‹ Histoire de la ville et du port de BrestChapitre 27 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les ambassadeurs de Siam è Brest en i685 et 1686. — Construction de la machine à mâier (1681); de l'IiApical (1684-1685); de la forme ou bassin de Troulan (1C83-1687) ; de la corderie basse (1080-1706); du séminaire des Jésuites (1686). — Travaux de l'enceinte de Brest ; fortifications delà rade et des côtes; travaux du port et armements ; descente des Anglais à Camaret (i685>i694).

De la paix de Nimègue (1678) à la reprise des hostilités contre la Hollande (1688), les principaux mouvements maritimes qui eurent lieu à Brest furent déterminés par les relations que la France engagea à cette époque avec le royaume de Siam. En 1685, on y arma le vaisseau de 64 YOiseau et la frégate de 30 la Maligne qui devaient reporter à Siam les deux mandarins que le P. Vachet , missionnaire français dans ce pays, avait présentés à Louis XIV à la fln de 1684. Ces II 1

mandarins arrivèrent à Brest le 16 février 1685, et y furent bientôt suivis de quatre ecclésiastiques et de six jésuites envoyés pour faire des observations en Chine et dans les Indes. Les navires français ne devaient pas seulement reconduire l'ambassade siamoise ; ils devaient en porter une française. Louis XIV lui avait donné pour chef M. de Ghaumont, capitaine de vaisseau, auquel il avait adjoint le comte de Forbin et l'abbé de Choisy.

La piété bien connue de M. de Ghaumont , dit M. Etienne Gallois (1), le désignait pour une ambassade dont l'un des objets , le principal peut - être dans la pensée du Roi , n'était pas moins que la conversion d'un Roi et de tout un royaume. En cas de mort de l'ambassadeur ou d'un séjour qui exigeât une représentation permanente de la France , l'abbé de Ghoisy devait le remplacer. Gc singulier personnage qui, dans son pays, pour mieux réussir en ses galanteries, portait souvent des habits de femme, était chargé d'enseigner au Roi de Siam la religion catholique , si le prince en témoignait le désir, sinon de le faire naître en lui. M. de Forbin avait l'office de major de l'ambassade à laquelle étaient attachés, en outre, un grand nombre de missionnaires et de jeunes gentilshommes. Trois tables reçurent ce personnel. Pour l'une, de six couverts, M. de Vaudricourt, capitaine de V Oiseau^ toucha huit mois d'avances à 260 livres l'un, et les deux autres tables , composées de 30 personnes , furent défrayées à raison de 10 sous par jour pour chaque convive ; et comme le Roi voulait que les officiers accompagnant

(1) Lambassade siamoise au XVll* sit^'cle, dans le Moniteur universel (ks 27, 28, 31 juillet, 4, 21, 29 août et 1" septembre 1861. Voir aussi la Bévue de Paris, 2* série, 1836, l. XXXIl, p. 252-260.

M. de Chaumont fissent honneur à l'ambassade , chacun d'eux reçut une gratification de 400 livres.

Les deux navires appareillèrent de Brest le 3 mars 1685. Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails de leur mission, dont M. Etienne Gallois a donné un récit intéressant auquel nous renvoyons ceux qui voudraient les connaître. Nous nous bornerons à dire que VOUeau et la Maligne revinrent à Brest le 18 juin 1686, ramenant une nouvelle ambassade siamoise composée de trois envoyés, six mandarins, trois interprètes, deux secrétaires et un grand nombre de valets. M. de Chaumont partit dans la nuit suivante pour Versailles, et le lendemain on commença à transborder de la Maligne sur VOiscau , les ballots contenant les présents destinés au Roi. Mais la machine qui renfermait la lettre du Roi de Siam pour Louis XIV ayant été endommagée dans ce transbordement , les ambassadeurs ne voulurent descendre que quand elle aurait été réparée, ce qui obligea M. l'Intendant Dcsclouzeaux , successeur de M. de Seuil, à leur envoyer des menuisiers , des peintres , des sculpteur et des doreurs. La réparation terminée, ils descendirent chez l'Intendant qui traita avec des aubergistes pour le logement et la nourriture de leur suite. Mais le Roi qui voulait , en les faisant venir à Paris par terre , rendre plus expressive et plus éclatante la mission dont ils étaient chargés , avait envoyé pour les accompagner, deux gentilshommes de sa chambre, MM. Storfi" et de Silly. Les ambassadeurs durent donc se séparer de la machine dont le transport par terre eût été difficile et incommode. Pour les y faire consentir, M. Desclouzeaux leur avait représenté, delà part de Seignelay, que ce mode d'envoi n'était pas séant, et qu'il convenait beaucoup mieux qu'ils envoyassent la machine avec les présents

et leurs bagages par la voie du Havre ; que, quant à la lettre, ils pouvaient la porter eux-mêmes, et qu'à leur arrivée à Paris, où la machine serait avant eux, ils la replaceraient pour la présenter au Roi.

Partis le 9 juillet, ils trouvèrent à Lanvéoc des litières et des chevaux. Dans toutes les villes par oii ils passèrent , ils furent reçus avec non moins de pompe que de curiosité ; les harangues officielles, les bals, les repas les plus confortables leur furent prodigués (1).

L'alliance entre la France et le royaume de Siam ayant été cimentée par cette nouvelle mission, Louis XIV se détermina à l'envoi d'une seconde ambassade chargée de préparer et d'assurer la fondation d'un établissement durable qui servît tout à la fois les intérêts de notre politique et ceux de notre commerce. MM. de Géberet et de La Loubère, munis d'instructions conçues dans ce double but , des missionnaires chargés de convertir le Roi de Siam en l'éclairant , de riches présents pour le séduire , des troupes et des armes pour assurer l'effet de ses promesses , tels furent les moyens auxquels Louis XIV demanda le triomphe de ses projets. Une division de deux vaisseaux et trois flûtes fut armée à Brest au mois de janvier 1687. C'étaient le GaUlard , de 52 canons, capitaine de Vaudricourt , commandant en chef; V Oiseau , de 46, capitaine Duquesne ; la Lfjirej capitaine de Joyeux; la Normandie, capitaine de Courcelles, et le Dromadaire ^^ capitaine Dandennes.

(i) Voir pour les curieux détails de leur réception à Nantes, la Commune et la ^filice de Nantes , par Camille Mellinct , t. IV, p. 328 330, et pour le soin tout particulier à leur procurer une nourriture délicate, variée et des plus abondantes, le Moniteur uni ver sel du 40 aoiH 1801.

Dans les premiers jours de février, les ambassadeurs siamois arrivèrent à Brest. Cette fois , ils ne logèrent pas à l'Intendance, mais vraisemblablement à l'hôtel Saint- Pierre (aujourd'hui l'hôtel de la Préfecture maritime.'), dans la rue qui portait alors ce nom, et qui, peu après, dut prendre celui de Siam. Leur suite étant très nombreuse , M. StorfF et leur maître d'hôtel avaient préféré les faire descendre ailleurs que dans la maison du Roi. Le soir de leur arrivée , M. Desclouzeaux la mit à leur disposition, et le lendemain , il réitéra sa proposition. Chaque fois ils refusèrent , mais ils acceptèrent son invitation à dîner pour le lendemain. Ce jour-là, les gardes et les soldats de la marine formèrent la haie depuis leur hôtel jusqu'à la maison du Roi où ils furent reçus au bruit du canon du port , de l'amiral et du château. Peu de jours après, ils assistèrent à un Te Deum que les PP. Jésuites chantèrent dans la chapelle du Roi, et après avoir visité les travaux en rade, ils soupèrent chez M. Desclouzeaux. Avant de s'embarquer, ils vinrent lui rendre visite , et à leur entrée dans ses appartements, comme quand ils en sortirent, ils saluèrent le portrait du Roi avec force révérences, après avoir demandé de quel côté était Versailles. Ils prirent passage sur le Gaillard , avec M. Desarges , choisi par le Roi pour général de ses troupes à Siam ; M. de la Salle, commissaire des troupes de la marine ; l'abbé de Lyonne , vicaire apostolique ; les PP. Tachard, de Bézc, Le Blanc et Comilh. MM. de la Loubère, Céberet et quatre jésuites s'embarquèrent sur Y Oiseau, Dix autres jésuites furent répartis sur les trois flûtes. Le l"mars 1687, l'expédition mit à la voile, emportant 600 soldats et le matériel de guerre propre à nous assurer un établissement solide et l'occupation durable

de Bangkok et de Merghi, les deux plus fortes places de Siam, impnidemment remises parle Roi de ce pays à la garde des Français qui , à leur arrivée , se trouvèrent nantis de plans et vues de côtes levés par l'ingénieur Lamare que M. de Chaumont avait laissé à Siam. Les soldats étaient pourvus chacun de trois paires de soulicre confectionnés à Nantes, et ce qui prouve combien on comptait que leur séjour serait permanent, c'est qu'en prévision des besoins de l'hôpital qu'on 1 aurait établi , et dont la direction était confiée au chi- 1 rurgien - major Petit, on avait embarqué 50 paires de draps de lit , 2 coffres de médicaments et 30 barriques d'eau-de-vie dont il ne devait point être fait usage pendant la traversée. Quant au matériel de guerre, il aurait à lui seul révélé les projets du Roi, s'ils avaient pu être mis en doute. Il se composait d'environ 160 canons de fer dont 100 servaient de lest , de 700 mousquets, 900 fers de piques françaises et siamoises, 1,000 grenades, 300 jarres de poudre à canon et à mousquet, 600 cartouches, un grand nombre de gargousses, 50,000 balles à mousquet , sans parler des balles à sachet et à deux têtes , du soufre , du salpêtre , des mèches , de la mitraille , de 7,400 boulets , dont 200 . environ à deux têtes , et de 1,500 outils à l'usage des ingénieurs.

Le mouvement qu'avaient déterminé les préparatife de cette expédition continua après son départ. Ua nouveau bombardement d'Alger était résolu, et d'un autre côté, Louis XIV, informé que Guillaume d'Orange se préparait à envahir l'Angleterre et à détrôner son beau-père Jacques II, avait ordonné de saisir, bien qu'on fût encore encore en paix , tous les vaisseaux hollandais que Ton rencontrerait. Tourville vint alors (1688) prendre à Brest le commandement de 5 vais-

seaux qui, après avoir croisé dans la Manche et y avoir capturé deux vaisseaux hollandais , rallièrent l'armée navale envoyée contre Alger , sous les ordres de d'Estrées, Le 2 juin , Châteaurcnault le suivit avec 10 vaisseaux qui , avant de concourir aussi au bombardement d'Alger, s'emparèrent , chemin faisant , de 7 vaisseaux hollandais.

Dans l'intervalle des expéditions que nous venons d'indiquer, on avait exécuté des travaux également réclamés , quoique à des titres divers , par les besoins du service. Le premier fut la machine à mater, établie en 1681, et reprise en sous-œuvre en 1696. Vint ensuite l'hôpital construit sur remplacement qu'occupe aujourd'hui riiôpital de la marine. Commencé le 14 février 1684 et terminé le 29 novembre 1685 , il était composé d'un corps d'édifices avec deux ailes en retour, renfermant les principaux bâtiments de servitude complétés plus tard. Le corps de bâtiments, contenant 234 lits, se divisait en trois étages ou salles : salle Saint - Jean (56 lits) ; salle Notre-Dame (58 lits) ; salle Saint -Joseph (120 lits). Derrière ce corps d'édifices était la chapelle, et au devant une cour, précédée elle-même d'une terrasse sur laquelle fut établie , en 1694 , le jardin aux simples, consacré à la culture des plantes médicinales. La bénédiction de l'hôpital et de la chapelle fut faite par l'évéque de Léon dans les premiers jours du mois de décembre 1687.

Un autre travail aussi urgent et aussi souvent réclamé que celui de Thôpital, était la construction de la forme ou bassin de radoub, projeté, tantôt du côté de Recouvrance, dans la crique de Pontaniou, tantôt du côté de Brest , dans la crique de Troulan. Ce dernier emplacement finit par prévaloir. Vauban vint à Brest au mois de mai 1683, avec mission spéciale de lever les

difficultés qui s'opposaient à 'ce que les fondations fussent établies dans la crique que Garangeau avait excavée. La maçonnerie commença au mois de mars 1684 , et ne se termina, après bien des mécomptes, que le 12 décembre 1687, jour de la réception de la forme, à laquelle toutefois il restait à faire les quais d'évasement.

Le travail le plus important que nous ayons à signaler après ceux qui précèdent fut celui de la corderie | basse, conduit avec beaucoup de lenteur, puisque l'escarpement du rocher sur lequel elle est fondée et la construction proprement dite n'occupèrent pas moins de vingt-ans (1686-1706).

Le dernier travail exécuté à cette époque fut celui du Séminaire des Jésuites dont l'existence légale à Brest ayait été consacrée par les lettres-patentes du mois de mars 1686 {Appendice^ g 1).

Parallèlement à ces travaux avaient marché ceux qui étaient destinés à assurer la défense do la ville etde ses abords. Aussitôt après son retour à Paris, au mois de mai 1681, Seignclay, nous l'avons vu (t. P^ p. 176), avait fait un premier fonds de 40,000 livres pour les travaux de l'enceinte bastionnée que M. de Sainte- Colombe reçut ordre de commencer sur ses plans. Cet ingénieur les poussa assez activement pour qu'à sa mort, qui eut lieu le 15 novembre 1682 (1), environ 13,670 toises cubes de terre eussent été déblayées pour exca-

(1) « 15 Novembre 1082. — Pierre de Massiac, escuyer, sieur dfi Sainle-Colombe, ingénieur ordinaire du Roy en France, et chevalier des ordres du Iloy de Portugal , esl mort et transporté aux Cannes de Brest , en présence de dîime Louise de Marlins , son épouse , et de Barthélémy de Massiac, escuyer et chevalier dcsdils ordres , son frère. » {Registres des sépultures de la paroisse des Sept-Saints,)

ver les lus>f>. l-i -ir." "j. '.'.",:> :....i>.v ..■•.ij..-v(i,- iiiiirsrus^nii été élevées, c'esl-à-dire depuis rancieuiio Tour \oir(^ jusqu'à 50 toises à droite de la porte de Landerneau.

M. Barthélémy de Massiac, qui succéda à son frère, continua le travail de l'enceinte à l'exécution de laquelle un crédit de 50,000 livres fut affecté, le 12 février 1683, pour, dit Tordre de Seignelay, rontinvrr les ouwages à crêcxitcr à Brest suivant les projets du feu sieur de Sainte-Cohnabe. Deux mois après, Vauban était à Brest, où il avait été envoyé avec la mission spéciale de lever les difficultés que rencontrait l'établissement de la forme de Troulan. Il n'était pas entré dans la pensée du ministre qu'il eût pu avoir à s'occuper de Tenceinte , puisqu'elle s'exécutait sans obstacle sur les plans de M. de Sainte- Colombe, que Vauban avait approuvés , comme on l'a vu par le mémoire de Seignelay du 15 mai 1681. Quoi qu'il en soit, ou spontanément, ou par suite d'ordres qu'il aurait reçus pendant son séjour à Brest , Vauban porta son attention sur Tenceinte , et Taspect des lieux , mal indiqués probablement lorsqu'il avait été consulté deux ans auparavant , lui suggéra un mémoire qui , par sa nature et l'importance des détails qu'il renferme, commande que nous en reproduisions ici les principaux passages :

« La closturc de Bi-est, y disait- il, est à peu près eslevée au cordon depuis A jusqu'à B, «i quelques bresches près , les fondations du surplus de l'enceinte sont ouvertes , une partie des terres transportées et beaucoup de pierres voiturées en place ; cette enceinte occupe asst's bien le ten'ain des environs et n'est pas mal placée ; mais on est tombé dans un inconvénient directement contraire aux bonnes maximes de la fortiffication, veu que le cliasteauqui doit estre considéré comme la véritable forteresse de Brest et celle en quoy

doit consister la seuretô de cette ville et de son port, se trouve assiégé par cette enceinte sans aucun moyen de pouuoir estre secouru par terre ny par mer, si la ville venoit à estre prise , parce que la dite enceinte renferme du costé de terre, et la rade du costé de mer; comme il n'y a pas lieu de douter que Tennemy qni sera en estât de faire le siège de Brest ne soit maistre de la d** rade , il est sans difficulté que s'il venoit à prendre la ville , l'affaire seroit sans resource puisqu'il n'auroit qu'à garder l'enceinte de ses murs et la rade , et du surplus laisser consommer, les vivres à la garnison du chasteau tout à loisir sans se presser, veu qu'à moins de battre les vaisseaux qui seront en rade ou de forcer la ville sur une armée qui seroit dedans, il seroit impossible de le pouvoir secourir; deffaut des plus pernicieux et auquel il n'est possible de remédier qu'en faisant passer l'enceinte tout au travers de la ville , ce qui causeroit la ruine de près d'une centaine de maisons, abatteroit la corderie, le couvent des Carmes et le jardin du Roy au travers duquel elle passeroit , outre quoy il faudroit encore souffrir en pure perte les deux tiers de la despense qu'on a faite à la dite enceinte qui, par ce moyen, devicndroit inutile au seul front (A C) près qui resteroit sur pied, de sorte que tout cela joint au dédommagement de tant de bastimens monteroit à des sommes si considérables qu'elles surpasseroient la despense de la fortiffication de ce costé de ville, ce qui toutefois ne m'empescheroit pas d'opiner pour la correction de ce dessein, si la place estoit frontière ou à portée de pouvoir craindre des armées considérables. Mais, attendu son esloignement des armées de terre, et le peu d'apparence qu'il y a que celles de mer luy puissent faire de mal quand elle sera revestue et l'entrée

(le sa rade roriilliée par les laiteries du goulet, ni'unl fait prendre le party de la laisser comme elle est, et seulement d'aprocher son enceinte un peu plus du bord de la mer qu'elle n'estoit prés du chasteau alin de pouvoir descouvrir le bas du rocher, protéger le petit port marchand qu'on y destine , et espargner la despense d'un fossé ; d'y chercher d'autres finesses , la chose n'en vaut pas la peine , attendu que l'espace qui resteroit entre l'enceinte de la ville et la mer seroit si estroit que sa fermeture ne seroit pas une affaire à qui seroit maistre de la ville à moins qu'on ne voulust suivre le dessein (DE F) qui abatteroit les Carmes et quelque 30 ou 40 maisons qui sont autour et qui serrent le château de si prés que le glacis (G) n'a pas moitié de son estendue. Ce dessein éuito les deux tiers des désordres de l'autre ; mais l'avenue en seroit encore fort estroite et deffectueuse. Toutes fois, il est à préférer à tous les autres , c'est pourquoi nous en ferons un bout d'estimation particulière sur lequel il plaira à Sa Majesté de choisir celuy des deux qu'elle aura pour agréable. Voilà à quoy se réduit mon avis sur l'enceinte de Brest. »

En ce qui concerne le côté do Brest, Vauban fut donc conduit à maintenir, malgré ses défectuosités, le tracé de M. de Sainte-Colombe auquel il n'apporta que deux modifications très accessoires. Il se borna , en effet: 1*» à rapprocher d'environ six toises de la mer la muraille qui borde le cours Dajot, au devant de laquelle Sainte-Colombe avait projeté un fossé qui so trouva ainsi supprimé ; 2*' à changer le profil de ce qui restait à faire du mur d'enceinte. La partie de muraille exécutée l'avait été en moellon et mortier de terre, sauf un placage de 18 pouces d'épaisseur en bonne maçonnerie de mortier de chaux et de sable sur le

talus extérieur. Ce talus est au quart (4 sur 1 de base) dans toute l'étendue de cette portion de rencemte,et même jusqu'au saillant du bastion 24, queVaubanflt achever ainsi par continuation de la partie commencée de la face gauche de ce bastion dont l'angle d'épaule était terminé. Ce profil avait partout 4 pieds d'épaisseur au sommet. Celui qu'adopta Vauban pour Tachévemcnt de l'enceinte en diffère en ce qu'il donna au talus d'escarpe le cinquième de la hauteur pour base et une épaisseur de 3 pieds seulement au sommet. Par cette modification, il put, sans augmenter sensiblement le prix de la toise courante du mur d'enceinte, le construire entièrement en bonne maçonnerie, et lui donner assez de solidité pour qu'il pût résister à la poussée des terres du rempart. Il ne prévoyait très certainement pas alors l'énorme surcharge de terre qu'il a subie de nos jours ; autrement il est fort probable que, se conformant à son profil général pourVenceink des places fortes auxquelles il ne paraissait pas, d'après son mémoire de 1683 , assimiler la ville de Brest, il aurait porté l'épaisseur de sa muraille à 5 pieds l(m\ juste, en lui conservant le talus au cinquième qu'il avait rendu réglementaire à cette époque.

Quant au tracé de la ligne de fortification qui ferme la ville sur la rive droite de la Penfeld, voici comment il s'exprimait à son sujet :

a Du côté de Recouvrance , après avoir fait tracer et ensuite examiner le dessein de Sainte-Colombe, qui ne l'avoit pas encore esté, on a trouvé à propos de le corriger par le marqué H I K, parce que l'autre n'occupoit pas suillsammont les hauteurs qui peuvent avoir veue dans le port, qu'il y auoit des bastions dont partie tomboicnt dans des fonds , de manière à se faire voir par dedans, et d'autres <'ont la ligne de dcffense deve-

noit excessivoniont longue, outre «jue les deux exln^mitez aboutissant sur le port n'avoient pas clé terminées.^ Tous ces deffauts sont présentement corrigez parle nouveau dessein qui est tracé d'une manière qui n'en laisse aucun , et qui fait tout l'effet qu'on en peut désirer, et n'excédera celui de Sainte - Colombe que de 30 à 40 toises au plus , ce qui n'est pas une affaire sur un circuit de cette étendue.

« Au-dessus de la fourche du port s'csiève une montagne qui, par son avance, le divise en deux branches et se conserve encore assez de veue pour pouvoir de là incommoder partie des vaisseaux, ce qui me fait penser qu'il en faudroit occuper le bout par une redoute, comme la figurée au plan L. »

Bien que Vauban ne dise pas qu'il avait lui-même corrigé le dessin de M. de Sainte - Colombe , il n'est guère permis de douter que la rectification du tracé des fronts de fortification du côté de Recouvrance ne fut due à la justesse de son coup-d'œil militaire et à son habile expérience. Cette rectification, quel qu'en soit l'auteur, est la modification la plus importante qui ait été apportée au plan de Sainte-Colombe, dont la perte est regrettable. En effet , s'il existait, on pourrait se rendre un compte suffisant des changements qu'il avait subis. Toutefois, ni cette rectification, ni le simple recul vers la mer de la partie de muraille qui la borde, ni enfin la modification du profil ne constituent pas des changements assez essentiels pour qu'on puisse, ce nous semble, contester à M. de Sainte- Colombo le mérite , si mérite il y a , d'être considéré comme l'auteur du projet d'ensemble de l'enceinte bastionnée. Seignelay semble, du reste, avoir pensé ainsi, car dans les ordonnance^ de crédit qu'il expédia désormais, fi se borna toujours à dire qu'elles avaient

pour objet la continuation de la nouvelle enceinlc, suivant Vestlmation de M, de Vaiiban.

Dans les autres parties de son mémoire , Mustre ingénieur prescrivit de faire des portes de sortie sur le milieu de toutes les courtines ; de creuser dessous des aqueducs et des égoùts ; d'ouvrir la grande porte à l'endroit déjà désigné ; d'en paver l'avenue à 150 toises au dehors ; de faire de petites guérites en maçonnerie à chacun des angles saillants du rempart. Et comme il avait en vue la création d'un petit port marchand , dans l'anse de Porstrein , au-dessous du château , — le Roi n'approuva pas cette partie de ses projets,— il proposa d'y faire une porte d'ouverture suffisante à pouvoir faire passer les charrois, avec des ornements fort simples; un pont-levis, deux fermetures et un corps-de-garde en dedans.

Mais ce qui le préoccupait le plus, surtout en raison des imperfections de l'enceinte, c'était la défense extérieure de la place. Après avoir énuméré les avactages de la situation de Brest, de sa rade, de la rivière de Landerneau, de celle de Landévennec, etc., il reconnaissait néanmoins que l'entrée du port de Brest était si étroite qu'en cas d'échec, plusieurs vaisseaux qui voudraient y entrer ne le pourraient faire que successivement. De là des lenteurs et des inconvénients qui les obligeraient à chercher un refuge dans la rivière de Landerneau , où ils pourraient être poursuivis par l'ennemi, s*il ne rencontrait pas d'obstacle. Des batteries établies sur les deux côtés du goulet et sur la roche Mingant , pouvaient seules , dans la pensée de Vauban , l'arrêter dans sa marche.

Voyons d'abord ce qu'il se proposait de faire quant aux batteries des deux côtés du goulet. « Le goulet, disait-il, est à Brest ce que le détroit des Dardanelles

estàConstantinople ; c'est la porte et l'entrée où tous les navires qui ont affaire au dit Brest , à Landerneau et à la rivière de Landévennec sont obligés de passer, sûitga'il s'agisse d'entrer ou de sortir. Aussi est-ce Tendroit où on peut le mieux placer ce qui peut nous rendre la rade asseurée. Le goulet a 1,150 toises de large, un peu pins, un peu moins. Une assez mauvaise pièce de 6 livres de balles l'a traversé , et plus de 120 toises au-delà en ma présence , par plusieurs fois. Le rocher appelé Mingant est au milieu , à 530 toises près de la côte de Comouaille, et à environ 620 de celle de Iléon. » Raisonnant d'après cette situation des lieux , et déterminé par cette considération que l'ennemi , pour entrer dans la rade , serait contraint de passer, soit à gauche , soit à droite du Mingant , ainsi que des fillettes et de la basse Goudran , rochers qui lui sont contigus et qui sont presque sur la même ligne, Vauban ne vit d'autre parti à prendre que d'établir deux batteries dont les feux se seraient croisés : l'une, celle de Cîomouaille , à l'extrémité 0. de la côte S. du goulet ; l'autre, celle de Léon, sur la côte opposée.

Quant à la batterie à établir sur le Mingant, ce n'est pas lui , quoi qu'on en ait dit, mais M. de Seuil (t. ?% p. 143) qui en avait eu la première idée, adoptée ensuite par Seignelay. Si Vauban y donna suite , ce fut avec peu d'espoir de succès , comme le prouve le passage suivant de son mémoire ;

« A l'esgard du Mingant, l'espace occupé par les testes de ce rocher est fort petit , cstroit et extrêmement inégal , avec de grandes profondeurs à l'entour, qui le serrent de fort près et qui même le coupent et le séparent. C'est un lieu extrêmement battu des flots toutes les fois qu'il y a un peu de mer, où les montants et descendants des marées , dans les temps les plus

calmes , font des courants qui ne sont guère moins rapides que ceux du Rhône sous le pont du Saint- Esprit ; d'ailleurs , on peut dire que la mer n'y est pas étale un moment, car, entre le flux et le jusant, il n'y a pas un miserere de temps d'intervalle , ce qui, joint à la rareté de ses abords (car il y a telles années que li possibilité de le faire n'arrivera pas 40 fois), fait douter avec raison qu'on puisse jamais venir à bout d'y rien faire considérable ou qui puisse subsister, car après y avoir bien pensé de toutes les façons, je n'y trouve que des difficultés presque insurmontables et beaucoup d'incertitudes et qui n'envisageroient que l'érection de ce monument seul. Je ne tiens pas qu'il fût raisonnable de le proposer, attendu le peu de temps qu'on y peut travailler dans les commencements , la difficulté d'y pouvoir amener des matériaux et le long temps qu'on est quelquefois sans y pouvoir aborder. »

Toutefois, comme Seignelay tenait à son projet, Vauban continuait en ces termes, après avoir fait ces réserves dont l'avenir devait de tous points démontrer la justesse:

a Mais, comme on ne se peut raisonnablement dispenser de faire les grandes batteries proposées de sa droite et de sa gauche, il ne sera pas difficile d'en faire un essai , quand on y travaillera , par le moyen des chalans du port et de deux ou trois grandes chaloupes, au moyen de quoy et des engins qu'on y appliquera, on pourra peut-être faire l'essai de sa fondation et peut-être l'eslcvcr jusqu'à un pied prés de la superficie de la basse-mer pour moins de mille écus ; après quoy, laissant passer Thyver dessus , si la mer ne dérange rien , ce sera une ligne de seurcté pour ce qu'on y fera de plus , auquel cas il ne sera peut-être pas impossible, avec beaucoup d'application et d'indus-

~ latrie, d'y bastir une espèce de chasteau , figuré comme le marqué au plan , profil et élévation, proposé pour cet effet; moyennant quoy on pourra loger dans deux étages 18 pièces dont 10 pourroient battre les navires d'écharpe de l'étrave à Tétambot , en venant dans la passe, et de Tétambot à l'étrave, en sortant de la dite passe, pendant que les grandes batteries de la coste les abymeroient à coup de canon de part et d'autre dans le travers. Il est bon de remarquer que : 1** le chasteau présentant les costés larges à l'ouverture du goulet , pourroit battre les vaisseaux de fort loin , et toujours de l'avant à l'arriére et de l'arrière à l'avant, iMis non de travers, parce qu'il ne présente à la coste que les costés les plus estroits sur lesquels on ne IX)Qrra rien mettre ; 2** que cette situation, qui est la seule qu'on puisse lui donner , est incomparablement meilleure qu'aucune autre, d'autant qu'elle est fort propre à démonter les batteries, à démaster, couper les manœuvres, et mesme rompre les gros membres des vaisseaux. Enfin , selon les sentiments des officiers de marine les plus expérimentés , 10 canons situés de cette manière sont plus que 40 qui ne verroient que par le travers, par la raison que les coups de costé ne sont pas si dangereux que ceux qui viennent de l'avant à l'arrière, outre que le vaisseau qui a vent et marée favorables passe si vite que les batteries de travers n'auroient pas le loisir de recharger, au lieu que celles qui les voient par l'aller et venir, peuvent faire plusieurs décharges et les canonner pour ainsi dire , une grande lieue durant, avec un péril extrême d'être démastés ou d'avoir quelqu'un des principaux membres rompus ou mesme d'être coulés à fond. Il ne faut donc pas douter que si le Mingant peut être basti selon ce dessein, qu'il ne fust très bon , très beau à voir et d'une réputation H 2

qui attireroit le respect et radmiration, non-seulement des estrangers , mais mesme de ceux qui le verroat tous les jours. Supposant donc que le Roy prist fc cœur de faire faire ce rare et merveilleux ouvrage, à mesme temps que les batteries de la coste, et que l'im et l'autre fussent achevés et garnis de leurs canons et de toutes les gens qui seront nécessaires pour les exploiter, aucun vaisseau ennemi ne pourroit entrer dans le goulet sans passer sous la croisée du Mingant et de toutes les batteries de la costc à juste portée de la plus grande partie et à volée des autres, auquel cas il est impossible que quelque fortuné que puisse estre un vaisseau, il n'en soit très maltraité et peu en estât d'entreprendre, ce qui, joint à l'abandon de tous secours et à la nécessité de repasser par le mesme feu , acheveroit de le désespérer et peut-estre de le mettre en estât d'aller eschouer à la coste , d'ob on peut inférer que ces batteries et le Mingant nous tiendront la mer ouverte pour entrer et sortir quand nous voudrons , et la fermeront à l'ennemi qui , de celte façon , ne pourra pas venir brusler nos vaisseaux en rade , ni les braver dans le port en le venant bouscher avec une escadre qui pourroit demeurer des deux ou trois mois devant et empesclier les nôtres de sortir pendant qu'au dehors ils auroient la mer libre pour mettre tel ordre à leurs affaires que bon leur scmblcroit. Enfm, ces mesmcs batteries et le Mingant , joints à la précaution ci-devant touchée de la rivière de Landemeau, donneront moyen d'asseurcr la retraite d'une armée battue et d'en pouvoir retirer les débris en seureté. Et pour conclusion , la rade seroit mieux asseurée que le port mesme, ce qui, joint à la seureté de Brest, à la facilité qu'on a d'en sortir les vaisseaux le canon aux sabords et le boutte-feu à la main , et de

v-oir ensuite sortir en bataille hors du goulet, pren-

la pleine mer, rentrer et sortir toutes et quantes

I qu'on voudra , sont à mon avis des qualités qui

ippartiennent qu'à un port royal pourvu de tous les

imtages qu'on sauroit désirer, et d'une manière aussi

)mpléte et aussi avantageuse que si Dieu avoit pris

laisir à le faire exprès.

t Nota. — Premièrement , que comme on est ici fort éloigné des surprises et de toutes espèces de cmintes, deux ou trois gardiens suffiront dans le Mingant pour sa garnison ordinaire , car de la façon qu'il sera 8ittté, un plus grand nombre sans nécessité urgente y pâtiroient trop. Autant dans chacune des batteries de la coste. Quand il y aura une escadre ou armée en mer, on pourroit y envoyer des canonnières de Brest et y affecter la garde des milices des quatre ou cinq paroisses les plus prochaines , les matelots desquelles on pourroit instruire au service du canon dans cette vue et dans celle de pouvoir s'en servir dans les vaisseaux. Deuxièmement , que quand , par quelque surprise ou autrement (ce qui est presque impossible), l'ennemi se seroit rendu maistre de Tune de ces batteries , il ne la pourroit garder, attendu leur faiblesse du costé de la terre, et Tesloignement de tout soutien d'ailleurs, non plus que le Mingant, où il seroit aisé de faire mourir les gens de faim.

€ Au reste, si Sa Majesté agrée de faire toutes les constructions de cette pièce , on en fera un devis bien particularisé et tel que le requiert un ouvrage de cette importance , mais nous avertissons par avance que , pour porte-cochère, il n'aura qu'une embrasure , pour escalier une échelle de corde , pour basse - cour la mer et des courants qui n'en permettent que très rarement l'abord (encore no sera-ce qu'à dos gens fort

passif Iques), et pour toute autre sorte de commodité une citerne de 9 à 10 pieds d'eau, avec des petites grues pour servir à monter les besoins de ceux qui seront à sa garde, de sorte que cette pièce pourra passer avec raison pour une pièce eixcharUée , qui sera très belle à voir, mais horrible à approcher. »

La grande rade ainsi protégée contre toute attaque , Vauban songea à celles de Bertheaume et de Gamaret, « qui sont, disait-il, dans son style pittoresque, comme le vestibule du goulet. » S'il ne voyait rien à faire dans celle de Bertheaume , parce que les vaisseaux pouvaient mouiller au large , au - delà de la portée des batteries , il n'en était pas de même de celle de Gamaret, dont il voulait faire un port de refuge qu'auraient défendu une batterie de 4 à 5 pièces de canon et une tour assise sur une plate-forme longue de 125 toises.

L'exposé de ses projets se terminait par ces considérations sur les avantages et les inconvénients de la situation de Brest : « Au surplus , à considérer Brest par sa situation , on le trouvera placé sur la partie de Bretagne qui avance le plus dans la mer, également bien situé pour être à portée de l'Espagne, de l'Angleterre, de la Hollande, des Pays-Bas et du Nord, même de l'Afrique et de TAmérique , à l'embouchure de la Manche, et très bien paré pour tous les lieux du monde ; reculé d'ailleurs dans un coin de terre où il ne peut-être utile au commerce , auquel il n'est pas propre , à cause de la difficulté des voitures de terre et de l'éloignement do tous les lieux qui pourroient y convenir. Enfin , plus on examine cette situation et plus on trouvera que le dessein de la nature a été d'en faire un port militaire , mais des plus cxccllens , et pour conclusion : c'est le seul naturel que le Roi ait dans la mer Océane , si avantageusement disposé de

ouïes les façons, que s'il avoit été au choix de Sa Majesté d'en régler la situation et la forme , je suis persuadé qu'elle ne Tauroit choisi ailleurs ni voulu fiûre autrement, v

L'activité que Vauban imprima aux travaux , tant quïl fut sur les lieux , s'appliqua aux batteries de la côte et à l'enceinte du côté de Brest. On commença l'escarpement de la montagne où devait être établie la i)atterie de Léon , et Ton continua de jeter des pierres perdues sur le Mingant, où la mer se chargeait de détruire les travaux à mesure qu'ils s'exécutaient. I-'ingénieur de Luc, qui avait accompagné Vauban au commencement de l'année , étant revenu , au mois de décembre , s'assurer du degré d'avancement de la batterie de Léon , un crédit de 30,000 livres fut affecté à sa construction, le 2 février 1684 ; 20,000 livres furent eii même temps accordées pour préparer la batterie de Gomouaille , 7,000 livres pour poursuivre les travaux de la roche Mingant , et 50,000 livres pour continuer Ceux de l'enceinte que dirigeait Massiac.

Dans la visite que Vauban fit, en 1685, des places maritimes de l'Océan, Brest ne fut pas oublié. Il s'y rencontra, le 19 août, avec Seignelay, et durant son séjour, qui se prolongea jusques vers la mi-septembre, il ne s'occupa que secondairement de l'enceinte dont le revêtement était presque terminé du côté de Brest. Son attention se porta plus particulièrement sur les ouvrages extérieurs destinés à la compléter, ainsi que sur les travaux à exécuter dans le port et dans la ville. Au nombre des premiers était nécessairement la batterie que l'on essayait à grands frais de fonder sur lo Mingant. Il y fit travailler sans plus de succès , ce qui le conduisit à indiquer de nouveaux moyens d'exécution sur lesquels, à dire \Tai , il ne comptait guère,

a en juger par ce passage du mémoire qu'il rédigea à cette occasion : * Tout ce qui vient icy d'être proposé pour le Mingant n'est qu'au cas que le Roy veuille continuer cet ouvrage et non autrement, cir s'il m'est permis de dire mon sentiment, je ne voy pis qu'il y ait lieu d'en bien espérer, attendu que l'on n'est point seur de sa fondation et qu'il n'y a aucun moyen de s'en pouvoir asseurer jusques au point de n'avoir aucun lieu de craindre qu'il en mésarrive que depuis le commencement d•a^Til jusques à présent, carl'hyver il n'y faut pas songer. On n'a fait que 44 voyages, el mesme depuis 1 5 jours que je suis icy, on n'y a pu aller qu'une fois en tout. Que quand le temps de^iend^oit assez favorable pour y pouvoir aller deux fois par semaine , ce qui est bien rare, celuy que les ou\Tiers y peuvent demeurer ne permet pas que l'on on puisse espérer grand succès , veu que n'y pouvant t^a^'ailler que deux ou trois heures au plus chaque voyage, les longs intervalles qui se passeront entre eux donneront le temps de démolir ce que l'on aura fait ou de le si fort affaiblir, que les réparations consommeront la plus grande partie du temps. Si bien que le moindre mal qui puisse arriver de la continuation de cet ouvrage, quoique fortuné qu'il puisse estre, estd'estre peu sûr de ses fondements, extrêmement longs à fonder et encore plus h cslever jusques à la hauteur des plus hautes marées , après quoy il se passera encore bien du temps jusqu'à ce que l'on puisse parvenir à son entier achèvement. Ce temps, pei-sonne ne peut le dire; mais à juger de l'avenir par le passé , je ne croy pas qu'on en put venir à bout en douze années, pas mesme en quinze, encore faudroit-il estre asseurô du fond et que la mer y fût plus pacifique qu'elle n"a esté jusqu'à présent. D'ailleurs , la despense de cet

ouvrage seroit immense , car bien qu'on n'y pût travailler que rarement, il ne faudroit pas laisser d'entretenir des ou\Tiers à la coste, toujours prests à passer au premier beau temps qiii se présenteroit. Tous ces inconvénients bien considérez font que je suis d'avis que Ton quitte cet ouvrage , du moins après l'hyver prochain passé si on voit qu'il ne réussisse pas mieux qu'il a fait jusques à présent, et qu'on s'attache simplement à l'errection des chasteaux de Léon et de Cornouailles et aux autres batteries avancées et reculées du goulet auxquelles on en pourra adjouser tant qu'on voudra avec de petites tours à mâchicoulis pour les garder, moyennant quoy les navires qui voudront forcer l'entrée seroient obligez à essuyer le feu de ces batteries et des chasteaux une grande lieue et demy durant, et quoy qu'il n'y eût rien sur le Mingant, si ne laisseroit-il pas d'obliger les vaisseaux à ranger l'une et l'autre coste , et de passer sous la partie du but en blanc de l'un des chasteaux et sous la volée de l'autre. La mesme chose arriveroit aux petites batteries à cause des Fillettes et de la basse Goudran et des autres endroits plus estroits du goulet , de sorte qu'il n'y a guère d'apparence que des vaisseaux ennemis osent jamais se commettre à une aussy folle entreprise , veu que ce ne seroit pas tout que de passer, il faudroit repasser et essuyer encore une fois ce mesme feu pendant que s'il leur arrivoit d'estre desmatez ou d'avoir quelques gros membres rompus , il n'y auroit d'autre ressource pour eux que de couUer à fond ou aller donner ù la coste. »

Malgré tout, Vauban voulait tenter un dernier essai. Il tenait à sa pièce enchantée, et la difficulté d'en asseoir les fondations était , à son grand regret, le seul obstacle qui l'arrêtât, comme le démontre la lettre suivante

qu'il écrivit à Seignelay, le 7 septembre 1685 : t Jefas rendre visite au Mingant il y a trois jours; j'y trouny quantité de pierres qui tiennent assez bien. Si voai m'en croyez , on continuera d'y en mener le reste de i cette année et de les arranger, cela ne peut pas faiie 1 une despense considérable. Si à la fin de l'hyver pro- l chain on trouve qu'elles ayent bien tenu ou qu'elles se 1 soient peu écartées , on pourra tenter son eslévation i qui ne sera bien difficile que depuis la fondation jus- l ques à la pleine mer où, si on estoit une fois parveau, \ le surplus se feroit avec plus de facilité. Si j'avois le \ temps de pouvoir esclairer cet ouvrage de prés seule- \ ment deux ou trois mois pour le mettre entrain, je \ suis bien persuadé que j'en viendrois à bout, car j'^y \ ay bien songé depuis que je n'ay eu l'honneur de votts \ voir, et je ne me trouve pas tout-à-fait épuisé d'expe- \ dients sur sa construction. » Le lendemain , Vaul»ii s'éloigna do Brest , et Seignelay, bien persuadé déso»:''* mais qu'en son absence on ne ferait rien de mieux qti ^ par le passé, écrivit, le 12 octobre 1685, qu'il fallai* renoncer à faire aucune dépense pour le Mingant.

Dans le cours de cette campagne , Vauban s'oc^up^ en outre , nous l'avons dit , des travaux à faire dans l^ port, tel que la corderie neuve projetée , la forme e^ cours d'exécution , et les quais à réparer ou à prolou"^ ger. Quant à la ville , il signala comme étant d'un^ nécessité urgente l'accès des habitants dans le port pour qu'ils pussent se livrer à leur commerce, la cons^ truction d'un auditoire, d'un hôtel -de -ville, d'une halle et d'une église paroissiale. Il fit un plan général de la ville , ainsi que ceux de la halle et de l'église qu'il voulait placer, la première à l'extrémité de la vieille corderie , du coté avoisinant la porte neuve , l'église sur le terrain qu'occupe la halle de Keravel.

Pendant Tannée 1685, environ 80,000 livres avaient été employées aux réparations les plus urgentes du château, aux fortifications du côté de Brest et aux excavations préliminaires de celles de Recouvrance; un crédit de 30,000 livres permit , en 1686 , de continuer ces derniers travaux et ceux du côté de Brest , mais sur une échelle très restreinte. Il en fut de même en 1687. Cent mille livres avaient été réparties par portons égales entre l'enceinte et la batterie de Léon. Au mois d'août, ces crédits étant épuisés, M. Desclouzeaux demanda, mais en vain, un supplénient de fonds. Cette insuillsance d'allocations se reproduisit en 1688, car, «u mois de novembre , on n'avait guère dépensé que 68,000 livres pour l'euceiate de Recouvrance, et 40,000 livres pour les travaux de l'arsenal où l'on continuait l*excavation (commencée en 1686 et terminée en 1693) <iu rocher sur lequel a été bâtie la corderie neuve. Quant à la batterie de Cornouaille , à laquelle Vauban attachait une si légitime importance , l'ingénieur Mollart, spécialement chargé de l'établir, n'avait pas trouvé son plan exécutable , et il l'avait prié de le xnodiller.

La lenteur des travaux ne permettait pas d'entrevoir le terme de leur achèvement, quand les événements extérieurs firent sentir la nécessité de les pousser avec plus de vigueur. Aveuglé par ses succès sur le Rhin, Louis XIV s'apprêtait à déclarer la guerre aux Hollandais. Mettre Brest à l'abri de toute représaille possible était donc aussi nécessaire qu'urgent, et, comme l'enceinte du côté de Recouvrance était peu avancée, on se décida, dans les derniers jours de septembre, à réparer tant bien que mal les retranchements de 1674, au moyen des fonds qu'avança personnellement M. le marquis de Lacoste , M. Desclouzeaux n'en ayant pas

dont il pût disposer. On rassembla en toute hâte des ouvriers ; la crainte du danger le faisait regarde! comme imminent. M. Desclouzeaux, dont les îessoorces en matériel étaient nulles, trouvait à grand peioe deux mortiers susceptibles d'être placés sur les hauteurs qui dominent la rade , et pour soustraire les vaisseaux à un bombardement , il était réduit à fiaiie conduire les meilleurs d'entre eux au fond du port. Une pareille situation était fort critique. Elle le deviat plus encore quand Louis XIV, n'écoutant que son fol orgueil , se décida , le 26 novembre 1688 , à lancer saïf^ manifeste contre les Provinces -Unies dont les vai^^ seaux allaient, à quelques jours de là, renforcer ceu^^ de Guillaume III. M. Desclouzeaux recevait lettres su^^ lettres, lui recommandant de rechercher et d'employer*^ tous les moyens propres à empêcher les ennemis de venir insulter le port de Brest.

Les batteries du goulet auraient formé la meilleure défense ; mais celles qu'on y avait faites précipitamment quelques années auparavant étaient en fort mauvais état ; elles ne contenaient d'ailleurs que 32 pièces de canon de calibres dilTérents et quelques mortiers sans afïùts. La batterie de Comouaille n'était pas môme commencée. Cet état de choses obligea M. Desclouzeaux, dans les premiers jours de 1689, à demander à M. le duc de Chaulnes, gouverneur de la province , un premier renfort de 2,000 ou^Tiers , qu'on employa à continuer l'enceinte et à fortifier le château, où les souterrains bordant le quai de la mâture furent disposés de façon à mettre la garnison à l'abri de la bombe. M. de Bercy vint à Brest , et pour stimuler les deux entrepreneur de l'enceinte de Recouvrance, il offrit une prime de mille écus à celui- des deux qui ter^ minerait le premier la part de travaux dont il était

chir-é \fin de donner plus d-extension aux glacis a^ châtMu , U ordonna de démolir jusqu à une distatioe de 60 toises les maisons voisines du ehemm couvert. M. Desclouzeaux ayant transmis , le 3 janvier , ^^ demande d'une indemnité en faveur des propriétaires dépossédés, l'estimation de leurs maisons fut faite par un procès-verbal dans le préambule duquel nous lisons : « Nous, Jean-Joseph Bérard, sieur de la Soignerie, conseiUer du Roy en ses conseils, son sénéchal et premier magistrat au siège de Brest , savoir faisons que, ce jour 19* mars 1689 , environ les dix heui^s du matin, nous seroit venu trouver en notre logis au dit Brest, François Lestobec, sieur DuplessJs, et Thomas Le Mayer, sieur de la Villeneuve , faisant tant pour eux que pour les autres propriétaires des maisons qui doivent être démolies aux environs du chasteau de Brest, lesquels assistés de M* Nicolas Olivier, leur procureur, nous ont remontré quandennement leurs autheurs avoient fait bastir et faisaient leur demeuir au dedans du chasteau et forteresse de Brest ; mais fxir onliv du Roy leurs inaisojis et logements ayant été rasés sans aucun désintéressement ^ la pluspart firent des acquêts ' d^aucuns vestiges et aplacements ù bastir maisons au dehors des remparts du chasteaUy c^est^ù-dire dans la rue nommée la rue de S'-ïves et dans une autre rue descendantedela dite forieivsse au quay, sur lesquels aplacements il y a des maisons construites, lesquelles sont pour la plus grande partie la fortune des actuels possesseurs ; cependant, comme elles ont été condamnées d'estre démolies, les dits sieurs Dnplessis et do la Villeneuve, en privé et en la dite qualité, ont lu'ésenté leur requête à Monseigneur de Bercy, conseiller du Roy en ses conseils, maître des requêtes ordinaires en son luMel et intendant général des fortiflcalions en IJrolagne. »

Si une indemnité fut fixée , elle né fut pas plus payée que ne le furent celles qui étaient dues pour les expropriations opérées en 1681, 1682 et 1683, comme nous le voyons dans une délibération de la communauté du 7 août 1693 , où il est dit que : « Le Roy ayant depuis 1681 fait enclore et fortifier la ville , on a pris des particuliers une partie de leurs terres et maisons pour servir aux fortifications; qu'on a rasé 56 maisons sans aucun remboursement ni dédommagement, et qu'on en a encore marqué nonante à démolir dont on diflëre l'exécution par la nécessité absolue de loger les ofllciers et gens de guerre. » Ce chiffre de 146 maisons démolies ou à démolir devait s'appliquer presque entièrement aux constructions postérieures à 1681, puisque, comme nous l'avons déjà dit, pendant les quatorze années antérieures (1667-1680), le nombre des maisons du côté de Brest ne s'était élevé que de 233 à 280. En même temps qu'on fortifia le château, on travailla à la batterie basse de Cornouaille et à la réparation de l'ancienne batterie de Beaufort, que l'on se décida néanmoins à démolir l'année suivante. Le maréchal d'Estrées qui avait établi son quartier-général à Brest, organisa les milices à défaut de troupes régulières. Vauban, après avoir visité toutes les côtes et une partie des îles depuis Ypres jusqu'à l'embouchure de la Loire , arriva le 18 février 1689 à Brest, où il fut rejoint , le mois suivant , par Seignelay, venu de son côté pour accélérer les grands armements qui s'y faisaient. L'état de la place ayant 'démontré à Vauban qu'elle n'était pas à Tabri d'un coup de main, il arrêta que sur le rocher qu'occupait autrefois, dit -on, le château de Bcrtheaume, on établirait une batterie de quatre pièces de 16 à 18 livres de balles , et une tour, « moyennant quoy, et ce qui se pourroit faire à Cama-

tet, les ennemis ne s'aviseroient jamais de rien entreprendre par là en gros ni en détail. » Il proposa en même temps de fortifier les deux parties de la pres- ' qu'île de Kermorvan , de façon à mettre à couvert le Conquet d'une part, et de l'autre, les Blancs-Sablons. L'ingénieur Niquet qui l'accompagnait , et qui remplaça M, de Bercy, fut chargé d'exécuter ces travaux et les autres que Vauban proposa alors. Ces derniers avaient principalement pour objet de fermer l'entrée du port au moyen d'une estacade faite de mâts de navires ferrés et chevillés de pointes de fer, d'achever Tenceinte , de la revêtir en maçonnerie , d'en masser les parapets eiî terre , de construire sept demi-lunes en terre , d'organiser les chemins couverts , d'occuper lahauteurduPom^rfu/oî/rparune redoute enveloppée d'un chemin couvert , en un mot de mettre en état de défense la fortification et tous ses accessoires.

Les deux côtés de l'enceinte étaient à peu près terminés lorsque Vauban revint à Brest, en 1694. Les chemins couverts de la place étaient organisés depuis l'année précédente, et l'on avait achevé les demi-lunes 43 (aujourd'hui 40), de Saint-Sébastien (23), de la porte (26), et de Kerambecam (28) ; mais sauf la batterie royale et une autre petite batterie de cinq canons , à l'extrémité des retranchements du fort de Chaulnes , celles qu'avait projetées Vauban dans ses précédentes visites n'étaient pas terminées ou étaient dans l'état le plus déplorable.

En même temps qu'on prenait ces mesures de défense , on préparait de formidables armements en vue d'assurer la restauration de Jacques IL Ce prince, lorsqu'il vint s'embarquer à Brest , au mois de mars 1689, put juger par lui-même de l'immensité des efforts tentés en sa faveur. Arrivé le samedi 5 mars.

à sept heures du soir , par Lanvéoc , où une galère dorée lui avait été expédiée , il logea dans la mtàs&ù du Roi , où rintendant avait pris toutes ses mesures pour qu'il fût proprement couché. Il passa toute la journée du dimanche à visiter les ateliers de rarsenal et le vaisseau le Soleil-Royal. Dans cett6 double visite, il prouva que les fonctions de grand-amiral d'Angleterre n'avaient pas été pour lui une sinécure. Ses observations sur la confection des coitiagcs , le calibre des canons, la construction des formes de radoub, etc., attestèrent en effet qu'il possédait de sérieuses connaissances pratiques. Mais si, grûcc à M. Desclouzeaux, il avait été proprement couché, du moins avait-il été assez étroitement logé , car le maréchal d'Estrées qui, suivant ses habitudes tranchantes, s'était réservé à lui seul les deux tiers de Thôti n'avait laissé au Prince qu'une seule chambre , ce (jui contrastait quelque peu avec l'hospitalité que le royal exilé avait reçue à Saint-Germain. La suite du Roi, — elle était nombreuse, — avait été répartie dans diverses maisons particulières , sauf son premier gentilhomme , à qui l'on avait bien voulu concéder une chambre près de la sienne. Comme il n'a\'ait été expédié de Paris ni vaisselle plate , ni linge pour le service de la table du Prince, il fallut, d'après l'ordre de Seignelay, en emprunter à tous les officiers qui en avaient. « Vous ne manquerez pas de leur faire savoir, disait le ministre, que les vaisseaux qui passeront le Roi d'Angleterre devant revenir aussitôt qu'il sera en Irlande, ils n'en seront privés que pendant quinze joui's ou trois semaines au plus. » Le séjour du Roi fut de peu de durée, car il s'embarqua, dès le 7 mars, sur le vaisseau-amiral le Saint-Midiel. Mais les vents contraires retardèrent le départ, de l'armée, composée

de onze vaisseaux et trois brûlots. Elle tenta bien de sortir, le 9 mars , mais les vents qu'elle reneontni, en doublant le goulet , Tobligèrent à venir reprendre son mouillage au Mingant , et elle ne put appareiller définitivement que du 15 au 17, L'armement s'était fait avec une précipitation qui aN-ait entraîné beaucoup de désordre , à en juger par la lettre suivante que M. de Beaujeu, commandant de VEiUirprauint ^ écrivait de son bord à M, de Villermont, le 9 mars :

€ L'embarras où nous sommes m'empesche de respondre à tous les articles de votre lettre. A peine puis-je trouver ce moment pour vous dire que le Roy arriva samedy soir icy et fut reçu au bruit de la mousqueterie du canon de la ville et des vaisseaux. 11 coucha dans la maison du Roy qu*on lui avoit préparée, et les gardes marines lui servirent de gardes du corps, car nous n'avons point veu ceux de nostre Roy, conmie vous me mandés. La garnison du chasteau monta la garde à sa porte tout comme on auroit fait au Roy. Le lundy sept il s'embarqua et tous ceux do sa suite dont je ne puis vous dire les noms que do ceux qui sont sur mon vaisseau. J'ai pour ma part, MM. Roze, de Momor, de Boisselot, d'Hamilton frères, le chef d'escadre anglais milord Tremeleston, M. Porter, gouverneur d'un fils du Roy, le sieur Roussel, le secrétaire de l'ambassade avec un secrétaire de M. Davau, tous les aides-de-camp et beaucoup d'autres que je ne connois point. Le Roy est chez M. Gabaret avec les enfants ; mais pour vous dire le nombre du monde qu'il y a embarqué, c'est impossible, l'Intendant ne l'ayant pu scavoir luy-mesme , car il en vient tous lesjours... C'est une confusion qui passe l'imaginaire...»

Cette expédition n'était que le prélude do la lutte acharnée qui, pendant les huit années suivantes, devait

fournir à la marine française tant d'occasions de s'illu». trer. Brest est fondé à revendiquer la plus grande part des succès qu'elle obtint pendant cette période. En état désormais de satisfaire à toutes les exigence, il déploya une activité sans égale à une autre époque, si ce n'est lors de la guerre de 1778. Châteaurenault, qui avait été nommé lieutenant-général au commencement de 1689, vint prendre, au mois de mai, le commandement de l'armée de vingt-quatre vaisseaux, deux frégates et six brûlots qui , sortie de Brest le 6 mai , débarqua 5,000 hommes dans la baie de Bantry, sous le feu d'une armée anglaise supérieure, et mouilla sur la rade de Brest le onzième jour après l'avoir quittée. Au mois d'août suivant , Tourville vint de Toulon à Brest avec 20 vaisseaux , 4 frégates, 8 brûlots , 2 flûtes , 2 tartanes, et opéra sa jonction avec les 62 bâtiments de Châteaurenault qui , moins ancien de grade que lui, dut lui céder le commandement en chef. Sorties de Brest le 16 août, ces forces navales y rentrèrent sans avoir pu déterminer les anglo-hollandais à accepter le combat. En 1690, le lieutenantgénéral d'Amfreville eut mission d'aller porter de nouveaux secours en Irlande. L'armée qu'il commandait se composait de 36 vaisseaux , 4 brûlots et 5 flûtes ; elle appareilla le 17 mars. Ralliée dans sa route par une division de 5 vaisseaux, une frégate et 1 brûlot venant de Toulon , sous les ordres du chevalier Paul , elle arriva à Cork le 22 , débarqua ses troupes ainsi que ses munitions , et le 4 mai elle reprit son mouillage sur la rade de Brest, sans avoir fait d'autre rencontre que celle de deux corsaires anglais dont elle s'empara. L'armée navale que continuait de commander Tourville, ayant sous ses ordres Victor d'Estrées et Châteaurenault, mit à la voile le 8 juin. Forcée parles

vents de revenir mouiller à Bertheaume , elle y fut raUiée , dans la nuit du 20 juin , par 6 vaisseaux que Ghâteaurenault amenait de Toulon. Composée alors de 70 vaisseaux, 5 frégates légères, 18 brûlots et 15 galères, — ces dernières, en sortant , furent obligées par le temps de relâcher à Camaret, — elle appareilla le 23 juin, livra, le 10 juillet, le combat de Beachy-Head, qui entraîna pour les Anglais une perte de 15 vaisseaux, en brûla, le 5 août suivant, dans la baie de Teigmouth, 12 autres et une partie du convoi qu'ils devaient escorter, et rentra à Brest à la fin du même mois.

De si vastes armements , effectués coup sur coup , n'avaient pu l'être qu'à la condition d'une précipitation d'autant plus fâcheuse que les premiers rudiments de l'hygiène navale, si perfectionnée depuis, étaient alors inconnus. Il en était résulté des maladies qui avaient démontré l'insuffisance de l'hôpital et la nécessité de pourvoir les vaisseaux d'eaux potables plus abondantes que celles que l'on tirait de la fontaine du quai Tourville , à peu près la seule qui fournit alors à cette nature de besoins.

Dès le mois de mai 1689 , on établit en toute hâte , près des salles de l'hôpital, des appentis pouvant contenir 250 lits , ce qui n'empêcha pas , au mois de novembre suivant, et en 1690, de transporter des malades dans les couvents de Landerneau, de Landévennec, de Saint-Mathieu , et d'établir des ambulances dans la paroisse de Saint- Pierre- Quîlbignon et à Trébéron. Au mois d'août 1690, l'hôpital , les casernes, les hangars aux mâts et un grand magasin ne pouvant recevoir tous les malades, il fallut bien que le ministre se décidât à accueillir la demande , maintes fois renouvelée , d'ajouter de nouvelles salles à celles qui existaient déjà. Mais, en attendant qu'elles fussent faites, 1,200 II 3

malades furent repartis dans la paroisse de Saint- Picrre-Quilbignon dont le presbytère fut même mis en réquisition, au mois de mai 1691, en vertu d'un ordre spécial du Roi du 7 avril précédent , le recteur Madec n'ayant pas voulu consentir à céder la jouissance de cette maison moyennant un prix de location amiablement convenu avec lui ou fixé à dire d'experts, M. Pelletier, écrivain principal de la marine, qui se présenta, le 17 avril, au presbytère, était muni de deux lettres de TÉvêque. Dans la première, le prélat prescrivait au recteur une soumission aveugle à l'ordre du Roi , en ajoutant que cette soumission ne tirerait pas à conséquence pour l'avenir. Dans la seconde, transmise par M. Desclouzeaux , ce dernier était prié de chercher à l'avenir d'autres lieux pour y placer les malades , le presbytère étant spécialement privilégié. M. Madec , homme d'un caractère résolu et opiniâtre, qui , jusqucs-là , n'avait opposé que des raisons dilatoires, refusa, tout net d'obéir aux ordres du Roi , en objectant qu'il y avait dans la paroisse d'autres maisons susceptibles d'être employées comme hôpital; que la maison presbytérale était d'ailleurs d'autant plus nécessaire au logement du recteur et de son curé que, comme l'année précédente, la maladie contagieuse alors régnante l'obligerait à quitter Recouvrance , où il résidait depuis que Saint-Sauveur était devenu la succursale de Saint-Pierre, afin de se transporter sur tous les points de cette dernière paroisse où il aurait à administrer des secours spirituels ; qu'au surplus, le fond de la maison presbytérale ne lui appartenant pas, il ne pouvait en conscience obéir à l'ordre du Roi, jusqu'à ce qu'il en eût référé à Sa Majesté elle-même, à l'Évêque et à ses paroissiens.

M. Desclouzeaux , par suite des nouveaux ordres qu'il reçut , enjoignit au prévôt de la marine de faire , ail besoin , ouverture réelle du presbytère, et de dresser, même en Tabsence du recteur, préalablement appelé , un inventaire de ce qui s'y trouverait. Quand Tabbé Madcc reçut communication de l'ordonnance d'ouverture, il déclara n'avoir plus rien à objecter. Toutefois, avant de céder entièrement, il demanda une heure de sursis , parce que, dit-il , ses paroissiens pourraient croire qu'il avait agi de son propre mouvement et le rendre responsable du dommage causé soit par incendie, soit autrement, toutes choses qui l'obligeaient à consulter son curé , logé au presbytère. Trois heures s'étant passées dans Tattente de sa réponse , le prévôt, ses archers, le notaire Polard et un des marguilliers de la paroisse, assistés, à défaut de serrurier, d'un maréchal-fcrrant, brisèrent les \itres des fenêtres et firent sauter les serrures des portes , après quoi ils procédèrent à l'inventaire et firent acte de prise de possession.

Cet incident ne contribua pas peu à faire activer la construction des^salle^ projetées. On en fit six nouvelles près des trois premières : Saint-Hubert (58 lits) ; Saint -Louis (250); Saint- Nicolas (56); Sainte -Reine (128); enfin, deux salles, dites casernes, pour les scorbutiques. Ces constructions et celle de l'infirmerie des gardés-marine (15 lits), établie à l'extrémité de l'une des ailes en retour, eurent pour résultat de. porter à 963 le nombre des lits.

Quant à l'augmentation des approvisionnements en eaux , il y fut pourvu par la conduite des eaux (1690) du vallon de Houarné, de celui de Sainto-Brigitte et du fort de Chaulnes , sur le bord de la mer, à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'aiguade dite des Qnatre-Pompes.

Ce travail était la conséquence de la visite que M. Jongleur, envoyé à Brest par Seignelay, au mois de janvier 1690, avait faite des lieux où il existait des sources susceptibles d'être amenées dans la ville ou dans le port. Le résultat de cette visite , que M. Desclouzeaux fit conjointement avec M. Jongleur, est consigné dans un mémoire que ce dernier dressa à Brest, le 30 janvier 1690, mémoire dont nous croyons devoir reproduire ici les principaux passages, parce qu'ils déterminent le point de départ de ce qui a été fait successivement pour fournir, sous le rapport des eaux , aux besoins delà ville et du port.

ÉTAT de la visite faicle par Jongleur powr la recherche des eaux bonnes à boire pour la ville de Brest , à commencer de la porte de Paris, qui est du costé de Brest , et de là continuer jusqu'au Portzic , vers la batterie de Léon et autres lieux ez environs de la dicte ville,

« En sortant de la porte de Paris, il y a une fontaine (15 p. d'eau) nommée la Villeneuve. Si on veut l'amener sous le port , proche la maison du Roy, on se servira d'un aqueduc qui est fait pour servir de décharge à la dite fontaine, lequel sera beaucoup moins de dépense, attendu que le dit aqueduc qui est fait ne peut servir pour la conduite du château , et qu'il y a cent pieds moins de conduite pour aller proche la maison du Roy. Il y aura quinze pouces d'eau en faisant deux petits regards et une communication de 20 toises de thuyaux de grais de 4 p. jusque sur le dit port , et pour le château , 650 toises de conduite à faire dont la plus grande partie se peut faire en thuyaux de grais (9,750 livres).

iDe la dite fontaine allant au bout du port, du costé

Tancien moulin à poudre, 11 y a une fontaine qu'on

)mme Ténibron (4 p. d'eau), où il y a une con-

oite qui va à l'hôpital. Elle pourroit donner plus de

aoitié au^tant d'eau si la conduite estoit bien posée,

ittendu qu'il en sort la moitié en superficie par la porte

du regard , et le surplus du dit liospital pourroit aller

sur le quay de la nouvelle corderie. Il faudroit faire

im regard au-dessus de Thospital, etc. »

L'état mentionne encore :

« !• Trois petites sources situées sur le bord de la mer, vis-à-vis les cales de construction ;

« 2* Au-dessus du Moulin-à-Poudre , du costé de la ville , une fort belle fontaine nommée la Fontaine au Lait (PouUic al Léas), pouvant aussi aller à la corderie ;

« 3* Deux sources aux environs de Quérennic et la Jument blanche ;

« 4* Le Carpon , au-dessus de Pontaniou ;

« 5* Les fontaines de Prat Lédant et de Trémillot , au-dessus de la porte de Recouvrance ;

« 6* A la rade, sortant du port, à main droite, allant au Portzic, vers la batterie de Léon , nommée fort de Chaulnes , une source où il paroist 7 à 8 p. d'eau, qui n'est pas à 100 thoises du bord de la mer ;

« 7*» A la première gorge ensuite , une source où il paroist pareille quantité d'eau ;

« 8** Dans une autre gorge, il paroist 8 à 10 p. d'eau ;

« 9^ Dans une autre gorge , plusieurs sources pouvant donner 20 p. d'eau ;

« 10** Dans un endroit nommé le port Bergide ou Déchet , des sources pouvant donner 25 p. ;

« 11° Au port Houarné, des sources pouvant donner 30 p. d'eau ;

« 12° Au Portzie, proche la chapelle de Sainte-Anne, des sources de 25 à 30 p. ;

« 13° Au fret, à gauche du port, la fontaine de Tenanerot, de 8 à 10 p. (1) »

Le mois suivant, Seignelay annonça que M. Jongleur allait revenir à Brest , et qu'il s'occuperait d'exécuter une partie des travaux indiqués dans son mémoire, travaux qui devaient, suivant M. Desclouzeaux, entraîner une dépense de 10,000 écus, qu'il proposait de payer à M. Jongleur au moyen d'une rente annuelle de 1,500 livres, prélevée sur les deniers d'octroi. Cette proposition ne fut pas goûtée do Seignelay qui, pour le moment , ne voulait qu'une simple aiguade affectée au service des vaisseaux. M. Jongleur ne revint pas et envoya à sa place, au mois de juin, un de ses employés, lequel fit exécuter les travaux nécessaires pour amener sur le bord de la mer les eaux du vallon de Houarné, de celui de Sainte-Brigitte et du fort de Chaulnes. M. Desclouzeaux voulait qu'on travaillât aussi à la conduite des eaux de Tremillau; mais les travaux exécutés ayant absorbé un peu plus de 17,000

(i) La plupart des sources que désigne M. Jongleur sont faciles à reconnaîlre ; quelques autres , au contraire , ont complèlemeiit changé de nom el ne pourraient être identifiée^ avec celles aujourd'hui connues que par Tordre de succession dans lequel il en parle. Ce qui est iiicompréhonsihle, c'est le débit qu'il .attribue aux sources isolées dont la réunion devait, plus tard, constituer les Quatre- Pompes. Ce débit, d'apr«!;s les extraits ci -dessus cités de son mémoire, serait considérable: or, en réalité, quoique la vallée, formant entonnoir, ami'ne certainement à Taiguade de la marine la lolalilé des sources qui surgissent dans toute sa longueur, on ne récolle pas im produit moyen de plus de 11 li 12 pouces. (NoU de M, Verrier, ingmieur des ponts et chaussées.)

livres, Seignelay ne voulut pas ordonnancer de nouveaux crédits, et Ton dut s'en tenir aux trois fontaines que M. Desclouzeaux avait fait établir sur divers points de la rade , et du nombre desquelles était celle qui , par suite de travaux ultérieurs, a pris le nom d'aiguade des quatre fontaines ou des quatre pompes. Ce ne fut que trois ans plus tard que s'exécuta la conduite des eaux de Trémillau. Les travaux exécutés vers la même époque dans l'arsenal furent peu importants; ils se boméfent à la construction, commencée en 1C92 et terminée en 1705 seulement, de quelques appentis ou hangars sur le terrain qu'occupent aujourd'hui les ateliers et magasins du calfatage , de la peinture , de la sculpture , la salle des modèles , les forges et le chauffoir des hunes.

L'activité des armements ne s'était pas ralentie pendant ce temps. En 1691, on arma 69 vaisseaux qui appareillèrent le 25 juin et rentrèrent au mois d'août , après une croisière de cinquante jours où Tourville avait déployé de grands talents nautiques. Le 12 mai 1692, il sortit avec 37 vaisseaux et 7 brûlots, sans avoir pu être rallié par les 15 vaisseaux que le comte d'Estrées lui amenait de Toulon. Assaillis par une tempête qui obligea VAssuré et le Bon à faire côte à Ceuta , ces vaisseaux n'arrivèrent à- Brest que le 30 mai , et ne purent opérer leur jonction avec l'armée de Tourville, jonction qui eût, sans aucun doute, modifié l'issue de la bataille de la Hougue! D'Estrées retourna alors dans la Méditerranée, où Tourville alla lui-même croiser, en 1693, avec 71 vaisseaux , 3 brûlots et 20 bâtiments de charge qui appareillèrent de Brest le 26 mai. Sa croisière fut funeste au commerce anglo-hollandais dont plus de 80 bâtiments, portant une cargaison évaluée 36 millions , furent brûlés dans la

baie de Lagos. Après avoir, le 29 juillet suivant, brûlé 2 vaisseaux et 3 corsaires anglais, Tarmée rallb divers ports. 40 vaisseaux et 4 bâtiments légers rentrèrent à Brest.

Le seul armement important eflFectué à Bresl en 1694 fut celui de l'escadre de 7 vaisseaux qui, parUete 7 mai , sous les ordres de Châteaurenault , joignit à Toulon , le 12 juin , celle de Tour\ille, et Faida àlairc dans la Méditerranée une diversion favorable à Tannée du maréchal de Noailles. Brest eut assez à feire de s'occuper exclusivement de sa propre défense, A son retour de l'armée de Flandre, en 1693, Guillaume III avait résolu de tirer vengeance des dommages que Tourville venait de faire éprouver à l'Angleterre et à la Hollande. L'exécution de ses projets, remise au printemps suivant , sembla favorisée par la résolution que prit alors Louis XIV, de concentrer ses forces maritimes dfips la Méditerranée , afin qu'avec leur secours le maréchal de Noailles pût prendre Barcelone , soumettre la Catalogne tout entière et obliger l'Espagne à demander la paix. Parti de Brest , le 24 a\Til , avec 53 vaisseaux , Tourville franchit , le 4 mai suivant , le détroit de Gibraltar. Déganii des marms et des soldats nécessaires à sa défense, Brest parut au roi Guillaume une conquête facile, soit qu'on l'attaquât directement, soit plutôt qu'une descente opérée sur les côtes permît d'y établir des forts qui , en bloquant la rade , rendraient impossible la sortie et la rentrée des vaisseaux. L'amiral Edward Russel se serait alors porté dans la Méditerranée avec la plus grande partie des forces combinées d'Angleterre et de Hollande pour y tenir tête à Tourville , pendant qu'une escadre anglaise croiserait dans la Manche, sous les ordres de lord Berkley, après avoir ou attaqué Brest, ou fait occuper,

par un corps d'année suffisant, quelque point du littoral. Le but principal des Anglais était toutefois de s*emparer de la côte sud de la rade , ou côte de Ctornouaille, et des batteries élevées le long de cette partie du goulet, afin que leurs vaisseaux pussent entrer dans la rade et en sortir sans obstacle, la batterie de Hiéon étant hors de portée. Ainsi établis dans la presqu'île, ils auraient réalisé le projet qu'ils avaient formé depuis un siècle , alors qu'auxiliaires d'Henri IV ils avaient aidé le maréchal d'Aumont à chasser les Espar gnols du fort qu'ils avaient construit à l'extrémité de la presqu'île. Us l'auraient facilement défendue avec 2,000 hommes contre 30,000, et s'y seraient maintenus tant qu'ils l'auraient voulu , surtout si un renfort de 3,000 hommes qui devait les suivre prochainement avec de grands approvisionnements, les avait aidés à consolider leur conquête.

En conséquence, le 1" juin 1694, l'amiral Russel appareilla de Sainte-?Hélène , à la tête de 52 vaisseaux de ligne anglais et de 40 hollandais, escortant des gaUotes à bombes et 80 bâtiments de transport. Cette^ flotte portait dix bataillons d'infanterie et quelques détachements de .cavalerie destinés à effectuer une descente. Dans un conseil tenu, le 31 mai , à bord du BrUannia^ il avait été résolu que l'armée, parvenue à un point déterminé, se séparerait en deux parties, dont l'une , sous les ordres de Russel , continuerait sa route vers'Barcelone, et l'autre, commandée par Berkley, se dirigerait immédiatement vers Camaret, où elle débarquerait les troupes du lieutenant- général Talmash.

Les apprêts faits à Portsmouth n'avaient pu rester secrets. Mais on était réduit, même en Angleterre, à de simples conjectures sur la destination de l'arme-

ment. Les uns parlaient de l'île de Ré, les autres de ta Rochelle, d'Oléron, de Rochefort, etc. Si quelquesuns prononçaient le nom de Brest , ce n'était que comme un simple pressentiment, carie secret avait été mieux gardé qu'on ne le faisait généralement à Londres où les Jacobites avaient des partisans jusques dans le conseil du Roi (1). Russel lui-même, w moment oii il se préparait à mettre à la voile, avait assuré à ses amis Jacobites qu'il ne savait rien, et sa discrétion avait résisté à l'habileté de Malborough.

Tout présageait donc à l'Angleterre un succès infaillible , et elle l'aurait obtenu , si , contrariée par les vents , son armée navale n'avait été forcée de retarder son départ d'un mois , que le gouvernement français put employer à improviser sa défense , grâce aux avis que la cour de Saint-Germain reçut de Malborough, mieux informé qu'on n'aurait pu le croire. En agissant ainsi , Malborough , alors disgi*âcié , n'était mu par aucun sentiment de dévouement personnel à la cause de Jacques II, mais par rarrière-pcnsée machiavélique de susciter des embarras au cabinet de Saint-James, et de se rendre nécessaire dans le cas surtout où Talmash ne réussirait pas. (MACAULA}] UistoryofEngland, chap. XX, t. VII, p. 319-320). C'est à cette trahison, révélée par sa lettre à Jacques II, trouvée à Rome dans la collection dite Papiers des Stuarts, qu'est dû Tavorlenicnt de la tentative des Anglais. Nul doute,

(I) L'Hcnnilngc. Mai-^^. Aprrs avoir menlionné les différents bruils qui circulaient nu sujet de rarmemcnt : « De tous les divers projels qu'on imagine , aucun n*cst venu à la connaissance du public. » Ceci est important , car on a souvent dit , pour eicuser Malborough , qu*il communiqua h la cour de Saint-Germain seuleincnl ce qui se disait dans les cafrs et qu'on aurait pu savoir sans lui. (Xole de M. Macaulay.)

en effet , que sans elle Brest, attaqué au mois de mai, n'eût pu résister au formidable armement dirigé contre lui. Cet armement inspira des craintes sérieuses et fondées au cabinet de Versailles. Un seul homme lui parut capable de conjurer le péril. C'était Vauban. Le Koi lui écrivit, le l"mars 1694, qu'informé des desseins du prince d'Orange (Guillaume III) sur Brest, il l'avait choisi pour commander dans cette place , où il y avait, disait-il, 1,500 hommes de la marine , et où *Sa Majesté faisait marcher six des bataillons destinés à la défense des côtes, un régiment de cavalerie et un autre de dragons. Il mettait sous ses ordres deux maréchaux de camp. « Je désire , ajoutait le Roi , qu'après que vous aurez achevé la visite des côtes que vous avez entreprise , au lieu de vous rendre auprès de moi , vous alliez au dit Brest pour que vous ayez le temps de bien examiner la place et les lieux où les ennemis pourroient mettre pied à terre, et d'où ils pourroient la bombarder, afin que vous preniez les précautions nécessaires pour les empêcher de réussir dans les desseins qu'ils pourroient avoir. L'emploi que je vous donne est un des plus considérables par rapport au bien de mon service et de mon royaume ; c'est pourquoi je ne doute pas que vous ne voyiez avec plaisir que je vous y destine , et ne m'y donniez des marques de votre zèle et de votre capacité , comme vous avez fait en toute rencontre. »

Lorsque cette lettre parvint à Vauban , il travaillait à Saint-Malo à compléter le projet qu'il avait conçu cinq ans auparavant pour fortifier cette place et les îles ou îlots nombreux répandus dans sa rade. « Il appela auprès de lui , dit M. le colonel Augoyat {Spectateur militaire, 2^ s'^, t. XXI, p. 473), le directeur des fortifications de Brest et les deux ingénieurs de la place.

MoUart et Traverse , qui apportèrent avec eux les tableaux de rarmement existant à la date da 23 avril. A cette date , il y avait dans les batteries, tint de la rade que du goulet et des environs, 265 piècei de tout calibre et 17 mortiers. Vauban arrêta la construction de nouvelles batteries qui devaient porter l'armement de 168 canons et 36 mortiers ; il en dressa le droit estimatif, ainsi que celui d'un fort pour 500 hommes à la gorge de la presqu'île de Quélem. Le fort bastionné, qui devait être revêtu plus tard, demi en ce moment être en terre battue et fascinée, à parement plaqué et gazonné , et du surplus fraisé sur la berme et palissade dans le fond du fossé et sur son chemin couvert. Il rendit compte au directeur général , dans une lettre datée du 9 mai , de toutes les dispositions qu'il avait prises, des motifs qu'il avait eus pour les prendre , eu égard aux projets qu'on devait supposer à l'ennemi. »

Deux nouvelles lettres pressantes du Roi, envoyées par des courriers extraordinaires, informèrent Vauban qu'à la date du 10 mai une partie de la flotte ennemie était déjà rassemblée à l'île de Wight, et que sa destination était bien Brest. La première de ces lettres lui prescrivait de s'y rendre sans achever sa visite des côtes de Normandie; la seconde, datée du 18 mai, étendait ses pouvoirs, lui donnait le commandement dos évêcliés de Dol, Saint-Malo, Saint -Brieuc, Tréguicr , Cornouaille et Léon , l'autorisait à assembler l'arrièrc-ban de la noblesse, en un mot à faire tout ce qu'il jugerait utile au bien du service. Un post-scrijh lu m contenait ces mots qui prouvent que Louis XIV était bien informé de tout ce qui se passait en Angleterre : « Je hasarde beaucoup en vous donnant cet advis; c'est pourquoi }o vous demande un très grand

secret. Comptez qu'il n'y a rien de si sûr que je vous mande, et prenez vos mesures là-dessus. »

Vauban arriva le 23 mai à Brest, où un logement lui avait été préparé aux frais de la ville , à raison de 100 livres par mois. A peine descendu de voiture , il détacha deux compagnies de soldats de marine au Conquet, qu'il se proposait de faire garder par deux l>ataillons. Il employa le reste de la journée à prendre connaissance des dispositions déjà adoptées par MM. Desclouzeaux, Intendant de la marine, et de Bouridai , Intendant des fortifications de Bretagne , pour l'armement des batteries depuis la pointe du Portzic jusqu'aux Blancs-Sablons, et sur la côte de Gornouaille. L^ fortifications de la ville furent nécessairement l'objet de son attention toute spéciale. Les deux côtés de l'enceinte étaient à peu près terminés ; les chemins couverts de la place étaient organisés depuis Tannée précédente, et l'on avait achevé les demi -lunes 43 (aujourd'hui 40), de Saint-Sébastien (23), de la Porte (26), et de Kerambecam (28) ; mais , sauf la batterie royale et une autre petite batterie de cinq canons , à l'extrémité des retranchements du fort de Ghaulnes, celles qu'avait projetées Vauban en 1683 et 1689, ou n'étaient pas terminées , ou étaient dans la situation la plus déplorable.

On conçoit facilement dés-lors les vives inquiétudes que lui inspirait l'attaque prochaine des Anglais. Cette attaque était si imminente, et si faibles étaient les moyens de la^ repousser que, dans un conseil tenu chez Vauban, le 28 mai , conseil auquel assistèrent MM. de Bouridal , le Commandant et l'Intendant de la marine, ainsi que les Chefs d'escadre-présents au port, on agita la question de savoir si , en cas de bombardement , il serait plus convenable de couler les vaisseaux que de

les laisser à flot. Après avoir pesé les a\^ntages et les inconvénients de Tune et de l'autre mesure, on avait décidé que les vaisseaux seraient conduits le plus avant qu'on pourrait dans le fond du port, sauf à* ne les couler qu'à la dernière extrémité. L'appréhension était bien grande, puisque, sans attendre la réponse du Roi à la lettre par laquelle Vauban lui avait demandé si l'emploi de ces mesures ne lui ferait pas trop de peine, on avait, avant le 7 juin, fait avancer les gros vaisseaux jusqu'à 150 toises de la corderie neuve, et Ton avait résolu de mettre dans chacun d'eux 8 à 9 pieds d'eau, t Nous n'y ferons que cela , disait Vauban , parce que l'on prétend que si on les coulait à fond , ils s'en sentiroicnt toute leur vie , sans que cela leur servit beaucoup à cause de leur élévation. »

Pendant qu'on s'ingéniait ainsi à atténuer, quant aux vaisseaux , les effets d'un bombardenaent considéré comme probable , Vauban se multipliait et faisait face à toutes les exigences de la situation. Uenceinte de la ville , du côté de la mer, n'était protégée que par un nombre de canons insuffisant; les plates-formes étaient à refaire; les affûts étaient hors de service; les batteries, en barbe si découverte qu'on y était vu jusqu'aux genoux , exigeaient des épaulements qu'il fallut établir au moyen de barriques et de gabions remplis de terre. Ces travaux, tout urgents qu'ils étaient, marchaient lentement, ainsi que ceux du port, par suite de l'absence de cinq à six cents matelots ou canonnicrs , les meilleurs du pays, embarqués sur leî 7 vaisseaux de M. de Chûteaurenault, partis le 7 mai. Ce vide laissait les batteries sans canonniers , et les détachements d'infanterie qui remplaçaient les matelots dans le service du port ne les suppléaient que très imparfaitement , inhabiles qu'ils étaient à ce service.

Ajoutons qu'il y avait disette d'officiers, et que si Vaul>an ne s'était pas décidé à retenir les bombardiers destinés au Port-Louis , il ne lui en seraît resté qu'un seul pour plus de 30 mortiers.

(Test une belle page à ajouter à la vie de Vauban que le récit de ce que ce grand homme lit exécuter en peu de jours , en vue du salut de Brest. Rien , en effet, n'échappa à sa sagacité et à sa prévoyance. Sans négliger les plus minces détails d'administration , il s'attacha à mettre en état de défense la baie de Cama- Tet et celle de Berthcaumc , ainsi que les deux côtés du goulet où furent établies des batteries desservies par 13 à 1400 canonniers exercés. Deux chefs d'escadre , d'une capacité et d*une valeur éprouvées, MM. de Langeron et d'Infreville, furent chargés de les diriger, le premier du côté de Camaret, le second du côté de Bertheaume , avec ordre à ce dernier de se renfermer dans la batterie de Léon ou du Mingant, et de ne l'évacuer, quoi qu'il pût arriver , que sur un ordre exprès de Vauban. Afin de prévenir cette fâcheuse extrémité, il avait ajouté aux 240 canonniers qui se trouvaient dans ces batteries , à son arrivée, une compagnie de la marine et 15 gardes, à défaut d'officiers. Il avait, en outre, prescrit à M. d'Infreville de prendre," parmi les paysans de la paroisse la plus voisine , cent hommes exercés au tir du canon, ce qui portait à près de 500 le nombre des hommes affectés au service de 58 pièces.

En même temps qu'il ajoutait 10 canons de 24 aux 8 pièces de 60 et aux 5 de 36 qui garnissaient déjà la grande batterie de Comouaille dont il signalait le malencontreux inachèvement, dû à la disette de fonds, il fortifiait tant bien que mal tous les autres points des deux côtes qui , dans ses incessantes excursions à

Camaret, à Douarncnez, au Conquet, à Porsal, à L'Abcr-Wrach, lui semblaient propres à favoriser un débarquement de l'ennemi , et , bien que pressé par le temps, il protégeait l'île de Cézon au moyen d'une batterie de 8 à 9 pièces de canon « et d'une meschante tour de boue et de crachat » placée sur le haut d'un rocher.

Le bombardement de la ville et du port entrait, nous l'avons vu , dans les prévisions de leurs défenseurs. Aussi avaient-ils redoublé d'activité, et Vauban annonçait-il, le 31 mai, que, dans quelques jours, il senût parvenu à border le front de la ville et du château faisant face à la mer, sur 900 toises de longueur, de 80 pièces de gros calibre et de 18 mortiers placés deux par deux à une dislance à peu près égale les uns des autres. Mais ces bouches à feu , en admettant qu'elles eussent toutes été établies, — et nous doutons fort qu'il en ait été ainsi, — auraient bien pu ne pas rendre tous les services qu'elles semblaient promettre, car on n'avait pas pour plus de dix jours de poudre, et encore à la condition de la ménager. D'un autre côté, la nécessité d'expédier sur les côtes les troupes régulières avait contraint les bourgeois de se charger de la défense de la ville. « Ils sont fort bien armez , écrivait Vauban à la suite de la revue qu'il avait passée le 6 juin , et il s'y en trouvera toujours 12 à 1300 d'assez bon service, outre les charpentiers et qalfats destinés à l'extinction du feu dans la ville et le port qui en font une partie considérable dont j'ai fait un destachement pour en cas de bombes sauver ce que l'on pourra des maisons et des vaisseaux.» Néanmoins, l'opinion générale, que Vauban lui-même avait partagée dans le conseil de guerre du 28 mai , était que , si l'ennemi , au lieu (le fîiire une descente sur un point quelconque de la

côte, franchissait le goulet et venait directement boml)arder la ville et le port, on ne pourrait l'en empêcher, quelque mal qu'on lui fit d'ailleurs éprouver.

Toutefois, si Vauban ne pouvait entièrement se soustraire à cette appréhension, trop bien justifiée par l'insuffisance des moyens de défense , il semblerait qu'une secrète intuition lui eût fait deviner que des points autres que la ville et le port seraient d'abord attaqués par les Anglais. C'est , du moins , ce qu'on doit inférer de la sollicitude toute particulière qu'il mettait à fortifier Camaret, où, vers le 15 juin, il allait encore s'assurer par lui-même du degré d'avancement des travaux , asseoir un camp, et combiner l'action de la batterie qu'on y avait établie avec celle de la batterie de Léon , de façon à rendre désastreuse une descente à Camaret, et périlleuse l'entrée du goulet ainsi que sa sortie. Il comptait beaucoup pour obtenir ce résultat , sur le concours des milices gardes-côtes.

« J'ordonneray incessamment aux paroisses des environs de la rade, disait-il, d'en border les eschouages et de les retrancher du moins mal qu'il se pourra, et par les suites j'y ferai mettre du canon et quelques mortiers afin de leur retrancher (aux Anglais) toute communication à terre et ne leur laisser que le moins que faire se pourra de lieu seur pour le mouillage. » Mais le temps marchait à grands pas, et sans la marine, il eût ' été aux abois.

« Elle nous est , ajoutait-il , une ressource universelle qui nous est d'un secours sans lequel nous ne pourrions être que dans un état de souffrance achevé, car il n'y a guères plus dans la pjace que ce que la marine nous fournit. Jusques ici je n'y ai trouvé que gens de bonne volonté ; le corps des soldats me paroist très bien , et j'en ay bonne opinion. Les officiers de la II 4

marine qui ne sont pas les leurs naturels les estiment et en parlent bien, et ce témoignage -là vaut beau* coup. »

Malgré tout , l'illustre défenseur do Brest n'était pas dans une sécurité complète , et elle ne serait devenue telle que si l'ennemi lui avait laissé le t^mps d'organiser la défense comme il l'entendait. Ses craintes n'étaient pas aussi grandes, sans doute, qu'à son arrivée ; mais il conservait encore une partie de celles que reflétait sa lettre du 31 mai, ainsi conçue:

« Je suis après à faire armer une \ingtaine de chaloupes sur lesquelles nous comptons de mettre des coursiers de 4 livres de balles. On me fait espérer deux gallères, on dit même quatre. S'il se pouvoit que cela fût vrai , de jour nous obligerions les ennemis parle grand Jeu du canon et des bombes à tirer de fort loin, et de nuit , on leur chicanneroit fort l'approche par le moyen des gallères et chaloupes armées auquel cas les bombes ne pourroient entrer fort avant dans la ville.. Si je suis assez heureux pour que toutes les troupes que j'attends puissent arriver et remplir les postes qui leur sont marquez, avant que l'ennemy se présente, il est seur que quoique nous ayons trente lieues de costcs à garder avec de très meschantes troupes , ils ne mettront point à terre sans tirer l'espée. Je n'ose me flatter de pouvoir empeschcr la descente , parce que nous sommes trop dissipez et trop peu préparez, mais on leur fera du mal. Pour cela, il faut que les troupes soient arrivées, et les premières ne le doivent être que le 5 du mois prochain , et les dernières le 20 ou le 22. Voilà un temps extrêmement long pendant quoyjenepcux répondre de rien. Caries milices du pays sont foibles, estant embarquées sur la flotte, et puis ce sont paysans sans discipline , desquels il n'y a

pas beaucoup à espérer.... Il est à présumer que si Tennemy entreprend sur Brest, il fera une grosse descente en quelque part avec un corps considérable pour prendre les revers de Tun des costés du goûUet, et par conséquent toutes nos batteries. De cette façon, l'entrée deviendra bien moins dangereuse , mais elle ne laissera pas de Testre beaucoup encore , attendu que quelque chose qui puisse arriver, il y a ordre à celui des deux costés qui ne sera pas attaqué, de ne point quitter, quoi qu'il arrive, quand même l'ennemy bombarderoit la place ; mais, s'il estoit assez fort pour entreprendre le siège , alors je retirerois toutes les troupes sous la place où j'ay de quoy faire un camp seur, capable de 10,000bommes,quien couvre les plus grands deffauts d'où, sans Tincommoder, j'en puis deffendre les dehors par les troupes du camp, tandis qu'avec les bourgeois et les troupes de la marine , on en garderoit le corps et les vaisseaux.

« Si les ennemis ne veuUent que bombarder la ville et le port par la mer, et que pour cela ils passent le goullet sans se rendre maistrcs do l'un de ses costés par une descente, MM. de la marine prétendent qu'on ne sauroit les en empcscher, bien qu'ils ne le puissent faire sans beaucoup souffrir, et je suis de leur advis, parce qu'il s'en faut beaucoup que nos batteries soient de la grandeur et de l'estendue qu'il scroit à désirer pour leur rendre ce passage effroyable, etc., etc. »

L'événement prouva que Vauban avait été bien inspiré en s'attachant à fortifier, le mieux qu'il put, les deux côtés du goulet , le côté sud particulièrement. En effet, parvenue à la hauteur d'Ouessant, la flotte anglaise se divisa, comme il était convenu, et lord Berkley, prenant avec lui 36 vaissaux de guerre anglais et hollandais, 12 galiotes à bombes et 80 petits

bâtiments portant environ 8,000 hommes de débarquement, vint mouiller, le 17 juin , entre la baie de Ber-. theaume et celle de Camaret, sous le feu de quatre batteries françaises. Un jeune homme d'un bouillant courage, le marquis de Carmarthen, depuis lord Leeds, contre-amiral de l'escadre bleue, monté sur le vaisseau lePeregrin, qui lui appartenait, se détacha immédiatement avec un autre vaisseau de 60 canons et des chaloupes qui devaient ou couvrir ses troupes, si un débarquement immédiat était possible, ou, comme cela eut lieu, se borner ce jour-là à observer la situation des lieux et les positions des Français.

Pendant ce temps, Vauban et M. de Pannetié, commandant de la marine , visitaient à cheval la côte de Léon, pour on inspecter les batteries, et la nouvelle de l'arrivée de l'ennemi leur était transmise par M. l'Intendant Desclouzeaux qui , dans la soirée , venait de sa personne , dans une chaloupe , observer leurs mouvements, et de retour à son hôtel, expédiait au ministre un courrier porteur d'une dépêche , où il disait : a C'est un grand malheur de ce que les gallères ne soient point arrivées ; l'on ne peut, par cette raison, rien entreprendre contre les ennemis, quelque bonne volonté que l'on ait. »

Rentré à Brest fort tard, Vauban, de son côté, écrivit par duplicata , au Roi et au ministre de la guerre Barbezieux , la lettre suivante :

*t Brest , 17 juin, 11 heures du soir.

a J'arrivai hier au soir de visiter la côte de Camaret et sa suite jusques vers la baie de Douaniencz. J'ordonnai le retranchement de plusieurs anses où l'on peut faire descente pour prendre la presqu'île de Roscanvcl par les derrières, et tous nos retranchements de Camaret. J'y marquai à même temps le camp des régiments

— Sade la Roche - Courbon et de la Boëssiére qui n'étoient pas encore arrivés, les quartiers de MM. de Cervon et de la Vlaisse et les postes des milices du pays. Tout cela se de voit exécuter incessamment et n'attendoit gue l'arrivée des troupes , et cinq ou six jours de travail auroient mis cette partie de la coste en bon estât et d'une défense aysée.

«J'en revins satisfait et content, après y avoir donné tous les ordres nécessaires , quand , sur les dix heures du soir, on entendit des signaux d'Ouessant qui marquoient la vue d'une grande flotte. Ce matin , au jour, les signaux se sont conilrmés, et un bastiment d'advis envoyé par celui qui commande à Ouessant , nous a appris qu'on avoit descouvert 30 ou 35 navires de guerre , et plus de 80 autres bastiments de charge de toute espèce , ce qui s'est confirmé derechef sur les quatre à cinq heures du soir qu'ils sont venus mouiller entre Camaret et Bertheaume, à la portée de la bombe de ces deux postes d'où on leur en a tiré 8 ou 10 qui ont presque toutes crevé en l'air. Je les ai tous vus des batteries de Cornouaille et de Léon où j'étois allé donner quelques ordres ; on pou voit les compter et très bien distinguer. Us ont trois pavillons au grand mast et deux au mast d'avant, ce qui me persuade que c'est une armée composée d'Anglois et de HoUandois. Le vent leur est contraire ; s'il change , je ne doubte pas de les avoir demain à la descente ou dans la rade , peut-être tous les deux. Nos gallères ne sont point venues , ce qui nous fait un grand tort. Je leur ai mandé ce soir de faire tous leurs efforts pour entrer, en rangeant la costc de près, à la faveur de nos batteries de terre. Je ne scay point ce qu'elles feront ; mais je scay bien que je feray de mon mieux pour que Vostre Majesté soit contente de moy. Si les gallères

fussent venues , les troupes arrivées à temps , et nos retranchements achevés, nous estions bien. Dieu, qui a toujours assisté Vostre Majesté , ne l'abandonnera pas sans double en cette occasion. Nos affaires sont assez bien disposées au dedans de la ville. » {Volume 1256 du Dépôt de la guerre.)

Le lendemain, à la pointe du jour, un conseil s'assembla à bord du Britannia. Carmarthen ayant objecté que les forces qui lui avaient été confiées la veille étaient insuffisantes, il fut résolu qu'elles seraient augmentées de 3 frégates anglaises et de 3 hollandaises. Il s'apprêta immédiatement à diriger contre un fort et deux batteries à Touest de la baie une attaque à la faveur de laquelle les troupes anglaises débarqueraient dans une anse sablonneuse d'un quart de lieue de longueur. Mais un brouillard épais, qui ne se dissipa que vers dix heures du matin, l'obligea à différer son entreprise , ce qui fut fort heureux , car un corps de cavalerie commandé par M. de Cervon et une partie des milices n'arrivèrent de Chûteaulin qu'à neuf heures. Ce ne fut guère qu'à onze heures que Carmarthen put s'avancer dans la baie de Camaret. Le vaisseau le Monk, qu'il montait ce jour-là, eut à peine doublé la pointe est , qu'un des forts fit sur lui un feu terrible, et quand les autres vaisseaux eurent pris leurs postes respectifs, ils furent déconcertés d'essuyer le feu de trois batteries dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. L'un d'eux, le Richmand, s'étant écarté du poste qui lui était assigné, Carmarthen vint l'y replacer, non sans danger pour lui-même, car le Mœik reçut un boulet qui traversa sa dunette , deux de ses ponts, et sortit à sa flottaison, près d'un des sabords de retraite, après avoir tué trois matelots , dont deux aux côtés du commandant. Les Anglais ayant jeté l'ancre ripos-

/*t}f^ .f^^-x.i4ttt/ fhr^

tèrent avec vigueur au feu de la côte et commencèrent le débarquement. Mais ils eurent bientôt éprouvé des pertes assez sérieuses pour que , dans le conseil tenu pendant ce temps-là à bord du vaisseau-amiral , l'avis de la retraite fût émis, et le lieutenant- général Talmash détourné de s'exposer, lui et ses troupes, à une entreprise jugée trop périlleuse. Mais Talmash , persuadé que le dessein des Anglais n'était pas connu. du cabinet de Versailles, et que les Français n'étaient pas prêts à repousser l'attaque, rejeta un conseil qui lui parut dicté par la pusillanimité. Ne voulant voir, dans les soldats disséminés sur la côte que des paysans rassemblés à la hâte , — il avait un peu raison sur ce point, — et dont il aurait bon marché, — il s'abusait étrangement à cet égard , — il n'en pressa que plus vivement le débarquement qui s'effectua dans une centaine de chaloupes. A midi, il se v dirigea vers la plage ; mais accueilli dans le trajet par le feu de nos batteries et de nos retranchements que défendaient huit compagnies franches de la marine et les milices aux ordres de M. le marquis de Langeron , il avait déjà perdu beaucoup de monde lorsquMl atteignit l'anse de Trémel. Ceux des Anglais qui avaient réussi à débarquer se disposèrent à se former en bataille. MM. Bcnoisc et de La Gousse , capitaines des compagnies franches de la marine , ne leur en laissèrent pas le temps. Sortant d'un fort à la tête de 100 hommes, ils les chargèrent brusquement , les culbutèrent , en tuèrent un grand nombre , et rejetèrent les autres vers leurs chaloupes dont sept seulement étaient assez près du rivage pour qu'ils pussent les atteindre. Ils s'y précipitèrent en si grande quantité que, la mer baissant alors, elles s'échouèrent. Informés de l'état des choses par les signaux de la côte, MM. le comte «de Cervon,

maréchal de camp, de la Vaisse, brigadier dlnfanterie, et du Plessis, brigadier du régiment de cavalerie qui portait son nom, accoururent avec un escadrondc ce régiment, et s'avançant sur la grève, firent un (eu meurtrier sur les troupes entassées dans les chaloupes. Ceux qui purent prendre terre furent bientôt réduils à demander quartier ; quant à ceux qui n'avaient pas encore pu débarquer , redoutant le même sort , ils s'éloignèrent pendant que le feu de leurs vaisseaux , bien qu'inférieur à celui des forts, leur assurait une protection dont il fallait se hâter de profiter.

Les chaloupes de débarquement n'avaient pas seules échoué, n en était de même d'un navire hollandais qui s'était trop approché de terre. C'était le Teesep^ de 30 canons; il avait 12 pieds d'eau dans la cale et avait perdu non-seulement tout son équipage , à l'exception de huit hommes, mais encore une demi-compagnie anglaise embarquée à son bord, et dont il ne s'échappa qu'un enseigne, un tambour et un soldat. Unegalioto chargée de 500 soldats et un bateau plat, qui on portait aussi , furent coulés par les bombes. Le Monh\ dégréé de ses vergues et de ses voiles, dut être remorqué, et les autres vaisseaux, qui avaient aussi éprouvé de graves avaries, ne purent qu'à grand'pcine rallier l'amiral Bcrkley.

Les pertes do l'ennemi furent considérables. En comparant les relations opposées, on peut les évaluer ainsi ; du côte des Anglais, 800 hommes de débarquement tués ou blessés , 400 hommes tués sur les vaisseaux, et 466 prisonniers , dont 16 officiers (1).

(1) Nous puisons ces ciiiffrcs dans deux leUres de M. Desclouzcaux des 19 cl 21 juin , cl dans un élal ofûciel du nombre des prisonniers, dressa:*, le 20 , par M. de Noinlel , inlcndanl de la pro-

Les Français , d'après les rapports dressés le joar même par. MM. de Langeron et de Saint - Pierre , n'auraient compté qu'environ 45 blessés , dont 3 officiers » au nombre desquels était l'ingénieur Traverse, qui eut un bras emporté.

Le nom de Maro ar Saozon (Mort atcr Anglais)^ donné par les paysans bretons à la batterie du fond de la baie de Camaret , qui avait causé les plus grandes pertes aux ennemis , a perpétué le souvenir de leur défaite.

TÎDce. Us difl^renl un peo de ceoi donnés par 11. de Quincy {Bistoin militain du règne de Louis-U-Grand, I. Ul, p. 79), lequel porte à près de 400 le nombre des hommes laissés sur la place, et à S88 celui des prisonnios, dont 40 offiders, îml^pefidaiiiiiieiU iTto» ^roncl nombre de soldais tués. Ces derniers chifires sont contestés par la relation circonstanciée de l'attaque de Camaret, insérée dans Toufrage intitulé : Uves ofthe admirais and otkereminenl british seamen^ elc., 6y John CoinpbeU^ e$q. — London , U^MTaller, I7S0, 4 vol. in>S*, et dans le recueil ayant pour titre : A ctescrtpttan of the maritime parts of France , etc. — London , Thomas jefferys, 1761, 2 vol. in-4*, obi., dont un de plans des villes maritimes, de leurs fortifications , etc.; — elle n'avoue qu'une perte de 700 hommes sur les troupes de débarquement, et de 400 tués ou blessés sur les vaisseaux. Il n*y a donc entre nos évaluations et celles de la relation anglaise qu'une difTérence de iOO hommes au plus , puisqu'elle reconnaît rexaclilude des pertes attribuées aux vaisseaux, et que d*un autre côté on ne saurait contester fexactitude de l'étal de II. de Nointel. La différence, au détriment des Anglais, dut vraisemblablemcut être plus grande sur ce point, puisque II. Desclou* zeaux dit, dans sa lettre du 21 juin : « L'on apprend tous les jours de nouvelles pertes des Anglais ; » mais , au risque de rester audessous de la vérité , nous avons préféré nous en tenir aux chiffres que nous avons mentionnés. Du reste, tout en convenant que des divers récils faits par les écrivains français de la journée du 18 juin , le plus véridique est celui de M. de Quincy, la relation anglaise le traite de mensonger, lorsqu'il dit que, dans la nuit, les ennemis brûlèrent un de leurs vaisseaux, et qu'ils en coulèrent un autre le lendemain en passant devant OuessanL «t C'est merveilleux , ajoute-t-elle, que la perte des Français ne se soit élevée qu'à 45 blessés. » Nous sommes un peu de son avis , sur ce point , nous l'avouerons.

L'histoire métallique en a aussi consacré la mémoire dans une médaille à Teffigie du Roi , dont le revers représente , sur le premier plan , Pallas appuyée sur son égide, auprès d'un trophée naval, et, dans le fond, la mer couverte de vaisseaux , avec cette légende : Custos orœ Armoricx , et cet exergue : Batavis et Anglis ad littus Armoricum cœsiSy 1694.

Quoique grièvement blessé, Talmash, dans un conseil qui se tint le lendemain dans sa chambre, proposa de forcer l'entrée du port et de bombarder la ville ; mais cette proposition , inspirée par Tirritation que lui causait l'échec de la veille, fut repoussée par les autres membres du conseil , et les Anglais , s'éloignant en désordre, se dirigèrent vers la Manche. Assaillis pendant cinq jours consécutifs par des vents violents de S.-S.-E., ils ne purent arriver que vers la fin du mois à Portsmouth , où Talmash succomba à ses blessures, disant , par allusion aux révélations de Malborough , qu'il mourait victime de la trahison. Après avoir réparé leurs avaries, les Anglais allèrent se venger sur Dieppe. Le feu dont ils couvrirent cette ville , pendant les journées des 22 et 23 juillet , brûla ou détruisit complètement 1,852 des 2,725 maisons, presque toutes en bois, dont elle se composait. Les 1,100 bombes qu'ils lancèrent ensuite, du 21 au 31 juillet, dans le Havre , y causèrent de bien moindres dégâts , puisqu'ils ne furent évalués qu'à 300,000 livres. Leur campagne se termina par une tentative de bombardement de Calais que firent avorter les forts de la côte.

Vauban n'était pas sur le théâtre des événements , lorsqu'ils s'accomplirent , comme le prouve la lettre suivante, adressée à M. de Pontchartrain le jour même de la descente :

J'espère que ce qui s'est passé aujourd'hui à la

ccnte de Camaret vous fera plaisir. Les ennemis

ivèrent hier bien appareillés en toutes choses, et se

ôsentérent à l'entrée du goulet, où ils mouillèrent

portée des bombes de Bertheaume et de Camaret.

ujourd'huy, sans plus tarder, ils ont attaqué les

3tranehements de l'anse de Camaret , sa tour et bat-

erie. La relation que M. de Nointel en a dressée sur €8 lettres de Langeron et de Saint-Pierre vous apprendra ingénuement comment la chose s'est passée. Je n'y ay eu de part que dans les ordres et la disposition ; car du surplus la chose s'est passée à deux lieues de moy. Il me paroist que les ennemis s'y sont bien pris, car ils n'ont pas perdu un moment de temps. Aussitôt venus, aussitôt attaqué par l'endroit où je les ai tousjours craint ; en un mot , ils ont très bien pensé, mais pas si bien exécuté.

« J'apprends par les prisonniers qu'ils ont 10,000 hommes d'embarquez pour les descentes et quelques cavaliers et dragons. J'attends nos galléres ceste nuit ; si elles arrivent, nous serons bien forts ; elles le peuvent faire sans grand risque , en rangeant la terre , elles seront presque tousjours protégées de nos batteries depuis le Conquet jusques ici.

« J'ay chargé M. de Montcault de leur tenir des pilotes prêts. 11 me manque encore trois battaillons des six que le Roi me donne pour la garde de ce pays. »

Les galères arrivèrent dans la nuit: « Si elles avoient pu le faire deux jours plus tôt, écrivait Vauban, le 21 juin, l'ennemi n'auroit osé tenter la descente, ou, s'il Favoit fait, on leur eût fait bien du mal. » Bien qu'une partie de sa lettre ne se rapporte pas à notre sujet, nous ne pouvons résister au désir de la transcrire. Pour la bien comprendre, il faut savoir que

M. de Pontchartrain , ministre de la marine , voulant que son flls, M. de Phelippeaux, se rendît digne de lui succéder, l'avait envoyé, dans les derniers jours de mai, en Bretagne , avec mission d'inspecter les côtes de Nantes à Brest, et depuis ce port jusqu'à Dunkerque , pour qu'à son retour il rendit compte au Roi de tout ce qu'il aurait vu. lia lettre de Vauban nous montre quelle espèce de courtisan était ce grand homme: « M. de Phelippeaux, poursuit-il, arrivaidau bruit du canon ; mais quoiqu'il ait fait tous ses efforts, et qu'il se soit pour ainsi dire crevé à force de courir, il n'a pu arriver que le lendemain , si las et si fatigué, qu'il a esté deux jours sans pouvoir remuer ni pieds ni pattes. C'est un mauvais pays que celuy-ci pour courir la poste. Il a très grande envie d'apprendre, conçoit facilement et aime le travail ; voilà les préliminaires de ce que j'en ai appris. Hier, nous commençâmes à voir partie du port et de la rade , et lés gallères. Demain je le mènerai à Camaret, et tous les jours je lui développerai toutes les connaissances que j'ay sur Brest jusqu'à ce qu'il en sache autant que moy. Si l'ennemi nous revient voir, je le mènerai partout où j'iray, et je luy donnerai souvent le plaisir d'entendre le bruit des boulets et des balles de mousquet , ayant l'honneur d'estre fort de vostre goût en cela ; car, quand on a des enfants , il faut faire tout ce qui peut despendre de nous pour les rendre honncstes gens, et du moins les mettre en estât de ne point parler des choses sur lesquelles ils doivent un jour décider, par de simples oui-dire. Il faut avoir veu, et mesme de près, autrement on est toiyours escolier et jamais maistre. Vous serez. Dieu aydant, vous et luy, contents de moy sur la conduite que je tiendray à son csgard , car j'ay grande envie de vous faire ma

T- » Ce langage si pittoresque se continue clans la

te de cette lettre , où Vauban s'exprime ainsi :

tous avons encore eu ceste nuit une sotte allarme

rivée par la faute des signaux qui se sont mépris, ce

li a mis toute la coste en mouvement sur plus de 20

eues d'estendue. Il n'y a pas jusqu'à nos gallères qui

ont courues comme des folles jusqu'au Conquet sans

n'en rien dire, ce qui m'a donné du chagrin, rien

n'estant plus dangereux que de prendre Tallarme à

faux, et pour peu que cela arrivast souvent , on seroit

trompé sur les véritables. »

Le succès quelque peu inespéré du 18 juin et la rentrée des ennemis à Portsmouth faisaient croire à M. de Pontchartrain que Brest ne serait pas attaqué de nouveau. Aussi était-il d'avis de désarmer les forts et de ne plus faire de levées. Vauban, qui ne partageait pas sa sécurité , voulait au contraire qu'on se hâtât de terminer les travaux de défense dont l'insuffisance ne ressort que trop de sa lettre du 28 juin, que nous reproduisons en entier, parce que les détails qu'elle renferme , nécessaires à la complète intelligence de ce qui se passa , non-seulement le 18 juin , mais avant et après , fournissent , en les rapprochant de ceux que contiennent les lettres précédentes de Vauban, les moyens d'apprécier le degré de confiance que devaient inspirer aux défenseurs de la ville et du port les ressources dont ils disposaient.

« La plus grande partie des prisonniers sont présentement à Nantes , hors une bonne quantité de blessez que nous avons dans l'hospital. Il est constant que tout l'appareil des ennemis étoit fait pour Brest et de chercher à bombarder et de faire d'autres descentes où ils auroient pu. Beaucoup mesme nous ont dit qu'ils avoient -quantité d'armes dans des coffres et qu'ils

espéroient de susciter quelque révolte dans le royanme et donner des armes aux révoltez; mais au fond, les gens que nous avons pris n'en savent pas grand'choâe, quoique presque tous disent qu'ils avoient des dragons. Pas un ne m'en a paru asseuré. Je croirois bien que les 32 vaisseaux qui les ont rejoints du depii pourroient avoir esté chargez de cavallerie ; cependant, veu le peu de troupes qu'ils avoient, je ne sçaisàquoy celte cavallerie eust pu leur estre bonne, à moins qu'ils n'eussent eu quelque intelligence formée , car il m*a paru que ces gens-là n'ont pas eu plus de 8,000 hommes de pied embarquez sur leur flottei

« Le petit livret que je joins icy vous apprendra que Russell s'est séparé le 15 d'eux avec 45 vaisseaux pour faire route du costé du détroit ; mais si les vents qu'il fait depuis 8 ou 9 jours ont été généraux, il n'aura pas fait grand chemin et aura esté bien baloté. Vous ve^ rez aussi que l'embarquement de 10 battaillons y est marqué bien positivement, et 10 battaillons de 800 hommes ne font que 8,000 hommes quand mesme ils seroient complets.

« Nous commençons à nous connoistre , M. de Phelippeaux et moy, et si je ne me trompe, avant de nous séparer, nous serons contents l'un de l'autre. Il e^t affable, doux et honneste, fort attaché à ce qu'il doit apprendre, ne perdant pas un moment de temps de voir et de s'instruire ; il a bon esprit, et son honnesteté lui attire fort l'estime des ofïlciers de la marine. VoUà, Monseigneur, ce que j'ay à vous dire de luy sans désir de luy plaire ny dessein de vous faire sa cour.

«Il faut ad vouer que le bonheur du Roy va au-delà de ce qu'on scauroit imaginer. Huit ou dix jours avant la venue des ennemis , craignant ce qui est arrivé , je lis mettre en battaillon les compagnies de la marine qui

lient ici ; et après leur avoir fait faire des tentes à laste, j'en envoyai un battaillon à Roseanvel, cet Iroit m'ayant-paru le plus dangereux de ce quarr. Le derrière du petit fort de Camaret n'estant pas icore fermé, j'y fis travailler en diligence et à tous .8 retranchements et batteries oposées à la descente. iC jour mesme que les signaux nous apprirent que les mnemis arrivoient, j'achevois une visite de trois jours que j'avois fait dans ce pays-là, afin d'ordonner les retranchements, choisir les lieux les plus propres pour camper et ordonner la disposition des troupes et des milices que je reglay et mis par escrit dont je fis part à MM. de Gervon , Langcron et La Vaisse. Le jour que les ennemis parurent entre Bertheaume et Camaret , je fus visiter le fort Léon et la batterie de Cornouaille pour voir s'il n'y manquoit rien , et ensuite toutes celles tirant vers la pointe des Espagnols. Ayant considéré le mouillage des ennemis , je vis bien qu'ils en vouloient à Bertheaume ou à Camaret, attendu que la presqu'île de Roseanvel leur eust esté très avantageuse , soit pour la bombarderie ou pour un siège. Dans cette pensée , âussitost que je fus de retour à Brest, j'envoyai les deux compagnies de la marine qui me restoient à M. de Langeron pour renforcer le battaillon de Roseanvel et à mosme temps un l)attaillon suisse qui ne faisoit que d'arriver ici, à Bertheaume. Les uns et les autres arrivèrent au grand jour en leur poste, et n'eurent que le temps de se préparer à l'attaque. Remarquez , s'il vous plaist , que dans ce mesme temps, il me manquoit le battaillon de Vauge qui n'est point arrivé , et le régiment de la Rochc-Gourbon qui arriva ce jour mesme au soir, et le régiment de la Boëssière, qui n'est arrivé que le 26, mais scavez-vous comment? Un bataillon de la Roche - Courbon sans

tentes, et les deux de Boessière sans tentes, sau armes, sans espées et sans marmites, et sans qu'on m'en ait donné un seul mot d'advis. Cela pourtant a esté réparé en 24 heures par le secours de la marine, et quand l'affaire est arrivée, les gallères n'estoient pas seures de pouvoir joindre.

« Je n'ai pas encore veu un seul officier d'artillerie de terre. Je n'ay pas un sol de fond dont je puisse disposer pour tout ce que je fais , hors quelque petit morceau que je tire de temps en temps de M. de Nointel et les secours que vous voulez bien que je tire de la marine. Enfin, les officiers généraux ne sont arrivez que deux jours avant la descente . Faites un 'moment réflexion sur tout cela , Monseigneur^ et convenez qu*U faut que Dieu protège visiblement le Ray pour que Brest et tout ce qu-il contient ne soient pas de l'heure qu'U est en cendre. Avec tout ce que j'ay pu faire, s'il s'y estoit présenté 15 jours plus tôt, nous ne le pouvions sauver, et je n'avois d'autre party à prendre que le canonnage des batteries et la deffence de la place. Nos retranchements ne sont pas tout à fait achevez , car j'ay 24 à 25 lieues de costes à garder où il y a vingt bonnes descentes à faire , dont si la moitié réussissoit, je perdrois infailliblement l'un des costés du goullet. Je fais donc travailler à tout cela, mais j'ay mille peines d'en venir à bout, car les paysans de ce pays-ci ne sont point du tout accoutumez à l'obéissance. Présentement que voilà tantost toutes nos troupes arrivées, je vais leur faire distribuer des outils et les ferai un peu travailler. Si on ne me dérange point, et que je puisse venir à bout de faire tous les retranchements et batteries que j'ay imaginées, les troupes demeurant postées comme elles le sont , je ne craindray point les ennemis à la descente , et suposé qu'ils

6*opiiiiastrent à la forcer, je la leur ferai achepter si cher qu'ils s'en souviendront longtemps. Que s'ils entreprennent l'entrée du gouUet sans se rendre maistres de l'un des bords, j'ay de quoy leur disputer de jour et de nuit l'approche de la place ; le jour par les plus furieuses batteries de bombes et de canons qui forent jamais , et la nuit par tenir la mer avec nos gallères, chaloupes armées , galiotes à bombes et brûlots , et par une grosse machine flottante sur laquelle Je prétends mettre beaucoup de gros canon au moyen de laquelle je leur feray bien do la peine. Je «fais de plus travailler aux batteries de Tile Ronde ou pointe de Plougastel et à celle de l'île Longue, et à la pointe des Espagnols , à toutes lesquelles je mets du gros canon et des mortiers. Si je puis venir à bout de mettre tout cela en estât, je compte dé les bien lutiner, et qu'ils auront beau entrer en tade, ils ne sauront où mouiller. Voilà qui sera le mieux du monde pourvu qu'on ne me dérange point soit par l'inquiétude de M. de Ghaulnes ou autrement, car déjà il m'a enlevé le régiment de Vauge et tous les arriére -bans extérieurs qui dévoient venir ici ; qui plus est m'a demandé le régiment de la Boëssière et celui de Véruë. Pour ces deux je m'en suis excusé , et ne les donneray certainement pas sans un bon ordre du Roy, et ce d'autant plus que je ne voys aucun lieu de craindre à Saint- Malo, et dès qu'ils auront tant fait que de bien couvrir le derrière du canon de la Couchée, qui est une chose qui sera faite demain ou après, il n'y a pas là de bombarderie du costé de la mer, etc. »

Cette lettre , rapprochée de celles du 31 mai, du 7 et du 17 juin, indique assez que la sécurité de Vauban était loin d'être complète au moment où les ennemis opérèrent leur attaque. Aussi nous expliquons - nous

difficilement qu'il eût pu écrire au Roi avant Tarrivée de la flotte anglaise : « que Sa Majesté n'avoit rien à craindre ; qu'il avoit rendu tous les passages qui scmt sous le château à l'épreuve de la bombe ; qu'il avoit placé avantageusement 90 mortiers et 300 pièces de canon ; que tous les vaisseaux étoient hors la portée des bombes des ennemis, et toutes les troupes en boa ordre; qu'il y avoit dans la place' 300 bombardiers, 300 gentilshommes, 400 hommes de troupes régulières , dont une partie gardes-côtes et un régiment de dragons nouvellement arrivé; que ces forces éloiaU suffisantes pour repousser l'ennemi. » Tel est pourtant le langage qu'aurait tenu Vauban au Roi d'après la Notice historique insérée dans Y Annuaire de la Société d'Émulation de Brest pour 1837, notice due à M. Le Cauchois-Féraud, homme sérieux, comme son travail suffirait à le prouver, et qui n'a fait que reproduire un document qu'il a eu à sa disposition. ToutefoiSi nous l'avouerons , il nous semble complètement inconciliable avec les lettres de Vauban que nous produisons ici. Si, pour calmer les inquiétudes du Roi , l'illustre ingénieur s'était borné à énoncer en termes généraux une confiance qu'il n'avait pas, nous concevrions jusqu'à un certain point qu'il eût fait violence à sa rude franchise ; mais nous no saurions croire qu'il soit allé jusqu'à corroborer son énonciation par des détails que démentaient ses autres lettres, également adressées au Roi. Nous nous bornerons à cette observation et nous ne ferons pas ressortir l'invraLsemblance, l'impossibilité même de certaines assertions de Vauban, de celle, par exemple, qui le représente comme comprenant parmi les troupes régulières, les gardes-côtes ou milices, composées de paysans qu'il a bien soin, dans toutes ses lettres , de distinguer des troupes

réglées. Aussi , M. le colonel du génie Augoyat nous semble-t-il fondé à dire (Spectateur militaire , 2* s'^% t. XXI, p. 476) : « Nous ne pouvons croire qu'avant le 17 juin, Vauban ait pu donner au Roi une pareille assurance , contraire à toutes ses lettres du 23 mai au 17 juin qui sont à la guerre et à la marine. Nous espérons que l'auteur de la notice voudra bien nous faire connaître Vorlgine et la date de celle qu'il a citée. »

Les raisons qui nous ont conduit à douter, non de Texistence du document cité par M. Le Cauchois- Féraud, mais de son application possible à la situation de la défense de Brest au 18 juin , nous portent également à croire qu'il y a erreur ou exagération dans quelques parties de l'exposé fait par M. de Quincy des ressources rassemblées par Vauban, et que cet exposé a présenté., comme entièrement exécutés, des projets qui ne purent l'être faute de temps, ne fût-ce qu'à l'égard du nombre des bouches à feu que Vauban voulait porter à 504 et qui n'aurait été que de 390 , d'après M. de Quincy lui-même. Voici , du reste, cet exposé dont les autres parties, comparées aux lettres de Vauban, nous paraissent, quant aux troupes, mentionner un effectif plus considérable que celui qui existait réellement : tt M. de Vauban donna tous les ordres nécessaires pour repousser les efforts que les ennemis pourraient faire sur Brest et aux environs. Il fit travailler à une batterie de 16 pièces de canon et de 6 mortiers sur le bastion de la ville , qui était le plus près du château entre ce bastion et la batterie qu'il avait fait construire auparavant. Il en fit une autre de 8 pièces de canon et de 6 mortiers sur la longue isle. On conduisit aussi sur le pont 8 pièces de 64 livres de boulets. On applanit 8 grands barques sur lesquelles on mit des mortiers, 150 fusiliers et un grand nombre de grenadiers pour

faire feu sur les vaisseaux qui voudroient approcher. On plaça 4 de ces barques à la rade de Bertheaume, 2 au Conquet et le reste dans la rivière de Landéveûnec. M. de Vauban , outre ces précautions , mit les souterrains du château à couvert de la bombe, et enfin il avoit disposé 90 mortiers et 300 pièces de canon, de manière qu'il pouvoit rendre les efforts des ennemi* inutiles. On mit les vaisseaux qui étoient dans le port hors de la portée des bombes. Et à l'égard des troupes ce qu'il y en avoit étoit en bon ordre. Il y avoit 1,400 bombardiers, 3,000 gentilshommes des environs, 4,000 hommes d'infanterie de troupes réglées, et un régiment de dragons. »

Si les moyens de défense avaient été tels qu'il résulterait de la notice et de l'exposé do M. de Quincy, comment se ferait-il que Vauban, pendant le reste de la campagne et l'année suivante , pendant sLx mois consécutifs, ait sans relâche travaillé à lesxompléter? C'est ce qui nous reste à faire connaître pour qu'on se fasse une idée bien précise et de l'insuflisance de ses ressources au 18 juin, et conséquemment du surcroît de mérite qu'il eut à faire échouer la tentative des Anglais : « J'ai peut-être encore , écrivait-il le 21 juillet, 40 ou 50 pièces de .canon à mettre en batterie, après quoy je cesseray cette année, mais non les retranchements que je vais retarder parce que nous allons entrer dans la moisson, et qu'il faut donner aux paysans le temps de faire leur aoust. Je les fcray recommencer le 1 5 septembre , afin d'achever plusieurs endroits qui ne le sont pas encore. Quand j'auray fini, si on pouvoit les mettre tous au bout l'un de l'autre, on y trouveroit pour plus de six grandes lieues de long, 350 pièces et plus de canon en batterie, toutes placées à merveille et quelque 20 mortiers, sans comp-

ter cettx de la ville, et tout cela très bien garny de leurs besoiûgs. A propos de caiion, je dois vous advertir. Monseigneur, qu'il faudra, pour bien faire, en faire fondre une centaine de pièces de 60 livres de balles pour garder le goullet, de 12 pieds de long, en les faisant un peu campaner. M. de Pointy prétend les pouvoir faire de manière qu'elles ne pèsent guères plus que celles de 36; J'en ay trouvé huit à Brest de ce calibre que j'ay fait mettre à la batterie de Comouaille, où elles sont bien placées, parce qu'elles battent sur Tavant des vaisseaux qu'elles pourront prolonger d'un bout à l'autre. » La sagesse de ces vues n'échappait pas au ministre ; mais les nécessités du moment l'obligeaient non-seulement à différer l'envoi du matériel nécessaire, mais même à diminuer le nombre des cancMmiers affectés au service des batteries existantes pour les employer survies vaisseaux. A peine arrivés, les renforto mis à la disposition de Yauban lui étaient enlevés. C'était au point que le 20 août , il se voyait menacé d'être réduit à 3 hommes par pièce. « Vous n'avez qu'à voir, écrivait-il alors au ministre , si vous voulez faire encore armer quelque autre navire , et je diminueray encore le nombre d'hommes des batteries en faveur des armements que vous ferez faire, sinon j'attendray la fin de ce mois et que les ennemis ayent désarmé pour les suivre à la piste et faire à peu près comme eux. Que si vous voulez que j'en use autrement, mandez -le moi positivement, mais ayez la bonté de ne me pas exposer à un affront. M. le duc de Chaulnes me retient desjà deux bataillons et M. le marquis de Choiseul la moitié de macavallerie. Cependant j'ay plus de 30 descentes à garder sur une estendue de 25 lieues de coste, et pour cela 5 bataillons très médiocres et un régiment de cavallerie, car je compte

très peu sur les milices et point du tout sur les arrièrebans dont je ne fais aucun cas ; que si une de ces descentes venoit à estre forcée , la perte de run des costés du goullet seroit infaillible et rien ne pouiml empescher l'ennemy de se rendre maistre de la rade où mes establissements ne sont pas assez forts pour leur en contester le mouillage. » Malgré tout , le jour même oii il écrivait cette lettre , force lui était de se résigner à congédier 149 hommes employés aux batteries de Morgat, de Camaret, de Tilo Longue, de Plougastel et du Portzic , et il annonçait quTl ferait un nouveau licenciement à son retour d'une visite à la côte de Quimper.

Plus les ressources de Vauban étaient restreintes, plus il faisait d'efforts pour y suppléer, en exerçant au tir du canon , les dimanches et les jours fériés, les paysans des environs,et en leur adjoignant les quelques canonniers à terre. C'est avec ces moyeni^ précaires qu'il voulait organiser, pour l'hiver, la défense des batteries de Camaret , de Cornouaillo , de Léon , de Morgat et de Bertheaume. Mais la pénurie du trésor ne lui en laissait guères la possibilité. Résolu à tenter un dernier effort près de M. de Pontchartrain , il lui fit connaître ses besoins comme ses craintes dans la lettre suivante (17 septembre 1694) : « J'apprends, Monseigneur, qu'il y a icy de grandes remises de fonds pour le désarmement de l'armée navalle qui n'arrivera de plus de six semaines d'icy. N'y auroit-il pas moyen. Monseigneur, de nous en faire prester 10 à 12,000 li\Tes pour la continuation de nos ou\Tages qui, sans ce secours, demeureront imparfaits, sans que nous puissions profiter du peu de beaux jours qui vous restent. Ces ouvrages consistent en un corps-degardc, un hangard et un magasin dans la batterie du

Portzic qui est de 24 grosses pièces , à en faire une autre dans la grande batterie de C!ornouaille pour cet hyver, où il y en a présentement 29 , à faire une batterie basse sur la pointe des Espagnols pour croiser avec celle du Portzic , ouvrage très nécessaire pour achever de rendre l'entrée du gouUet formidable , à continuer le retranchement de la batterie de l'île Longue qui , sans cela , sera très facile à prendre par la gorge, et à y faire un corps-de-garde pour cet hyver et un autre corps-de-garde à la batterie de Plougastel, sans quoy il sera impossible d'y demeurer pendant cet hyver, et enfin à continuer l'eslévation de la tour de Camaret qui devoit être la tour dorée et qui cependant languit comme les autres. Tous ces ouvrages sont principalement faits pour la deffense de l'entrée du gouUet, celle de la rade, la conservation de nos vaisseaux et celle du port. Ce sont précisément les principales affaires de la marine de ce pays , puisque c'est de là que despend toute la seureté. Servez -vous de moy et de ma bonne volonté pendant que je suis icy, car quand je n'y seray plus, cela ne sera plus de mesme , je vous en responds. Je tourmente tous les ordinaires M. Le Peletier sur cet article; mais il me paye d'impuissance. Je vous demande cet emprunt comme une grâce ; ne me la refusez pas , car je fais travailler sur parollc, et il me seroit très fâcheux d'en manquer. Vous avez plus de six semaines pour le remplacement de ces fonds. »

Vauban partit peu de jours après ; mais, avant de s'éloigner , il mit la dernière main aux travaux que lui suggéraient les besoins dp la ville, et dont il s'occupait dans les courts loisirs que lui laissaient les nécessités plus urgentes de son service militaire. Les principaux de ces travaux furent le plan définitif de

la ville et deux projets de halles, Tun pour le côté de Brest , l'autre pour celui de Recouvrance , avec un auditoire au-dessus de la première (1).

Telle était la situation des choses quand se termina la campagne de 1694.

(1) En même temps , M. Bertignon, maître de dessin des gardes de la marine , faisait k la plume, et sous le litre de Veue de la rade de' Brest et d'une partie de la viUe, un dessin oblpng de 0*^,17 de longueur sur O^fiS de hauteur, d'une finesse telle qu'on le croirait exécuté au burin. Cette vue , prise de la hauteur de Kerouriou, représente toute la partie de l'enceinte comprise depuis la porte de Landerneau jusqu'à la rade, dont on découvre une grande partie, amsi que le gculet, la campagne du c6té de Recouvrance, les principales tours du château, etc. Ce charmant dessin esl en la possession 4^ notre ami, M. Pierre M argry. Deux ans auparavant, le même artiste avait encore exécuté à la plume, et avec le même talent, une Veue de la ville et château de Brest avec une partie du port et de la rade prise de la hauteur de la pointe à l'endroit où est le magasin à poudre. Cette vue, qui se rapproche beaucoup de celle prise par N. Ozanne , du magasio des vivres, a, sur la précédente, l'avantage de donner une idée plus complète de l'état du port, lequel y est représenté en perspective. M. Pilven possède un calque de la vue de 169â. Il l'a pris sur Toriginal conservé k la BiblioUièque impériale dans le volume Finistère du recueil intitulé : Topographie de la France,

Page 1