlement de l'an 1483, que ibîd. les Religieux de Saint Denis avoient allégué pour une des fortes raisons en leur faveur, que le Landit avoit été établi pour l'augmentation de l'Eglise de l'Abbaye, et que pour preuve de cela, lorsqu'il fut besoin de le transférer pour une fois seulement, sçavoir en 141 8, à cause des guerres des Anglois, ce ne fut point à Paris qu'il le fut, mais dans la ville de Saint Denis, comme s'il y avoit apparence que l'Evêque et le Chapitre d'une Cathédrale telle que celle de Paris, eussent voulu prendre la peine, durant tant de siècles, de faire chaque année trois à quatre lieues à pied pour attirer des aumônes à une Abbaye qui se disoit exempte au-delà de ce que portoit le diplôme du Roi Clovis II, prétention qui avoit excité, dans les tems antérieurs, tant de différens procès.

Tant y a que l'Evêque de Paris n'avoit point cessé absolument pour cela de se transporter processionnellement au Landit, puisque, comme j'ai dit ci-dessus (pag. 543), Louis de Beaumont y fit la cérémonie en 1482, qu'y étant il conféra une Cure de son Diocèse et qu'on ap'prend par les comptes de la Chevecerie de Notre-Dame rendus au XVI siècle, que l'on y mettoit toujours l'article suivant : Item pour la bénédiction du Landit, si Von y va, Tab. Ep. Paris, la somme de dix livres dix sols. En effet, on peut juger de la foiblesse des prétentions de l'Abbaye de Saint Denis par les écritures

qu'elle produisit au XV siècle pour les soutenir, dans lesquelles il n^y avoit pas la moindre solidité, mais seulement un long Exsched. exposé de fables de l'antiquité, jusqu'à y marquer que les Rois signtficatts. François, leurs bienfacteurs, venoient des Troyens, et toutes les conséquences de cette origine incertaine, où les yeux les plus perçans n'apperçurent jamais quel rapport ces choses pouvoient avoir avec le Landit.

L'Université de Paris étant établie en forme dans le XIII siècle, commença à prendre part en corps à la Foire du Landit, par rapport au parchemin qui étoit la seule matière sur laquelle on écrivoit alors communément, et dont il se faisoit un débit considérable dans les Grandes Foires. Le Recteur alloit donc, à cette Foire afin d'y choisir le parchemin nécessaire pour l'Université.

Lib. IX, c. XXII. Pasquier s'étoit imaginé dans ses Recherches, qu'il y alloit

donner la bénédiction, confondant sa fonction avec celle de l'Evê-

Hitt. Univertit. ^}^^' ^^ Boulay rapporte à l'an 1291 une défense qui fut faite T. /. p. igs, aux Parcheminiers en général de se pourvoir de Parchemin à la Foire du Landit, le premier jour de sa tenue, avant que les Marchands du Roi, de l'Evêque de Paris, les maîtres et les écoliers eussent fait leurs provisions. Ceci marque clairement que l'Université se rendit dès-lors, au moins en partie, à la Foire du Landit. Cette prise ou provision de parchemin pour l'Université, excita un Procès cent ans après, sous le règne de Charles VI ; l'Extrait du Registre du Parlement marque seulement que ce Procès duroit encore en 1 391. Ce doit être apparemment celui dont Du Boulay parle, sans en fixer l'année, lorsqu'il dit que l'Abbé et le Couvent de Saint Denis intentèrent autrefois procès à l'Université, prétendant que si elle ne venoit pas choisir et prendre son parchemin le premier jour de Landit, son droit étoit perdu cette année pour les autres jours. L'Université, au contraire, prétendit qu'elle pouvoit user de son privilège durant tout le cours du Landit.

Ce transport du Recteur au champ du Landit procura aux écoliers quelques jours de vacances, aussi-bien qu'à leurs maîtres. Tous voulurent accompagner le Chef de l'Université, ne croyant Mémoire pas suffisant qu'il fût assisté de ses premiers Officiers. Le voyage de l'Abbé de ^^ faisoit avec toute la pompe et la magnificence possibles. Tous les Régens et les Ecoliers se trouvoient à cheval dans la place de Sainte Geneviève; de-là, ils marchoient en ordre. C'étoit une espace d'imitation de la cavalcade qu'avoit fait autrefois à Rome dans le cirque la jeunesse Romaine en un certain jour de l'année, appellée LMdus Romanns, Cette longue et pompeuse cavalcade se terminoit rarement sans effusion de sang. Malgré la vigilance des maîtres, les Ecoliers, soit dans le repas, soit après avoir

dîné, se querelloient et en venoient aux mains. De-là naissoient des embarras infinis. Menendus, Ctianoine Régulier et Pénitencier de l'Abbaye de Saint Victor, demanda au Pénitencier d'Honofius III, en 1218, s'il pouvoit absoudre les Ecoliers qui se battoient dans ces occasions. Le. Pénitencier du Pape confirma sa prétention par une lettre qui fait mention du voyage des Ecoliers à Saint Denis et à d'autres Eglises, pourvu que ceux qui avoient frappé fissent leur demeure à Paris; car il faut sçavoir que le voyage ne se terminoit pas au champ de Tlndict ou du Landit. On alla par la suite jusqu'à Saint Denis, où les Ecoliers étoient attirés par les Reliques qu'on leur faisoit voir, et les maîtres par un rafraîchissement que les Religieux leur donnoient, ainsi que l'on apprend par un acte du mois de Juin i52i, où il est dit que le Recteur ayant exposé le sujet de sa venue, les maîtres qui l'accompagnoient trouvèrent fort étrange que, contre la coutume, on n'eût point montré les Reliques ni présenté le vin.

Outre les querelles et contestations dont je viens de parler, le Landit étoit encore sujet à d'autres inconvéniens. Comme il arrivoit dans un tems fort chaud, l'ardeur de la saison et la fatigue rendoient les écoliers malades, surtout les petits. L'excès dans le boire et dans le manger pouvoit aussi y contribuer. Plusieurs vagabonds, gens de néant et domestiques, se joignoient au cortège de l'Université, ce qui causoit beaucoup de confusion et de trouble. Les filles et femmes en habit de garçons s'y mêloient aussi. Pour y apporter remède, le Procureur Général porta ses plaintes le 3 1 Mai i55o. En conséquence, Jérôme Garnier, Recteur, pour empêcher la multitude des Régens qui vouloient l'accompagner, pria le Parlement d'ordonner aux Procureurs des quatre Nations d'aller avec lui, et de lui donner le nom de ceux qu'ils voudroient mener avec eux, sur quoi la Cour fixa au nombre de douze ceux de chaque Nation soit Régens, soit écoliers, qui pourroient y aller avec leurs Procureurs, enjoignant de n'y porter aucuns bâtons ni aucunes armes. Cette Ordonnance est du 7 Juin. Dans le Registre de l'an i554, il est marqué que le Procureur Général s'étant plaint une seconde fois de la grande licence donnée aux écoliers par les maîtres des Collèges, sous prétexte de les mener au Landit, en sorte qu'ils faisoient de nombreuses assemblées avec armes et commettoient des excès infinis, la Cour fit défenses à ces maîtres de le permettre désormais à peine de prison et d'en répondre. Elle voulut aussi que si quelques-uns étoient désobéissans, ils fussent dénoncés à la Jusjtice, et que l'Arrêt fût lu dans une Assemblée tenue exprès par le Recteur. Il paroît néanmoins qu'on eût bien de la peine à empêcher ces désordres puisqu'en i556 il fut besoin d'un Arrêt sur la

554 HISTOIRE DU LAKDIT

requête du Procureur Général. Ce Magistrat représenta le 28 Mai qu'il étoit bien vrai que la Faculté des Arts avoit coutume d'aller à la Foire du Landit, pour raison du droit que le Recteur prétend sur le parchemin et qu'alors les Bacheliers des Facultés supérieures et Maîtres-ès-Arts l'accompagnoient vêtus de leurs robes longues et chaperons ; mais que depuis un tems, on les y avoit vu aller en manteaux courts, chapeaux de couleurs, chausses chiquetées, épées et dagues; ensorte qu'à leur retour, il y avoit eu des batteries, et même des meurtres. Sur cet exposé, la Cour en réitéra les défenses à ces Bacheliers et Maîtres-ès-Arts, sous peine de la perte de leurs privilèges, avec ordre d'y conduire le Recteur en toute modestie et gravité.

On apprend par un autre article du samedi 6 juin suivant, que les Facultés supérieures obéirent à cet Arrêt, aussi-bien que le Procureur de la Nation de Normandie : mais ceux de France, Picardie et Allemagne, au lieu de prendre le parti d'aller au Landit modestement avec le Recteur, aimèrent mieux faire bande à part pour continuer les insolences accoutumées. C'est pourquoi le Parlement leur défendit d'aller en particulier à ce Landit, sur peine de punition corporelle et il enjoignit au Prévôt de Paris de les constituer prisonniers, s'il les trouvoit dans ce dérangement.

Ces différentes troupes d'écoliers que quelques maîtres avoient assemblés, contre les défenses, furent nommées Les petits Landits. C'étoit autant de bataillons opposés au gros de l'Université qui composoit le Grand Landit. Il s'étoit quelquefois donné des escarmouches de part et d'autre qui avoient fait le sujet des dernières plaintes.

Cette même année i556 fut une époque triste pour les écoliers, puisqu'alors la Foire fut transférée pour toujours dans la ville de Saint Denis, soit parce qu'il étoit plus facile d'y avoir des vivres et d'y mettre les marchandises à couvert des injures du tems, soit parce que les loges construites d'une matière fort fragile sur le grand chemin et dans la campagne étoient quelquefois renversées par les orages, exposées à être brûlées avec les marchandises, sans qu'on pût y remédier faute d'eau, sans parler des autres inconvéniens de la part des voleurs qui se sauvoient facilement de ce lieu situé en pleine campagne. Mais les Régens et les écoliers étant portés à la conservation des anciennes coutumes, se maintinrent encore dans l'usage de faire ailleurs les mêmes courses publiques sous l'ancien nom de Landit; de sorte que le 7 Juillet 1578 il y eut de nouvelles défenses expresses de la part du Parlement aux Régens de l'Université, de faire aucuns Landits, ni de mener leurs écoliers avec tambourins, armes et enseignes déployées, en quelque lieu que ce fût. Le temps de la Ligue qui survint, fit

aussi appréhender les suites de ces attroupemens d'écoliers par ceux qui étoient attachés au Prince régnant. Cette dernière raison, avec celle de l'inutilité d'aller à Saint Denis faire le choix des parchemins depuis que le papier étoit devenu fort commun, contribuèrent le plus à l'abolissement du Landit. Le nom ne fut point éteint pour cela, car on continua de qualifier du nom de Landit les présens que les écoliers faisoient à leurs Régens vers le commencement de Juin, par imitation de celui que les Marchands de parchemin avoit autrefois fait au Recteur, pour sa peine d'être venu visiter leurs marchandises. Quelques-uns assurent que la manière d'offrir ces Landits, consistoit à présenter aux Maîtres Dict. Trev. dans un verre de crystal un citron où étoient fichés 6 ou 7 écus '" ""^^ LanM. d'or. Mais cet honoraire fut encore retranché en 1700. Il ne reste donc plus de vestige du nom de Landit, que dans le congé que prend encore l'Université chaque année le lundi d'après la Saint Barnabe, qui dans le langage vulgaire est appelle le Congé du Landit et au sujet duquel il y a un Mandement du Recteur* Quelques-uns dans ces derniers tems se sont imaginés que le Landi avoit tiré son nom de ce Lundi, en changeant la lettre U en A, pour le distinguer de tous les autres lundis de l'année : mais ce que j'ai dit dès le commencement de cet écrit doit suffire pour les détromper, et leur apprendre la véritable origine de ce nom.

J'aurois peut-être été en état de charger ce mémoire de plusieurs autres traits curieux concernant l'Université, s'il étoit resté d'anciens enseignemens dans les Archives de ce Corps célèbre. Mais ' j'ai oui dire, il y a bien trente ans, à feu M. Pourchot, alors Syndic, à qui je m'étois adressé pour avoir des éclaircissemens sur différentes matières, que quelque tems après que Du Boulay eut fait imprimer les six volumes de l'Histoire de cette Université, c'est-à-dire vers l'an 1670, on jeta au feu tous les parchemins et papiers dont il s'étoit servi pour la composition de son ouvrage, comme devenus inutiles.

Les Registres du Parlement, quoique conservés soigneusement jusqu'à nos jours, n'entrent pas dans un trop grand détail sur ce que cet auguste Tribunal alloit faire au Landit, lorsqu'il se fut mis dans l'usage de s'y transporter. On y trouve d'abord qu'en 1408 Reg. Pari. le Parlement y prenoit pour son Greffe tout le parchemin dont i^ ^^ '^'^^'■• avoit besoin. On y apperçoit ensuite depuis l'an 141 5 jusqu'en i523 au mois de Juin, la permission que ces Magistrats accordoient aux Avocats et aux Procureurs d'aller à ce Landit, mais il n'est point dit ce que ces derniers y venoient faire. J'ai aussi trouvé depuis l'an i533 jusqu'en i553, des vacations prises par les Chambres exprès pour y aller. Quelquefois, comme en 1487, la Cour y députoit pour avoir des éclaircissemens sur difTerens

litiges qui s'y formoient, entr'autres touchant les marques des Marchands, tant sur leurs loges où ils dévoient désigner le pays d'où ils éioient, que sur les marchandises même ; sur les prétentions du Prévôt des Marchands touchant Tétallonage avec les Sergens du Châtelet, avec les Fermiers du Roi, contre lesquels les Religieux de Saint Denis intentèrent action. D'autrefois, comme en i5o5, le même Parlement y envoya un Greffier, pour y faire observer des Edits sur les monnoies. J'ai aussi lu que le Châtelet veîlloit sur la Police du Landit. Les Officiers s'y transportèrent le Compt.duDom. 8 Juin 1491, jour de la bénédiction, et y firent le cry accoutumé Sauvai, pour la conservation des droits du Roi. Pendant dix-sept jours qu'il 499. ' dura, dix Sergens du Prévôt de Paris y restèrent pour faire la garde. Mais je croi m'être assez étendu sur la part que les trois plus célèbres Corps, la Cathédrale de Paris, l'Université et le Parlement ont pris autrefois à l'Assemblée du Landit, tant qu'elle a continué à se tenir dans la campagne. Ceux qui seroient curieux de sçav.oir comment on fait à présent l'ouverture de la même Foire depuis qu'elle se tient dans la Ville de Saint Denis et que les trois corps n'y viennent plus, peuvent lire là-dessus Doublet (page 1261), ou le P. Felibien, Historien moderne de l'Abbaye. Cependant j'ai cru pouvoir y ajouter ces trois articles des Registres du Parlement du siècle dernier. Par le premier on apprend que cette Cour fit publier en 1667 que l'ouverture de la Foire du Landit en la Ville de S. Denis seroit faite le samedi 1 1 Juin, par le Lieutenant Criminel au Châtelet et, comme les Religieux de l'Abbaye l'avoient fait faire par un Religieux dès le 8 du mois, la même Cour défendit d'y rien vendre avant ce samedi, avec ordre aux Officiers de venir dire leurs raisons. En 1668, le 6 Juin, le Parlement défendit de tenir cette Foire à cause de la peste qui regnoit à Soissons, et le 6 Juin 1669, il réitéra cette défense à cause de la même maladie qui étoit à Amiens.

PAROISSE d\ubervilliers 55/

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