CHAPITRE IV
Adninistralioii de Colborf. — Vi&ite des poru de l'Océan (iC64). — Duquesne commandant de la marine (166 5). — H. de Seuil prend la direction des affaires ; arrivée du duc deBeaufbrt ; il fortifie la côte; mission de M. de Clerville C1666). — Travaux exécutés dans le port et sur la roche Brlingant (1667-1678). — Fortifications de 1674. ~* Projet de nouvelle^ fortifications par Sainte- Colombe (1677).— ^ Travaux hydrographiques; — Persécution des protestants (1680). — Vaisseaux construits de 1G61 à 1670. — Armements et expéditions de 1670 à 1677. — Seignclay vient à Brest (1681). Détails sur sa mission ; il adopte le projet de fortifications de Sainte-Colombe ; Texécution en est commencée. — Pro£^ de Brest de i65oà 1681.
Un des premiers soins de Colbert fut d'envoyer à Brest M. de Seuil en qualité de commissaire de la marine (1). Trois ans plus tard, il ordonna la visite de tous les ports et rades depuis Dunkerque jusqu'à l'embouchure de la Seudrc , afin de déterminer le lieu où Ton créerait, sur l'Océan, un port où l'on pût construire et abriter soixante vaisseaux de guerre. La
(i) Seuil (Pierre de Chertemps, chevalier de), baron de Charon, seigneur de Beaux, Saint-Maurice, Sainl-Chrislophe, elc, portait écarlelé aux i et 4 d'azuir, à la fasce d'or, accompagnée en chef de trois étoiles , et en pointe d'un croissant , le tout de même, qui est Chertemps; aux 2 et 3 d'or, à la couleuvre d'azur, qui est Colbert, ce qui semblerait indiquer qu'il y avait entre lui et le minisire une parenté ou, tout au moins, une alliance assez étroite. De Seuil était président el lieutenant-général au présidial de Marennes , lorsqu'il vint '^ Brest pour la première fois en 1661. Après avoir quitté cette ville pour exercer les fonctions de Commissaire h la Boclietlc , il y revint au mois de mars 1666. Nommé Commissaire général, le V janvier 1670, et Intendant, le 16 mars 1671 , il fut pourvu, le 17 août 1680, d'une charge dé Président à mortier au Parlement de Bretagne, charge qui paraît ne lui avoir conféré , pendant les trois
nécessité de cette création s'était impérieusement fait sentir après la malheureuse expédition de Gigeri. En revenant des côtes de Barbarie , les vaisseaux du duc de Beaufort, entrés d'abord dans la Seudre, n'avaient pu trouver un mouillage sur que dans la Charente. La commission que Colbert chargea, au mois de novembre 1664, de la visite dont il s'agit, se composait de son cousin Golbcrt de Terrôn , intendant général de la marine du Ponant, des ingénieurs Glervillc, Chastillon, Giraudiùrc, Régnier Jousse et du célèbre architecte Blondel. Si, dans les conférences qu'ils tinrent à
années suivantes , qu'un litre purement honorifique, puisqu'il continua d'exercer ses fonctions d'Intendant k Brest jusqu'au mois de décembre 1683 , époque où M. Desclouzeaux lui succéda en cette qualité. Nous ignorons s'il alla ensuite occuper son siège au Parlement. Il vivait encore en 1703. Il se démit alors de son siège en faveur de son fils Jean-Baptiste de Chcrtemps de Seuil , conseiller depuis le 15 décembre 1690. Les lettres de provision expédiées et ce dernier, le 11 juin 1703 , furent enregistrées en présence des chambres assemblées du Parlement, le 23 septembre suivant. Nous n'avons pu découvrir ni le Ueu ni la date du décès de l'Intendant de Seuil qui , après la résignation de son office , se retira vraisemblablement dans une de ses terres. Fort vif et entêté , il s'attira parfois des lettres peu gracieuses de Colbert et de Seignelay qui rendaient néanmoins justice h son mérite et à ses services. Ces services furent importants. Ce fut, en effet, pendant son long séjour Il Brest que le port fut créé , et c'est k lui que revient la principale gloire d'avoir secondé Colbert dans celte création. Aussi Santeuil (Œuvres y édition de 4698, p. 211), fut-il fondé h lui adresser les cinq vers suivants joinLs à Tenvoi des diverses inscriptions composées par ce poète pour que l'une d'elles fût gravée sur le fronton de la porte d'entrée de l'arsenal du côté de Recouvrancc {Appendice, § 15) :
ÂD. Cl. V. D. DE Seuil , or.c Britannic.c Pr/Sfectum.
Auro inscribendos mitto^ SuUi optime^ versus : Elige, namque potes, metuendo Principe dignos, nie tuus lahor, in te operis stat gloria tanti , Terribili cœpto respondeat undique carmen^ Et fugiat trépidas vix lecto carminé prœdo.
Brouage le l**' mai 1665, comme dans leur rapport approuvé par le Roi , les commissaires s'attachèrent particulièrement à la création du port de Rochefort, ils n'omirent pourtant pas de parler de Brest qu'ils avaient visité, et où ils avaient indiqué des travaux à exécuter. C'est par suite de ce rapport que Colbert, qui se connaissait en hommes, et qui voulait que ses projets fussent menés à bonne et prompte fin , enjoignit à Daquesne de quitter la Méditerranée , où était réunie la presque totalité de nos forces navales , et de se rendre, avec douze bâtiments de diverses grandeurs, à Brest, où il arriva le 22 mai 1665 sur le vaisseau le Vendôme. Il avait le titre de chef d'escadre du Ponant, et Colbert, par exception , avait concentré dans ses mains l'autorité militaire et l'autorité administrative que , partout ailleurs , il avait séparées.
Duquesne, dès qu'il fut arrivé, s'occupa de pourvoir aux moyens, de défense les plus urgents, et l'année ne s'était pas écoulée que deux batteries étaient établies à l'entrée du port , la batterie du fer à cheval et la batterie royale dont le flanc et le retour du côté de la précédente sont nommés \di Pointe. Les magasins étaient entièrement vides. Des vaisseaux étaient bien sur les chantiers , mais on n'avait rien de ce qu'il fallait pour les achever, et , par surcroît de malheur, les corsaires anglais interceptaient les arrivages des approvisionnements. Les gentilshommes refusaient d,e vendre leurs bois, et s'appropriaient les canons pris à l'ennemi ; enfin, les équipages désertaient à l'envi les uns des autres. Cet état de choses ne tarda pas à se modifier. Il n'avait pu être alloué que 270,369 livres pour la dépense du port en 1665; mais, en 1666, Duquesne obtint 474,891 livres, indépendamment du contingent attribué au port dans les 1,001,126 livres 2 sols que
coûta rarmement de l'escadre du Ponant. Néanmoins, la situation était très complexe. Aussi,au bout de quelques mois, Duquesne ne pouvant suffire à tout, Colbert rappela-t-il à Brest, dans les premiers jours de 1666, M. de Seuil, qui serv^ait alors à la Rochelle, sous les ordres de Colbert de Terron , et le 6 mars , il écrivait en ces termes à Duquesne : « M. de Seuil ayant été « envoyé en Bretagne, pour faire un séjour fixé à Brest Ci et y prcndiv la conduite des affaires de la marine^ je lui « ai mandé de vous consulter généralement en toutes « les occasions qui pourront s'offrir , et de ne rien « résoudre que par votre participation. »
Quand le duc de Beaufort vint à Brest , au mois de septembre suivant , non pas , comme on l'a dit , avec soixante vaisseaux, mais seulement avec trente et quelques bâtiments , qui avaient besoin d'être réparés, Colbert de Terron reçut Tordre de se rendre en toute hâte dans ce port, et d'y rester tout l'hiver, en remplacement de M. de Seuil qui, lui, retourna à la Rochelle, pour y recevoir ses ordres et mettre l'armée navale en état de reprendre la mer l'année suivante.
Colbert de Terron , à son arrivée à Brest, trouva le duc de Beaufort occupé à fortifier, tant bien que mal, les deux côtés du goulet (1). Mettant à profit sa présence, ainsi que celle du prince et des officiers les plus expérimentés de la marine , le ministre envoya M. le chevalier de Clerville, pour qu'ils eussent à examiner,
(1) Les batteries qu'il éleva, années de pièces de 6 cl de 12, et devant porter à la distance de 7 à 800 toises, ii'aaraient pas eu assez de force pour percer un bordage , ainsi que le fait obsenrer Vauban dans son mémoire du 9 mai 1683. L'une d'eUes, voisine de la batterie de Cornouaille, s'appelait batterie de Beaufort j elle était presque entièrement démolie par la mer, lorsque M. Desclouzeaux adressa au ministre , le i" janvier 1C9J, un plan et un devis de sa reconstruction.
conjointement avec cet ingénieur, les propositions qui avaient été faites au Roi dans le but de tirer de Brest le meilleur parti possible. Après s'être aidé de leurs lumières , M, de Clerville constata , dans son mémoire du 14 janvier 1667, que « la chambre et la rade de t Brest étoient des choses très heureuses , » mais que le port était à créer ; que la ville , fort peu peuplée , était totalement privée des ressources qu'exigeait la création d'un arsenal ; qu'on n'y trouvait ni marchands, ni tailleurs , ni cordonniers , ni pâtissiers , ni taverniers, « ni aucune des douceurs par lesquelles les € mariniers y puissent être attires, ou qu'ils se puissent « proposer d'obtenir avec leur argent qui est aussy « bien que l'usage de quelques plaisirs , la lin de leurs « hazards et de leurs risques; » qu'il n'y avait non plus ni charpentiers , ni calfats , ni forgerons ou autres ouvriers indispensables aux travaux d'un arsenal , et que , quand il fallait réparer quelque navire , on était réduit à en aller chercher dans les villes et les campagnes environnantes, où ils retournaient leurs travaux terminés.
Augmenter la population de Brest, ou plutôt en créer une était donc une nécessité immédiate. Une autre non moins pressante aux yeux de M. de Clerville, c'était d'entourer, ne fût-ce que d'un simple mur, le bourg de Recouvrance dont trois mille hommes débarqués à Bertheaume, ou sur un point plus rapproché, pouvaient s'emparer sans coup férir. Aussi regardait-il comme un miracle que les vaisseaux anglais en croisière dans les eaux de Belle-Ile, pendant l'année 1666, n'eussent pas essayé d'empêcher l'arrivage à Brest des munitions expédiées de la Rochelle , et tellement nécessaires que le moindre retard .apporté à leur réception eût compromis le succès des opérations navales.
Brest, suivant Texpression de M. de Clerville, était donc un lieu si sauvage, même quand ony aurait joint le bourg de Recouvrance, qu'on ne pouvait, en Tétai, en tirer aucun parti avantageux pour la marine. La défense de la ville, absolument nulle du côté de Recouvrance, rétait presque autant du côté de Brest, protégé seulement par les travaux que Julien Ozanne avait exécutés en 1655, travaux formant, d'après M. de Clerville , « une petite fortification mal conçeue et si mal « conduicte que le peu qui en a esté esbauché est pour « la plus grande partie desjà ruiné. »
Afin de remédier aux inconvénients qu'il signalait, M. de Clerville di'cssa et envoya le plan d'une nouvelle ville et de son enceinte , plan contenant le dessin de tous les magasins à construire. Ses projets n'avaient pas pour unique but de mettre le port à l'abri des attaques d'un ennemi extérieur. Dans sa pensée, ils devaient avoir pour résultat de faire de la ville , et surtout de son château, « l'un des meilleurs et des plus spacieux « du royaume , » une place d'armes , en même iemps que le port serait devenu « une r etraicte à des navires « du plus grand ordre. » Si cette dernière considération occupait le premier rang dans la pensée de M. de Clerville , l'autre ne pouvait manquer d'impressionner Louis XIV, en évoquant chez lui le souvenir des difficultés que ses prédécesseurs avaient eu à surmonter pour faire accepter leur domination aux Bretons. C'est on effet à ces difficultés que M. de Clerville faisait allusion dans le passage de son mémoire où il disait « que la bonté que le Roi et ses prédécesseurs ont « toujours eu d'y maintenir de considérables immunitt tcz laisse parfois entrer dans l'esprit de ceux qui en «jouissent la présomption de croire qu'ils ne sont pas « SCS sujets à mesme tittre que les aultres...., » que
pour l'adoption de ses projets, « il seroit sans doubte, « et ses successeurs aussy» bien plus asseurés contre les « tentatives que la mer et les suggestions de quelques t mauvais voisins peuvent inspirer à ses sujets que t rinviolabilité de leurs privilèges persuade quelque- « fofs de l'impuissance des princes qui ne les ont pas « voulu violer. »
Après avoir livré ces considérations à l'appréciation du Roi, M. de Clerville conseillait de convier les États de Bretagne « à mettre toute pierre en œuvre pour « augmenter et asseurer la ville de Brest et le bourg «de Recouvrance. » Il y allait de l'intérêt de latprovince où l'établissement d'un port tel que celui de Brest attirerait , bien qu'indirectement, un grand mouvement industriel et commercial , surtout si , comme rinsinualt l'auteur du mémoire , le roi concédait des privilèges à ceux qui se fixeraient à Brest ; si l'on y créait des manufactures ; si enfin on pratiquait un port spécial « dans la chambre de Brest pour les bastiments « de commerce, afin de les démesler d'avec ceux de la « guerre , et de les retirer tous, sans embarras, les uns t des autres. »
M. de Clerville abordait ou plutôt eflEleurait ensuite une question délicate. Les habitants de Brest et de Recouvrance attribuaient le peu de développement qu'y avait pris la population à l'arbitraire des gouverneurs qui éloignait quiconque aurait voulu s'y établir. Quoique cet obstacle fût sérieux, il ne le regardait pas comme insurmontable , « le Roy, disait-il , y pouvant « aussi facilement remédier qu'à tant d'autres qu'il « avait su réprimer. »
Ce mémoire détermina les travaux d'ensemble qui furent immédiatement entrepris à Brest dont , suivant l'expression de Colbert , on ne s'était jusque-là occupé
que par morceaux. Le mot était aussi juste que pittoresque. En effet , les seuls édifices existant lors de la visite de M. de Clerville, étaient le magasin aux armes de François I", servant à renfermer le gréement des vaisseaux desarmés, une corderie de cent brasses de long, une maison servant de magasin à Recouvrancc, une petite hue, deux magasins sans étages sous la corderie, et trois petits hangards de bois pour les ateliers, a le tout caduc.» Le soin d'exécuter les nouveaux travaux fut remis à M. de Seuil, revenu à Brest après le départ de Colbcrt de Terron. Il ne faillit pas à sa tâche. Poussés activement en 1667 et 1668, ces travaux le furent encore davantage, lorsque Colbert devint ministre titulaire de la marine (février 1669). Mais il ne s'occupait pas seulement de la construction des édifices ; celle des vaisseaux appelait également son attention. Aussi , l'un de ses prcmiei*s soins , après qu'il eut fait faire une nouvelle visite du port par M. de Clerville, fut-il d'envoyer en Hollande, pour qu'il y étudiât les méthodes de construction et embauchât des ouvriers dont vingt s'établirent plus tard à Brest avec leurs familles, le charpentier Hubac, qu'il lit passer l'année suivante en Angleterre. « Il y a assez long-temps, lui écrivait-il, a au mois de janvier 1670, que vous êtes en Hollande a pour avoir pris connaissance des différentes constt tructions de vaisseaux. Il faut que vous passiez à « présent en Angleterre pour connoistre aussi la manière « de bastir eu ce païs et si le gabaris y est différent de a celui de Hollande. Faites des dessins tant de leurs a différentes sortes de bâtiments que des enghas et des « machines dont ils se servent pour me les envoyer, a Observez surtout à l'esgard de votre conduite ce qui tt vous sera dit par mon frère , parce qu'il se pourra « faire que vous n'aurez pas autant de faculté en ce
« pais qu'en celui où vous estes. » Ce Hubac, fils de Laurent, que nous avons vu employé sous Mazarin, et qui était encore , en 1670, « maistre de la charpenterie « du Roy y » ce Hubac, disons-nous, était né à Brest (Recouvrance), le 3 mai 1648. Il était le protégé de Colbert de Terron, qui l'avait recommandé à son cousin par 45a lettre datée du Port-Louis, le 19 décembre 1664 , où il s'exprimait ainsi : « En passant à «c Quimper-Corentin, j'ay retiré du collège des Jésuites « un des enfants du sieur Hubac , âgé de quinze ou « seize ans , et l'ay remis entre les mains de son père « pour faire un bon maistre charpentier au lieu d'un « juge de village. C'est un petit garçon qui a la flsio- « nomie fort bonne et fort spirituelle. Je luy ay promis « que quand il auroit esté un an auprès de son père « pour apprendre à connoistro» les bois et les com- € mencements de sa profession , que le Roy l'entre- « tiendroit quelque temps à Paris , pour apprendre a à dessiner , et qu'ensuite Sa Majesté lui feroit € encore la grâce de le faire voïager en Hollande « et en Angleterre pour se rendre fort habile. J'ay « avancé cela du mien , croyant que vous l'approu- « veriés et que l'on doibt en user ainsy. En vérité, c'est « une bonne famille et dans laquelle les choses qui « regardent le service du Roy sont considérées avec « grand respect. Si, dès-à-présent, vous jugez à propos « de faire donner quelque petite chose à Hubac, le père, « sous le nom d'Estienne Hubac, son fils, par forme de « pension pour son apprentissage , ce seroit un aigullr « Ion dans cette famille là pour leur faire entreprendre « toutes choses. Il ne s'agit en cela que de 20 ou 30 « pistolës qui ne peuvent estre mieux employées... »
Il était bien nécessaire que Hubac, fils, vint seconder son père ; sLx vaisseaux étaient sur les chantiers , et
Colbert en pressait rachèvement par sa dépêche du 22 février IG/O qui recommandait, en outre, d'avoir toujours en réserve , dans le seul port de Brest , les bois nécessaires à la construction de 10 à 12 vaisseaux. Le recrutement des équipages le préoccupait aussi, car, à son ordre de lever 1,800 ofUciers-mariniei^ et matelots était joint celui de constamment entretenir en Bretagne 4,000 matelots.
Cet ensemble de mesures appliquées simultanément aux autres ports détermina le développement de nos forces navales au point que, de 1661 à 1671, il fut construit 1 1 1 vaisseaux, 22 frégates, 39 bâtiments de charge et 16 brûlots. Or, comme il restait encore 8 des vaisseaux construits avant 1661 , reffectif de cette seule espèce de bâtiments était de 119.
En même temps , comme nous le verrons plus loin, les édifices se construisaient sans relâche dans Tintérieur de Tarsenal. Ils étaient loin, toutefois, de suffire à tous ses besoins, et c'était pour y pourvoir que M. de Seuil demandait, par son mémoire du 6 octobre 1670, qu'on achevât les travaux commencés dans la crique de Troulan, en vue d'y radouber les vaisseaux ; qu'on fit des casernes susceptibles de contenir 1,200 soldats et leurs officiers ; qu'on bâtit des fours, des moulins et des magasins pour le service des vivres ; que d'autres magasins renfermant les bois, les poudres, des forges, une fonderie de canons, une école d'hydrographie, un hôpital, etc., s'élevassent au plus tôt et qu'on refît la salle d'armes, trop petite et mal placée. La défense de la ville et du port était aussi l'objet de sa sollicitude. « Il convicndroit, disait-il, fermer de murailles tous a les environs du port en commençant du costé de « Rccouvrance sur la rive de la mer pour les finir à « Brest joignant les murs de la ville; et comme il
« sufiroit qu'elles fussent à l'épreuve d'une première » insulte , elles n'auroient que trois pieds d'épaisseur € et quinze de hauteur avec un petit fossé par le dehors « des vuidanges duquel on épauleroit la muraille par « le dedans ; fortifier son entrée en y dressant deux « bateries de canon à fleur d'eau sur la pointe estans du « costé de Recouvrance, en la forme mentionnée dans le € mémoire envoyé pour les magasins des vivres ; aug- « menter et baisser davantage vers l'eau les bateries « de canon estans dans les dehors du chasteau qui « regardent la rade et l'entrée du port en portant la « muraille de closture des mesmes dehors sur le plus « bas du rocher dans lequel ils sont bastis, de façon que « tout ce que la mer descouvre y soit enfermé. »
Toutefois, M. de Seuil sentait bien qu'on s'épuiserait en efforts stériles tant que la ville n'aurait pas une population qui put les vivifler. M. de Clerville l'avait déjà dit , mais il n'avait indiqué que quelques-uns des moyens de la créer. M. de Seuil fit plus, il exposa tout à la fois, et les causes du mal et les moyens d'y remédier. Laissons-le retracer lui-même le véritable état de Brest à cette époque et en déduire ce qui restait à faire pour le dégager des entraves jusques- là apportées à son développement.
a Brest , dans toute sa consistance de 100 feux , n'a pas de logements pour plus des deux tiers des ouvriers que S. ]il. y fait employer aujourd'huy, lesquels y sont dix et douze dans une chambre , ce qui , dans la rencontre des armements et des désarmements, réduit ceux qui y fréquentent dans de fort grandes incomcditez et peut mettre le lieu dans de grands risques de maladies. Il s'y fait si peu de comerce par défaut de marchands et de bons habitans qu'on ne doit asseurer aucune ressource sur le lieu pour tous les besoins
de provisions étrangères , en manière que , pour s'en pourvoir en temps de guerre , il faudroit , les faisant venir du dehors, avoir des convois et estre le plus fort à la mer.
« Pour augmenter le lieu en le peuplant , afin que dans les besoins on puisse y recouvrer les secours nécessaires pour les expéditions , il faudroit :
a Unir les deux lieux de Brest et de Recouvrance en un seul corps de communauté , rendant les habitans sujetz aux mesmes charges. Brest est une ancienne ville royalle pour avoir esté du domaine des ducs qui y faisoicnt quelquefois leur demeure. Recouvrance, séparé de Brest par le bras de mer qui forme le port, est de la seigneurie du Chastel appartenant à M. le duc de Brissac, et ce lieu n'en est qu'une dépendance, esloignéc du Chastel de quatre lieues. Le domaine de Brest est engagé depuis fort long-temps ; la dernière vente n'estoit que de 22,000 livres à la bare de la cour sur le particulier qui le possède ; depuis deux mois en ça, les fermiers du domaine ont retiré de lui les fours , un moulin ctlepasage quiestoientde nouvel engagement depuis le règne du Roy ;
« Y cstablir quatre foires franches dans l'année et des marchés deux fois la sepmaine en obligeant les fermiers du domaine du Roy à y faire bastir une halle ;
« Rappeler les juges royaux qui l'ont abandonné à cause du chasteau pour s'establir à Saint-Renan ;
a En y confirmant Tancienne mairie et échevinage, augmenter le corps de ville de quelque nombre d'officiers avec atribution de prérogatives à ceux qui seroient dans les charges. Ce qui a abâtardi le peuple est Tancienne subdition des habitans au gouvernement, lesquels habitans trop esloignés de la cour ont tousjours souffert sans pleinte et s'en sont aussy retirés dès
qu'estant devenus aysés et plus opulents, ils se sont voulus affranchir;
« Accorder aux habitans des deniers d'octroy pour servir aux ouvrages publics et à la police, comme aussy quelques exemptions de droit et permission d'entrepost dans la ville à Fesgard des traites foraines ;
« Deffendre au gouverneur et aux officiers du chasteau d'entrer en connessance forcée des affaires domestiques des habitans , mesme de les punir sous aucun prétexte , à moins de rebelion ou forfaicture contre le service du Roy. La marine , la liberté de négocier, les comoditez des villes que Ton pourra y establir et la situation du lieu bien placé pour tout comcrcc de mer y atireront tout autant d'habitans qu'on y en pourra désirer. On le sent dès-à-présent par les marchands qui s'y introduisent et l'augmentation du peuple qu'il y a qui ont mis les loïers de maison à un prix excessif, et encore en manque-t-il. On y a basti cette année 25 maisons ;
« Leur enjoindre aussy de ne pas troubler l'usage réglé du comerce et ses facilitez tant à Tcsgard des marchandises que pour les vivres sur prétextes do visites et préférences ;
« Laisser jouir aux habitans des honeurs de communauté et rangs que S. M. leur accordera, soit dans leurs assemblées ou ailleurs, mesme de la liberté de leurs sufrages en excluant les mesmes gouverneurs d'y en prétendre , mais seulement l'acception de l'un des esleus qui lui seront présentez ;
« Accorder des emplacements pour bastir maisons à ceux qui voudront en prendre dans les terres du domaine du Roy, à la charge de quelque cens ou redevance avec droit de bourgeoisie, mesme une légère gratification d'argent à ceux qui bastiront. »
Frappé des considérations développées dans ce mémoire, de la première surtout qui lui parut, avec raison, le point de départ de tout ce qui était à faire, Colbert adressa à M. de Seuil la lettre dont nous avons parlé précédemment (p. 108). L'union des deux côtés de la ville était, à ses yeux , un premier pas vers la réalisation des idées successivement émises par MM. de Clerville et de Seuil. Mais sur la réponse de ce dernier que la séparation n'avait eu lieu qu'en 1662, Colbert remit à prendre un parti définitif jusqu'à ce qu'il en eût plus complètement apprécié les effets.
En attendant que cette union put s'opérer, aucun moyen n'était négligé pour donner au personnel maritime l'instruction qui lui manquait, et pour amener la création tant de l'arsenal que de la ville, toutes choses qui , dans la pensée du grand ministre , étaient étroitement liées les unes aux autres. En même temps que l'ingénieur Lavoye était chargé d'enseigner l'hydrographie aux oUlciers, et de s'attacher à former de bons pilotes, il recevait l'ordre de lever un plan de la rade, du port, du bourg de Recouvrancc, du fort (château), de l'arsenal particulièrement, et d'y indiquer les magasins déjà construits, ainsi que ceux qui devaient l'être. Ce fut vraisemblablement alors que fut exécuté le plan portant la date de 1670, qui se voit dans V Annuaire delà Socu'U* d' Émula lion de Brest pour 1837.
L'élan était donné, et ce qui prouve combien Colbert était résolu à ne pas le laisser s'arrêter, ce fut l'allocation, en 1G72, d'un crédit de 1,996,000 livres affecté aux besoins du service autres que ceux des armements. L'emploi qui eu fut fait contribua à doter la marine , à la fin de cette année, d'une flotte de 194 bâtiments de tout rang, montés par 6, 456 officiers et officiers mariniers, 2I;632 matelots et 13,121 soldats. C'est sur ce
mèmb crédit que fut imputée la dépense du curement , disons-mieux, du creusement du port. Le peu de profondeur qu'il avait alors démontre , contrairement à ropinion souvent exprimée , que la nature n'avait pas tout fait pour lui, et, comme nous le verrons plus tard, il, fallut un travail long et persistant pour arriver à le mettre en état de recevoir dans certaines de ses parties des vaisseaux d'un faible tirant d'eau-. Dans un mémoire du 6 janvier 1672, Duqucsne avait signalé en ces termes l'urgence de remédier à cet état de choses et d'établir un hôpital :
« 11 est aussy nécessaire pour la conservation du dit port d'y faire promptement construire deux bateaux semblables à ceux qui servent aux machines à transporter les vases et cailloux qu'elles tir^t du fond dont Tun des d. bateaux sera employé du costé de Brest et l'autre de Recouvrance , pour emporter dehors les immondices et plâtras que l'on jette et qui enfin tombent dans le port. Il faudroit entretenir cinq hommes dans chacun des dits bateaux, qui agiront incessamment , ce qui sera d'une très grande utilité pour la conservation de ce port. Sans cette précaution, il continuera infailliblement à se ruiner par ces mêmes endroits.
c 11 seroit aussy nécessaire de construire une troisième machine plus forte qu'aucune des deux autres qui ne sont pas suffisantes pour creuser le port partout 0X1 il le faudroit^ estant contraints de tenir les deux grands vaisseaux sous le chasteau, proche de l'entrée du port, environnés de toutes les barques de commerce où ils sont plus exposés aux entreprises que Ton pourroit faire , et par conséquent de faire plus grande garde, n'y ayant plus comme autrefois de place assez profonde au dedans du d. port pour tenir à flot
les d. deux grands vaisseaux avec ce qu'ils ont besoin de lest. Cette troisième machine estant construite servira principalement à l'entrée du port entre les deux pointes où il se forme un banq qui , si Ton n'y donne ordre , incommoderoit fort l'entrée et la sortie de ces grands vaisseaux quand le Roy les voudra faire sortir.
« Pourvoir aussy à un lieu pour servir d'hospital afin de libérer l'endroit où il est qui est un corps de garde dont on a présentement besoin, etc. »
Des faits d'une portée incalculable pour l'avenir politique et maritime de la France venaient de s'accomplir coup sur coup. Louis XIV, pour en éterniser le souvevenir, fit frapper deux médailles à son ef&gie. La première, d'un module de 50 millimètres, représente un navire sous voiles avec cette légende : Navigatio instaura ta y et pour exergue : MDCLXVIIL La seconde, de 41 millimètres , offre au revers la légende : Res navalis instaurata, et l'exergue, le millésime MDCLXX. Duqucsnc et M. de Seuil avaient fait, de concert, de grandes choses ; les pensées de l'un étaient devenues celles de l'autre. Aussi quand le premier quitta Brest, en 1672 , revêtu du grade de lieutenant-général, créé marquis et gratifié de 100,000 livres, M. de Seuil, bien que resté seul , put-il et poursuivre et mener à bonne fin l'œuvre commune , la création du port de Brest.
Vers la fin do 1673, il y eut un surcroît d'activité et de vigilance motivé par l'appréhension d'une attaque des Hollandais que la correspondance administrative signalait comme préparant un armement de 50 frégates de 24 à 30 i)ièccs de canon dont 34 feraient des entreprises sur les côtes de France, notamment sur Brest, afin do rétouffor dans son germe. Au mois de mai 1674 , le duc do Gliaulnes , gouverneur de la province, et le marquis de Lacoste , lieutenant de roi en Breta-
gne , vinrent à Brest pour y organiser les moyens de repousser Tennemî. D'Estrées et les officiers de la marine les plus élevés en grade /consultés sur tout ce qui concernait la défense par mer, envoyèrent des mémoires où leur opinion était longuement développée. On travailla en toute hâte à une enceinte de la ville. L'alarme était telle que Colbert écrivait lettres sur lettres au duc de Chaulnes qui ne quittait pas Brest. Investi du commandement supérieur des forces de terre et de mer, il pressait les travaux de fortification et rassemblait les milices, tandis que d'Estrées donnait ses soins aux moyens d'action spécialement dévolus à la marine. Mais quand il fut avéré, six semaines plus tard, que les Hollandais ne songeaient pas à attaquer Brest, ordre fut donné de reprendre la construction des vaisseaux, interrompue par suite de la nécessité où l'on avait été d'employer tous les ouvriers aux terrassements. Les travaux exécutés ne méritaient pas d'autre nom , puisque , comme nous l'apprend M. de Sainte- Colombe, par son mémoire du 3 mai 1677, ils consistaient en simples fossés ou talus de trois toises de hauteur sur vingt pieds de largeur au couronnement, entourant Recouvrance sur un circuit de 1,200 toises commençant à l'angle du jardin le plus au sud de Bordenave, continuant à 50 toises au sud de la Madeleine, allant ensuite au dedans du bastion Saint-Pierre, et se terminant à la batterie actuellement appelée batterie d'Ecole^ extrême gauche des fronts de Recouvrance. L'enceinte , du côté de Brest , n'était pas , à beaucoup prés, aussi développée, car, en 1677, on n'avait encore fait que 430 des 674 toises qu'elle devait avoir d'étendue , en partant de l'angle saillant du chemin couvert de là tenaille (ouvrages extérieurs du château), en passant aux environs du Champ-de-Bataille (alors
terrain vague), pour continuer au-dessus de la place de Médisance, et se terminer au demi-bastion derrière riiôpital de la marine. Exécutés en six semailles par l'ingénieur Lavoye , ces travaux n'auraient pas opposé un obstacle bien sérieux à l'ennemi , s'il avait tenté une descente , et leur solidité inspirait peu de sécurité à Colbcrt, qui disait, le 7 décembre 1674, avoir été bien aise d'apprendre que les pluies n'avaient pas endommagé Tcnceinte. Sa lettre était adressée à Lavoye qui, à deux mois de là, envoyait.au ministre, avec vingt exemplaires de la carte qu'il venait de lever de l'entrée du port , le plan géométral de Brest et des environs , plan qu'il devait incessamment faire suivre d'un modèle en relief. Dix - huit mois plus tard , ce modèle n'ayant pas encore été envoyé , Colbert en témoignait son mécontentement dans une lettre qui se terminait ainsi : « Vous devriez vous reprocher à vous- « même le temps que vous avez perdu à cet ouvrage , «t et il est nécessaire que vous travailliez à Fadvenir tt avec plus de soin et d'application, le Roi ne voulant a pas entretenir des gens inutiles. » Lavoye répondit, un mois après, à cette mercuriale par l'envoi du modèle (14 septembre 1676). Mais, soit que ce modèle fût défectueux, soit que la grande extension de la ville et du port l'eût promptemcnt rendu inutile, il en fit bientôt un nouveau qu'il expédia à Paris dans vingt-six ballots, au mois d'août 1688. Un grand nombre d'ouvriers y avaient travaillé pendant plusieurs années , et il avait entraîné une dépense de dix mille li\Tes, sans compter les matières délivrées par les magasins du port. Du reste, à l'époque où Colbert tançait si vertement Lavoye, ce dernier, quoi qu'en eût dit le ministre , n'était pas oisif ; il s'occupait , entre autre choses , de la levée d'une carte de la côte et des îles du Mor-
bihan. Satisfait de cette carte , Colbert engagea son auteur, à deux reprises, à continuer ses travaux hydrographiques auxquels il ajouta plus tard une carte d'Ouessant Qt des relèvements depuis Saint -Mathieu jusqu'au Corréjou.
On était à peine remis , à Brest , de l'alarme qu'y avait causée la crainte d'une attaque des Hollandais , qu'un danger plus grand et plus immédiat fut redouté. L'impôt du timbre , créé sous Mazarin, puis supprimé, avait été rétabli ; il augmentait d'une manière déplorable les frais de procédure. En même temps, un droit de marque avait été créé sur la vaisselle d'étain , celle dont se servaient plus particulièrement les bourgeois et les paysans. En 1674, de telles clameurs s'étaient élevées contre ces dispositions fiscales, que l'une avait été abolie, l'autre transformée. Les États de Bretagne en avaient témoigné leur reconnaissance au Roi, en doublant, par un dmi gratuit^ la contribution de la province, qu'ils avaient élevée à 5,200,000 li\Tes. Mais, en 1675, le rétablissement des deux droits eut lieu. Exaspéré , le peuple des campagnes prit les armes, et le Parlement, irrité du manque de foi du gouvernement, ne fit rien, ou fort peu du moins , soit pour calmer les insurgés , soit pour les réprimer. A la faveur de son inaction , des milliers de paysans de la Comouaille parcoururent les campagnes , poursuivant les agents du fisc et les gentilshonunes qui s'armaient par ordre du duc de Ghaulncs, pillant ou brûlant les chûteaux et pendant leurs propriétaires , l'épée au côté , au haut des clochers. C'était une vraie jacquerie. Les prêtres eux-mêmes n'étaient ni respectés, ni épargnés, quand ils prêchaient aux paysans la soumission. Cette révolte, avec laquelle il avait fallu composer en Guyenne , où elle
Ë'était également produite , n'avait pu être comprimée «n Bretagne que par un grand déploiement de forces ; mais le calme n'était qu'à la surface, et craignant que, dans un nouveau soulèvement, les paysans ne s'en prissent , cette fois , au port de Brest , M. de Seuil voulait qu'on conjurât tout péril en mettant le port à l'abri d'une surprise :
c Après avoir pensé , disait-il , à pourvoir le port de Brest de tout ce qui y est nécessaire pour en rendre l'arsenal accompli, il est ce semble d'une mesme suite de former la résolution de renfermer de murs , afin qu'estant mis hors d'insulte, S. M. en soit toujours asseurée et hors de soucy aux occasions de guerre ou de tumulte dans le pays. Il en paroistroit encore plus de nécessité pour les ennemis domestiques que pour les estrangers. Le pays concourera toujours à la deflfense du port contre l'estranger qui, n'y pouvant venir qu'avec un long aprest, donnera pour cette raison le loisir de se préparer à le recevoir. A l'esgard du domestique, le port estant tout ouvert, il peut, avec "peu de préparation , et à toute heure , surprendre et brusler ou se saisir des forces qui y sont, qui, avec les vaisseaux et 10 à 1200 pièces de canon (sic) comprennent aussy de quoi armer et équiper plus de 12,000 hommes. La précaution de cette fermeture parust fort nécessaire, en 1675, pendant l'émotion des paysans qui menaçoient d'y venir pour détruire ce avec quoy ils apréhendoient d'estre châtiez. Et si on peut tirer le passé en exemple, en remontant plus haut, il se trouveroit particulièrement pour Brest, qu'en 1641, M. le comte de Soissons et d'autres seigneurs furent déférés au Roy d*y avoir envoyé pour connoistre les moïens de brusler les vaisseaux et d'en avoir fait des offres aux ennemis.
c Si, sur de semblables considérations, S. M. résoud de faire fermer l'arsenal et le port de Brest, il y auroit à en faire dresser un plan par un ingénieur entendu qui, rayant réduit au juste nécessaire, fist éviter toutes les despenses qui n'y conviendroient point.
« Il y aura à examiner si l'on en fera l'enceinte d'un simple mur de 1 2 ou 1 5 pieds de haut et de 3 pieds d'épesseur à la fondation avec un simple fossé au devant. Et cela pour suffire seulement à n'y estre pas surpris à Timproviste et par une petite troupe. Ou bien s'il prévaudroit de le faire d'un mur plus fort qui donnast moïen de deflFendre plus long-temps en attendant du secours-
« Sur la première proposition d'un simple mur avec un petit fossé y ayant près de 2,100 toises de longueur de -terrain à enfermer, l'enceinte des murailles cousteroit 1 12,000 livres.
« Pour la seconde proposition, faisant un mur de 18 pieds d'hauteur jusqu'au cordon , et de 6 pieds de parapet depuis le cordon. Et faisant le dit mur de 8 pieds d'épesseur à la fondation, qui seroit réduite à 3 pieds au cordon, suivant les supulaUons, il en cousteroit , pour les murs et portes et pour les fossés et remparts , 578,760 livres.
« Un ingénieur avec un maître architecte habitué à ces ouvrages pourroient sur de plus justes dessins et sur de meilleurs plans réduire peut-estrela despense de cette enceinte à quelque chose de beaucoup moindre. »
Après cet exposé, M. de Seuil détaillait les avantages et les inconvénients d'une fortification que , plusieurs fois déjà, l'on avait proposé d'établir sur la roche Mingant , au milieu du goulet. Cette roche ne lui semblait pas offrir les moyens d'asseoir une fortification suffisante , et il croyait qu'on y suppléerait en
établissant, sur les deux côtés du goulet, cinq batteries couvertes dont deux, opposées Tune à Tautre, feraient face au Mingant, deux autres seraient placées sur les deux pointes à rentrée de la rade de Gamaret , et la dernière , à Textrémité du goulet , en entrant dans la baie. Les feux croisés de ces batteries étaient, aux yeux de M. de Seuil, d'un effet plus sûr que ceux d'un fort sur le Mingant.
Le mémoire du 24 août 1676 où M. de Seuil exposait ainsi les moyens de défendre la ville, la rade et le port, contenait en outre la nomenclature des édifices, magasins et établissements de toute espèce qui avaient été construits dans l'arsenal depuis la première visite de M. de Clerville (1667), nomenclature que nous reproduisons ici, en assignant à chaque construction ou travail sa date précise, quand elle nous est apprise, soit par ce mémoire , soit par le plan de six pieds carrés qui l'accompagnait, et qui existe au Dépôt général des cartes et plans de la marine , soit enfin par d'autres documents (1).
Allongement de 121 brasses à la corderie, avec cinq pavillons et deux cordcries découvertes sur les côtés pour compléter la grande (1667-1668)-
Six forges contenant 24 fourneaux ; deux d'entre elles servaient à la fabrication des ancres , les autres à celle des divers ouvrages de ferronnerie (1667-1668).
La maison du Roi ayant deux ailes de dix-huit toises et demie de face (1667-1668) et une chapelle de six toises de longueur au nord (1676). Cette maison, qui servait d'habitation à rintendant, était située à l'extrémité inférieure de la Grand'Rue , à droite en descendant , c'est-à-dire du côté de la grille de l'arsenal , et non en
(1) Ce plan est peul-^lrc celui, en quatre feuilles, qu'il avait envoyé le 25 octobre 1675.
face de cette grille , comme le dit M. de Fréminville {Antiquités eu Finistère, 1" p"% p. 183-184), et après lui la Notice historique sur Brest , insérée dans V Annuaire de la Société d'Émulation de Brest pour 1837, p. 147. Cette maison avait trois façades : la première sur le quai Tourville , la seconde sur le chenal , et la troisième sur le port. Elle avait été construite en cet endroit, afin de procurer à l'Intendant une inspection pour ainsi dire incessante du port ; mais le choix de cet emplacement avait des inconvénients que Lavoye signalait , dès le 14 septembre 1676 , dans un mémoire conservé au Dépôt général de la marine. « La maison « du Roy, disaît-il, outre qu'elle est mal entendue, d — en 1684 , elle n'avait encore ni caves , ni écuries, ni basse-cour, — « elle est mal située, elle engage le port et « en bouche la veue ; et comme elle avance beaucoup « plus que le quay dans la mer , j'estime que cette « avance facilite l'amas de la vaze et des ordures des « deux costés , ce qui fait que le grand banc de vaze « qui la joint , et qui occupe près de la moitié du port, « s'accroist sensiblement comme il a fait, ayant avancé « dans le chenal de plus de trois toises depuis 73 jusqu'à « présent , ce qui pourroit faire perdre le port en cet « endroit, s'il n'y est remédié. Quant à la chapelle qui « joint la maison du Roy, qui n'est fondép que depuis « environ huit mois, et qui n'est pas achevée, étant fon- « dée comme les autres ouvrages sur la vaze, la plainte « a déjà quitté son niveau, ce qui fait voir qu'elle com- « menée à aflaisser sur l'angle. » En 1784, cette maison menaçait ruine du côté du port , où ses inurs de soubassement étaient minés par la mer, et en 1787 il fallut la démolir.
Quarante -six magasins, boutiques, hangars, etc. (1667-1672). C'étaient le magasin général de l'artillerie
ou la salle d*arincs incendiée le 24 janvier 1832 , et trente magasins, dits de retour, parce qu'on y déposait le gréoment des vaisseaux revenant de la mer. Les quinze derniers comprenaient , outre les forges dont nous avons parlé précédemment , divers ateliers audessus desquels logeaient les maîtres ouvriers et les autres petits officiers entretenus. Vingt -cinq de ces magasins, construits en pierre, remplaçaient les magasins en bois qu'avait fait construire Richelieu; les autres étaient en bois et couverts d'ardoises sur les côtés. Ils avaient une longueur totale de 373 toises, s'étendaient jusqu'à l'angle sud de la crique de Pontaniou et faisaient retour jusqu'au fond de cette crique où cinq d'entre eux furent démolis en 1743 quand on y construisit les premières formes.
Un aqueduc de 188 toises de longueur avec quatre regards ou réservoirs pour la distribution des eaux de la fontaine de la rue de la Rive ou du Port (quai Tourvillc) , servant d'aiguade aux vaisseaux , deux autres fontaines pour la ville , et celle de Pontaniou (1668).
Deux parcs à boulets de 12 toises chacun, et un pavillon pour l'école de canonnage avec la butte à 120 pas de distance (1667-1668). Afin d'assurer le service de ces établissements, M. de Seuil acheta, le l*' mars 1669, à M. de Porsmoguer (René) le moulin appelé ar MUbi'Coz, avec ses dépendances , faisant partie du lieu noble de Kcranmarc ou Keramarec « pour que le Roy a pût y faire battre des poudres, tant pour la garnison de a Brest qucpour les vaisseaux de son armée navale.» Le prix de vente fut de 3,300 livres tournois et 5 pistoles d'or pour une épéc d'argent. Si ce moulin reçut la destination projetée, il ne la conserva pas long-temps, car la poudrerie du Pont-de-Buis semble , d'après la
correspondance, n*avoir pas tardé à approvisionner exclusivement le port de Brest. Le moulin aurait alors été vendu, ce qui expliquerait l'achat que fit M. l'Intendant de Glugny aux époux Hétet, le 11 mai 1768, pour la somme de 5,600 livres , d'un moulin à deux tournants , anciennement nommé le moulin Keranmarc, vulgairement le moulin à poudre ^ avec la chaussée, biez , étang et maisonnettes y attenant , le tout relevant noblement du fief du Roi et chargé envers son domaine, sous le ressort de Brest, d'une rente annuelle de 150 livres, suivant acte d'afféagement fait par les comimissaires de Sa Majesté, le 18 juin 1693 , acte qui confirme nos conjectures , quant à la vente du MUin- Coz , vingt-quatre ans au plus tard après son acquisition.
Trois chantiers de construction pour six vaisseaux (1670).
Excavation de la montagne sur 40 toises de longueur à l'entrée du port, pour y bâtir un édifice de 30 toises de longueur (1670-1672). Ces magasins, composés de trois étages et de greniers , comprenant 12 fours et 6 soutes , étaient désignés sous le nom de vieille boulangerie y lorsqu'ils furent incendiés le 6 avril 1783. Ils ne furent terminés que plusieurs années après qu'on eut commence à y travailler.
La porte de l'arsenal, du côté de Recouvrance (1672). (Appendice, g 15.)
Le jardin du Roi, ou promenade des officiers, de 90 toises de longueur sur 45 de largeur, jardin occupé depuis par le séminaire des Jésuites , et , plus tard , par l'hôpital Saint- Louis et ses dépendances (1676). On y avait construit en même temps , pour le divertissement des officiers , une maison située au milieu du côté nord du jardin , ayant 14 toises de façade, et
devant laquelle se trouvait une place de 40 toises. (Voir la délibération de la communauté du 17 juUki 1705).
Sur les deux rives du port s'étaient élevés , dans l'intervalle de ces divers travaux , des quais en pierre sèche de 18 pieds de hauteur sur 10 d'épaisseur, s'étendant , du côté de Brest , depuis l'extrémité nord de l'arsenal jusqu'à la crique des bourgeois joignant le château , et , du côté de Recouvrance , depuis l'autre extrémité nord jusqu'à la crique d'échouage , devant la chapelle Notre-Dame, et depuis la Pointe, ou entrée du port, jusqu'à 20 pieds au-delà du second magasin des vivres. Ces quais et les 12 cales de communication qu'on y avait établies présentaient 808 toises courantes de longueur et 9,881 toises cubes de maçonnerie. Les édifices avaient un développement de 1,028 toises de face. Quais et édifices, disait M. de Seuil , avaient été exécutés dans des proportions telles qu'ils, pouvaient servir aux plus grands armements. « Il est à remarquer, ajoutait-il, que comme le port « avait son rivage borné du penchant des hauteurs a de terre qui le couvrent , en sortc^ que Ton n'y pou- « voit faire de chemins , il a fallu , dans cette espasse a de terrein, prendre la profondeur de l'emplacement « des édifices de Tarsenal et des quais, et cela par les a efTets de la poudre dans des mines qui ont fait avoir « raison des rochers d'une nature de grisou roux. » Toutefois, mal et précipitamment exécutés , ces divers travaux , pour lesfpiels il n'avait été dépensé qu'une somme de 497,200 livres , avaient si peu de chance de durée , que Lavoye disait dans son mémoire du 14 soptembre 1676 : « qu'ils étoient mal construits, mal « entendus et sur de si mauvais fondements , qu'il a falloit de toute nécessité, ou qu'ils tombassent d'eux-
« mêmes en ruines ,«ou que le port continuast de se « rétrécir et de se gaster. »
Quoi qu'il en soit , considérant Tarsenal comme terminé dans ce qu'il avait de plus essentiel, M. de Seuil no voyait plus rien à y faire , et il proposait de le compléter à l'extérieur par rachèvement des douze fours commencés a l'entrée du port, la construction d'un magasin aux poudres et artifices entre l'arsenal et le moulin à poudre ; celle d'un hôpital, de deux magasins pour les mâts, bordages, etc.; de deux plates-formes avec chantiers d*échouage dans la crique de Pontaniou, chantiers qui eussent été séparés par une chaussée. Il y ajoutait une fonderie pour la refonte des vieux canons, la clôture de* l'arsenal au moyen de quatre nouvelles portes, et l'achèvement du quai des vivres pour mettre l'entrée du port en communication avec l'arsenal ; des logements pour les of&ciers et l'entière exécution de la forme de Troulan, qu'on eût, à l'exemple de ce qui se passait en Angleterre, planchéiée de bordages, afin de prévenir l'infiltration des eaux. Ces travaux complémentaires , il les évaluait à une somme de 373,500 livres.
Les deux années suivantes (1677-1678) on construisit les batteries de la Pointe et le magasin aux poudres au-dessus. En contre- bas de ce magasin s'élevèrent trois grands corps de bâtiments servant de magasins aux salaisons et de boulangerie pour le biscuit et le pain frais.
En même temps, Colbert, qui avait toujours présents à l'esprit les salutaires avis de M. de Seuil , songeait à fortifier sérieusement les abords de la ville et du port. Les ou^Tages exécutés à la hâte par Lavoye, en 1674, ne constituaient pas, nous l'avons vu , une fortification permanente. En vue de suppléer à leur
insuffisance , M. de Sainte-Colonabe , ingénieur alors employé à Brest, proposa un système de défense développé dans son mémoire du 3 mai 1677, intitulé : Avis sur les réparations et travaux à faire aux chasteau^ vUle et arsenal de Brest et bourg de Recouvrance , et sur les mesures qxCon doit prendre pour leur défense. Dans l'impossibilité où nous sommes, faute de documents, de préciser tous ceux des travaux mentionnés dans ce mémoire qui furent exécutés, nous en indiquerons du moins les principaux qui, \Taisemblement, précédèrent ceux de l'enceinte bastionnée que cet ingénieur commença, en 1681, sur ses propres plans.
Considérant la ville comme très faiblement défendue du côté de la mer, M. de Sainte - Colombe proposa, entre autres choses, d'élever les parapets en face de la porte du château, d'en augmenter la pente; d'exhausser la muraille de communication régnant entre les deux tours du donjon ; de réduire les parapets d'une de ces tours ; d'élargir ceux du bastipn de Sourdéac , où seraient faits d'autres travaux accessoires ; de réduire les parapets du Fer à cheval ou de la poterne ; de démolir, pour les rétablir autrement , les parapets des tours de César et de la Madeleine ; d'abattre les trois petites tours attachées à la courtine conduisant de la tour de la Madeleine à celle du Portail ou de rentrée du château, celles-là mêmes dont l'existence a été reconnue et constatée, loi-s de l'exploration faite, eu 1855, par le congrès de l'Association bretonne ; de faire un rang de casernes entre le rempart de cette courtine et l'église du château; puis, de démolir les parapets de la courtine qu'il appelait neuve^ c'est-à-dire de celle qui est entre le portail et le bastion de Sourdéac.
Les ouvrages dnParc-au-Duc attirèrent aussi l'attention de M. de Sainte-Colombe. Ils se composaient de
trois enceintes de parapets, à différents étages, dont il voulait que les plans fussent mis de niveau et en communication les uns avec les autres. La troisième enceinte était formée de batteries basses, et il y avait lieu d'aligner le haut du mur qui la reliait à la tour de Brest. Le projet de M. de Sainte - Colombe était d'établir une nouvelle enceinte parallèle et d'escarper davantage le rocher sur lequel était assis ce mur, qui aurait alors très bien flanqué le côté du château qui regardait la rade, et dont il était la seule défense de ce côté. Comme les embrasures du Fer à cheval, percées dans un mur de quatre pieds de hauteur seulement, permettaient d'entrer facilement, à basse mer, dans le Parc^au-Duc^ il conseillait, ou de condamner ces embrasures, ou d'occuper le rocher auquel s'amarrait la chaîne qui fermait le port ; ce qui était d'autant plus nécessaire que la contrescarpe du bastion de Sourdéac ne se trouvant qu'à seize toises des maisons placées au - dessous , toute cette partie était si peu défendue que l'ennemi eût pu s'y loger dès la première nuit, surtout si l'on n'occupait pas l'endroit par où était accessible, à l'extérieur, le rocher servant de base au mur qui reliait la tour de Brest au petit Fer à cheval, occupant alors le sommet du rocher auquel est appuyée la bafterie actuelle de la kose.
Les ou\Tages extérieurs exigeaient qu'on fît divers parapets ; qu'on en réduisit d'autres ; qu'on en approfondit les fossés et qu'on démolît, indépendamment de quelques murs, un rang de petites maisons qui se trouvaient au pied du chemin couvert ; qu'on escarpât et rendit inaccessible le rocher situé entre ces maisons, en comprenant dans ce travail le retour de la rue du Château , par où l'on montait à ce rocher, qu'on eût coupé sur un alignement prenant la défense de l'on-
vrage à établir sur le rocher de la chaîne , et celle du petit Fer à cheval qui lui était contigu. Ainsi flanqué et escarpé , ce rocher, qui dominait de 35 pieds la petite place où se tenait le marché de la ville, aurait rendu ce point de la fortification , alors très faible , équivalent aux autres , et aurait permis de différer jusqu'à la dernière extrémité la démolition des maisons voisines, bâties à mortier d'excellente terre grasse et en moellon très plat qui leur assuraient, disait M. de Sainte- Colombe , une aussi longue duréa que si l'on eût fait usage de mortier de chaux. Cette démolition était indispensable à la sûreté de la place, et s'il l'ajournait, c'était parce que les propriétaires de ces maisons auraient été forcés d'abandonner la ville , en raison de la grande cherté des logements , cherté qui avait pour cause celle des emplacements qu'il fallait obtenir, à force de mines , dans la pente des rochers et des coteaux dont la nature avait entouré le port.
Quant aux travaux de l'enceinte proprement dite , M. de Sainte - Colombe semblait vouloir s'en tenir à l'achèvement des lignes commencées en 1674 par Lavoyc , sauf à y ajouter quatre ou cinq redoutes qui, placées sur des éminences , eussent couvert le port ainsi que les vaisseaux , et dominé les points que l'ennemi , en cas de descente , aurait occupés f
a II faudroit , comme cela , disait-il , quatre à cinq redoutes qui coùtcroient environ 10,000 livres chacune suivant la qualité du terrain ; cela suppléeroit merveilleusement à la foiblesse des lignes, chasseroit l'ennemi des vallons interposés, donneroit du cœur aux milices qui tiennent ferme et font bien leur devoir dans des lieux renfermés ou quand ils s'en sentent près pour faire leur retraite , s'aniniant par le bon succès qu'a ordinairement le fende l'artillerie sur des lieux élevés,
et comme ces éminences commandent (outre la campagne) une bonne partie du terrain renfermé dans le circuit , il faudroit que l'ennemi (qui n'auroit d'autre but que celui de saccager l'arsenal du Roy et brûler ses vaisseaux) s'en rendît le maître, ce qui ne lui seroit pas facile ; car, quand même il auroit du charroi et son équipage d'artillerie (ce qui n'est pas facile dans les troupes de mer) et qu'il auroit rasé ces défenses, il faudroit qu'il descendît dans un fossé de cinq toises de large et de deux toises de profondeur, creusé dans le roc et bien flanqué par des traverses voûtées qu'on ouvriroit de chaque côté à travers d'un mur de quatre pieds d'épaisseur, pour y loger autant de petites pièces de pierriers dont l'usage et le maniement sont d'une plus prompte exécution. Ces traverses estant sur les diagonales répondroient à des portes ou passages qu'on laisseroit sous le rempart aux quatre angles de la redoute. Moyennant cette précaution , on éviteroit encore la grande dépense d'une fortification dans les formes , à grands bastions, qui , outre cela , ne sauroit être de long-temps en défense , tant à cause du grand circuit que des longueurs qu'on trouveroit à l'exécution des fossés , quelque monde qu'on y eût. Surtout on no^tomberoit pas dans les fâcheuses conséquences d'y emretenir une garnison. On pourroit dans la suite réformer ces lignes où il seroit bon pour leur obvier des meilleures défenses et les revêtir. Ce qui presse le plus dans la conjoncture est donc la fermeture de la ville de Brest. Les retranchements qu'on vouloit faire aboutir au chasteau doivent estrc rasés parce qu'ils en favoriseroient l'attaque et doivent finir à la falaise de la rade qui en est près. Le travail en sera beaucoup moindre , et la situation plus avantageuse , les rochers escarpés de la côte valant bien un retranchement de I 13
là au chasteau. On le pourra rendre inaccessible aux endroits où Ton pourra monter. Il seroit encore bon de creuser les fossés des dites lignes de Brest et de Recouvrance d'un pied ou deux plus qu'ils ne sont, et les élargir de quatre. »
Ce système de défense parut insuffisant à Colbert , qui , comme nous le verrons plus loin , en adopta un autre. En attendant , il voulait faire exécuter plusieurs des travaux proposés par M. de Seuil. Celui auquel il semble s'être plus particulièrement attaché pendant l'année 1678, c'était la construction d'un hôpital pour lequel l'Intendant avait demandé un premier fonds de 50,000 livres. Comme il n'en existait aucun à Brest (celui qu'on y voyait en 1665 avait alors été brûlé par l'imprudence de quelques soldats malades) , il avait fallu depuis convertir un corps-de-garde en hôpital et établir (avril 1678) une sorte d'ambulance en bois et en toile qui recevait encore les malades en 1684. Le plan d'un hôpital en pouvant contenir 300 fut dressé, et son exécution remise à l'année suivante.
Mais les constructions faites jusques-là étaient si défectueuses qu'il fallait , avant tout , songer à se procurer des ouvriers capables. Ils faisaient absolument défaut. Ainsi , pour asseoir un mur dans une crique servant aux échouages , il fallait faire venir de Rochefort le charpentier hollandais Voos qui y serait renvoyé « après qu'il auroit establi le travail qui devoit estre fait sous l'eau. » Ce n'était pas , du reste , parmi les ingénieurs et les ouvriers seulement qu'il y avait disette ; elle se faisait sentir avant tout parmi les officiers de vaisseau. Déjà, en 1666, Colbert, afin de se procurer des officiers capables, avait convié les gentilshommes de la province à entrer dans la marine. Peu avaient répondu à son appel. « Le temps n'était
« pas encore arrivé , a dit avec raison M. Billiard , où € la noblesse bretonne se regarderait comme spéciale- « ment destinée au service de la mer. » Cependant, des gentilshommes avaient demandé au Roi (1669) Tautorisation d'établir un gymnase où les jeunes gens feraient leur apprentissage d'ofllcier, et l'année suivante il avait été formé une compagnie de deux cents gardes de la marine, dont 150 gentilshommes et 50 soldats de fortune, tous obligés, ainsi que les lieutenants et les enseignes , de sui\Te les cours d'hydrographie. Mais, comme l'enseignement y était restreint, et que les professeurs eux-mêmes étaient peu instruits, les résultats avaient jusques-là été à peu près nuls. Ce fâcheux état de choses détermina Colbert à prescrire à M. de Seuil de faire examiner tous les officiers mariniers de son département , surtout les maîtres des matelots, les pilotes hauturiers, les maîtres canonniers et les maîtres charpentiers dont il enverrait la liste accompagnée de l'avis des officiers les plus expérimentés du port de Brest. « Mais vous debvez observer, dit sa lettre du 1" septembre 1678, que vous ne debvez pas vous contenter d'examiner ceux qui seront sur les vaisseaux marchands ou qui les commandent , et qui sont en réputation d'estre les plus habiles dans toute l'estendue de vostre département , et m'envoyer une liste fort exacte avec voste ad vis concernant le plus ou le moins de ce que vous apprendrez concernant leur habilité et leur expérience , parce que Tintcntion de S. M. est de choisir douze de chacune espèce de ces officiers , c'est-à-dire quarante-huit en tout, et de leur donner un entretènement ordinaire et réglé dans l'arsenal de Brest qui leur sera payé par an, soit qu'ils servent ou ne servent pas. — S. M. veut mesme leur faire bastir des logements dans l'arccnal avec un
peu de temps , aflla qu'ils ayent de quoi y loger leurs familles et cslever leurs enfants dans le mesme métier qu'eux pour estre continuellement attachez et entretenus au service de S. M. — Elle leur donnera et les attacheini toujours à la conservation, garde et navigation de douze des premiers vaisseaux qui seront dans le port , ou qui seront armez, et elle prendra tousjours de ce nombre les officiers nécessaires pour les vaisseaux qui seront mis en mer, et en cela S. M. fera exécuter l'article 8* du règlement qu'elle a fait pour la
conservation et police des arsenaux de marine Et
comme cet cntretènement sera considérable à ces officiers , S. M. ne hésitera pas à prendre par authorité ceux qui voudroient continuer de servir sur des vaisseaux marchands sous prétexte qu'ils les commandent, et vous debvez bien prendre garde qu'à l'esgard des pilotes particulièrement , il ne doit pas suffire qu'ils ayent de l'expérience et de la pratique, il faut encore qu'ils ayent de la théorie, et que mesme , s'il est possible , ils ayent du bon sens et du jugement, parce que c'est en cet officier principalement que réside toute la seureté de la navigation, et la perte prodigieuse que le Roy vient de faire vous doibt obliger à agir en cecy avec la plus grande circonspection. » Puis, pour assurer la bonne et prompte exécution du dernier paragraphe de sa dépêche , Colbert recommandait de chercher un maître d'hydrographie qui sût cette science par théorie et par pratique, c'est-à-dire qui eût navigué, pour l'enseigner aux 48 officiers mariniers dont nous venons de parler.
Les grandes pensées que révèle cette lettre n'absorbaient pas tellement Colbert qu'il négligeât la réalisation d'un projet conçu en vue de l'amusement de Louis XIV, dans le cas où ce monarque, comme il en
avait manifesté rintention , ferait un voyage à Brest avant la fin de Tannée. Le spectacle de la construction simulée d'une frégate formait le premier article du programme des fêtes qui lui seraient offertes. Mais le roi ne vint pas , et d'ailleurs , quelque importance que Colbert attachût^au spectacle projeté, il n'aurait pas eu lieu. En effet, quoique par sa lettre du 6 septembre 1678 , il eût recommandé de choisir les dix plus belles pièces de bois pour la quille, l'étrave et l'étambot de la frégate de 30 canons dont toutes les parties auraient été montées, à deux ou trois reprises , en présence de Sa Majesté ; quoique sa lettre du 24 octobre suivant eût invité M. de Seuil à veiller « à ce que cette frégate fût la plus parfaite qui eût jamais paru à la mer, et à ne se jamais persuader qu'elle fût assez bonne , » rien n*était prêt au mois de juin 1679. Aussi redoublait-il d'instances auprès de M. de Seuil. « La principale application qu'il doit avoir, disait-il, est de la monter en deux jours; et pour cet effet il doibt observer un grand ordre et marquer les heures et les moments du travail pour parvenir tousjours à diminuer le temps qui sera employé à cette construction. Il ne sera pas nécessaire qu'il soit discontinué pendant les heures de repos ; il faudra le commencer à trois heures du matin , et le continuer jusques à minuit, et pour cela il pourra se servir de flambeaux et de chandelles, et lorsqu'il aura fait deux ou trois espreuves de ce genre , S. M. veut qu'il fasse mettre dans un lieu séparé tous les -bois qui y seront employez pour estre conservez soigneusement sous l'eau ainsi qu'il sera jugé à propos jusqu'à ce qu'il en ayt besoin ; elle attendra avec impatience de ses nouvelles sur ce point. »
L'impatience royale ne fut point satisfaite , et pourtant Ctolbert n'avait rien ménagé pour qu'elle le fût.
Après avoir fixé d*abord à deux jours le temps d'un montage entier, il avait stimulé le zèle de Hubac père et celui de son fils , en offrant une chaîne d'or de 120 pistolcs au premier et une de 60 au second , s'ils parvenaient à procurer ce passe-temps au Roi en 24 heures. Malgré Tappat de ces récompenses , on ne put obtenir à Brest les mêmes résultats qu'à Toulon , où , a-t-on dit, les pièces d'une frégate à deux ponts, et portant 40 canons , furent ajustées en sept heures (1).
Pendant ce temps , les travaux de construction des vaisseaux et des édifices de l'arsenal marchaient de front et excitaient la verve poétique de Sanleuil qui, pour en perpétuer le souvenir, adressait à AL de Seuil dix inscriptions dont une choisie par ce dernier parmi les neuf premières devait être gravée sur la porte du port du côté de Recouvrance , et la dixième sur la fontaine du quai Tourville. {Appendice^ g 15.)
Des travaux d'un autre ordre s'exécutaient simultanément ; c'étaient des opérations hydrographiques confiées à MM. de Sainte-Colombe (2) et Lavoye , au nord et au sud de la Bretagne. Enfin , la somme de 71,062 livres 8 sols était affectée, en 1680, aux constructions de quais, bassins, magasins, et sur cette somme, colle de 40,000 livres s'appliquait spécialement
(1) Nous lu'siloiis k croire k raullienlicilé de ce fail que M. le commissaire général V. Brun aurait vraisemblablement mentionné dans l'ouvrage qu'il a public sous le tilrc de : Guerres maritimes de la France : Port de Toulon , ses armements, etc. Paris, Henri Pion, 1861, a vol, in-8».
(2) Les deux commissions expédiées par le Roi à M. de Sainle- Colombe, le i\ juillet 1C80, s'expriment ainsi: « Voulant commellrc un de nos plus habiles ingénieurs pour prendre soin de la conservation dos travaux faits pour la fortification des places de Brouagc , des îles de Hé et d'Oléron , et de Tai-senal de IJrouage , lui prescrivons do visiter sur-le-cliamp les côtes de la Sainlonge, de l'Aunis, d'en lever les caries, ainsi que les plans de poris, liàvres,
à la crique de Pontaniou, où Colbert voulait faire un bassin de radoub et de carénage pouvant contenir deux vaisseaux. D'autres crédits furent accordés pour rétablissement d'une école où serait enseignée la théorie des constructions sur le même plan que celles où se donnaient les leçons de canonnage et d'hydrographie. Un charpentier devait, moyennant une gratification annuelle , expliquer cette théorie aux officiers de marine.
Brest eut, cette même année, sa part des rigueurs par lesquelles Louis XIV préludait à la révocation de redit de Nantes. A défaut de population contre laquelle on pût sévir, on s'attaqua au corps de la marine qui la formait en très grande partie. Dés le 5 juin 1680, l'Intendant reçut l'ordre de tenir le Roi au courant des conversions qui s'opéreraient parmi les officiers protestants que rÉvêque de Léon venait catéchiser en personne. Un délai de trois mois était accordé à ceux qui refuseraient d'assister aux conférences tenues soit par le prélat , soit par l'ecclésiastique qu'il aurait commis , et le Roi leur faisait dire que « s'ils persistoient dans leur opiniastreté après ce temps, S. M. les feroit chasser de la marine. » Six mois après, il était prescrit à M. de Seuil de s'enquérir et de faire connaître de quelle manière s'exerçait la religion catholique à bord des bâtiments commandés par des capitaines appartenant à la religion prétendue réformée ; si les prières se disaient à voix basse sur l'avant du vaisseau^arce
rivières, jusqu'à la distance de deux lieues dans les terres , en observant d'indiquer les villes , bourgs , villages , hameaux, forêts, buissons, canaux, etc., pour déterminer les travaux de toute espèce à faire; de lever une carte des cosles de Bretagne, en indiquant toutes les rades, anses, falaises , oi^i les ennemis ponrroient descendre, notamment à Bclle-lsle. au Blavet, aux lies d'Hédic et de Ilouat, etc. »
que ces capitaines se trompaient s'ils croyaient se conformer ainsi à ses ordres. L'exercice du culte protestant devait se faire à voix basse , dans l'entrepont , et tout capitaine qui ne ferait pas strictement exécuter cet ordre serait cassé. Des récompenses étaient offertes à ceux qui se convertiraient, et, entre autres expédients employés pour augmenter le nombre des conversions, se trouvait indiquée Texclusion des marchands de cette religion de la fourniture des marchandises nécessaires à Tarsenal et aux vaisseaux.
On n'aurait qu'une idée imparfaite de Tétat de Brest en 1680, si, après avoir indiqué les travaux exécutés pour fonder l'arsenal et en assurer la défense, nous ne faisions connaître et les constructions navales, et les armements effectués en même temps. A^'ant d'exposer la part que prit le port aux armements de cette époque, donnons un aperçu aussi exact que possible et du nombre de vaisseaux qu'on y avait construits depuis 1660, et du matériel d'armement que possédait le port. Nous avons puisé les éléments de cette statistique aux archives du ministère de la marine dans une série de petits li\Tets sur vélin , véritables bijoux calligraphiques, composés pour l'usage de Louis XIV, qui ne s'en séparait jamais.
1661. — Le vaisseau le Jules, de 700 tonneaux et 70 canons ; il avait été construit en partie à Indret.
1663. — Le Saint'PhUippe , de 1,400 tonneaux et 70 canons ; la nùtc le Saint-Augustin , de 400 tonneaux et 12 canons.
1664. — Le Vendôme, de 1 ,400 tonneaux et 66 canons ; la Marine , frégate légère , de 30 tonneaux et 4 canons.
1666. — Doux pinasses et deux philibots portant chacun 4 canons ; 5 brûlots de 150 tonneaux et 6 canons
chacun ; le Saint-Pierre, frégate légère de 60 tonneaux et6 canons.
1667. — Le Flamand y de 650 tonneaux et 40 canons; une partie en fut construite à Indret ; la Fortune, flûte de 300 tonneaux et 10 canons.
1668. — Le Royal' Louis, de 2,400 tonneaux et 120 canons ; le Royal-Duc (qui prit , en 1671, le nom de la Rcyne), de 1,900 tonneaux et 104 canons.
1669. — La Couronne, de 1 ,600 tonneaux et 82 canons; le François, de 800 tonneaux et 48 canons ; le Wallon, de 800 tonneaux et 48 canons ; le Louvre, de 850 tonneaux et 48 canons ; le Lancier, de 300 tonneaux et 28 canons ; les flûtes^ YEspérance et le Pélican , de 10 canons chacune.
1670. — Le Terrible, de 1,300 tonneaux et 68 canons; le Tonnant, de 1,200 tonneaux et 68 canons; VOrir flamnie, de 850 tonneaux et 48 canons; les frégates légères \sl Bretonne et la Normande, la première de 120 tonneaux et 12 canons, la seconde de 100 tonneaux et 10 canons; V Ardent, de 1,000 tonneaux et 54 canons; V Anjou, de 950 tonneaux et 50 canons; la Victoire, de 350 tonneaux et 28 canons ; le Périlleux , de 350 tonneaux et 28 canons.
Indépendamment des matières nécessaires à la construction de ces vaisseaux , il restait , après qu'elle eut été terminée , un approvisionnement de 1 ,322 mâts de toute grandeur, de 564 mâtereaux, de 8,500 espars, et de chanvres , fers, boulets, poudres, armes, etc., à proportion. Les détails qui pourraient nous faire connaître les constructions exécutées de 1671 à 1675 nous font défaut ; nous savons seulement qu'en cette dernière année, il y avait à Brest 26 vaisseaux , 5 frégates légères , 8 brûlots, 7 flûtes et 1,668 canons, 1,066 en fer et 602 en fonte.
Du bilan des constructions passons à celui des armements. Le port n'était encore qu'à Tétat d'ébauche qu'une escadre de six vaisseaux , commandée par le comte d'Estrées, en sortait, en 1670, pour croiser sur les côtes de l'Océan, et se trouver à Cadix, lors de l'arrivée des galions, et qu'en 1671 on y armait les vaisseaux le Soleil - Royal, de 2,400 tonneaux et 120 canons; \o Royal- Duc et le Tonnant, et que, l'année suivante , le Saint -Philippe, le Terrible, le Tonnant, le Brave, le Vaillant, le Téméraire, YOriflammc, \e Bourbon, le Duc, VÉole, les frégates légères V Aurore et la Railleuse, les brûlots le Déguisé et le Périlleux formaient le contingent fourni par Brest à l'armée de 30 vaisseaux , 5 frégates et 8 brûlots , partie de ce port le 6 mai 1672, sous les ordres du comte d'Estrées. L'année suivante, d'Estrées appareilla de la rade de Brest avec les 30 vaisseaux , les 3 brûlots et les 2 barques longues qui rallièrent, peu de jours après, la flotte anglaise aux ordres du prince Rupert, et le chef d'escadre Chàteaurcnault prit le commandement de 5 vaisseaux armés dans ce port , avec la mission , heureusement accomplie , d'aller intercepter dans les mers du Nord un convoi de 130 bâtiments marchands, sortis du Texel , sous l'escorte de 8 vaisseaux commandés par Ruyter. D'Estrées , qui , dans l'intervalle de ses campagnes , résidait à Brest et y secondait M. de Seuil dans raccomplissoment de l'œuvre que ce dernier et Duquesne avait commencée, d'Estrées partit, le 6 octobre 1676, avec 4 vaisseaux et 4 frégates, portant 400 hommes de débarquement , s'empara de Cayenne le 21 décembre suivant , attaqua infructueusement Tabago le 3 mai 1677, et se rendit maître de cette île le 12 décembre de la même année. Ce fut aussi dans le cours de celte année que Chûteaurenault , à la tête
de 6 vaisseaux et 3 brûlots , armés à Brest, fît rencontre sur les côtes d'Espagne de 11 vaisseaux hollandais, dont 2 à trois ponts, aux ordres du vice-amiral Evertzen qui, après une lutte de six heures , perdit 4 vaisseaux et fut contraint de se retirer en désordre à Cadix.
Le moment approchait où Brest allait enfin acquérir l'importance si ardemment convoitée par Richelieu et par Colbert ; mais cette importance ne pouvait être obtenue et surtout maintenue qu'au prix de travaux exécutés par une population compacte et sédentaire qui serait attirée et retenue par la perspective des avantages dévolus aux habitants des villes. Celle de Brest ne méritait pas encore ce nom. De 1667 à 1681, bien que la construction des vaisseaux et des magasins eut été active et eut nécessité l'emploi d'un grand nombre d'ouvriers , la population sédentaire ne s'était que médiocrement accrue , puisque le nombre des maisons qui s'élevait à 233, en 1667, n'était encore, quatorze ans plus tard , que de 280 , dont 103 sous le fief de révêque de Léon.
Colbert, qui songeait à une création durable et féconde , voulut, avant de rien décider, que son fils vît tout par lui-même, et Seignelay annonçant à M. de Seuil, le 23 avril 1681 , qu'il partirait, le 8 mai suivant, pour Brest , où il resterait cinq à six jours, lui recommandait de tenir prêts des mémoires exacts et détaillés sur la manière de tenir les livres comme sur le mode de recette et de délivrance des marchandises ; sur la dépense effectuée depuis trois mois, le restant à payer aux fournisseurs et le meilleur emploi à faire des crédits accordés par le Roi, avec Tindication des travaux les plus urgents. Il devait, en outre, dresser un état faisant connaître les bonnes et mauvaises qualités
de tous les oiriciers , ainsi que la durée de leurs services. Enfin , il devait « faire tracer par le sieur de « Sainte- Colombe la closture de Recouvrance et de « Brest , sur les deux dessins du sieur Ferry (1), lui « faire marquer les tracés par des jalons et piquets de « différentes couleurs , et faire conjointement avec lui « un estât exact de ce à quoi reviendroit la despense « de ces deux dessins différents. »
La mission de Seignelay embrassait tout ce qui devait régulariser la situation de Brest et assurer son développement. Elle eut des conséquences trop fécondes pour que nous puissions omettre d'indiquer les résolutions qu'elle détermina. Arrivé à Brest le samedi 10 mai , il se rendit immédiatement un compte approfondi de tout ce qui , jusques-là , avait été fait , et de ce qui restait à faire. Deux mémoires détaillés , qu'il expédia à son père , étaient attendus impatiemment par le Roi, qui se les faisait lire par Colbert dès qu'ils lui étaient parvenus. Dans le premier, daté du 13 mai , Seignelay indique les mesures qu'il avait prises pour obvier aux désordres de la comptabilité. Il avait prescrit un contrôle, qui n'existait pas, pour la délivrance des matières, l'inscription des recettes et des dépenses, et une réception plus régulière des marchandises , trop facilement acceptées des fournisseurs. Afin de prévenir ou d'atténuer le gaspillage qui , déjà , s'était introduit dans l'arsenal , il avait défendu de laisser les ouvriers emporter des copeaux , comme ils faisaient trois fois par semaine, et il avait ordonné qu'eux et leurs familles évacueraient sous quinzaine les logements qu'ils
(1) Ingénieur disllngiié que Vauban avail désigné, cinq ans auparavant, îi Colbcrl, pour faire avec Niqnel les grands travaux du Midi.
occupaient à Pontaniou. Pour assurer Texécution de ces ordres , il avait prescrit qu'en attendant Tachèvement du grand quai de la Noron , la communication avec l'arsenal n'eût lieu que par les portes situées sur le grand quai de Recouvrance et prés de la crique de Troulan. Non loin de cette crique , à l'intérieur du port, étaient un des magasins construits de 1667 à 1672. Au premier étage de l'un d'eux , il fit transporter les approvisionnements déposés* dans le magasin général, alors en dehors du port, et il affecta l'étage au-dessus aux séances du conseil de construction , à celles des adjudications , et aux écoles d'hydrographie et de canonnage.
Ce mémoire fait de Brest un tableau qui contraste avec celui que M. do Clerville en avait présenté quatorze ans auparavant. « Je suis bien persuadé , y disait-il, que si jamais V. M. visite ses arsenaux de la marine, elle sera plus satisfaite de celui-ci que d'aucun des autres. J'avoue que j'ay esté surpris du changement extraordinaire que j'y ay trouvé par les travaux que V. M. y a fait faire depuis 1672.^ V. M. connoist combien la disposition naturelle de ce port est avantageuse pour la commodité de ranger tous les vaisseaux à flot dans l'estendue d'une demie lieue de rivière dans laquelle ils sont à couvert de toutes sortes de vent par la hauteur des montagnes qui l'environnent. Mais les grands et larges quays qui ont esté faits à droite et à gauche de cette rivière, la régularité des bastimcnts construits dans toute cette estendue , et plus que tout cela , le nombre de 50 gros vaisseaux de guerre placez de distance en distance rendent ce lieu d'une magnificence à laquelle il n'y a rien de comparable en ce genre. Les grands establissements que V. M. y a faits ont augmenté le nombre des habitants d'une manière extra-
ordinaire, en sorte qu'en ce lieu qui n'était pas composé autrefois de plus de 50 habitants {sic) il y en a présentement plus de six mil (1) qui sont tous ouvriers, matelots ou marchands, ce qui donne une facilité grande pour les armements qui peuvent se faire plus commodément dans ce port que dans aucun autre du royaume. » Détaillant ensuite les ressources du port en matériel, Seignelay y constatait l'existence de 47 vaisseaux ou frégates, 4 brûlots, 2 barques longues, et 4 flûtes, pour rentier armement desquels il manquait 470 canons, qu'il espérait faire fabriquer en quatre ans, sans qu'il fût besoin d'accorder aucun fonds extraordinaire. Les magasins lui semblaient très commodes et bien placés , sauf le magasin général ; mais il trouvait insuffisants les trente qui servaient à renfermer le gréement des vaisseaux , et il voulait les augmenter de dix. «Rien, ajoutait-il, ne manque pour la commodité du 5iervice dans ce port , que deux grands hangarts absolument nécessaires pour mettre les mâts à couvert et une forme pour les radoubs des vaisseaux incommodés. Il sera nécessaire de faire accommoder la crique de l'esçhouage de Pontaniou, de faire continuer les quais vers le fond du port, et surtout de faire bastir un hôpital pour les malades, estant impossible qu'ils puissent subsister dans l'endroit qui en sert à présent, où il n'y a qu'une espèce de hutte couverte de toile goudronnée sous laquelle la chaleur pourroit les rendre malades s'ils ne l'estoient pas. » Examinant ensuite en quel lieu il convenait d'établir la forme projetée , il donnait la préférence à la crique de Troulan, celle de Pontaniou ne convenant nullement « par la difficulté presque insurmontable du batardeau qu'il
(I) Ces deux mois sont de la main de Seignelay.
faudroit faire à son entrée qui a plus de trente thoises d*oaverture, et parce que d'ailleurs on se priveroit d'un chantier commode pour faire eschouer les vaisseaux au fond desquels il y a à travailler. » Il terminait en proposant de faire , dans la crique de Pontaniou, une fosse aux mâts sur le plan de celle qui existait à Rochefort, pour qu'on y mit sous l'eau les mûts rangés par échantillons , « en quoy, disait le mémoire , il y a un peu de la négligence de l'Intendant, qui a creu qu'il sulflsoit de laisser flotter les masts et de les retourner de temps en temps , ce qui est contraire à l'expérience qui fait connoistre que lorsqu'un mast est quelque temps exposé au soleil , il se dessèche et perd de l'humeur qui le nourrit. »
Le second mémoire de Seignclay a une telle importance, il nous initie d'une façon si complète à tous les détails du ser\'ice du port, à sa situation, comme à celle de la ville, qu'il nous semble impossible de n'en pas reproduire ici les principaux passages :
« La garde des vaisseaux que V. M. a establie se fait icy avec toute l'exactitude nécessaire ; le principal corps-de-garde de l'admirai est commandé la nuict par un capitaine , par un lieutenant et par un enseigne. Le second corps-de-garde , qui est au fond du port , est commandé par un lieutenant et un enseigne , et le dernier, estably sur la patache de l'entrée du port est commandé par un capitaine de brûlot et un garde de la marine.
« Outre ces trois corps-dc-garde de soldats, il y en a trois autres de matelots commandez par les maistres entretenus qui sont prêts à remédier aux accidents qui pourroient arriver ; et ces matelots, qui sont la nuict sur les vaisseaux, travaillent le jour à tous les ouvrages de l'arsenal.
« A Tesgard des soldats, les 200 entretenus sont complets, scavoir : 140 qui sont à présent dans le port, et 60 qui ont esté donnez aux vaisseaux armez. Tous ceux qui sont icy sont au moins aussi beaux que ceux que V. M. a vous sur le vaisseau Y Entreprenant^ et les ofllciers ont grand soin à leur apprendre l'exercice, en sorte qu'ils sont dès-à-présent en état de paroistre devant V. M., et cependant on continue de travailler tousj ours à rendre ces deux compagnies meilleures, en profitant des plus grands hommes qu'on trouvera dans les désarmements pour licentier ceux qui ne sont pas si bien faits ; et j'estime du service de V. M. qu'elle ayt agréable de faire payer à l'avenir cinq sols pour la nourriture de chascun soldat, outre le sol par jour qui leur est retenu pour leur fournir les bardes nécessaires et un sol qu'ils payent à leur hoste pour leur logement.
a En exécution des ordres que V. M. a donnez dans tous les ports pour exercer continuellement un bon nombre de cannonicrs, on a fait en celui-cy une chose que j'estime devoir estre pratiquée do même dans les autres ; on choisit , dans les matelots joumalliers employez dans l'arsenal , un nombre de cent qui scavent écrire, et qui sont jeunes et robustes, lesquels sont distinguez par un habit qu'ils achettent à leurs dépens, d'étoffe rouge avec une escharpe bleue, et qui employcnt tous les matins , depuis la pointe du jour jusqu'à 7 heures, à apprendre la théorie de leur mestier, comme l'eslévation et la force de la poudre , les proportions des canons et le reste , ou à faire l'exercice du canon auquel je les ay trouvez fort adroits dans l'exercice que je leur ay fait faire devant moy ; ces cannonicrs sont exercez de cette sorte pendant six mois, au bout desquels cent autres leur succèdent, et
cette petite distinctioû d'habits qu'on leur a donnée met entre eux beaucoup d'émulation.
« Rien n'est plus nécessaire pour le service de V. M. que de donner de l'occupation aux oiïlciers pendant qu'ils sont dans les ports, ainsi qu'il se pratique à présent pour les exercices d'idrographie , du canon, et les escoles de construction auxquelles ils s'appliquent avec assiduité, à quoyj'estimerois très utile d'adjouter un exercice continuel de la manœuvre des vaisseaux, et, pour cet effet, de tenir une petite frégate de 20 ou 25 hommes d'équipage tousjours armée sous le commandement d'un capitaine habile manœuvrier , et capable d'enseigner les officiers qui seront commandez l'un après l'autre pour aller servir sur cette frégate qui navigueroit continuellement le long des costes. »
Seignelay annonçait ensuite l'envoi du plan et du devis des édifices à construire pour l'entier achèvement de l'arsenal, où alors, disait-il, il ne manquerait rien à la magnificence et à la commodité des armements. Ces plans et devis faits sous ses yeux par l'architecte Garangeau qui, depuis deux ans, dirigeait tous les travaux du port, s'appliquaient, pour le côté de Brest, à la forme de Troulan ; à un hôpital, composé de deux salles de cent lits chacune, qu'on aurait commencé l'année suivante ; aux quais , à une poudrière , et aux dispositions à prendre pour que les aumôniers des vaisseaux pussent s'établir dans la maison du jardin du Roi, où ils vivraient en communauté. Du côté de Recouvrance, il voulait qu'on prolongeât les quais et qu'on les raccordât en démolissant les petites maisons qui en interrompaient la communication ; qu'on fît une chaussée en charpente dans la crique de Pontaniou ; que le terrain de l'un des côtés de cette crique fût aplani, et que, de l'autre côté, on plantât un carré
de pilotis pour y faire le dépôt des bois de construction; que Ton construisit deux hangars, qui contiendraient les mâts et les bordages ; une poudrière , une fosse aux mâts, etc.
A la suite de ces détails venaient , de la manière suivante , ceux qui concernaient les fortifications , la ville et rétablissement du séminaire des aumôniers.
a J'ay examiné aussy les deux différents desseins des sieurs Ferry et de Sainte-Colombe quej'avois fait tracer sur le terrain avant mon arrivée, et je croy qu'il ne peut y avoir de difficulté de se déterminer à celuy qui a été proposé par le sieur de Sainte-Colombe, qui suit mieux les inégalitez du terrain que celuy de Ferry, lequel tombe dans des valons fort profonds et laisse du costé de Brest une hauteur à occuper qui voit de revers toute la fortifflcation et la plus grande partie des vaisseaux du port. Cependant, nous avons trouvé quelque chose à changer dans le dessein de Sainte -Colombe pour les aboutissements tant du costé de la rade que du costé de la rivière, dont il est convenu luy-même, suivant ce qui est marqué de crayon sur le plan cyjoint.
« Par le calcul que j'ay fait delà despense nécessaire pour Tcxécution de ces deux desseins, j'ay trouvé :
a Qu'il y a dix bastions, quatre demi-bastions et unze <H)urtinos dans le dessein de Ferry, lesquels font 2,259 tlioisi^s courantes de maçonnerie dont les prix, suivant los prolils, mouteroient à 200 ou 205 livres la thoise courante, y compris l'excavation des fossez, et, par ronsiMiueiit, le total de la despense reviendroit à la HDUuuo do 075,000 livres.
« Dans le dossein de Sainte-Colombe, il n'y a que sept biislions, quatre demi-bastions et neuf courtines fai- .naut 14) tout , suivant les profils de son premier projet,
2,270 thoises courantes, revenant pour la despense à 459,000 livres.
« Mais, comme il donnoit 21 et 22 pieds de hauteur à ses murailles et 8 thoises de largeur de fossé sur 2 thoises et 1/2 de profondeur, j*ay creu que n'estant pas question de faire icy une place de guerre capable de soustenir un long siège, on pouvoit réduire la hauteur des murs à 18 pieds sous le cordon, l'un portant l'autre, en observant d'augmenter cette hauteur dans les endroits opposez aux commandements et de la diminuer dans les autres endroits où elle ne sera pas nécessaire; et à l'esgard des fossez, en réduire la largeur à 6 thoises sur 10 pieds de profondeur, ce qui espargne 51 livres sur chaque thoise courante , et sur le total de l'enceinte , la somme de 99,500 livres.
« Ainsy, en suivant le dessein de Sainte-Colombe de la manière qu'il est réglé à- présent, le total de l'enceinte de Brest ne reviendra pas à plus de 350,000 livres.
« Ce qui fait la moitié tout entière de différence entre le dessein de Ferry et celuy de Sainte-Colombe, qui, d'ailleurs, est aprouvé par M. de Vauban que j'ay consulté sur ce sujet.
« Les projets qui avoient été faits pour la fortifflcation du chasteau jetteroient dans une despense de 376,000 livres, qui paroist fort inutile, et par l'examen que j'en ay fait sur le lieu, dont je rendray compte à V. M. à mon retour, on pourra, pour 40 ou 50,000 livres au plus, mettre ce chasteau dans le meilleur estât qu'il puisse estre.
« n y a une autre dépense à faire icy qui sera considérable , mais dont on tirera de si grands avantages que je suis persuadé que V. M. l'ordonnera quelque jour, c'est la batterie à faire sur le Mingant que jo
viens de visiter, et qui fera de la rade de Brest un port dans lequel les vaisseaux se retireront en toute sécurité. Cette rade que j'ay exactement visitée est à peu près une flgure ronde et peut avoir 9 à 10 lieues de tour ; les rivières de Landevenec , de Landemeau et de Brest , y tombent dans trois endroits difTérents , et quelque belle et commode que soit la rivière qui forme le port de Brest , celle de Landevenec est incomparablement plus grande et plus profonde , et les plus grands vaisseaux du monde peuvent mouiller à 3/4 de lieue dans les terres, à 15 et 16 brasses d'eau.
« Cette rade si cstendue est à couvert de toute sorte de vents et seroit fermée par une batterie sur le Mingant^ en sorte qu'aucun vaisseau n'y pourroit entrer, et ce rocher qui est placé directement au milieu du passage est distant des terres des deux costez de 5 à 600 thoises.
«t J'ay fait fonder en ma présence sur ce rocher, et comme il n'est pas d'une superficie égale, je croy qu'il sera nécessaire d'y jetter des pierres pour faire un emplacement sur lequel on puisse establir la batterie qui pourroit estre aisément de 24 pièces de canon , et j'ay donné l'ordre au sieur de Sainte-Colombe d'examiner à loisir le travail qui seroit nécessaire et d'en faire une estimation le plus juste qu'il se pourra.
a J'ay déjà rendu compte à V. M. de la nécessité qu'il y avoit de bastir icy une esglize , les habitans qui sont à présent au nombre de huict mil (1) augmentent tous les jours et la chapelle qui sert de paroisse peut à peine
(1) Dans son premier mémoire, Seignelay, nousTavonsTU (p. 466), porlo à 0,000 le nombre des habilants. Nous ne savons auquel des deux oliilTres donner la préférence , tant la population était alors mobile , comme en convient Seignelay lui-même , lorsqu'il ajoute que la diminution des travaux dans Tarsenal avait conduit beaucoup d'habitants k quitter la ville. Nous inclinerions néanmoins à «dopter le diilTre de 6,000, car, quatre ans plus tard, M. Dcsclou-
en contenir trois cents. J'ay fait assembler les principaux habitans qui sont prests à contribuer de leur part suivant leur pouvoir qui est très médiocre , et qui demanderoient qu'il pleut à V. M. leur permettre d'imposer quelque droit sur les marchandises qu'ils consomment jusqu'à l'achèvement de la parroisse (1).
« Quoique cette ville se soit peuplée depuis peu de temps » il y a très peu d'habitans riches et qui fassent commerce , presque tous estant artisans et gens qui gaignent leur vie de leur travail, ce qui est si véritable qu'il est à ma connoissance que le retranchement de despense que V. M. a fait cette année, a contraint un nombre considérable d'ouvriers qui y estoient habituez de sortir et d'aller gaigner leur vie ailleurs ; cependant, conmie il est du service de V. M. de maintenir et d'augmenter même l'establissement qu'elle a fait icy, en y appelant un plus grand nombre d'habitans, il paroistroit avantageux d'y rappcller le siège de la justice royale qui y estoit autrefois ainsy qu'il paroist par les mémoires cy-j oints , et qui a été transporté depuis 1592 dans un petit village appelé Saint-Renan, distant de deux Ueues d'icy, ce qui attireroit plus de fréquentation à Brest, et par conséquent plus de subsistance aux habitans.
« Il paroistroit aussy nécessaire de joindre les deux lieux de Brest et de Recouvrance en un seul corps de
zeaax, dans un mémoire du 25 novembre 1685, disait que le nombre des habitants imposables était de 1,275, ce qui, d'après le mode d'évaluation géuéralement adopté en matière de déuombrement, laisserait supposer une population efiective de G,375 habitants. Il esl difficile, toutefois, de ne rien préciser h cet égard , tant était comparativement élevé le nombre de ceux qui étaient affranchis de la taille, à en juger d'après la statistique de M. Desclouzcaux , qui ne comprend h aucun degré le personnel maritime et militaire.
(1) II s'agit ici de Véglise Saint-Louis, dont la construction ne commença qu'en i6S7. (Appendice, i 16.)
communauté puisqu'ils seront à Tavenir dans la mesmc enceinte de murailles ; et cette communauté suplieroit en mesme temps V. M. d*y establir les deniers d'octroy dont ils ont jouy autrefois, et qui ont esté abandonnés à cause du peu d'habitans qui ne foumissoient pas de quoy rendre compte de ces deniers à la chambre de Nantes.
a II n'y a icy aucune foire franche m marché , et il seroit nécessaire d'en establir ainsy que V. M. l'a fait à Rochefort.
« J'ay examiné avec soin , suivant les ordres que V. M. m'avoit donnez, ce qui regarde l'establissement du Folgoet avec M' l'Evesque de Léon , et nous avons dressé ensemble un ample mémoire que je joins à cette lettre; et je diray seulement, pour ne pas fatiguer V. M. par la lecture de ce mémoire, que le Folgoet est une fondation royale composée d'un Doyen et de trois Chanoines, à laquelle deux particuliers ont joint depuis long-temps cinq nouvelles prébendes ; mais cette jono tion s'est faite sans le consentement de V. M., et il y a actuellement un procez pendant au Grand Conseil entre le doyen et ces nouveaux chanoines , le premier prétendant qu'ils ne peuvent avoir aucune part aux distributions manuelles.
« Ce doyen est appelé Claude Mauroy, de Paris, résignalaire de l'abbé de Dreux qui , après avoir possédé quatre mois ce doyenné , l'a résigné moyennant une pension de mil livres , ce qui estant entièrement contraire aux déclarations de V. M., il n'y auroit qu'à en former la question pour exclurre le dit sieur de Dreux de la pension qu'il s'est réservée ; à quoy il faut adjouter qu'il est intervenu un arrest du Parlement de Bretagne qui condamne le doyen , à présent pourveu, à 20,000 livres de réparations né(?essaires à l'esglize et
bastixnents du Folgoet qui ont esté depuis longtemps fort négligez. Ainsy, ce bénéfice ne valant que 1 ,600 livres de revenu par an, il n'y auroit qu'à tenir la main à rexécution de Tarrest du Parlement pour obliger le dit sieur Mauroy de quitter son bénéfice, et par conséquent S. M. en disposeroit sans qu'il fust nécessaire de rien donner au sieur Mauroy pour récomptînse.
« A Tesgard des chanoines , il y en a un fort ancien qui est du pays- et qui fait une résidence actuelle dans ce bénéfice, qu'il faudroit nécessairement récompenser, «oit par quelque autre petit bénéfice , ou par quelque pension sa vie durant; un des autres chanoines , gentilhomme du diocéze de Saint-Brieuc, n'a pas paru dans le bénéfice depuis cinq ans qu'il en est pourveu, et l'on ne croît pas mesme qu'il ait dessein de s'y présenter ; à Tesgard du troisième , il a traité avec le doyen à 200 livres de pension ; ainsy il seroit aisez de le satisfaire par cette sonune.
«Ces bénéfices valent ensemble 5,000 livres de revenu, et par la réunion que V. M. en feroit à une communauté de prestres, sous la direction de M'^ l'Evesque de Léon , elle establiroit un séminaire d'aumôniers dont le principal lieu seroit au Folgoet, distant de trois ou quatre lieues de Brest , et qui auroit à Brest la petite maison qui avoit esté bastie pour le divertissement des officiers de ce port.
« Les prestres de la maison de Saint -Lazare estant chargez de Testablissement de Marseille et de celuy de Rochefort, auroient peine à fournir les sujets nécessaires pour servir en ce lieu , et j'estime plus à propos de le rendre despendant de la communauté que M' l'Evesque de Léon a establie par permission de V. M. à Saint-Paul, en prenant quelques précautions dans les lettres-patentes qçi seroient expédiées pour cet esta-
blissemcnl, pour empescher que les Evesques de Léon n'employassent uniquement au service de leur diocéze les prestrcs que V. M. auroit establis pour servir d'aumôniers sur ses vaisseaux (1). »
Cette mission de Seignelay constata l'achèvement du port dans ce qu'il avait d'essentiel, bien entendu. Aussi la date de 1681 fut-elle adoptée plus tard, lorsque fut frappée la médaille représentant la ville et l'arsenal. (Appendice, g 17.)
Seignelay était à peine de retour à Paris que Colbert, approuvant toutes ses propositions , accordait 40,000 livres pour qu'on s'occupât immédiatement de l'enceinte sur les plans de M. de Sainte-Colombe qui restait chargé de les exécuter. Comme le côté de Recouvrance était un fief des seigneurs du Chûtel, aux droits desquels était M"« la duchesse de Portsmouth , Colbert, trouvant que tout était mûr pour la réunion dont il avait eu la pensée dix ans auparavant , recommandait en même temps (31 mai 1681) d'examiner à quels dédommagements elle aurait droit dans le cas où les deux côtés de la ville seraient réunis en une seule et même communauté , « la portipn de Recouvrance ne pouvant que difficilement, disait-il, faire un même corps de ville avec Brest , s'il demeuroit clans la seigneurie d'une terre particulière. » Cette même lettre du 31 mai énumérc, en outre, de la manière suivante , les diverses mesures qui se rattachaient à la jonction des deux côtés de la ville. « S. M., y est-il dit, veut bien consentira accorder des deniers d'octroy aux habitants de la dite ville de Brest , et vous debvez envoyer les lettres-patentes qu'ils ont autrefois obte-
(1) C'esl il M. Pierre Margry que nous devons la communicalion des deux mi^moires de Seignelay et de divers documents de la m^rae r^poqiie. ^
nues pour Timposition de ces deniers. — Vous debvez m'envoyer la preuve de ce qui a esté advancé que la justice royale establie à Saint-Renan se tenoit autrefois à Brest, et que vous me fassiez scavoif la distance qui sépare ces deux lieux , Tcstendue du ressort de cette justice , et combien le bourg de Saint-Renan contient d'habitants; et que vous examiniez bien toutes les diflQcultés qu'il pourroit y avoir dans le transport de cette justice à Bi^est. — S. M. veut aussy que vous me fassiez scavoir s'il y a des foires et marchez à deux lieues aux environs de Brest, et que vous m'envoyiez un projet des lettres-patentes que vous me demandez pour en establir au dit lieu.— A Tesgard du papegaud, S. M. ne veut pas le restablir, l'ayant retranché dans tous les endroits où il estoit. Elle pourra ordonner, dans la suite , que la ville de Brest ayt l'entrée aux Estats comme les autres villes de la province. Je vous recommande de travailler de concert avec M' l'Evesque de Léon , à ce qui regarae i establissement de la paroisse de Brest , et d'exciter les habitants à profiter de la grâce que le Roi veut bien leur faire de contribuer le tiers au fonds nécessaire pour le bastiment de leur église. »
Cette lettre contenait en germe les lettres-patentes du mois de juillet 1681, qui firent une seule et même ville des deux côtés de Brest et de Recouvrance, ou, pour parler plus exactement, les Jettres- patentes ne furent que la lettre même de Colbert , revéjtue de la sanction royale. Elles portent en effet en substance : !• la réunion du J)ourg de Recouvrance à la ville de Brest pour jouir des mêmes privilèges ; l'imposition de six deniers par pinte de vin vendue en détail pour entretien des pavés, murs , ports et ponts de la ville , et construction d'inné église ; 3^ la translation du siège
de la justice royale de Saint-Renan ; 4^ le déplacement des foires et marchés qui se tiendraient désormais à Brest, savoir : les marchés , le lundi et le vendredi de chaque semaine , et les foires, le premier lundi de chaque mois ; 5** l'entrée du maire avec voix délibérative aux États de la province.
Avant de suivre dans toutes ses phases le double développement maritime et municipal qui devait être la conséquence des lettres-patentes du mois de juillet 1681, examinons quels avaient été les progrès de Brest, en tant que ville proprement dite, pendant les cinquante années dont nous venons d'esquisser l'histoire au point de vue maritime.
En 1655, Louis XIV, informé que les Anglais projetaient d'attaquer Brest , prescrivit de mettre immédiatement la ville à l'abri de toute surprise. « A cet effet. Sa Majesté, est -il dit dans sa lettre du 23 janvier, ordonne très expressément à tous les habitants des paroisses et villages despendant des juridictions de Lesneven, Saint -Renan, Saint- Pol et Landemeau, d'aller travailler par corvée aux réparations des dites fortifications, suivant les ordres du S' marquis de Castelneau , gouverneur de la dite place , ou en son absence du sieur de Cintré , son lieutenant au dit gouvernement; enjoint aux séneschaux des dites jurisdictions de les y contraindre en cas de refus, mesme d'obliger chaque homme à deux journées d'ouvrage de main , et ce sans discontinuation à tour de rosle jusques à ce que les travaux qui sont à faire aux fortifications de la dite place soient entièrement achevez. »
C'est alors que Julien Ozanne , architecte et entrepreneur des ouvrages du lioi, éleva , sous la direction de M. Charles Bonnin , vicomte de Corpoy, l'un des majors de la place, un mur d'envircyi 10 pieds de haut
sur 3 pieds 4 pouces d'épaisseur. Ce mur, qui prenait depuis la maison d'un sieur Hayes , où était la porte de la ville, derrière l'école d'hydrographie actuelle, où Von voit encore des vestiges de cette porte , traversait une montagne et r^oignait l'angle du jardin des Carmes, où il y avait une espèce de bastion et des douves régnant jusqu'à une autre porte établie au bout de la rue SaintrYves. Derrière les jardins de cette rue se trouvaient un chemin et un fossé conduisant au château. La direction de ce mur est ainsi indiquée dans un procès-verbal des 12 et 13 août 1695, insérée par M. de Frémin ville dans son Guide du Voyageur d/u Finistère, p. 159-167. M. Pilven, qui le lui avait communiqué, a bien voulu nous en donner une copie rectifiant diverses erreurs échappées à M. de Fréminville , et il a accompagné cette remise de ses observations personnelles que nous a rendues très utiles sa connaissance approfondie de la configuration de l'ancien Brest. Voici ce document :
« Jean-Baptiste Nicolas, sieur de Lezernan, échevin, et Gilles Bigot , S' du Verger, syndic et procureur de Sa Majesté à la communauté de Brest, savoir faisons qu'en exécution de délibération de la d. ville, en datte du vingt-septième juillet dernier et de l'arrêt du Conseil y datte et mentionné, serions de compagnie de M*' Jacques Le Baron , greflier de ville , transporté de nos demeures chez le sieur Antoine Bodou ancien habitant de la ville pour devoir nous informer des anciennes clottures de la ville où étant il nous a dit être âgé de soixante-dix-sept ans, et lui ayant fait entendre notre conmiission nous a dit quencienneinent la ville de Brest est maintena/nt le château et qu'il y avoit plusieurs mes qui ont été d&inolies pour faire les fossés, demie-lunes, bastions, chemin couvert et glacis d*i<:elui et qu'il n'est
demeuré d'autres murques de l'encienne ville que l'église paroissiale qui sert de chapelle au château où sont encore les fonds baptismaux; que les habitants de la ville s'étoient vu obligés de demeurer dans les faux -bourgs qui étoient et sont à présent la rue de la Rive ou du Quay, la petite rue Neuves la i^ie S^-Yves et la rue des Sept- Saints avec la chapelle qui a servi du depuis de paroisse dédiée à Vhonncur des Sept SairUs frères maHyrs; que depuis les quarantes ans derniers Von auroit fait une ceitir ture de muraille de deux pieds et demi d'épaisseur de neuf à dix de Imut, qui prenoit depuis la maison du feu sieur Ilayes où étoit la porte de la ville , laquelle mu/raiUe traversait la montagne et s'en aUoit joindre en angle le jardin des Pères Carmes^ où il y avoit une espèce de demibastion et douves qui régnait jusques à urne a/utre porte qm étoit au bout de la rue S^-Yves du côté de la nier qui conduisait au chàteaUj laquelle clôture et enceinte avoU été faite dans les terres et champs des particuliers de la dite vUle ainsi que les lignes et les fossés de terres qui o^xt été faites en 1678 ; et depuis pour la dernière enceinte de murailles, remparts, fossés, glacis et demie-lunes faits depuis les dix ans ce qui nous auroit été pareillement attesté par Marie Pcrros, femme du sieur Antoine Bidard, sieur Derosier, âgée de soixante -dix ans, laquelle nous a en outre dit qu'il y a quarante-huit ans qu'elle épousa en première noce Jullien Ozanne, architecte et entrepreneur des ouvrages du Roy, lequel, par Tordre et sous le commandement de M. Gourpois, commandant lors pour Sa Majesté au château et ville de Brest , lit faire les dites murailles, demie-lunes et bastions cy- devant mentionnés de sa d. profession d'architecte et entrepreneur. Ainsi signé : A. Bidoux. a Ce que pour justiffler, nous nous serions transportés jusques auprès de la maison du feu sieur Hayes, et
ayant mandé M"* Françoise Hayes, dame de Mesjoumeur, héritière de son dit défunct père, laquelle, après avoir aussi attesté ce que dessus contenir vérité, nous a de plus fait observer qu'il y a actuellement , comme nous l'avons vu , une muraille d'environ deux pieds quatre pouces d'épaisseur, sans fosses ni remparts^ bâti sur le roc par étage, à une hauteur d'environ dix pieds traversant dans sa construction la montagne depuis te bas du côi^ du bassin de ce port jusques à la petite rue Neuve dans lequel bas bout d'icelle muraille se voit une démolition où étoU anciennement une des portes de la ville rt faux 'bourg du dit Brest et qui est présentement la grande rue de cette ville.
« Continuant le pourtour de la dite vieille enceinte étant en l'endroit du haut bout de TEscalier-Neuf servant de communication de la dite Grande-Rue à celle de Siam , autrement la rue de Saint-Pierre, et parlant à la demoiselle Magdeleine Lestobec , veuve du sieur' Kerigonnan Le Mayer maire été du dit Brest qui nous a dit être âgée d'environ cinquante-trois ans , et après avoir aussi attesté la vérité des limites ci-devant déclarées, et entr'autres qu'anciennement la muraille de f ancienne ville prenoit son commencement vers la rue où est à présent le port et alloit en continuant comme elle paraît encore dans le travers de la montagne vers la maison fait bâtir par le feu sieur de Trenisquin Sauvage et conduisant en angle du nouvel escalier vers la rue Traverse nouvellement faite au nouvel enclos des pires Carmes de Brest et alloit dans son triangle joindre le bastion de Sou/rdéac au château du dit Brest ; et nous a la dite demoisselle dit lui appartenir en son estoc patrimoniaux une quantité -de terre qui étoit close de ses fos et fossés que Ton nomme Parc Messou Leancauy autrement Parc Lestobec, dans lequel il y avoit une petite douve et partie
de bastion de Vancicnne enceinte qui y avait été faitte d'autorité souveraine dont les terreins qui les occupoienl lui appartenoiént ainsi qu'à ses co- héritiers se trouvent pour la meilleure partie composer à présent la dite rue Traverse et autres rues et le nouvel enclos des pères Carmes et des emplacements par elle aféagés à Jacques Chapelain et Maurice Cacry, par avoir eu le droit de faire les dits féages en ce que Sa Majesté ayant fait de nouvelles enceintes , ne se servant plus des anciennes, elle a, ainsi que les autres propriétaires des terres auxquelles les dites vieilles murailles et fosses étaient construites disposé de son terrein en vertu des dits anciens titres et garands qu'elle nous à dit ne pouvoir présentement faire voir par les avoir renfermés dans ses ballots qu'elle a renvoyés hors ville par les mouvements des guerres et les menaces des approches des ennemis de l'État qui ont nouvellement bombardé Saint-Malo, lesquels elle représentera toutes fois et quantes nous déclarant n'avoir jamais été désintéressée des préjudices que les dits anciens murs et fossés lui avoient causé , et a déclaré ne vouloir signer.
« Et étant entré au couvent des d. Révérends pères Carmes, et leur ayant fait entendre le sujet de notre commission , avons demandé au R. P. Prieur, en présence des autres religieux du dit couvent, en vertu de quoi ils s'étaient emparés des parties des anciennes douves et bastions qu'ils avoient joint et enclos à leur ancien jardin et maison, ils nous auroient déclaré que Monseigneur de Chaulnes leur en avoit fait don , ainsi qu'il nous a paru par son mandement du 14 juillet 1682 dont la teneur en suit : Le duc de Chaulnes, paire de Franco, vidancc d'Amiens, chevalier des ordres du Roy, gouverneur et lieutenant -général du pays et
duchée de Bretagne, en considération de la permission que Sa Majesté a eu la bonté de donner à tous les particuliers de rentrer dans ce qui pourroit leur appartenir dans la demie-lune nouvellement démolie , il est permis aux R. P. Carmes de cette ville de Brest de s*accomoder ainsi qu'ils le jugent à propos avec les d. particuliers qui seront légitimes possesseurs des d. terres et d'étendre leur jardin selon les conventions qu'ils feront avec eux , le tout sous le bon plaisir du Roy. Fait à Brest, le 14 juillet 1682. Ainsi signé : le duc De Chaulnes.
« Que s'étant voulu approprier du dit terrein , le feu sieur de Froudven s'y seroit opposé judiciellement le 2 mai 1687, soutenant que cette partie de douve et bastion lui appartenoit, comme ayant été fait dans son fond dont ii n'auroit point été indemnisé par le Roy qui avoit fait faire les dits anciens murs et fossés , et ayant justifié de la propriété tant par aveu de Tan 1640 fourni au seigneur évêque de Léon, à cause de sa juridiction de Goueznou , dont relève prochement le dit terrein que autrement les dits P. Carmes auroient été obligés de contracter avec le dit sieur Froudven , qui leur en ccdda la jouissance et propriété en faveur de la somme de six cents livres ainsi qu'ils nous ont aussi apparu par contrat du 5 septembre au dit an 1687, laquelle propriété et en. conséquence de quoy ils en ont payé l'amortissement à Sa Majesté, ainsi qu'ils nous ont justifflés par quittance du I'" octobre 1693, signé Brunet, avec autre quittance de deux sols pour livre du même jour , signé Fu>iée. Ainsi signé : F** Casimire de Saint-Hilarion, prieur.
«Et ensuite ayant entré dans la maison de l'hôpital de la ville , y ayant trouvé le sieur Jourdain, directeur et administrateur, lequel nous a dit que proche Venclosdu
jardin du dit hôpital vers le soleil levar^t il y avait une espèce de petite douve et une butt-e de terre de neuf à dix pieds de haut en forme de cavalier ou bastion qui avait été anciennement fait duns le terrein du sieur La Villeneuve Le Maxjer^ laquelle butte a été rasée pour y faire une place d'armes ou plusieurs rues y aboutissent. Mesme U s'en trouve une tracée de la dite place d'armes qui passe au travers du terrein à présent servent de jardin au dit hôpital pour aller à Vangle d'un bastion des nouvelles murailles de la ville qui joignent les contrescarpes du château, et à l'égard du jardin et maison du dit hôpital et dépendances, nous a dit avoir été acquis par ses prédécesseurs en charge qui en ont fait leur déclaration devant M. de Coatuon, commissaire général de la réformation de Sa Majesté en Bretagne , qui les a maintenu en la jouissance et propriété du fond du dit terrein et superficie, par sentence du 12 may 1689, et a signé. Ainsi signé : Louis Jourdain.
« Nous étant ensuite rendus dans la demeure du sieur René de Launay, ancien maire de Brest, et parlant à luy au sujet de notre dite commission, il nous a pareillement attesté la vérité des anciennes limites cy-devant déclarées comme en ayant parfaite connaissance, par la demeure qu'il fait depuis plus de quarante-cinq ans en cette ville, et nous a dit de plus que la maison qu'il a fait bâtir ou il demeure est sous le fief du Roy dont il a fourny sa déclaration aux fins de laquelle il a été maintenu en la propriété par sentence de la réformation du domaine , rendue par M' de Coatuon, commissaire général , le 5 avril 1689 , aussi bien que d'une autre maison qu'il avoit au haut de to rue Saint'YveSj qui étoit affermée cent vingt-six livres de rente , qui a été démolie avec plusieurs autres pour augmenter le glacis du dit château , que l'on a poussé
jusques où étoit posée la porte de la dite rue Saint- Yves , et ce depuis les quatre ans. Ainsi signé : René De Laukat.
« Et est tout ce que nous avons pu découvrir des maisons et édifices faits en cette ville et paroisse de Brest, cy-devant paroisse des Sept-Saints , construits sur les endroits des d. anciens murs , douves , fossés , de fa d. ancienne ville , le restant des d, douves et anciens fossés étant présentement occupés en glacis , place d'armes et remparts suivant les rapports qui nous ont été aussi faits par les d. anciennes personnes cy-devant dénommées , et du tout a été par nous fait et rédigé le présent procès- verbal pour être déposé à rhôtel- de -ville et copie d'icelui en bonne forme être incessamment envoyé à Monseigneur de Pontchartrain, secrétaire et ministre d'État, conseiller ordinaire du conseil royal et contrôleur général des finances, en exécution du dit arrêt du conseil d'État cy-devant datte et mentionné. Fait et conclu les douzième et treizième aoust mil six cent quatre-vingt-quinze. Ainsi signé : DuTERGER, Bigot, De Lezernan, nigolas, échevin, et Le Baron, greffier. »
Gomme il est facile de le voir, d'après ce procèsverbal , l'ancienne ville de Brest était le château dont la chapelle, ainsi que nous l'avons dit, servit de paroisse aux habitants jusqu'à la construction de l'église des Sept-Saints. Le faubourg était formé de toutes les maisons comprises , en avant du château , entre le port , la crique de Troulan et la rue Traverse de TEscalier (aujourd'hui rue du Couédic), prolongée jusqu'aux terrains sur lesquels ont été établies plus tard la rue du Château et celles qui la séparent du cours Dajot. Le petit front bastionné dont la courtine longeait la rue Traverse de l'Escalier, courtine qu'on I 15
voit sur le plan de 1670, était un reste de l'enceinte exécutée par Julien Ozanne. Cette enceinte renfermait les rues désignées sous leurs anciens noms et leurs noms actuels dans la nomenclature suivante, dressée d*aprés d'anciens plans et le rapprochement d'un grand nombre de titres ou documents contemporains.
1^ Rue de la Rive (aujourd'hui quai Tourville) située entre les maisons actuelles de ce quai et celles qui régnaient alors sur le bord de la mer, laquelle en baignait le pied. Cette rue, dont l'extrémité N.-O. s'appelait, en 1644, Coin/f Ebec (le coin de la pointe), était alors une chaussée que M. Duplessix-Lestobec fit paver, après avoir acquis, en 1672, de M. Le Chaussée, sieur du Froudven, deux maisons situées à cette extrémité, et dont l'une, en face de l'Intendance ou Maison du Roi , avait son pignon sur le chemin menant de rextrémité inférieure du vallon de la Villeneuve à la crique de Troulan ;
2° La rue des Sept -Saints formant, de nos jours, l'Escalier et la rue Basse-des-Sept-Saints (1) ;
S** La rue du Bourg (maintenant rue Haute-des-Sept- Saints), qui s'étendait depuis la petite place des Sept- Sainls jusqu'à la rue Traverse de l'Escalier ;
4° La rue Cariou (plus tard du Petit -Moulin) ;
(1) Ce quartier élait alors celui de rarislocralic. L'hôtel de M"« de Kcroualle , la fameuse duchesse de Portsmoulh , était en face de rC'glise des Sept-Saints, et Tour?iIlc , quand il séjournait à Brest, habitait la maison formant Tangle gauche de la rue des Sept-Sainls, en montant les escaliers. La maison de justice et de police élait h droite dans ces escaliers, entre le 3* et le 4* pallier, en descendant. Au-dessus de sa porte extérieure se voyait une main de justice sculptée en relief sur une pierre de Kersantonet entourée d'un cordon ovale formé de petits grains ronds. Sur une autre pierre, placée h l'intérieur, était gravée la date de 1574.
5* et 6* La rue Charonniére , depuis TEscalier-Neuf jusqu'à la rue du Bourg et la rue du Four ou des Carmes, depuis la rue du Bourg jusqu'à celle de Saint-Yves. Ces deux rues forment aujourd'hui la rue Charonniére ;
7* La rue de Saint -Yves, qui a conservé son nom ;
8* La petite rue Neuve, aujourd'hui rue Neuvo-des- Sept-Saints; elle s'étendait alors jusqu'au petit escalier, en face de la rue Traverse-de-l'Escalier;
9^ La rue du Glacis ou du Château , que l'on trouve aussi désignée quelquefois sous le nom de rue Clodovan, et qui a pris, depuis, celui d'Impasse-des- Sept-Saints.
Ces neuf rues et la rue Traverse-de-l'Escalier étaient les seules qui existaient du côté de Brest. Les terrains où il ne devait s'en établir que plus tard s'appelaient ParcarComoUj ParcarMeazou (1) et Quartier des qtuitre vents. Le Parc ar Comou, qui a formé les rues Ornou et Jean-Jacques-Rousseau , était un terrain dépendant du prieuré des Sept-Saints, et cerné par les rues du Four, des Sept-Saints et de Saint -Yves. Le Parc ar Measau était un terrain vague à l'est du château et au midi de la rue Saint-Yves. C'est sur ce terrain qu'ont été percées la rue Duguay-Trouiu , la partie inférieure de la rue du Château et la rue d'Alger. Le Quartier des quatre vents , remplacé par la partie moyenne du cours Dajot, la partie inférieure de la rue Voltaire et la rue Neptune , n'était qu'un terrain inculte et bouleversé par des carrières au milieu desquelles surgissait une source appelée Fontaine de la Pie. Entre la rue Neptune et la rue Duguay-Trouin se voyait un rocher nommé la Pierre du Conseil (2).
(1) Le Champ des dehors , parce qu'il élail en dehors de la ville.
(2) Ii*aurait-n pas élé ainsi nommé parce que, placé sur un point ctilminant, il formait une sorte d'observatoire permettant aux
Les parties basses et les parties hautes de la ^ille, du côté de Brest, étaient mises en communication par divers escaliers dont voici les principaux : 1* Celui qui, établi sur la rue de la Rive, en face de la fontaine du quai , donnait accès dans la petite rue Neuve ; 2* celui qui avait son point de départ à l'extrémité de cette dernière rue, en face de celle qui portait le nom de rue Traverse- de -TEscalier; il aboutissait presqu'en &ce de la fontaine de Troulan , et se voit encore dans la maison de la Grande -Rue portant le n* 84. Clos d'un mur, en 1792, pour faire cesser les accidents qu'il occasionnait journellement, il a été vendu par la ville, en l'an IV, à MM. Pcrrin et Lachassaigne , acquéreurs des maisons de Roquefeuil et de l'Isle Adam; 3^ celai qui a été remplacé, en 1695, par l'escalier conduisant delà rue de Siam à la rue du Bras-d'Or et appelé, depuis sa reconstruction , d'abord le grand escalier, par opposition au précédent, plus particulièrement désigné sous les noms d'escalier vieux ou do petit escalier, et plus tard escalier du commandant, puis ensuite de la préfecture ; 4^ enfln, du vallon de la Villeneuve, on parvenait au quartier do Keravel par un sentier sur lequel on établit, en 1687, un escalier que remplaça, en 1719, celui qui passe sous la Voûte.
Les rues, du côté de Recouvrance, étaient: 1® la rue du Vieux-Hôpital, aujourd'hui Traverse -de -l'Église; 2"* \q. petite ruelle de V Église ^ maintenant petite rue de l'Église ; 3° la rue Notre-Dame ; son nom actuel est rue de l'Église ; 4<* la rue Ros-ar-Coat ; c'était la partie inférieure de la rue Neuve actuelle jusqu'à l'escalier ; 5** la
marins de prendre conseil de Télal de la mer cl de la direclion des vcnls avant de quitter le port? Cette explication n*est présentée que comme une simple conjecture , et nous n'entendons pas lui attribuer d'autre valeur.
rue de la Fontaine, s*étendant depuis la rue du Beurre jusqu'à la rue Traverse - de - la - Fontaine ; les parties supérieures de ces deux rues jusqu'au bas de la rue de la Porte n'étaient pas encore bâties ; 6« la rue du Ruis- «ov, aujourd'hui rue du Beurre; 7^ la rue de la Motte- Tanguy ; elle était formée de la partie basse de la rue des Clairvoyants et de la rue Lagadec en entier ; cette dernière a disparu sous la culée du pont ; 8*» la rue de la Tuerie ou du Leuric; c'était la partie haute de la rue des Clairvoyants, depuis la rue Lagadec jusqu'à la rue Haute-de-la-Tour ; 9" la rue de VÉpice, actuellement rue Traverse-de-la-Tour; 10* la me Basse-de-Toul-alrLogodeii (fo trou de la souris) ; c'est la rue actuelle de la Tour ; !!• la rue Haute^e-Toul^-Logoden , remplacée par la rue Haute-de-la-Tour.
1a ville était, à bien dire, restée stationnaire depuis vingt ans. Nous ne trouvons, en effet , d'autres traces de mouvement, de 1650 à 1670, que l'établissement du couvent des Carmes {Appendice, g 18) et celui de la Madeleine, ou Refuge royal {Ibid, g 19). Mais, à partir de 1671, un progrès assez sensible se manifeste'. Il nous est révélé par l'ouverture , en face de l'église des Sept -Saints, d'un cimetière dont la bénédiction est attestée par l'acte suivant :
« Le vingtiesme jour de décembre 1671, suivant la permission donnée parle vénérable homme et discrète personne Guy de Kerléau , archidiacre de Léon , faisant sa visite dans l'église des Sept-Saints de Brest, le 2& d'octobre de la mesme année , en qualité de grand vicaire du vénérable chapitre de Léon , le dict siège vacquant (1) fut bénist par le soubzigné vicaire perpétuel du dict Brest , le cimetière qui est dans la rue
(1) Msr Leneboux de la Brosse, successeur de Msr de Montigny, mort le 26 septembre 1G71, ne fut sacré qu'en 1672.
du chasteau, vis-à-vis la grande porte de la dicte esglize des Sept-Saints , en présence et du consentement de Messieurs les Maire, anciens maires, eschevins, bourgeois et habitants du dict Brest soubzîgnés. René De Launay, maire; Jacques Lestobeg, 1671, doyen, ancien maire de Brest; J. Roignant, vie. perp. de Brest. »
L'arrivée des Capucins à Recouvrance, en 1672 (Appendice, g 20), et la construction, cinq ans après, de la chapelle Saint-Sauveur, plus tard Téglise du même nom (ftid, § 21), pour suppléer à l'insuffisance de la chapelle du quai ou de Notre-Dame de Recouvrance {Ibid, g 22), sont d'autres indices d'un progrès peu appréciable , mais réel , qu'on peut encore inférer de la construction , aux abords du château , de maisons au sujet desquelles M. de Sainte-Colombe s'exprimait ainsi dans son mémoire du 3 mai 1677 : « Empescher que les particuliers ne bâtissent autour du chasteau , sous quelques prétextes et conditions que ce puisse estre, y ayant plusieurs maisons des plus prochaines qui l'ont esté depuis deux ans joignant la contr'escarpe, et quoique c'ait esté à la condition d'estre mises à bas quand elles nuiroient , cela ne laisse pas de faire du tort à tout le monde, et particulièrement à la place, parce qu'on auroit basti ailleurs. » On eut égard aux observations de M. de Sainte-Colombe. Les propriétaires de ces maisons furent obligés de les démolir ; mais ils en construisirent de nouvelles dans la rue Saint- Yves et la rue du Glacis.
En même temps que le nombre des maisons augmentait , on améliorait les voies de communication , ou il s'en établissait de nouvelles. C'est, en effet, dans l'intervalle de 1671 à 1680 qu'eut lieu le prolongement de la rue Cariou jusqu'au chemin sur lequel a été éta-
biie la ruo Traverse-de-rHospice (1), et que fut percée la rae de Seuil, depuis l'Intendance ou Maison du Roi jusqu'à la crique de Troulan qui occupait l'emplaccmeat où a été creusé le bassin du côté de Brest. Derrière cette crique était un cul de sac sur lequel était la fontaine de Troulan , à l'angle sud de la maison de la Grande-Rue , n* 79 , où l'on voit encore la pierre de taille bouchant l'oriilce de l'escalier qui fut fait , en 1695 , pour accéder à cette fontaine. Au nord de ce cul de sac était une venelle appelée la petite rue vers la Corderie^ qu'a remplacée la rue de la Voûte. C'était un passage qui avait pour prolongement le sentier sur lequel fut établi , en 1687^ l'escalier dont nous avons parlé plus haut. Ce passage conduisait aux deux venelles qui se voyaient devant et derrière la corderie , et, par un embranchement , aux anciennes forges construites devant la crique de Troulan , et à six maisons construites sur le terrain du Roi, avec la permission de llntendant, mais sous la condition qu'elles seraient démolies quand S. M. le jugerait convenable.
A ces divers éléments d'appréciation de la situation approximative de Brest à cette époque , ajoutons ceux
(i} Au mois de décembre 1687, M. Cariou, avocat, ancien médecin , s'étant complaisamment prêté , sans titre légal , à senrir d'inslrument aux RR.PP. Jésuites dans les poursuites qu'ils entamaient en Yue d'obtenir que l'église Saint -Louis fût unie à leur séminaire, son nom devint antipathique aux habitants, qui débaptisèrent les deux rues le portant, et nommèrent, la première rue du Petit-Moulin, à cause du moulin qui se voyait à sa rencontre avec la rue Traverse-de-l'Escalier ; l'autre rue de Siam , en souvenir du passage récent des ambassadeurs de ce pays. Vauban qui , généralement , ne donnait qu'un seul nom à une même rue , quelle qu'en fût rétendue , appliqua , dans son tracé de 1694, le nom de Siam, non - seulement au prolongement de la rue Cariou , mais encore aux deux rues de Saint-Pierre et de la Porte qui , alors , faisaient suite h ce prolongement.
que nous fournit une pancarte du prix des principales denrées alimentaires en 1681. On y voit qu'elles se vendaient : le quintal de farine épurée de son, 7 livres 10 sols ; le quintal de machemoure , 2 livres ; la barrique (120 pots) de \ân de Bordeaux, 20 livres ; celle de Marennes , 18 livres ; le lard , 3 sols la livre ; le bœuf, les pieds de cochon et la morue, 2 sols la livre ; les légumes, 1 sol la livre; l'huile d'olive , 20 sols le pot, et le vinaigre , 3 sols le pot.
Tels étaient, en 1681 , la ville et le port de Brest. Jusques-là l'histoire de l'une et celle de l'autre ont été si intimement liées, elles se sont tellement confondues que , chercher à les diviser, c'eût été s'exposer à tomber dans des redites presqu'inévitables. Mais , à partir de 1681, la dualité est bien tranchée et commande deux récits distincts, dont chacun deviendra ainsi plus clair , plus suivi , plus homogène. C'est le plan que nous suivrons désormais. S'il arrive que nous ayons à retracer des faits communs à la ville et à la marine , ils prendront leur place dans celui de ces deux récits où leur caractère prédominant semblera la leur as^gner.
APPENDICE