‹ Histoire de la ville et du port de BrestChapitre 28 sur 59 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

de Vauban en i6(/S. — Secours envoyés à Saint-Malo. — Guerre de la d'Eép8{;De. — Décadence de la marine militaire. — Curement dn port (1731). — Laxaret de Trébéron (1722). — Miniatère de Maurepaa : coni^ menc^meut des casernes et construction des hangars de la tonnellerie (i73<^; des caictde Bordeuave (1734- 174 S) i création de Técole de chirurgie et construction delà chapelle du séminaire des Jésuites (1740); formes de Pontaniou (174>'1757); iocendies des ateliers de Recouvrance, du magasin généra! et de la cordeiie (i74*'i744)i reconstruction des édifices incendiés (1 744'' 74^)* "^ Ministère d# U. de Booîllé : construction dn bagne (1750-1751); acquisition des hdfe&T'dfe Saint-Pierre et d'Aché (1751-1752); fondation de l'Académie royale de la marine (175s). — Ministère de M. de Hachault : premiers travaux à Kerhuon (1754); conslniction du petit bagne (1756-1 7G1) ; Guerre de sept ans; armements et travanx défensifs. -— Ministère de M. de Moras : épidémie (1757-1758}. — Miimcère de MM. de Masstac et Berryer : décadence de l'école de chirurgie.

Au printemps de 1695, Vauban revint à Brest et y reprit son œuvre , en vertu des lettres-patentes du Roi de cette année , qui lui conféraient une autorité absolue sur tous les services de terre et de mer, et dont le préambule s'exprimait ainsi : « Les succès heureux du commandement que nous vous donnasmes Tannée dernière des troupes que nous avions fait assembler au département de Brest et sur les costes de Bretagne, et les preuves que nous avons eues en tant d'autres rencontres de vos soins , de votre valeur et de votre expérience consommée, nous ont fait prendre la résolution de joindre à ce commandant celuy de la marine au port de Brest et dépendances pendant la campagne prochaine, afin de vous mettre en estât d'exécuter

avec plus de facilité et d'une manière plus estendne tout ce que vous jugerez nécessaire pour nostre 8e^ vice. »

L'hiver, comme il l'avait prévu, avait causée grands dommages aux travaux non terminés l'année précédente , et la campagne nouvelle s'annonçait comme devant peu fournir les moyens d'y remédier. On était parv^enu à la fin d'avril qu'on n'avait encore pu rien faire faute d'argent. Vingt mille livres étaient bien promises, mais elles n'arrivaient pas , et , le 29 avril 1695 , il demandait qu'il lui fdt expédié au plus tôt un millier de pistoles pour faire à la pointe espagnole une batterie basse de la force de celle du Portzic qui lui était opposée. « Ces deux batteries, disait-il, n'estant éloignées que de 7 à.800 toises l'une de l'autre, feront l'effet des deux Dardanelles plus dangereux que celui des batteries de Léon et de Comouaille. » Le 25 mai suivant, il constatait, dans un document annoté de sa main et intitulé : Estât générai de toutes les batteryes de l'enceinte de Brest et des deJwrs tant du costé de CoinouaUle que de Léony l'existence de 65 batteries de 515 canons et 36 mortiers , desservies par 3,218 canonniers, matelots et paysans , ainsi répartis : 82 premiers maîtres canonniers, 137 seconds maîtres, 26 bombai^ diers, 8 aides, 90 apprentis, 1 pilote , 366 ouvriers du parc, 1,475 matelots et 1,133 paysans. Les remparts du côté de Brest n'étaient défendus que par 6 mortiers et 14 canons de 18 ou de 24, et le château par 3 mortiers, 4 canons de 36 et 19 de 18. Les batteries du côté de Rccouvrance comptaient 8 mortiers et 91 canons dont 24 do 36 et 33 de 48. La grande batterie basse de Léon et la grande batterie de Gornouaille avaient naturellement reçu l'armement le plus considérable. La preniièro était bordée de 10 pièces de 36 et de 30 de 24 ,

que desservaient 4 premiers maîtres, 10 seconds, 90 matelots et 150 paysans. Trois premiers maîtres, 9 seconds, 144 matelots et 88 paysans assuraient le serrée de la seconde, composée de 16 canons de 24, de S de 36 et de 8 de 60.

Quoique Vauban ne reçût pas , à beaucoup près, les fonds dont il avait besoin , la situation locale s'était améliorée. Une analyse aussi succincte que possible du mémoire étendu qu'il adressa au Roi , le 15 juillet suivant, sur les diverses parties de sa mission , nous permettra tout à la fois d'apprécier cette situation et de nous convaincre , par la nature et le nombre des moyens de défense concentrés à Brest et dans les environs, qu'une nouvelle attaque des Anglais lui semblait possible. La garnison de Brest se composait de 1,715 hommes, savoir : 399 soldats logés chez les habitants ; 386 hommes des régiments du Piémont, du Roy et de Hoyal -Vaisseau , casernes dans le château ; enfin 930 bourgeois montant la garde, assez bien armés, « et dont la plus grande partie , dit le mémoire, étoient destinés au feu et au canon. » 1,220 hommes de cavalerie, bien montés, étaient échelonnés de Plougastel à Pleudihen , prés Saintr-Malo , et 3,680 d'infanterie étaient campés sur la côte nord , à Bertheaume , au Conquet, à l'Aber-Wrach , et sur la côte sud , à l'île Longue, à Quélern , à Gamaret et à Crozon, où l'on avait placé un équipage d'artillerie composé d'un lieutenant commandant , deux commissaires provinciaux , quatre commissaires ordinaires, quatre extraordinaires, quatre officiers pointeurs , trois déchargeurs et gardes du parc, un contrôleur, trois charpentiers, trois charrons, trois forgerons , cinquante chevaux , neuf pièces de 8 et une pièce de 3 avec tout le matériel accessoire. Aux troupes que nous venons d'énumérer, on pouvait join-

dre le contingent fourni par les bans des six évêebés de Bretagne s'élevant à 1,284 hommes, et celui des treize capitaineries gardes-côtes formant un total de 69,773 hommes, de sorte qu'avec les 203 hommes préposés à la garde du château du Taureau et de Cîoncarneau , on aurait pu , en très peu de temps , réunir un effectif de 77,852 hommes. Les bans, comme les milices gardes-côtes , inspiraient peu de confiance à Vauban, qui s'exprimait ainsi à leur sujet : « Les bans des éveschés dont il vous a plu me donner le conunandement sont tout-à-fait les uns comme les autres. Ce sont autant de régiments de noblesse composés de plusieurs compagnies, les unes fortes, les autres foibles; les uns à pied par impuissance d*estre mieux, et les autres à cheval , sur roussins , cavalles , chevaux de charrettes et bidets, ce qui , joint au défaut de subordination, fait le plus mauvais composé, et à mon advis les plus meschantes troupes du monde , car il n'y a pas d'escadron qui se puisse former en une heure de temps, ni qui puisse marcher 200 pas sans se rompre. Il faut aussy peu compter de les mener en ordre aux ennemys que de les y maintenir. Quant aux hommes, il y a des gens de qualité et de courage qui ont de la bonne volonté. Quelques-uns ont du bien, mais en petite quantité ; . la pluspart sont pauvres et très mal montés; procureurs, notaires et avocats, qui ont de petits flefs et plusieurs professions au-dessous de celles-là qui ne dérogent pas en ce pays -ci. Il y a encore parmi cela quantité de pauvres gentilshommes qui n'ont rien du tout et qui se présentent à pied aux revues et demandent le lendemain congé comme gens qui n'ont pas de quoy vivre hors de chez eux. Voilà, Sire, de quoy sont composés les arrière -bans de Bretagne , que Votre Mfyesti3 peut seurement

mettre au rang des plus mauvaises troupes do son royaume.

« Les capitaineries gardes-côtes sont composées d'un certain nombre de paroisses voisines de la costc qui ont chacune leur capitaine particulier, un lieutenant .et un enseigne (1). Les capitaines gardes-costes sont comme les officiers généraux des capitaineries , tous gens de qualité du pays demeurant sur les lieux, de 8, 10, 15, 20 et 25,000 livres de rentes, qui y servent actuellement, hors le marquis de Naut qui représente par un lieutenant. Il y a beaucoup de capitaines qui sont gentilshommes et encore plus qui sont des paysans. Tous les subalternes le sont, ce qui les rend presque inutiles, n'ayant point de service d'ailleurs, ni rien qui les rende recommandables au-dessus des autres. Ils en sont beaucoup méprisés. Il y a une telle paroisse qui pourroit mettre jusqu'à 7 ou 800 hommes sous les armes , s'ils en avoiént , qui n'a qu'un capitaine et un lieutenant qui estant paysans n'en peut guères tirer de service. En un mot , cette milice est sur un très mauvais pied , peu obéissante et très ignorante dans toute les fonctions militaires, y ayant très peu de gens qui ayent servi. On pourroit la rendre excellente et très capable de bien garder les costes de

(i) Les milices gardes-côlcs dont les capitaines étaient pourvus de commissious du Roi servaient ordinairement par détacliements qui stationnaient dansdes corps-de-garde établis sur les côtes; mais, dès que les vaisseaux ennemis étaient en vue , les habitants des paroisses du littoral capables de porter les armes se rendaient aux postes qui leur étaient assignés d*avance, et leur réunion composait un corps considérable. Suivant un état que dressa, en 1739, M. le maréchal de Brancas , gouverneur de Bretagne , état que nous avons vu aux Archives do l'Empire , les gardes-côtes de toute la province formaient alors un total de 90,000 hommes, indépendamment de sept bataillons que la Bretagne fournissait à la milice générale du royaume.

ce pays et de secourir les places , en augmentant le nombre de ses officiers et n'y admettant que des gentilshommes ou gens de quelque relief qui auroient servi. Si Vostre Majesté Tavoit pour agréable, je pourrois avoir l'honneur de lui dire ce que j'en pense à la fin de cette campagne. »

Ces auxiliaires, nuls pour des opérations méthodiques, étaient susceptibles, toutefois, d'être utilisés pour un coup de main. Echelonnés entre Brest et Saint-Malo , ils se portaient en nombre suffisant , en moins de deux heures , au moyen de signaux convenablement placés, sur les points menacés, et dans maintes circonstances, ils prévinrent ou rendirent infructueuses les attaques de l'ennemi , notamment le 29 juillet 1558, qu'ils contraignirent les Anglais à se rembarquer avec perte; le 18 juin 1694, à l'affaire de Camaret, et au mois de septembre 1758, à celle de Saint-Cast.

Vauban voulait que, pendant cette campagne, toute la côte, sur une étendue de 120 lieues, depuis l'embouchure de la rivière de Quimperlé jusqu'à Cancale , fut mise en état de défense, et afln d'atteindre ce but, il entoura la presqu'île de Roscanvel de retranchements appropriés au fort qu'il projetait d'y construire. Il fit des travaux analogijes aux batteries de l'île Longue, du Mingant, du Minou,etc., établit des batteries nouvelles sur les côtes ou les îles de la rade , et en commença sur d'autres points du littoral. Mais il ne put rien terminer. M. de Pontchartrain lui retirait à tout moment les canonniers pour les employer comme ouvriers, et il était si parcimonieux dans ses envois de fonds que l'enceinte du côté de Rccouvrance ne pouvait être achevée cette année. Aussi Vauban quitta-t-il Brest à la fin d'octobre avec le regret de ne pouvoir mettre la

dernière main à ses grands projets , mais avec plus de sécurité qu'il n'en avait l'année précédente, à en juger par ce passage de sa lettre du 15 juillet 1695 : « Le gottllet est encore incertain ; tous les marins disent qu'avec un vent frais et une bonne marée on peut y entrer. S'ils l'entreprennent, ils peuvent s'assurer qu'ils y seront chaufTés en entrant et en sortant , car je compte que quelque chose qui puisse arriver de garder les deux costés du gouUet , à moins que quelque grosse descente ne me chasse de l'un ou de l'autre , ce que je ne crainds pas qu'ils puissent faire n'ayant pas ouï dire qu'ils eussent beaucoup de troupes embarquées. Si ma batterie de la pointe des Espagnols estoit faite et l'addition de celle du Portzic achevée, je voudrois pour 500 pistoles qu'ils en voulussent faire la folie. »

De 1694 à 1696, il y eut une stagnation à peu près complète dans les armements. Le bombisrdement de Saint- Malo par les Anglais, au mois de novembre 1693, et leur tentative de descente à Camaret avaient déterminé le Roi à s'occuper avant tout de la défense de nos ports et de nos côtes. Au mois de mai 1695, on détacha de Brest à Saint-Malo deux capitaines de vaisseau , un capitaine do frégate , quatre lieutenants et deux enseignes ; à Granville , deux lieutenants et un enseigne ; à Bréhat et à Lannion, un enseigne. L'événement justifia la sagesse de ces mesures. Le 14 juillet suivant, une flotte anglo-hollandaise de 30 vaisseaux, 25galiotes et 15 frégates ou flûtes, vint de nouveau bombarder Saint-Malo. Le feu de deux galères commandées par MM. de La Pailleterie et de Langeron, celui de 6 chaloupes armées chacune d*un canon de 4 livres de balles, sous les ordres du chevalier de Sainto- Maure ; celui, enfin, des batteries des forts et des rem-

parts que dirigeaient les autres officiers, obligèrent les ennemis à s'éloigner le 18, après avoir lancé environ 1 ,600 bombes dont 8 à 900 brûlèrent 7 maisons et causèrent plus ou moins de dommages à 800 autres. Dans la prévision de nouvelles attaques , 3 vaisseau et 5 galiotes dont les équipages furent renforcés de 300 soldats, furent préposés, en 1696, à la défense des côtes, et l'année suivante, on échelonna de Brest an Port-Louis six bataillons d£S compagnies franches de la marine commandées chacune par deux capitaines de vaisseau, un lieutenant et un enseigne, bcûaillons appelés probablement du nom des bâtiments où ils étaient casernes : V Amiral, la Syrdne, le Phamix, YEole, le Sans-Pareil et le Neptune.

En 1697, il se fit bien quelques armements, mais en course, l'état des finances ne permettant pas de les faire exclusivement aux frais du trésor. Les principaux furent confiés à Nesmond et à Duguay-Trouin. Deux vaisseaux et une frégate , commandés par ce dernier, partirent de Brest au mois d'avril ; renforcée peu de jours après par deux frégates de Saint -Malo , cette division livra le combat , qui amena la prise du vaisseau hollandais le Delfl; et l'admission de Duguay- Trouin dans la marine de l'État comme capitaine de frégate. Un autre armement fut celui de dix vaisseaux, une corvette, une galiote, deux flûtes et cinq traversiéres composant l'expédition de Pointis contre Carthagène , expédition faite, on le sait, avec le concours des flibustiers d'Amérique dont le contact fut contagieux pour nos marins, comme ne le prouva que trop l'enquête faite à Brest lorsque l'armée y revint au mois d'août suivant. En eflet, le pillage s'était exercé sur une échelle si large qu'on avait fait main basse sur les vases sacrés, les ornements d'église, les reliquaires.

iBdatues d^or et d'argent, etc.-, toutes choses dont les églises de Brest et des environs eurent leur part. La nature et l'étendue de cette spoliation causèrent un tel flcandale que, cédant aux cris de l'indignation publique , le Roi ordonna de rassembler tous les objets dont on put obtenir la restitution, et d*en charger deux charrettes, qui furent envoyées à la Rochelle , d'où le vaisseau le Fleuron les rapporta à Carthagènc.

En 1696 et 1697, le génie militaire ne travailla guère plus aux bâtiments de terre que la marine à la construction des vaisseaux, car en 1696 on se borna & construire la batterie des Quatre-Fontaines et une portion de quai devant la corderie ; à conduire les eaux de la source de Menés-Bras à l'hôpital de la marine ; à réparer la redoute du fort de Ghaulnes servant alors de tuerie ; à continuer la cale à gauche de la crique de Pontaniou, au devant des magasins particuliers des vaisseaux, et à reprendre en sous-œuvre la machine à- mater. Ces divers travaux réunis ne donnèrent lieu qu'à une dépense de 13,056 livres 5 sols 6 deniers. Celle de 13,613 livres 6 sols 9 deniers , dont le génie fit emploi en 1697 fut consacrée à la réparation des fours de Keranmarc, des latrines publiques du quai de Brest, auprès des vieux magasins et de la chapelle du Roi , à la construction des casernes de scorbutiques à l'hôpital de la marine, et à celle de deux fontaines, l'une pour le service des vivres devant les fours , l'autre sur le quai de Recouvrance près la chapelle Notre- Dame.

Les trois années qui suivirent la paix de Riswick (20 septembre 1697) furent à peu près stériles en armements et en constructions, le fonds de la marine ayant été réduit à 14 millions, de 25 qu'il avait été en moyenne, par année, de 1688 à 1697. Aussi, de 1698

Page 1