‹ Histoire de la ville et du port de BrestChapitre 29 sur 59 · II G · texte numérisé non relu

II G

à 1700, ne put-on dépenser au-delà de 7,518 livres, dont 6,262 furent consacrées à rachèVement des salles neuves de Thôpital, et le surplus à des travaux accessoires dont le plus important semble avoir été la construction d'une patache tenant lieu d'avant-garde, et placée à la Pointe, Établie sur trois files de pilotis de 32 pieds de longueur chacun et communiquant avec la terre , dont elle était séparée par un petit pont à bascule, de 12 pieds de longueur, elle avait 50 pieds de longueur sur 24 de largeur, et était armée de 8 pièces de canon. Ce n'est qu'après maints remplacements de cette patache que fut construit en 1741 le corps-de-garde de la Pointe. La guerre de la succession d'Espagne (1701) nécessita une augmentation de crédits qui s'élevèrent, terme moyen, pendant chacune des onze années suivantes, à 22 millions. Mais cette sonoime ne permettait pas, à beaucoup près, de satisfaire aux dépenses d'armement, d'entretien et de renouvellement du matériel naval. Il fallut donc continuer le système des armements en course, et sauf ceux qui ajoutèrent à l'illustration de Duguay-Trouin, il n'y en eut d'autres que celui de 5 vaisseaux commandés par M. de Ctoëtlogon, et celui de 23 vaisseaux qui partirent, au mois de mai 1704, sous les ordres du comte de Toulouse, se dirigeant vers la Méditerranée.

Ce n'étaient ni M. Desclouzeaux (1), ni son succes-

(I ) Desclouzeaux (Huberl de Ciiampy, chevalier, scig';, lotendanl de justice, de police et finances de la marine, des armées navales, des fortifications et des haras en Bretagne, né vraisemblablement en Champagne , mort à Brest dans un âge avancé , le 6 mai 1701, entra dans la marine, comme Commissaire ordinaire, le 12 décembre 1651. Quatre ans plus tard, il commandait le vaisseau VElbœuf, et en 1660, il fut Commissaire k la suite de l'escadre envoyée en Italie , puis au blocus de Marseille. Plus tard , il commanda la Victoire, pendant le voyage de la cour à Dunkerque, et

seur, .M. de Louvigny d'Orgemont (1), qui avaient préparé ces derniers armements, mais M. Robert, Intendant depuis la fin de 1703.

Plus la guerre se prolongeait , plus la pénurie du port de Brest augmentait. De là une réaction inévitable sur l'état de la ville , dont la situation, que nous exposerons en son lieu , était navrante. Quand les ressources étaient si minimes qu'elles ne pouvaient permettre de pourvoir aux besoins les plus immédiats, les autres restaient forcément en souffrance. C'est ce qui arriva en 1701 , après l'incendie d'un corps de bâtiments contenant 11 fours et 2 bluteries (les fours de Keranmarc, réparés en 1697), dans l'anse du Moulin-à-Poudre, et faisant partie d'une boulangerie commencée depuis

dans la rivière de Bordeaux pour ]e Iraosport du Roi qui était à Blaye. Nommé Commissaire à Roclieforl (i*' janvier 1670), il seconda puissamment Colbert de Terron dans ]a création de ce port, et mérita d'être nommé Commissaire général le 9 octobre 1675, en récompense de l'activité qu'il avait déployée dans les armements de i673, ainsi que de l'énergie et de refficacité des mesures qu'il avait Irises pour repousser l'attaque de Tamiral Tromp conlre Tile de Ré , à la léte de 72 voiles, le 4 juillet 1674. Appelé, au mois de septembre 1676, à servir au Havre, et en 1680 h Dunkerque, il fut nommé, le 24 mars 1683, Intendant de Tescadre expédiée en Danemark sous les ordres de M. de Prcuilly. Â son retour, il fut envoyé à Brest où déjà, k deux reprises, il avait suppléé U. de Seuil, absent. Arrivé le 25 octobre, il échangea, le 12 décembre, son titre de Commissaire général conlre celui d'Intendant dont il exerça les fonctions jusqu'à sa mort.

(1) LooTiGNY (Paul de), chevalier, seigneur d'Orgemont, originaire de Normandie , était parent et fort considéré de Seignelay, qui, le 23 mars 1687, l'envoya à Venise acheter des esclaves pour les galères du Roi, et le 15 avril suivant, le chargea d'aller en Italie pour y rétablir le commerce de France. A son retour en France, il fut nommé Intendant au Havre, le 1*' octobre 1688, et le 15 mai 1701 il passa en la même qualité à Brest, où il mourut le 24 septembre 1702. {Note de M. le Commissaire général Guichon de GrandponL)

plusieurs années, mais non terminée, faute de fonds. M. Robclin , directeur des fortifications, dut employer les faibles crédits affectés aux travaux du port, à la réparation de la forme de Troulan , la seule que Ton possédât encore pour le radoub des vaisseaux. Les vices de sa construction étaient graves et nombreux, et pour les corriger entièrement , il eût fallu d'autres ressources que celles dont il disposait. Aussi ne put-il qu'atténuer le mal , au moyen des réparations exécutées en 1707 et 1708, réparations qui donnèrent lieu à une dépense de 11,663 livres, bien insuffisante, puisque, deux ans après, un nouveau crédit de 16,000 livres pour achever de mettre la forme en état de recevoir les vaisseaux était demandé à M. Le Pelletier, directeur général des fortifications, lequel fut forcé de le refuser. Quant à la nouvelle boulangerie de 24 fours dont M, Robclin dressa le plan en 1707, et qu'il proposait de construire sur l'emplacement de l'ancienne, la détresse du trésor ne permit pas d'y songer. Si , en 1707 et 1709, l'on dépensa 763 livres pour l'aplanissement du Champ-de-Bataille , là se bornèrent les travaux du génie, car ce ne fut qu'en 1721 et 1723 qu'il fit planter des ormeaux pour border les allées de cette place d'armes.

Cet état de choses se continua jusqu'à la paix de 1713. Pour cette année et les deux suivantes, la marine obtint un crédit annuel de 17 millions qui lui aurait permis de se restaurer graduellement, si, à la mort de Louis XIV, il n'avait été décidé que le fonds d'entretien ne serait plus que de 8 millions, sauf les allocations extraordinaires en cas d'armements. Encore , ce chiffre de 8 millions n'était-il , en réalité, que de 4 auxquels le port de Brest pût participer, puisque 2,500,000 livres étaient afiectées aux dépenses

es colonies, et 1,500,000 livres à la constru^ction ainsi ju'à l'armement des galères. C'était donc avec ce qu'il wrait pu obtenir de ces 4 millions que le port de Brest devait solder le personnel naval et militaire , entretenir les hôpitaux , pourvoir aux autres parties du service et concourir à l'entretien des 49 vaisseaux restant en 1719, et presque tous hors de service. Quant à en construire de nouveaux , il n'y avait pas à y songer, à moins de crédits spéciaux qui, pendant près de 20 ans, ne furent accordés qu'à grand'peine et à d'assez longs intervalles.

Quelque appauvrie qu'eût été la France par les guerres désastreuses de la seconde période du règne de Louis XIV, elle ne l'était pourtant pas à un point tel que la marine fût tombée dans cet état d'abaissement, si le cardinal Dubois, et après lui le cardinal de Fleury, ne s'étaient systématiquement attachés à l'anéantir, pour qu'elle ne causât pas d'ombrage à l'Angleterre. La marine de l'État disparut pour faire place à celle de la Compagnie des Indes dont les contrôleurs généraux s'attribuèrent la direction qui, jusqucs-là, avait appartenu au ministre de la marine. Soutenir le commerce de la Compagnie fut leur préoccupation exclusive , et ils la constituèrent de telle sorte qu'elle construisit un grand nombre de vaisseaux portant de 40 à 72 canons. On ne fit donc pour la marine militaire que ce qu'il fut tout-à-fait impossible de différer. A Brest, de 1717 à 1723 , on ne construisit que deux vaisseaux : Y Éclatant (1720) et Y Elisabeth (1722). Pendant les six années suivantes, on ne put pourvoir qu'à quelques-uns des besoins les plus urgents du port. Depuis 1712 on avait cessé de le curer, et il s'y formait des attérissements qui menaçaient de l'obstruer. Les choses en étaient venues au point qu'en 1720 il ne

fut plus permis d'ajourner l'exécution de ce travail, pour lequel on accorda un premier crédit de 3,000 livres, porté à 10,000 pour chacune des neuf années suivantes. La peste qui avait désolé Marseille, Toulon et les autres villes de la Provence, était une cause d'appréhension à Brest où devaient prochainement arriver les vaisseaux le Prothée et le Mercure^ attendus du Levant. SousTemlpire de cette crainte, qui ne fut pas réalisée, on se hâta de construire à Trébéron {Àppen-' dice, g 2), un lazaret sur une échelle plus large que l'ambulance établie par le médecin Olivier en 1690, mais qualifié pourtant avec raison de provisionnel, puisque, ameublement compris, il ne donna lieu qu'à une dépense de.7,215 liv. 12 s. 2 d. Le curement du port et la construction du lazaret ayant absorbé tous les fonds dont le Conseil de marine pouvait disposer en faveur de Brest , il fallut s'abstenir de changer en entier les deux chaînes que Duquesne avait fait placer, en guise d'estacade, à l'entrée du port, en 1672; une chaîne neuve de 50 brasses put seulement être posée , et les maillons en état de servir dans celle qu'on supprima furent employés à la réparation de celle qu'on conserva.

La nomination de Maurepas au ministère de la marine, au mois d'août 1723, ne changea, ne put rien changer à cette situation. Frappé d'impuissance par le cardinal de Flcury, ce fut en vain que , pendant les dix-sept premières années de son administration, il ne cessa de faire des efforts pour triompher de l'inertie du premier ministre. Sur lui a presque exclusivement pesé jusqu'à ce jour la responsabilité de la décadence de la marine, et nos historiens se sont complu, à l'envi les uns des autres, à lui jeter l'anathème. En cela, il y a plus que sévérité , il y a injustice. Telle est notre

conviction. Nous la puisons dans un mémoire fort détaillé qu'il présenta à Louis XV en 1745, mémoire où il énumère les crédits que la marine avait obtenus depuis 1661. On y voit que, depuis 1723 , il n'avait pu, à cela près de quelques allocations partielles concédées de loin en loin , disposer de crédits plus élevés que ceux qui avaient été fixés en 1716, c'est-à-dire de 8 millions pour la dépense des ports, des vaisseaux , des galères et des colonies. Si, en 1725, année où Teffectif réglementaire des vaisseaux fut porté à 54^ les crédits furent augmentés d'un million , ailn que 1,600,000 livres pussent être spécialement affectées aux constructions et radoubs, cette augmentation fut loin de compenser l'excédant de dépenses causé par ces travaux, le prix des bois, fers, chanvres, etc., étant presque double alors de ce qu'il avait été sous Louis XIV. Ce n'est pas tout. Les vaisseaux construits à Brest , en bois de Bretagne , coûtaient , il est vrai , bien moins que ceux de Toulon, où l'on employait du bois d'Italie, duDauphiné, etc.; mais, en revanche, les premiers n'atteignaient pas une durée de dix ans, tandis que les autres servaient le plus généralement trente ans. Que ce dépérissement prématuré des vaisseaux de Brest fût dû, soit à l'infériorité de qualité du bois , soit à l'impossibilité d'avoir des approvisionnements de prévoyance , ce qui obligeait à mettre les bois en œuvre avant qu'ils fussent parvenus à un degré de siccité convenable, soit d'autres causes, toujours est-il que la part attribuée au port de Brest, dans l'ensemble des crédits , le réduisait à l'impossibilité de concourir au renouvellement du matériel naval. Pour qu'il eût pu en être ainsi , il lui aurait fallu des allocations autres que celle de 510,000 livres qui fut accordée pour 1725, mais qui dut d'ailleurs recevoir

une autre application. Les mauvais jours du régne de Louis XIV avaient reparu. La solde du personnel était arriérée de neuf mois. Officiers , marins , soldats , ouvriers , etc., tous étaient réduits à une misère que le prix excessif du blé menaçait de prolonger et même d'accroître. Tout ce que l'on put faire cette année , ce fut de terminer un fourneau commencé au moulin de Keranmarc pour couler des corps de pompes et autres menus ouvrages, fourneau dont la dépense s'éleva à environ t,000 livres.

Pendant les deux années suivantes, aucun travail ne put être exécuté. Mais, en 1727, Maurepas, venu à Brest , reconnut la nécessité d'aviser au plus tôt au remplacement, ne fût -il que partiel, des vaisseaux hors de service , et en même temps de faire droit aux réclamations que les habitants renouvelaient depuis plus de trente ans pour obtenir d'être déchargés du logement des soldats. En 1728, le constructeur Hélic mit en chantier le vaisseau le Triton, Terminé en 1729, il fut remplacé par le Fleuron^ de 60, qu'on lança le 29 avril 1730. En même temps, on achevait les hangars dits de la Tonnellerie, commencés depuis long-temps dans l'anse du Moulin-à-Poudre pour mettre à couvert les bois de construction. La dépense à laquelle ils donnèrent lieu s'éleva à la somme de 30,000 livres , imputée sur le fonds ordinaire de la marine. Des allocations obtenues du maréchal d'Asfeld sur celui des fortifications, permirent à M. Dumains, directeur à Brest, d'exécuter sur ses plans, en 1730, 1731 et 1732, un pavillon et la première aile, divisée en quatre corps-de-logis , du corps de casernes du quartier de la marine, conçues en vue de fournir le logement aux 600 hommes de troupes jugés nécessaires à la garde du port en temps de paix. Le pavillon central et la

fleconde aile qui le prolonge furent ajournés , faute de Jitmds, et vingt-sept années s'écoulèrent avant q[u'on pàt s'en occuper.

Les subsides obtenus par Maurepas ne furent pas continués. Tout travail était suspendu , et ce fut à grand'peine que l'on put, en 1734, réparer la conduite d'eau établie, en 1690, par Jongleur, conduite en maçonnerie qui amenait les eaux à Taiguade des Qaatre-Pompes, depuis le bourg de SainJ-Pierre, sur une longueur de 8 à 900 toises, dont 500 ^environ étaient tellement obstruées que, depuis 40 ans environ, il n'arrivait plus une goutte d'eau à l'aiguade , et que les vaisseaux étaient obligés de s'approvisionner en ville cil ils ne trouvaient pas une eau aussi bonne et aussi abondante que celle qu'aurait pu offrir cette aiguade. 5,800 livres étaient indispensables pour remettre la conduite en état; il ne put en être accordé que 1,500 pour les travaux les plus urgents. (Appendice, g 3.)

A cette époque , le port de Brest ne possédait qu'une seule forme ou bassin de radoub , celle de Troulan , et pour suppléer à son insufïlsance , M. Desclouzeaux avait demandé, en 1699, qu'on en établît une seconde dans la crique de Pontaniou. Tout ce qu'il avait pu obtenir alors , c'est que l'on fît dans cette crique une cale pour le halage des vaisseaux de 50 à 60 canons, cale qui servait encore, en 1734 , au radoub des vaisseaux. Au mois de septembre de cette année, M. Joseph OUivier, constructeur des vaisseaux du Roi, proposa d'en construire sept semblables sur l'emplacement compris entre le quai , à mi-marée , où se faisait la recette des bois, et la bastide de M"** de Bordenave, bornée par la montagne régnant dans cette partie du port La mort, qui surprit M. Ollivier le ^ mars 1736, ne lui permit d'exécuter qu'une seule de ces cales.

Six mois auparavant (25 mars 1736), M. llntendint Robert l'avait précédé dans la tombe (1). Homme iniègre et conciliant, il était très aimé des habitants qui, dans leur détresse , avaient toujours trouvé en lui un protecteur zélé. Son inépuisable charité n'avait pis peu contribué à lui concilier la reconnaissance puMique, dont M. Raby, l'un des directeurs de l'hôpital, se

(1 ) Robert, (François-Roger), conseiller d'État, Intendant, etc., époux de dame Marie -Frauçoise de Visdelou, mort le 25 nun i736, inhumé le lendemain dans l'église Saint-Louis. Commissaire de l'armée du comte J. d'F^lrées, en i685, il concounilaux nés»cialions qui eurent lieu avec le Dey d'Alger et le Bcy de Tunis, après le bombardement de ces deux villes. Au mois de décembre de celle année , il fut envoyé en Angleterre avec mission spéciale d*agir le plus adroitement qu'il lui serait possible pour dctennincr les protestants réfugiés à rentrer en France. Il avait pour iuttroelion de donner k sa mission le caractère ostensible d'une enquête commerciale, en même temps qu'il était cbargé de visiter les arsenaux anglais et de recueillir tous les renseignements propres à en faire connaître les ressources ainsi que les projets du gouvernement britannique. Attaciié, en 1687, à l'ambassade de M. de Lavardink Rome , il adressa k Seignelay, conformément aux ordres de ce ministre, plusieurs lellres révélant maint incident curieux duconilil engagé entre Louis XIV et le pape Innocent XI au sujet des franchises. En iG90, il fut Commissaire de l'armée commandée par M. d'Amfrcville. H était Commissaire général de la marine à Toulon, lorsqu'en dG95 il fut nommé Intendant aux lies françaises de l'Amérique^ Reçu en cette qualité h la Martinique, le 2 janvier 1696, il adressa k M. de Pontcliarlrain , le 21 avril suivant, un mémoire très développé sur celte colonie, mémoire que notre consciencieux et savant ami , M. Pierre llargry, a publié dans le l, IV de la Revue maritime et coloniale. Nommé Intendant à Dunkerque en 1702, il n'y (il qu'un court séjour, ayant été promu le 9 novembre 1703, à l'Intendance de Rrest, dont il prit possession dans les derniers jours du mois de décembre suivant. A sa mort, il ne laissa qu'une valeur de 35,000 livres en argent comptant ou arriérés de pensions et d'appointements. Sa veuve, dont le revenu en biens fonds était de 9,200 livres, obtint une pension de 1,200 livres, et chacun de ses (ils celle de 1,000 livres. {Notes de V auteur et de M. Guichon de Grandpont.)

fll l'interprète , en demandant, le 1*' mai, qu'un grand service solennel , annoncé à son de cloches des deux liâtes de la ville , fût célébré pour le repos de son Ame , aux frais de l'hôpital. M. Bigot de la Mothe lui fut donné pour successeur le 1*' juin 1736.

L'année suivante, on mit un terme à la banalité presqu'inévitable du port , et Ton diminua les chances d'incendie auxquelles il était exposé. Ce fut au moyen de la démolition de douze maisons particulières construites, depuis 1672, devant la crique de Troulan, do l'Intendance à la pompe située à l'extrémité du mur qui les remplaça , mur dont la construction, commencée en 1738, ne put être terminée qu'en 1739, tant étaient restreints les fonds affectés aux travaux.

Ce n'était pas la bonne volonté qui manquait à Maurepas, mais il était réduit à attendre qu'il pût obtenir les moyens matériels d'assurer la restauration de la marine. Voulant du moins la préparer en substituant, dans la construction navale, une théorie rationnelle à la pratique souvent routinière des constructeurs qui n'avaient pas tous , à beaucoup prés , l'intelligence dontHubac, père et flls. Biaise Pangolo et Josselin Hélie avaient si heureusement donné des preuves, Maurepas trouva à Brest l'homme le plus propre à le seconder. C'était Biaise Ollivier, flls du constructeur mort en 1736, et constructeur lui-même. Déjà connu par les excellentes qualités des vaisseaux exécutés sur ses plans , il fut choisi par Maurepas j de préférence à tout autre ingénieur, pour une mission qui exigeait tout à la fois prudence, discrétion, adresse et habileté. Il s'agissait de surprendre , dans les chantiers de l'Angleterre et de la Hollande, le secret de leurs méthodes de construction. Pendant les cinq mois que dura cette mission , Ollivier consacra toutes ses jour-

nées à la visite des arsenaux , et la plus grande partie des nuits à la rédaction de ses remarques qu'O faisiîi parvenir au ministre par des voies concertées entre eux, et dans lesquelles se trouvèrent posés pour la première fois les vrais principes de rarchitectoie navale , principes que l'auteur, après son retour i Brest, au mois de septembre 1737, appliqua au Araphin-Royal qu'il ayait mis en chantier, au commencement de Tannée , aux vaisseaux le Mars^ VAlcide^k\k frégate V Amazone et à la flûte le Chatneau qu'il construisit ensuite (1).

L'année suivante eut lieu un fait qui témoigne encore de l'intérêt que Maurepas prenait au développement de la marine. Ce fut l'inspection détaillée du port de Brest que ftt M. Maillart, nommé depuis neuf mois aux fonctions d'Intendant à Saint-Domingue, oii il ne fut installé qu'au mois de janvier suivant (2). M. Maillart consacra la plus grande partie du mois d'octobre à son inspection. Il s'assura que, par la manière dont M. Bigot de la Mothe faisait travailler à Texcavation de deux des cales de Bordenave , elles donneraient lieu à beaucoup moins de dépense qu'on ne l'avait cru, et il reconnut l'urgence de réparer

(i) Recourir, pour plus de détails , à nos Essais de Biographie fnaritime, p. 96-99. On y Irouve la preuve que, de leur propre aveu, les Anglais nous étaient inférieurs sous le rapport de la construction , de même que dans les Remarques d'Ollivier (l|u no 2,969a de la Bibliotlièque du port de Brest}, on voit qu'il eut peu k leur emprunter.

(2) Maillart Besaon ou Berron (Simon - Pierre), Conseiller du Bol en ses conseils , nommé Intendant des tles sous le Vent , à S int-Doraingue , le 1" juillet i738, avait été jusques-là el depuis le!" juin 1728, secrétaire du ministre, comte de Maurepas. Il repassa en France en 1753, se retira el prit des lettres de noblesse à la fin de la dite année. (Note de *V, Guichon de Grandpont.)

le magasin de la Tonnellerie , étançonné de toutes parts, ainsi que de refaire , si Ton pouvait obtenir des /oeadsdu maréchal d'Asfcld, plusieurs portions de quais entièrement démolies. La nécessité de faire du curage da port un service permanent lui fut démontrée. La police de la ville prenait si peu de soin du balayage des rues que tous les décombres et immondices étaient journellement charriés dans le port qui se comblait dès que Ton cessait de le curer, au point que de moyens vaisseaux , tels que le Lys , de 70 canons , n'ayant que 20 pieds de tirant d'eau à l'arrière , talonnaient sous leur armement, vis-à-vis de Tlntendance. M. Maillart vit lancer, à peu de jours d'intervalle , le Dauphin - Royal , construit par Ollivier ; Y Atlas , par M. Geoffroy, qui avait suivi la même méthode que lui, et le Superbe^ dont l'auteur était M. Hélie, fils. M. Mailr lart qui, comme tous les officiers généraux , faisait le plus grand cas d'OUivier, eut de fréquents rapports . avec cet ingénieur qui en profita pour lui suggérer ridée d'établir, dans la crique de Pontaniou, deux formes de radoub. Le ministre approuva en principe les travaux demandés ; mais , comme toujours , les ressources manquaient. Ce n'était pas , en effet , avec le crédit de 698,603 livres accordé pour l'exercice 1739 que l'on pouvait songer à les entreprendre , alors surtout que Maurepas ne cessait de prescrire de se renfermer dans les limites de ce crédit. Aussi ne semble-t-on avoir travaillé, pendant cette année, qu'aux deux cales de Bordenave , que M. Maillart avait vu excaver, et que M. Dumontier de Prince, ingénieur en chef des fortifications , chargé d'exécuter les plans de Joseph Ollivier, ne put terminer qu'en 1740.

Un événement qui. aurait pu avoir de graves conséquences, ce fut l'incendie, heureusement arrêté, de

Thôpital de la marine, où le feu prit, le 25 octobre 1739, par Timprudeiice de deux ouvriers aliénés qu'on laissait se promener et fumer en toute liberté. OA incendie commença par une écurie attenant à la salle Sainte-Reine , et contenant de la paille sur laquelle étaient tombées des étincelles de leurs pipes. Quoiqœ le vent soufiQât fortement du Nord, on se rendit assez promptement maître du feu pour n'avoir à reconstruire que 27 toises des deux édifices contigus.

L'année suivante, 1740, fut organisée l'École d'Anstomie. Quoique l'ordonnance de 1689 eût imposé an médecin de chaque port le devoir de faire exercer les chirurgiens de la marine aux dissections anatomiques et de leur donner les connaissances nécessaires pour qu'ils pussent apprécier les causes des maladies et le traitement qu'elles exigeaient ; quoiqu'elle eût en même temps enjoint au chirurgien - major d'assister et de faire assister les chirurgiens ordinaires aux dissections , de leur démontrer la situation des vemes, artères, muscles, tendons , etc., do leur expliquer les précautions à prendre en cas d'amputation et de pansement, ces sages prescriptions n'avaient encore reçu aucune exécution plus de trente ans après. Les funestes conséquences de l'impéritie des chirurgiens embarqués excitèrent enfin , en 1722 , le zèle de M. Dupiiy, alors premier médecin de la marine à Rochcfort. C'est à cet homme , aussi humain qu'éclairé , que la marine doit l'établissement de sa première école de médecine qui devint bientôt une pépinière d'habiles praticiens. En 1731, à la mort de M. Robeau, successeur de M. Olivier, Maurepas appréciant les avantages déjà produits par l'école de Rochefort, jeta les premiers fondements de celle de Brest. M. Pépin, qui remplaça M. Robeau , fut chargé de l'organiser sur le

mâme plan que celle de Rochefort. M. Rolland, en 17J4, et M. Aubert, en 1739, avaient fait, sous sa direction supérieure , le cours d'anatomie. Par un règlement du 30 janvier 1740, le ministre organisa définitivement l'école. Au mois de décembre précédent, M. Pépin avait représenté que, pour maintenir la discipline parmi les jeunes chirurgiens, rendre leur position plus stable, et les empêcher, à leur retour de la mer, d'aller chercher ailleurs des moyens d'existence, il conviendrait d'en entretenir huit à 1 5 livres par mois, quatre à 12 livres et quatre à 8 livres, avec la ration, indépendamment de quinze apprentis à la ration simple. Le ministre goûta ces propositions, en décidant que le nombre des seconds, aides et élèves chirurgiens serait de 31. Nourris et logés à l'hôpital , les élèves furent soumis à la surveillance d'un prévôt, et bientôt la régularité du travail et de la conduite produisit d'heureux fruits, surtout après que M. Aubert, deuxième médecin , et M. Chardon de Courcelles, premier médecin , eurent pris, le premier en 1741, le second en 1742, la direction de l'école , que la négligence de M. Pépin aurait fait péricliter s'il en avait été chargé plus long-temps.

OUivier, à qui le brevet d'ingénieur fut expédié le 10 juillet 1730, ne pouvait pas justifier, comme il le désirait, la distinction dont il avait été si justement l'objet. Rien ou presque rien , en effet , ne se faisait dans le port. Si, en prévision de la guerre , considérée comme l'inévitable conséquence de la mort de l'empereur Charles VI , on réparait les batteries de la rade, dans le port on se bornait à continuer le travail des cales, à terminer une étuve à plier les bordages, à établir, dans les hangars du Moulin- à -Poudre, un atelier de corderie provisoire et quatre feux de forge

derrière le bassin de Troulan. L'année 1741 fut plus stérile encore, car si ce fut cette année que commença la construction de la chapelle du séminaire des Jésuites, dont M. Bigot de la Mothe posa la première pierre le 10 août , cette construction ne saurait être comprise parmi les travaux à la charge de la marine , bien qu'il en ait été ainsi, en très grande partie du moins (Appendice, g 4). Le seul travail qui semble avoir été entamé, c'est celui du corps-de-garde de la Pointe , substitué au ponton la Bdlone qui en tenait lieu.

En 1742, il y eut plus d'activité. On continua les cales, on établit à la PoinU la première rampe du Fer à Cheval , et , dans la crique de Pontaniou, les forges des constructions navales, démolies en 1789 pour faire place aux forges actuelles. Mais ce que l'on fit de plus important, ce furent les travaux préliminaires des trois premières formes de Pontaniou, exécutés par M. Choquet de Lindu, sur les plans et sous la direction d'OUivier.

L'année se termina par un incendie autrement grave que celui du 25 octobre 1739. Il éclata sur plusieurs points en même temps, du côté de Recouvrance, à six heures du matin. En moins de deux heures, le feu dévora les édifices contenant les ateliers de la menuiserie , les bureaux et les magasins adjacents remplis de planches et de gournables. Il se propagea avec tant de rapidité et de violence du côté de la prison de Pontaniou , que l'on fut obligé d'en faire sortir les détenus dont deux s'évadèrent, et de couper un édifice récemment construit en retour, d'un côté de la crique de Pontaniou, édifice contenant au rez-de-chaussée les manœuvres dont on se servait pour caréner les vaisseaux , et à l'étage supérieur de grands approvisionnements de planches de toute sorte. Là ne se borna

pas le mal. Sur les chantiers se trouvaient deux vaisseaux : le Juste et le Royal -Louis. Projetées de leur côté, les flammes les gagnèrent. Le premier n'éprouva qu'un faible dommage ; il n'en fut pas de même du Rayai' Louis y de 124 canons. Il était achevé jusqu'à son troisième pont, et ses bancs de gaillards étaient placés. S'il ne fut pas entièrement détruit, ce fut grâce aux efforts des officiers, marins et soldats qui , jusqu'au lendemain matin (26 décembre 1742), se relayèrent par escouades de 500 travailleurs. Malgré tout, la perte dût être considérable, puisque celle qui fut constatée au premier février 1743 , alors qu'on n'avait pu encore rassembler tous les éléments d'appréciation, s'élevait à 815,650 livres, savoir : 364,184 livres pour les approvisionnements ; 207,400 livres pour la réparation du Royal-Louis, et 244,066 livres pour la reconstruction des édifices.

L'apparition simultanée du feu sur plusieurs points, au début de l'incendie, avait naturellement conduit à l'attribuer à la malveillance. Les soupçons s'étaient portés sur un nommé Charles Polo, âgé de 35 ans, né à Londres. Son père, originaire de Metz, était mort au service de l'Angleterre. Venu à Brest, en 1741, sous prétexte de s'embarquer sur le vaisseau le Mars, Polo était en réalité soudoyé par un sieur Tompson, agent de l'ambassadeur d'Angleterre. Ce Tompson lui écrivait sous le nom de Rosscl et lui faisait d'assez fréquents envois de fonds , soit par la poste , soit par l'intermédiaire d'un sieur et d'une dame de Favarger. C'est à l'aide de ces subsides que Polo avait vécu jusqu'au mois de septembre 1741 chez la femme Cotte, hôtesse du Grand-Mçjparque, ensuite chez une veuve Marzin, dont le beau-frère, M. Vareavaux, procureur iiscal de Coatmôal, et secrétaire greffier de la commu- U 7

nauté de Brest , avait reçu un assez grand nombre de lettres adressées à Polo, et deux remises de fmklsqm lui étaient destinées, l'une de 400 et quelques livres an mois d'août 1742, l'autre peu de jours avant Tinoendie. M. Bigot de la Mothe fit immédiatement sai^r Polo, M. Varsavaux et la femme Marzin , ainsi qu'un pilote anglais, nommé Hélary, grand ami du premier. Polo et Hélary, malades, furent mis à l'hôpital de la marine, dans des chambres grillées et séparées , un fer aux pieds; la femme Marzin et son beau -frèro furent incarcérés au château. Une longue procédure fut instruite par M. l'Intendant qu'avait commis un arrêt da Conseil. Nous n'en connaissons que les interrogatoires subis au mois d'août 1743, par les troiâ premiers accusés ; mais de ces interrogatoires , comme des papiers saisis chez Polo et de la correspondance administrar tive, il semble résulter que ce personnage, entièrement étranger à l'incendie , était un espion ou plutôt un escroc , peu intelligent , du reste , qui ne transmettait à Tompson que des nouvelles insignifiantes. Nous ignorons quelle fut l'issue du procès intenté à lui et à ses eo-accusés, la correspondance ne la faisant pas connaître. Si elle est muette sur leur sort, elle ne l'est pas sur celui d'un nommé Auger, cuisinier, qui avait aussi été arrêté à l'occasion de l'incendie. Au mois de juin 1746, on vint à s'apercevoir que, depuis trois ans et demi , on l'avait oublié en prison , bien qu'aucune charge ne se fût élevée contre lui.

Le désastre qu'on venait d'essuyer exigeait un remède prompt et complet. Quoi qu'il en soit , Maurepas ne put affecter, en 1743, qu'un crédit de 80,000 livres pour la reconstruction des magasins o( des bureaux incendiés, ainsi que pour celle de la prison qu'il ordonna de déplacer et d'établir à l'extrémité des grandes forges ,

au foad de la crique de Pontaniou. Il fallut ajourner les faravaux des nouvelles formes et se borner à démolir les seize magasins en bois qui régnaient le long du côté sud de la crique. Il fallut aussi remettre à une autre époque le curage de Tarrière-port , très peu profond, et qui se serait promptement comblé si le Ministre n'avait obtenu, cette année, un arrêt du Conseil interdisant le labour des terres à moins de 60 toises de distance de chacun des bords de la Penfeld.

L'incendie du 25 décembre 1742 avait suggéré à Maurepas (29 janvier 1743) la pensée que lacorderie, par son mode de construction aussi bien que par sa situation, était incessamment exposée à devenir la proie des flammes. Il semblerait qu'une secrète intuition lui présageait le nouveau désastre dans lequel elle devait être enveloppée à un an de là. Tels furent , en effet, les résultats de l'incendie du 30 janvier 1744 qui la consuma entièrement, ainsi que le magasin général, occupant une partie du magasin général actuel , et le contrôle , situé là où se trouve la direction du port. Les approvisionnements que renfermait le magasin général furent détruits, ce qui était d'autant plus regrettable que la guerre déclarée à l'Angleterre , au mois de mars de cette année , obligea à passer en toute hâte des marchés nouveaux et onéreux , et à retirer des munitions des autres ports. Quant à la comptabilité, elle éprouva à peu près le même sort que les approvisionnements. Les débris qu'on en put sauver n'ayant pas permis de la reconstituer, une ordonnance royale du 26 avril 1744 prescrivit un recensement du matériel existant dans l'arsenal , matériel dont le garde-magasin, fut seulement chargé.

M. Bigot de la Mothe avait été très bref dans le compte qu'il avait rendu au ministre de ce funeste

événement sur lequel les minutes de sa correspondarice se taisent même complètement. Mais des lettres particulières avaient suppléé à ses réticences en faisant connaître que le feu avait commencé par un appartement servant de salle à manger aux contrôleurs, et séparé du magasin général par une cloison ou m faible mur fait après coup. On était dans Tusageffy faire un grand feu , et , circonstance aggravante , le soin de l'éteindre était confié à un gardien que Ton avait congédié peU de temps auparavant , parce que sa négligcEcc avait causé un incendie antérieur à Pontaniou , celui très vraisemblablement de 1742-

Des édifices incendiés, la tour de l'horloge fut seule reconstruite en 1744. La même année fut terminée la quatrième et dernière cale de Bordenavc. Le magasin général, les deux pavillons qui le terminent, et qui, sous des noms différents , étaient alors affectés aux services de la direction du port, de l'inspection de la marine et du détail des approvisionnements, furent commencés en même temps , ainsi que le corps de bâtiments situé au nord de la forme de Troulan,et comprenant, indépendamment de l'école de maistrance, divers ateliers relevant des constructions navales, tels que les forges, Tatclier des boussoles, etc. Cet ensemble de bâtiments (ApjycmUcc, g 5) fut terminé en 1745, année où OUivier fit les premiers travaux de la corderic haute, rétablit la première rampe et le palier de l'avantgarde, les plates - formes de la batterie de mortiers pour le bastion du goulet, et s'occupa de la forme de Troulan, dont M. Robelin, en 1707, n'avait que très imparfaitement atténué les nombreux défauts (1). L'un des plus grands était la difficulté de son épuisement. (]e fut là le dernier travail de cet habile ingénieur; la

(1) Essais de Biographie maritime, par P. Lcvot, p. iOi-102.

mort qui le surprit, le 20 octobre 1746, à râgc de 45 ans, ne lui permit pas d'achever les troia premières formes de Pontaniou, eu cours d'exécution depuis quatre ans. Ce travail avait présenté de grands obstacles. Les pilotis qu'il avait d'abord fallu établir avaient difficilement rencontré le solide, et n'avaient pu y pénétrer qu'au moyen d'un mouton de fer pesant plus de 600 kilos et ayant 10 mètres 70 centimètres de chute. Des deux côtés de chaque forme l'un était sur le roc, et l'autre sur la vase, à l'endroit d'un gros mur de refend qu'il fallait rendre aussi solide que le roc même. Malgré toutes les précautions prises pour enlever le bois de la vase , le fond était si gâté par la présence des autres corps étrangers que les pieux se trouvaient incessamment dérangés. Les marées les plus avantageuses ne laissant guère que deux heures par jour pour faire le travail de l'épuisement et de la construction, on sent avec quelle lenteur durent marcher les formes. Aussi, lorsqu'Ollivier mourut, n'avaiWl encore placé que les premiers rangs de chapeaux dans l'entrée de l'anse , sur une profondeur de 7" ,68 , et il restait un espace considérable à piloter.

En 1747, Ghoquet de Lindu, qui lui succéda, termina la corderie haute (Appendice, g 6), construisit autour de la forme de Troulan un magasin au goudron, les forges de là serrurerie et une plomberie. En 1748, il établit une forge de huit feux à proximité des nouvelles cales de Bordenave où deux vaisseaux étaient sur les chantiers, et où un troisième , de 80 canons , devait être prochainement commencé. Vers la fin de cette année , la réunion des galères à la marine, ordonnée le 27 septembre 1748, détermina la répartition entre les ports de Toulon, Rochefort et Brest, des 4,000 forçats que contenaient les bagnes flottants de Marseille.

Maurepas ne vit pas l'exécution de celte mesaw; une intrigue de cour lui fit perdre son portefeuille iren la fin du mois d'avril 1749. Pendant les dix dernières années de son ministère , les difficultés de sa positioQ s'étaient accrues, limité qu'il avait été par Tinsuffisance des ressources mises à sa disposition. La guerre déclarée en 1739 par l'Angleterre à l'Espagne , notre alliée, pouvait éventuellement exiger notre concours ea faveur de cette dernière puissance , ce qui eut lieu en effet. Pendant les quatre années suivantes, il y eut donc des armements, mais dans des proportions restreintes. Le plus important que Ton cfTectua à Brest fut celui de 12 vaisseaux envoyés en Amérique sous les ordres du marquis d'Antin pour y observer l'amiral Vernon. Au mois d'octobre 1743, Maurepas, dégagé des obstacles que lui avait obstinément opposés le cardinal de Fleury, mort le 29 janvier précédent, demanda trente millions qu'il voulait emi^oyer à armer tous les vaisseaux existants et à remplacer par des neufe ceux qui seraient hors d'état de servir. On ne lui en accorda que dix pour 1744 et pas davantage pour 1745. Aux engagements peu importants que nous avions eus d'abord avec les Anglais avaient pourtant succédé des hostilités sérieuses ; aussi les fonds répartis entre les divers ports ne permirent-ils à aucun d'eux de fournir le contingent nécessaire pour que la France soutînt efficacement l'honneur du pavillon. N'ayant plus à supporter le fardeau de la guerre (I), Maurepas

(i ) La guerre de la succession d'Aulriche qui, tu Télal d'abandon de la marine française, devait nécessaircmenl nous ^Ire futaie, ne le fui pourtant pas, h beaucoup pris, autant qu'on pourrait le croire, d'aprcs roirange assertion de Voltaire qui prtMend (Siècle de Louis XV) qu'apri'S le combat du cap Finistère (10 octobre 1747), il ne nous restait plus quun seul vaisseau. Des longues recberdics

s*apprêtait, lorsqu'il fut remplacé, à en réparer les maux, et voulant s'entourer d'auxiliaires actifs, il avait consenti à la retraite de M. Bigot de laMothe (1), à qui son grand âge commandait le repos, et M. Hocquart (2) avait été nommé à sa place le 1*' avril 1749.

auxquelles nous nous sommes livré, il résulte pour nous que, quand la paix d'Aix-la-Chapelle fut signée peu de mois après , la France possédait environ 58 vaisseaux dont 8 sur les chantiers. Sauf ces derniers , il est vrai , les autres étaient généralement en mauvais état. Quoi qu'il en soit, il y avait loin de celte situation h celle qu'indique Voltaire.

(1 } Bigot de la Mothf. (Jacques), originaire de l'Orléanais, entré dans la marine en 1692, en qualité d'écrivain principal, navigua comme Commissaire de diverses escadres, et servait au Havre sous les ordres de son oncle , M. de Louvigny d'Orgemont, lorsque ce dernier résolut d'empêcher le sieur Orvilliers, écrivain et son secrétaire , d'épouser la demoiselle Godebeu , ouvrière en dentelles dans celle ville , sœur de celui qui, plus tard, devenu l'un des directeurs de la Compagnie des Indes, fut envoyé, en 1754, h Pondichéry pour arranger, avec Dupleix , les affaires de la Compagnie , et remplacer ce gouverneur. H. de Louvigny chargea son neveu de faire avorter les projets d'Orvilliers. M. Bigot de la Mothe répondit , et peut-être au-delà, aux désirs de son oncle, en épousant lui-même M'** Godebeu. Devenu Ordonnateur à Dunkerque, puis Commissaire général à Nantes en 1721, Bigot de la Mothe passa en celle qualité à Brest, où il fut promu chevalier de Saint-Michel en 1731, et Intendant en 1736. En 1747, le Roi, pour lui témoigner sa satisfaction de ses services, de ceux siu'tout qu'il avait rendus pendant la guerre de la succession d'Autriche , de son activité et de son désintéressement, le nomma Conseiller d'Ëlat (20 avril), et lorsqu'il quitta le service , au mois de mars 1749 , Sa Majesté lui accorda, indépendamment de sa demi-solde pour retraite , une pension de 4,000 livres sur le trésor royal, pension dont la moitié fut reversée, après sa mort , à ses deux fils, MM. Bigot de Morognes , capitaine de vaisseau , et Bigot de ChezelJes , ancien major au régiment de Conti. Il mourut à Brest le 15 novembre 1753, k T^e de 84 ans 5 mois, et fut enterré le lendemain en l'église Saint-Louis, chapelle Sainte-Marguerite , où était Tenfeu de sa famille. (Notes de Vauteur et de M, Guichon do Gratidpont.)

(2) HocQUAHT DE Chauperky (Gilles), né à Mortagne en 1694, mort au mois d'août 1783, était le troisième des quatorze enfants

Plus heureux que son prédécesseur, M. de Rouillé obtint, pendant les cinq années de son administration, des crédits au moyen desquels il put tout à la fois combler une partie des vides du matériel naval, poursuivre les travaux en cours d'exécution et en commencer de nouveaux.

Le 30 mai 1749 arrivèrent à Brest 961 forçats venus, en partie par terre, en partie par mer.

de Jean-Hyacinlhe Hocquart qui fut Ordonnateur à Brest età Nanles, et qui, après avoir été nommé Intendant k Toulon en 171C, passa en celle qualité au Havre, le 6 octobre 1720, et mourut à Parts, âgé de 74 ans, le 47 octobre 1723. Un de ses fils, Toussaint, dcvinl chef d'escadre , un autre fermier général , et un troisième trésorier général de ratlillerie. Gilles fut nommé, en 1729, Ordonnateur faisant fondions d'Intendant au Canada, Intendant titulaire de cette colonie en 1731, Intendant h Brest le V avril 1749, et Conseilkr d'État le 29 décembre 1753. U épousa en 4750 Anne Catherine de la Lande Calan, fille de Claude de la Lande Calan , doyen de la noblesse de Bretagne. Lorsque les deux époux arrivèrent à Brest, dans les derniers jours du mois d*aoùt, M. de Camilly, commandant de la marine, lit lirer 45 coups de canon par la batterie de la Pointe et border le quai par 200 soldais de marine : « Les honneurs que l'on rend aux dames sont regardés sans conséquence; aussi j'espiTo que vous approuverez ceux que j'ai fait rendre k M"* ITnlendanlc, ne l'ayant fait que pour témoigner l'union qui règne enlre les deux corps, qui m'a paru être voire inlenlion. » (LeftredeM.de Camilly au Ministre du 34 août 4750.) Le Roi lui accorda, ainsi qu'à M"* Hocquart , le 12 mai 475G , la concession viagère du poste de Mekalina, dans le fleuve Saint-Laurent, pour y former des établissemenls de pèche, en remplacement de celui de Saint -Model qu'il avait précédemment obtenu. Pour le récompenser des services qu'il rendait depuis 48 ans, et l'indemniser des perles qu'il avait éprouvées pendant les 48 anuécs de son administration au Canada, où il avait tenu son rang si honorablement qu'il y avait consommé sa fortune et que le Uoi avait drt payer ses dettes, la charge d'Intendant des classes fut rétablie en sa faveur le 4*' octobre 4764. Parvenu h l'âge de 72 ans, il obtint, a la (in de juillet 47(î5, la permission de cesser ses services k Brest, et se relira avec une pension de 9,000 livres. (Notes de Vauteur et de M. Guichon de Crandpont.)

Parmi eux se trouvaient 27 turcs ou esclaves du Roi et quelques religionnaires. Placés, à défaut de bagne, dans la corderië basse , préalablement appropriée à cette destination transitoire, ils furent immédiatement employés au curage du port et le poussèrent si activement qu'au mois d'août suivant, ils avaient enlevé 1,076 gabarrées ou 2,152 toises cubes de vase. Satisfait de ce prei?iier résultat , le Ministre songea à donner une profondeur convenable aux diverses parties du chenal où il s'était formé des attérissements. Dans ce but , il passa, le 5 septembre 1749, un marché avec le nommé Deguignen, déjà chargé du curage. Par son marché du 1" avril 1741 , cet entrepreneur s'était obligé à curer le port depuis la galiote stationnée entre la tour Blanche et la tour Noire , jusqu'à la machine à mater, et à transporter les vases en rade, le tout à raison de 9 livres 3 sols par gabarréc. Le prix de la gabarrée de vases extraites depuis la machine à mater jusqu'à la Pointe était de 10 livres 3 sols, et Deguignen avait à sa charge le personnel nécessaire à l'exécution du travail. Par le nouveau marché, résiliable à la volonté du Ministre, des forçats furent mis à la disposition de l'entrepreneur qui devait, non-seulement les payer, mais encore les nourrir, en même temps que ses prix étaient réduits à 1 livre 6 sols par gabarrée. Les autres travaux exécutés en 1749 furent l'établissement du parc aux boulets, sur le quai des vivres , et la construction sur ce même quai de cinq nouveaux fours auxquels on donna le nom de magasin neuf (1). Choquet de Lindu avait proposé d'en faire dix-huit après avoir jeté bas la vieille boulangerie dont les soutes avaient tellement été surchar-

(i) Ces cinq fours, incendiés le 24 octobre 1759, furent rebâtis en 1761, par Choquet de i.indu.

gécs de biscuit on 1745 que les poutres se rompaienl et les murs menaçaient de tomber, ce qui avait obligé à cesser de s*en servir. En même temps , on exca\«il la montagne de Keravel où Maurepas avait ordonné de construire le bagne. Commencé en 1750, cet édifice fut terminé au mois de décembre de Tannée suivante, ou , tout au moins , mis en état de recevoir, le 18 de ce mois, les 2,000 forçats composant alors la chiourme {Appendice, g 7). Ce nouveau personnel occasionnant une plus grande consommation d*eau, on fit alors les travaux nécessaires pour conduire à l'hôpital de la marine Teau d'une source distante de 500 toises, en remplacement de celte qui fut prise pour le service du bagne. En 1751, conformément aux ordres qu'avait donnés M. de Rouillé pendant son séjour à Brest l'année précédente, Ghoquet de Lindu reprit le travail des formes et fit un mur de clôture depuis le bagne jusqu'à l'extrémité de la montagne de Keravel , du côté du magasin général , pour empêcher la communication, sur ce point, entre la ville et l'arsenal. Il était simultanément pourvu à des besoins d'un autre ordre. Logé dans une maison particulière et peu convenable , le Commandant de la marine était , sous ce rapport , dans une situation qui contrastait avec celle de l'Intendant. Pour la faire cesser, on acheta, le 18 avril 1751, de M. d'Aché do Serquigny, capitaine de vaisseau, au prix de 46,000 livres , l'hôtel occupé aujourd'hui par les bureaux du Commissaire général , des fonds , des revues, etc. (I). Il fallait aussi trouver aux gardes de

(1 } Gel hôtel, que le Commandant de la marine vint alors habiter, était si petit et si mal distribué, que les jours de réception on était obligé de répartir les invités dans plusieurs appartements, même dans une antichambre, ce qui détermina M. de Koquefeuil à demander, en 1764, à être logé dans Tancieu séminaire des Jésuites, où

la marine un logement autre que celui qu*ils occupaient, sur le quai Tourville, dans le vieux magasin amstruit du temps de François I", magasin qui tomteit en ruines. Ce fut pour satisfaire à cette nécessité que» le 10 août 1752, on acheta des héritiers du marquis de Crévecœur l'hôtel Saint-Pierre où les gardes forent installés. Leur instruction préoccupait M. de Rouillé qui avait ordonné l'armement et la fréquente sortie deVneuf chaloupes , pour que ceux d'entre eux qui avaient déjà fait campagne pussent s'exercer à la pratique des évolutions navales. Il voulait que la théorie leur fût en même temps enseignée à terre , et ce fut dans ce but qu'en 1754 et 1755, on construisit, pour y établir leurs salles tactiques, l'aile de l'hôtel dont une partie renferme aujourd'hui les bureaux do la Préfecture maritime , et qu'en 1756 on acheta un terrain pour augmenter la cour de l'hôtel leur servant de place d'armes (1).

une habitation plus digne lui aurait été facilement ménagée, et d'où il aurait pu avoir constamment Tœil sur le port. Cette demande ne fut pas accueillie. Le séminaire servit de caserne jusqu'en 177i, époque où les gardes de la marine y furent placés. Le Commandant de la marine prit alors possession de Thôtel Saint-Pierre dont la salle de réception fut ornée , Tannée suivante, d'un portrait de Louis XV, envoyé par le ministre , et Ton installa en i776, dans riiôtel d'Aché, les bureaux du Commissaire général, des fonds, des revues, etc , bureaux qui furent transférés dans le local du bureau actuel des armements, lorsqu*en 1787, l'Intendant abandonna son bôtel , tombant en ruines , pour habiter l'hôtel d*Âché , que M. Trouille augmenta d'une aile et d'une chapelle.

(i) L'hôtel Saint-Pierre, lors de son acquisition , se composait : i" d*un grand corps-de- logis formé d'un rez-de-chaussée, deux étages et mansardes ; 2' d'une cour close sur la rue de Siam ; 3' d'une cuisine, une écurie et un pavillon ayant en bas une remise , et au-dessus une chambre et deux petits cabinets, le tout s'élendant sur les ailes du corps-de -logis principal , de^deux côtés de la cour ; 4" des petites maisons situées nu devant de la bassecour, dans laquelle se trouvaient un appentis, une rôtissoire, les

Le soin que prenait M. de Rouillé de pourvoir à l'instruction des gardes de la marine n'était pas la seule preuve de sa sollicitude pour le progrès des sciences nautiques. Il en donna une nouvelle en faisant exécuter par M. de Ghabert, parti le 29 juin 1750, le voyage qui eut pour résultat la rectification des cartes de TAcadie, de Tîle Royale et de Terre-Neuve. Il en donna une plus caractéristique encore en sanctionnant, le 30 juillet 1752, la constitution de l'Académie de la marine et en la dotant d'un fonds qui lui fournit les moyens de créer sa bibliothèque devenue celle du port. {Appendice , g 8.)

M. de Machault, qui lui succéda au mois de juillet 1754 , s'attacha, dès son entrée au ministère , à mettre la marine sur le pied le plus respectable. Par suite des ordres qu'avait donnés son prédécesseur, on avait rassemblé des approvisionnements de mâtures pouvant faire face aux besoins de trente ans. Il leur fallait un lieu de dépôt convenable. L'anse de Penfeld ne pouvant les contenir tous, une partie des 7 à 800 mâts qu'il restait à placer furent immergés dans celle de Kerhuon {Appendice , g 9) dont une portion fut prise à ferme de M. de Mervé, à raison de 60 livres par an, et les grands mâts façonnés furent placés dans le magasin commencé en 1756 et achevé en 1761 sur le terrain acheté à cet effet le 10 juillet 1755, magasin qui se voit en

vestiges d'une glacière el un four; 5" d'un jardin avec lerrassc au raidi de l'Iiôlel; 6' enfin, d*un jardin potager, dont une partie servit, en 1766, k la conslruclion de la salle de spectacle. Le Commandant de la marine vint habiter cet hôtel en 1787, lorsque rinlendant quitta le sien pour s'installer dans celui d'Aché. Le 25 mars 1816, la marine a aclielé, au prix de 17,000 francs, rue de Siam , i5 et 46, deux maisons, un jardin cl un jardinet sur l'emplacement desquels on a élevé le corps-de-garde et les dépendances de riiôlel du coté de la rue d'Aiguillon.

décade l'anse Saupin> et qu'on désigne communément 80DS le nom de petit hagne , bien qu'il serve encore de dépôt de mâtures, parce que , au commencement de ce siècle, on y caserna un assez grand nombre de forçats employés pendant plusieurs années à l'établissement de la Digue où île factice. En 1756, on construisit la contrescarpe de la batterie Royale, et l'on continua les formes de Pontaniou qui purent recevoir des vaisseaux , la première le 2 février 1756, la seconde au mois d'août suivant,' et la troisième au mois de mars 1757. (Appendice, g 10.)

A la même époque, on reprenait la construction des casernes de la marine, suspendue depuis 1732. Les États de la province ayant accordé des fonds pour leur achèvement, le Ministre avait invité M. Hocquart, le 10 avril 1755, à profiter de la belle saison pour faire les tranchées de la fondation. Mais , soit que les fonds votés se fissent attendre , soit toute autre cause , les travaux s'exécutèrent avec une lenteur qui détermina les États à formuler, le 13 décembre 1757, des plaintes auxquelles les nécessités de la guerre ne permirent pas de satisfaire aussi promptement qu'il eût été désirable, puisque les casernes ne furent entièrement terminées qu'en 1766. (Appendice, g 11.)

Ces derniers travaux avaient coïncidé, en effet, avec les armements nécessités par la guerre de Sept ans, guerre à laquelle le port de Brest coopéra par l'armement des deux divisions commandées (novembre 1757J par MM. de Kersaint et de Caumont; de la division de cinq vaisseaux et de deux frégates parties pour Louisbourg, le 30 janvier 1757, sous les ordres du chef d'escadre de. Beaufrcmont ; de l'escadre de neuf vaisseaux et deux frégates que le lieutenant général du Bois de la Motte , conduisit à la

même destination , le 3 mai suivant , et dont le retour à Brest , au mois de novembre de la même année , devait y laisser de si lugubres souvenirs ; des huit vaisseaux et des deux frégates envoyés dans llnde, au mois d'avril 1757, sous les ordres du comte d'Âché, et portant les troupes expéditionnaires commandées par Lally ; de la division aux ordres de M. de Breugnon y qui mit à la voile le 21 avril 1758 ; de Tannée navale du maréchal de Conflans dont le désastre dans la baie de Quibéron (20 novembre 1759) porta à la marine française un coup dont elle ne put se remettre pendant les dernières années de cette funeste guerre. M. de Machault avait cessé d'être ministre un an après l'ouverture des hostilités. Animé de grandes vues , il en poursuivait la réalisation avec énergie et avait, en très grande partie, restauré notre matériel naval , lorsqu'une intrigue de cour vint l'arrêter dans sa marche. Dans les premiers mois de 1756, il avait, d'après l'avis de M. du Guay, commandant de la marine, de M. Hocquart, intendant, et des officiers de vaisseau les plus expérimentés, autorisé l'établissement sur l'île Ronde d'une batterie de mortiers que le duc d'Aiguillon jugea inutile et dont il fit suspendre l'exécution , lorsqu'au mois de mai suivant , il fit l'inspection de la côte de Cornouaille (1). Si l'opinion du duc d'Aiguillon prévalut en cette circonstance , ce ne fut pas sans réclamation de la part de M. du Guay. Cet officier général pensait que, par l'établissement de cette batterie , dont il reportait l'idée première à Vauban , on aurait gagné 4 à 500 toises de portée de canon pour la défense de la rade ; qu'une escadre, en

(i) En sa qualité de gouvcrDCur de la province, le duc d'Aiguillon élail spécialement chargé de la défense des côtes, quMl inspecta, a plusieurs reprises, dans chacune des années 1757, 1758 cl 1759.

cas d'attaque par des forces supérieures, aurait trouvé un mouillage sûr entre l'île Longue et l'île Ronde , dont les feux croisés l'auraient suffisamment protégée ; qu*enfln la batterie projetée aurait défei^du l'entrée de la rivière de Landévennec. Un officier d'un grand mérite , dont l'aptitude n'est et ne peut être appréciée que des ingénieurs, M. le marquis de Pezay, connu par sa traduction de Catulle et de Tibuile plutôt que par ses travaux sur l'art de fortifier et de défendre les places, semble avoir partagé les vues de M. du Guay, dans ce passage d'un mémoire (1) où il exprime l'opinion que la batterie de la pointe de Plougastel eût dû être placée de préférence sur l'île Ronde : « A une encablure à peu près de l'extrémité de la pointe de Plougastel, dît-il, se trouve un petit tertre isolé dans la rade et qui peut avoir à peu près une demi -encablure de diamètre. Ce petit tertre, appelé l'île Ronde , offroit à notre avis un emplacement unique pour établir la dite batterie de mortiers; le propre de toutes les îles est assurément, avant tout, d'avoir un excellent pourtour de retranchements naturels, et qui, par conséquent, ne coûtent rien à construire* La batterie de mortiers étoit donc là plus solidement établie que partout ailleurs, et les feux croisés essentiels à opérer s'opéroient de même dans tous leurs buts. Au lieu de cela , on a fait de l'île Ronde une carrière d'où l'on a tiré les pierres nécessaires à la construction de l'ouvrage de Plougastel. On se permettra encore de condamner bien positive-

(1) Mémoire local et militaire sur Brest. Ce mémoire, rédigé à la suite d'une mission secrète accomplie, eu i775, par y. de Pexay, par ordre de Louis XVI, est considéré par les hommes spéciaux comme eiprimani ks idées les plus saines sur la défense des côtes.

ment cette disposition. Bien des marins instruits prétendent que , si ces fouilles continuent, il est possible qu'après avoir manqué remplacement le plus heureux pour établir la batterie , on finisse par faire de cet emplacement un écueil fort dangereux dans la rade. Il est en effet facile de concevoir que le mouvement d'une masse d'eau , périodiquement soulevée et abaissée deux fois toutes les vingt-quatre heures , puisse à la longue achever la décomposition que les honuaes auront commencée à coups de pioche et de mine. Nous ne nous permettrons pas d'ajouter foi à l'opinion des gens qui avancent, trop légèrement sans doute, que ce choix bizarre de la carrière n'a été fait que pour rendre tout -à -fait impossible l'exécution du projet contraire à celui auquel on a voulu donner aujourd'hui la préférence (1). »

M. de Moras, qui avait remplacé M. de Machault le 1" février 1757, eut à combattre la résistance des officiers généraux opposés a l'admission des officiers bleus dans la marine. Il y eut, à ce sujet, une vive polémique entre lui et M. du Guay. « Je vous avouerai, écrivait le l^inistre à ce dernier, le 24 juin 1757, que j'ai lu avec quelque surprise votre lettre du 20 de ce mois. La réflexion qu'elle contient n'a nulle application , ni aux circonstances actuelles , ni à la décision que contenait ma lettre à laquelle vous répondez. Le désir que vous avez de voir constamment les officiers de marine pris dans la noblesse du royaume, après que ceux qui se destinent à ce service ont pris dans les salles établies dans les ports et par linéiques voyages à la mer les premières connaissances, ne doit -il pas céder aux besoins du service ?

.(I) Les plaintes de M. de Pezay firent impression; rexlracliyn di\s pierres de l'île Konde ne tarda pas h être interdite.

D'ailleurs, cette vue générale, adoptée trop strictement, priverait souvent le Roy de la faculté de se procurer des sujets de distinction très utiles. Les grades intermédiaires ont toujours été regardés conmie le moyen de se les procurer, et c'est à cet établissement que la marine a dû les Duguay-Trouin, les Bart et plusieurs autres officiers dont la réputation peut faire pour tout ce qui sert le Roy un juste motif d'émulation. Je ne vous dissimulerai pas qu'en maintenant avec la plus grande attention la règle établie qui n'admet à la place des gardes de la marine que des sujets tirés de la noblesse du royaume , je profiterai de toutes les occasions d'attacher à ce service des sujets d'un autre état qui l'auraient mérité par des actions de valeur ou par des talents reconnus, etc., etc. » Cette ferme résolution de récompenser le mérite partout où il se trouverait, reçut, le 21 octobre suivant, une éclatante consécration par l'expédition du brevet de lieutenant de frégate au corsaire Comic , dont les exploits réitérés, s'ils ne compensaient pas les revers fréquents qu'essuyait alors la France, y apportaient du moins une consolante diversion , surtout en Bretagne. Cette province se plaisait en effet à voir un nouveau Duguay-Trouin dans l'intrépide Morlaisien qui, aussi brave et aussi humain que son devancier, aurait peut-être conquis, de tous points, une gloire égale à la sienne , s'il avait pu disposer des mêmes moyens d'action. Un pareil choix , sanctionné par l'opinion publique , fut accueilli avec joie à Brest, où, bientôt après , le Ministre s'acquit des droits plus particuliers à la reconnaissance de la population, parla sollicitude active et éclairée dont il lui donna des prouves pendant la désastreuse épidémie qui la désola du mois de novembre 1757 au mois de mars 1758. H 8

Des lettres reçues de Louisbourg avaient inspiré des craintes sérieuses sur l'état sanitaire des vaisseaux partis de Brest, au mois de mai 1757, sous les ordres du lieutenant-général Dubois de la Motte. Ces craintes ne se trouvèrent que trop justiliées lorsqu'arrivérent, le 4 novembre , le vaisseau le Bizarre et le Célèbre. Le grand nombre de malades qui se trouvaient à bord de l'un et do l'autre, et la mortalité régnant parmi eux, ayant fait pressentir que les autres vaisseaux de l'escadre n'en contiendraient pas moins , M. Hocquart se hâta de prendre les mesures que commandait cette triste perspective. L'escadre mouilla sur la rade le 23 novembre , dans l'état le plus déplorable. Plus de quatre mille matelots gisaient sur les cadres, dans l'entrepont et dans la cale des vaisseaux. Ceux qui restaient debout étaient si débiles qu'ils ne pouvaient aider à la manœuvre , et que , pour afTourcher les vaisseaux, il fallut leur envoyer des renforts. Les secours de toute espèce manquaient. Presque tous les aumôniers et chirurgiens étaient morts ou mourants. On détacha immédiatement des chirurgiens de l'hôpital de la marine où ils étaient pourtant loin de sufllre, tant étaient nombreux les malades du Bizairc et du Célèbre. Toutefois, il fallait au plus tôt soustraire ceux des autres vaisseaux à Tinfluence des miasmes délétères qui les enveloppaient. Tous les malades qui purent être débarqués furent transportés , à peine vêtus , par un temps pluvieux , dans des chaloupes , et entassés pêle-mêle dans des hôpitaux où médecins et remèdes faisaient défaut. Aussi, dès le jour même, M. Hocquart oxposa-t-il l'état des choses au Ministre , qui approuva, le 27, qu'indépendamment de l'hôpital, des casernes de Rccouvrance , des deux églises de ce côté de la ville , du couvent des Carmes et de celui

des Capucins qui, dès le 23, avaient été affectés à la réception des malades, on prit le séminaire des Jésuites et rhôtcl des gardes de la marine. La maladie faisait de tels ravages que la veille de la réception de la lettre du Ministre, la communauté s'était assemblée, et avait , de son côté , pris des dispositions. Après s'être concertée avec les autorités maritimes et militaires, elle avait arrêté que le régiment des volontaires étrangers évacuerait les casernes de Recouvrance et passerait du côté de Brest dans celles de la marine , et que tous les lits existant dans les premières serviraient aux malades. Dans le cas où Ton viendrait à en manquer, ou s'il y avait nécessité de les remplacer, la valeur en serait payée d'après l'estimation qu'en firent M. Jourdain , premier échevin , et M. Villeneuve Le Can, délégué par l'Intendant. Les magasins de l'État ne pouvant pas , à beaucoup près, fournir le linge dont on avait besoin , la communauté fit remise, au magasin général, de 80 paires de draps qu'elle possédait, et il fut publié , à son de caisse , que ceux des habitants qui voudraient en porter au magasin général en recevraient la valeur.

Le Ministre, appréciant la gravité des circonstances, avait, dès le 23 novembre, expédié en poste 150,000 livres qu'il voulait qu'on employât, de préférence, à payer deux mois de solde et les frais de conduite aux matelots qui , assez valides pour être renvoyés dans leurs quartiers , seraient ainsi soustraits à l'action du fléau. Il annonçait d'autres envois de fonds, et nonseulement il approuvait tout ce qu'avait déjà fait M. Hocquart pour se procurer de l'argent, mais il l'engageait à faire des traites sur le Trésorier de la marine , dût-il y avoir des bénéfices pour ce dernier, si cet appât lui semblait nécessaire.

Les courriers s'échangeaient chaque jour entre M. Hocquart et le Ministre ; et Louis XV, secouant son apathie ordinaire , avait prescrit qu'on le rëvdUit pour lui communiquer les bulletins de la mortalité journalière, quand ils arriveraient de nuit.

Soit que la maladie eût , dès le début , atteint les membres de la conmiunauté , soit que , cédant à ime panique regrettable , ils eussent déserté leur poste, toujours est-il qu'à la séance du 26 novembre , ils ne se trouvèrent pas en nombre pour délibérer sur la proposition du Maire. Il y a malheureusement lieu de croire que plus d'une absence était volontaire , car, à la séance du 6 décembre , il fut résolu que» conformément aux ordres de l'Intendant , Tamende de 10 livres serait imposée à ceux qui ne se rendraient pas aux assemblées de ville. Honneur à MM. Jourdain, Antoine Raby neveu , Féburier ^t Kerbizodec-Lunven qui , pénétrés de leurs devoirs , n'hésitèrent pas à payer de leurs personnes, et dont l'exemple ne tarda pas, grâce au ciel , à stimuler leurs collègues timorés.

On était arrivé à la mi-décembre , et aucun indice d'amélioration ne se manifestait. Loin do là , comme ne le témoignent que trop les lettres écrites les 14, 16 et 19 décembre , par M. Hocquart , et par M. Du Guay, commandant de la marine. Bien qu'un grand nombre de chirurgiens et de médecins , répondant à l'appel de M. Le Bret , intendant de Bretagne , fussent accourus de tous les points de la province, ils étaient en nombre insuffisant ; eux-mêmes , d'ailleurs , payaient déjà, en très grande partie , leur tribut à la maladie (1). Cest

(1) Le personnel médical de Bresl élait très reslretnt, et ne défait guère comprendre que les ofOciers de santé préposés au serfice des hépilaux de la marine. Jusques-là, on n'avait rien fait pour attirer ou retenir les médecins et les chirurgiens civils. Nous voulons croire,

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en ville surtout qu'elle sévissait ; là, plus encore que dans les hôpitaux, les infirmiers manquaient. Ceux qui se dévouaient à en remplir les fonctions étaient promplement victimes de leur zèle et de leur charité. M. Hocquart recourut alors aux forçais auxquels il promit la

néanmoins, qu'en 1757 on agissait envers ceux qui y résidaient autrement qu'on ne l'avait fait , au commencement du siècle , à regard de leurs confrères qu'on avait officiellement contraints de subir la concurrence d*un rdxmteur. Ce rebouteur était un nommé Yves Lunveu, préposé en sous- ordre, depuis 1688, à la garde des magasins du port. Les chirurgiens s'étant plaints de ce qu'il exerçait illégalement, n'ayant pris aucun degré et n'étant pourvu d'aucun diplôme, M. de Pontchartrain, ministre de la marine, trancha la difficulté d'une façon assez singulière ; il en fit , de sa pleine autorité, un chirurgien, honoraire d'abord, rétribué ensuite. «Sa Majesté, écrivait-il, le 27 juillet 1701, à M. de Louvigny, intendant du port de Brest, trouve bon que le nommé Yves Lunven, qui a le secret de remettre les membres cassés et disloqués soit employé sur Testât du port de Brest, et elle le fera comprendre sur le premier qui sera envoyé. Cela suffit pour l'empescher d'estie inquietté par les chirurgiens de la ville, sans qu'il soit nécessaire de lui faire donner des appointements , et il pourra continuer de se faire payer par ceux pour qui il travaillera. » Les chirurgiens ne se tinrent pas pour battus ; ne croyant pas qu'un ordre ministériel pût remplacer un diplôme délivré par une faculté, ils continuèrent leur opposition. M. de Noiutel , intendant de la province , intervint alors. « Sa Majesté, est-il dit dans sa lettre du 24 mai 1702 , a trouvé bon que Yves Lunven continue comme il fait depuis plusieurs années à remettre les fractures et dislocations des os, à quoi son père et luy ont si utilement réussi. MM. les maire et eschevins tiendront en conséquence la main, au nom de Sa Majesté, à ce qu'il ne luy soit donné aucun trouble par les chirurgiens de la ville , attendu qu'il s'agist du publicq qui doit toujours prévalloir sur l'intérest partieullier. » En 1718, Lunven, qui n'avait pas cessé d'occuper son emploi au magasin général , obtint de l'avancement, et n'eu continua pas moins de cumuler cet emploi avec celui de chirurgien entretenu qui lui avait été conféré dans Tinlervalie , et qu'il exerça jusqu'au mois d'octobre 1736, époque où il fut réformé en cette dernière qualité avec une demi -solde de 300 livres. Son fils, qui avait renoncé à perpétuer l'honneur de la famille, fut alors admis écrivain surnuméraire de la marine, à 30 livres par mois, en considération de son père.

liberté i)Our récompense, après la cessation de répidémie, ce qu'approuva le Ministre , en témoignant toutefois le désir que , vu la disette de soldats et de marins, et le besoin de s*en procurer à tout prix , les quamtesix condamnés choisis par M. Hocquart pussent, après leur libération , être déterminés à prendre du service dans les troupes , sur les vaisseaux du Roi, ou sur des bâtiments frétés.

L'épidémie régnait depuis un mois, et le fardeau du service médical pesait presque exclusivement sur M. de Courcelles , premier médecin de la marine. « Déployant , dit M. Fonssagrives (1) , une activité qm ne devait plus se démentir, il fit face, avec le personnel médical incroyablement restreint dont il disposait, à toutes les exigences du service, communiquant Vardeur de son zèle à ses subordonnés ; se portant partout où était le danger; organisant des ambulances , des hôpitaux accessoires et des asiles de convalescents ; veillant au salut de la population de la ville conmoie à celui de la population maritime, et au milieu de cette vie militante , trouvant encore le loisir d'étudier la marche du fléau , d'en éclairer la nature par des autopsies nombreuses, et d'entretenir avec le Ministre une correspondance étendue dans laquelle brille tout le feu d'une âme surexcitée par le devoir, et cette fierté de bon aloi qui n'est que l'impulsion irraisonnée et généreuse d'un cœur qui sait ce qu'il vaut et ce qu'il peut. » M. de Courcelles croyait suffire à tout , et ne demandait pas de secoui's. M. Hocquai-t, en annonçant au Ministre la mort de plusieurs fonctionnaires , du chirurgien Ber-

(I ) Recherches historiques sur l'épidémie qui ravagea Vescadre de l'amiral'Vubois de la Motte et la ville de Brest en 1758, par M. le D' J.-B. Fonssagrives, 2* médecin en chef de la marine. (Extrail des Annales d'hygiène et de médecine légale, 1859, l. XII, 2* série,

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gcvin entre autres, et l'état de maladie de M. Préville, uédeciQ de Morlaix , qui était accouru à Brest , dès le début de l'épidémie , insistait pour qu'on envoyât en loute hâte un second médecin et un certain nombre de chirurgiens , déclarant que le temps pressait et qu'on pouvait presque prévoir le jour où M. de Courcelles succomberait à la fatigue. Il^priait en même temps le Ministre de hâter de tout son pouvoir le départ do Boyer , médecin du Roi , qui venait de recevoir , avec des pouvoirs très étendus, une mission relative à l'épidémie de Brest.

Boyer se mit en route le 21 décembre et n'arriva à Brest que dans la soirée du 26 , attardé qu'il fut et par les mauvais temps et par l'exercice qu'il fit de sa mission sur la route môme, s'arrétant à chaque pas pour donner des conseils aux convalescents et aux moribonds qu'il rencontrait. Le jour même de son départ , une assemblée générale de la communauté se tenait à Brest, sur l'invitation de M. le comte de Gonidec, commandant de la ville et du château, assemblée à laquelle assistèrent ce commandant , le sénéchal , M. Duval- Soarès, et M. Romain Nicolas Malassis, procureursyndic de la communauté et imprimeur de la manne , lequel devait succomber huit jours plus tard. Le maire, M. Martret, exposa à l'assemblée, qu'indépendamment de la grande quantité de malades portés dans les divers hôpitaux , beaucoup se trouvant dans les maisons particulières, il importait de prendre de promptes mesures pour arrêter les progrès de la maladie et soulager les pauvres en les transportant dans les hôpitaux. Mais , pour que ces mesures fussent prises avec certitude , il fallait , avant tout , qu'on sût quels étaient les malades conservés chez les habitants , principalement les marins de l'escadre. 11 demanda en conséquence que

MM* les capitaines de quartiers fissent d'exactes perquisitions chez les particuliers où ils prendraient les noms des malades qu'ils feraient transporter aux hôpitaux. L'assemblée, accueillant cette proposition, décida que ceux qui, dans les vingt-quatre heures, n'auraient pas fait transporter dans les hôpitaux les malades étrangers trouvés chez eux, seraient passibles d'une amende de 10 livres, et que M. Hocquart serait prié de faire évacuer Thôtel Saint-Pierre et la maison de Larc'hanLcI pour y mettre les convalescents, ce qui déchargerait d'autant les hôpitaux et les habitants*

Ces préliminaires accomplis , M, Hocquart fit construire et meubler des barraques en bois des deux côtés du couvent des Dames de l'Union chrétienne. Pendant qu'on y travaillait , l'Intendant de la province dirigea sur la ville des sœurs blanches et des sœurs grises dont le dévouement, toujours si précieux, le fut plus que jamais dans ces tristes conjonctures*

Une nouvelle réunion de toutes les autorités eut lieu à rHôteU de -Ville, le 3 janvier 1758. MM. Du Guay, Hocquart, de Gonidec, Boyer et de Courcelles y assistèrent. M. de Gonidcc ouvrit la délibération par la proposition de séquestrer immédiatement de la ville les malades et les convalescents , d'empêcher toute communication entre eux et do faire transporter dans les nouveaux hôpitaux qui seraient désignés ceux qui , dans la suite, tomberaient malades. Il proposa ensuite do convertir en salles de malades la corderie neuve ou l'on aurait pu placer de 12 à 1500 lits. Sur ce point, il ne put obtenir Tassentiment de M< Hocquart qui , au grand regret de M. Du Guay, Tavaît déjà refusé, lorsqu'à Tarrivce de Tescadre cet expédient avait été indiqué. On parla ensuite de Téglisc du Folgoat; Tidée d'en faire un hôpital de convalescents fut repoussée, à

clause de la distance , du mauvais état des chemins et de la saison. On finit par convenir que, parmi les hôpitaux établis en ville , on choisirait ceux gui étaient les plus aérés et les plus proi)res à hâter l'entier rétablissement des convalescents, et que les habitants seraient reçus indistinctement dans ces hôpitaux où ils seraient soignés aux frais du Roi. Enfin , on renouvela aux commissaires et capitaines de quartiers l'invitation de faire dans les maisons d'exactes perquisitions, à la suite desquelles ils feraient transporter les malades aux hôpitaux, après quoi ces maisons seraient désinfectées suivant des procédés qu'indiqua M. Boyer dans une instruction écrite.

D'après ces décisions, les convalescents furent transférés, du côté de Recouvrance, aux Billards, aux Capucins et dans les petites casernes , et du côté de Brest , aux Carmes, dans les casernes de la marine et au séminaire des Jésuites. L'hôtel Saint-Pierre continua d'être affecté aux officiers et gardes de la marine malades. On avait agité la question de savoir si la maison des Jésuites n'aurait pas été prise de préférence à cet hôtel, et si le séminaire n'aurait pas été entièrement réservé aux convalescents. La situation de la maison et du séminaire, la salubrité de l'air qu'on y respirait, l'étendue des jardins situés derrière , avaient déterminé la communauté à demander que le séminaire reçût la destination que nous venons d'indiquer , parce qu'en démontant quelques cloisons, on aurait pu y placer de 6 à 700 convalescents. Pour faciliter l'adoption de sa demande , elle avait offiert de loger à l'Hôtel-de- Ville les Jésuites et les aumôniers qui se trouvaient à Brest. Mais toutes ces propositions avaient été écartées par M. Hocquart qui avait même demandé qu'on n'eût de convalescents au séminaire que quand tous les hôpi-

taux seraicnl remplis. On s'était alors rqeté m la maison de Kerouriou, du côté de Brest, et sur celle de Keroudault , du côté de Recouvrance. L'une et l'antre furent louées aux frais de la marine.

Avant que l'assemblée se fût séparée , on des membres ayant fait observer que le son des clochea qm accompagnaient le viatique ou annonçaient les agonies, décès et enterrements, était une cause d'alarme, il fut décidé que désormais aucune sonnerie n'aandt lieu, et qu'il ne serait placé aucune tenture à la porte des morts ni à celle des églises.

Les sages mesures prises par l'administration de la marine avaient procuré quelques succès. Au commencement de janvier, la mortalité avait un peu diminué dans les hôpitaux qu'elle dirigeait plus particulièrement. Il n'en était malheureusement pas ainsi de la ville où le nombre des malades augmentait toujours. La communauté, il faut le dire, n'apportait pas dans l'adoption , ou plutôt dans l'exercice de ses mesures, rintelligence et l'esprit de suite que réclamaient les circonstances. Elle n'était pourtant pas inactive. En effet, dans la réunion qui eut lieu à l'Hôtel-de-Ville, le 18 janvier, on adopta diverses propositions qui dépo* sent de sa bonne volonté. Faute de tombereaux et de bras pour nettoyer les rues (850 forçats étaient alors malades), elles s'encombraient d'immondices qui contribuaient à prolonger l'épidémie. Pour faire cesser cet état de choses, on autorisa les administrateurs de l'hôpital à mettre en réquisition , d'une heure à l'autre, les personnes et les charrettes dont on aurait besoin , sauf remboursement des dépenses sur le vu des mémoires qui seraient ^présentés au Maire.

Ce n'était pas tout que de prendre ces mesures préventives, il fallait en même temps soigner les malades.

Pour y parvenir eflBicacement , on décida que les indigente, du côté de Brest, seraient transportés, les femmes, à l'hôpital ordinaire de la ville, les hommes , à l'église des Sept-Saints. Quant aux pauvres , du côté de Recouvrance, ils seraient placés , les femmes, à la chapelle de la Congrégation , et les hommes , à la chapelle de Notre-Dame , sur le quai ; et pour que ces diverses succursales fussent mises en état de recevoir tous les malades , l'Intendant fut prié de faire fournir des magasins de la marine tout ce dont on aurait besoin , à l'exception des lits que MM. les Directeurs des hôpitaux feraient acheter aux frais de la ville. Ces succursales exigeaient un surcroît de médecins ; seize furent affectés par M. de Courcelles au service du côté de Recouvrance où ils furent logés dans la maison de M. Le Gac de l'Armorique, la plus commode et la plus spacieuse que l'on eût trouvée.

Arracher les malades à la mort , c'était beaucoup sans doute , mais pas assez. Il fallait qu'épuisés par le mal et par la médication ils trouvassent, dans un régime réparateur, les moyens de recouvrer leurs forces. Sur l'avis de M. de Courcelles, il fut donc arrêté qu'on demanderait à l'Êvêque , pour tous les habitants de la ville et des paroisses voisines indistinctement, la permission de faire gras pendant le carême , ce que le prélat accorda sur-le-champ, même pour le vendredi et le samedi. Les hôpitaux en éprouveraient , à la vérité , un dommage momentané , mais ils en seraient plus tard indemnisés par la ville qui déjà ressentait les conséquences qu'entraînerait pour elle , au point de vue pécuniaire , la persistance du fléau. En effet , dans la séance même où s'arrêtaient ces diverses mesures, M. Féburier, directeur de l'hôpital , du côté de Brest , et membre de la communauté, après avoir exposé qu'il

était en mesure de recevoir cent femmes ou filles, el même plus, indépendamment de celles qu*il avait déjà admises, se déclarait obligé de demander un crédit de 12,000 livres applicable au paiement tant des dettes qu'il avait déjà contractées que de celles qui le seraient de nouveau. L'Intendant de la province fut sollicité d'expédier une ordonnance au miseur pour qu'il fût compté une somme de 6,000 livres à M. Féburier, et pareille somme à MM. Le Guen et Le Gendre , directeurs de l'hôpital de Recouvrance, sauf, après l'emploi de ces crédits, à en demander de nouveaux.

Malgré tout, la maladie ne perdait pas de son intensité en ville. Les dames de Saint-Thomas-de -Villeneuve , préposées à l'administration de Thôpital de la ville et du Refuge, n'étaient point logées dans les chapelles des congrégations , dans celle de Notre-Dame et dans l'église des Sept-Saints où étaient entassés les malades confiés à leurs soins. De là des interruptions inévitables dans l'administration des secours , interruptions d'autant plus funestes que l'épidémie faisait toujours des progrès. La communauté ne trouva d'autre moyen de sortir d'embarras que de faire évacuer les hôpitaux de la ville à tous les étrangers , — elle appelait ainsi ceux qui étaient au service de la marine , — afin d'y transporter les habitants des deux sexes qui seraient soignés par les dames de Saint-Thomas. Si les hôpitaux ne pouvaient contenir tous les habitants, on en mettrait au jeu de boule et à la Congrégation de Recouvrance , lieux les plus rapprochés des hôpitaux. Prenant en conséquence toutes les dispositions que lui semblaient prescrire les circonstances, la communauté arrêta, le 24 janvier 1758, que les hommes seraient transportés dans les hôpitaux établis par la marine; qu'on les séparerait autant que possible des matelots

de levée , soldats et autres gens au service du Roi ; que M. rintendant serait prié de faire fournir à ces hôpitaux tout ce qui serait nécessaire pour le soulagement des malades, et de donner des ordres pour l'évacuation la plus prompte des matelots et soldats qui étaient aux hôpitaux généraux pour qu*on y plaçât les habitants , faute de quoi la communauté serait hors d'état de leur porter secours. « Et, ajoutait la délibération du 24 jaiiyier 1758 , comme les hôpitaux de la ville sont dépourvus de linge et des ustensiles nécessaires au traitement des malades dont le nombre a augmenté et augmente tous les jours , la communauté arrête que les Directeurs des hôpitaux achèteront la toile et les autres objets nécessaires jusqu'à concurrence de la somme de 12,000 livres payable par moitié à ceux de Brest et de Recouvrance. »

La défiance habituelle des malades indigents paralysa les bonnes intentions de la communauté. Beaucoup d*entre eux se refusèrent à quitter leur grabat. Dénués de tout, ils succombaient, et l'épidémie, au lieu de s'atténuer, se perpétuait, s'aggravait même. On fit, près de ces infortunés , une nouvelle tentative ; MM. Boyer, de Courcelles , et les officiers de santé désignés par eux firent , avec les officiers municipaux et ceux de la milice bourgeoise, des visites chez tous les habitants , dans le but de porter secours aux habitants des deux sexes , en les faisant immédiatement transporter aux hôpitaux. Jusqu'à quel point triomphèrent-ils de l'obstination de ces malheureux? Nous l'ignorons.

Mais on devait supposer qu'ils finiraient par entendre la voix de la raison , et il fallait , à tout événement, se mettre en mesure de réaliser le soulagement dont la perspective leur était offerte. Or, les bras manquaient plus que jamais, ce qui détermina la

communauté à prendre, le 30 janvier, un arrêté portant que les mendiants et les personnes de bonne volonté , en état de soigner les malades , seraient pris pour le service des hôpitaux , nourris et payés par mois sur le pied de vingt sols par jour; que, dans les maisons où les pères et les mères seraient dans le cas d'être internés aux hôpitaux , les enfants, quoiqu'en bonne santé , mais hors d'état de pourvoir à leur subsistance, y seraient nourris jusqu'à parfaite guérison de leurs parents. La communauté , à dire vrai , ne comptait guère sur le succès de cet appel à la bonne volonté, car, en même temps qu'elle le faisait, elle se décidait à y suppléer d'autorité, s'il était nécessaire , en prenant pour infirmiers tous ceux qui, ayant des malades chez eux , ne les auraient pas déclarés ; même ceux qui n'auraient point donné avis que leurs voisins étaient malades.

Quand la communauté recourait à ces moyens extrêmes , le fléau était parvenu , en ville , à son maximum d'intensité. Si la pénurie de documents statistiques met dans l'impossibilité de préciser le nombre des habitants malades chez eux ou dans les hôpitaux de la ville, du moins peut -on, par approximation, s*en faire une idée en se reportant au chiflre de ceux que contenait , à lui seul , l'hôpital principal de la marine. L'épidémie, dans les hôpitaux desservis par la marine, était en décroissance sensible, et pourtant cet hôpital, qui n'aurait dû contenir que 1,100 hommes au plus, en renfermait 2,600 le 27 janvier.

D'où venait cette diflérence au préjudice de la ville ? De ce que ses administrateurs n'avaient pas , il est pénible de le dire , une intelligence assez éclairée de la situation ; que là où un seul sentiment devait dominer, une émulation dégagée de toute préoccupation

ile prérogatives ou d'attributions, les représentants de la cité se laissèrent aller à un regrettable amourpropre. Peut-être y eut -il, de la part des autorités maritimes, empiétement sur les attributions municipales. Mais,. en l'admettant, nous ne saurions en incriminer les auteurs, car, sans les secours do toute espèce que la marine prodigua indistinctement à son personnel et à celui de la ville , celle-ci eût éprouvé des pertes encore plus sensibles que celles qu'elle essuya (1), La prépondérance des intérêts maritimes . avait bien pu , avait dû môme porter MM. Du Guay et Hocquart à prendre l'initiative dans des cas oii, si la situation avait été normale , elle aurait été dévolue à la communauté. Mais comment aurait-il pu en être autrement , lorsque nous voyons cette même communauté nous apprendre , le 16 février 1758, par l'organe du maire Martret , qu'il y avait lieu de pourvoir au remplacement de trois conseillers , M. Malassis , l'une des premières victimes de l'épidémie, nous l'avons vu, et de deux de ses collègues qui, non-seulement, n'avaient pas paru, depuis le 23 novembre, aux séances de la communauté , mais qui avaient même déclaré, à plusieurs reprises, qu'ils n'y viendraient pas. Si, nous abstenant de nommer ces deux mandataires félons de

(l)Une leUre de M. Ilocqiiarl, du 10 juilleH758, conlienl ce passage qui suffirait pour donner une idée des charges que Tépidémie fit peser sur la marine : « Vous n'ignorez pas , Monseigneur, les consommations prodigieuses qui ont été faites en meubles , tels que matelas , couvertures et linges dans les quatorze hôpitaux dont nous avons eu la charge pendant près de six mois ; ça été une nécessité (et la bonne police Texigeoit) do faire brûler tout ce qui avoit servi aux malades qui pouvoit perpétuer la contagion ou l'épidémie. » Par une autre lettre du ii août suivant , rintendant faisait savoir qu'il était dû h M. Bermond , apothicaire do la ville , 430,000 livres pour fourniture de médicaments.

la cité, nous leur épargnons ainsi une flétrissure méritée y en revanche nous sonunes heureux de pouvoir faire connaître ceux de leurs collègues qui , comprenant toute rétendue de leurs devoirs, restèrent constamment sur la brèche. Ce furent MM. Martret» maire; Jourdain, premier échevin ; Antoine Raby, second échevin ; Debon , ancien maire , et les conseillers Kerbizodec - Lunven , Fayard , Féburier , Floch de Eerambosquer et Lemarié. Leur dévouement fut sans bornes , comme celui de MM. Demontreux et Ménemeur-Desprez, qui s'empressèrent de prendre la place des deux conseillers pusillanimes. Plus tard , la cité témoigna sa gratitude à MM. Kerbizodec -Lunven, Féburier et Raby, en les choisissant successivement pour maires.

Si leur zèle avait été aussi intelligent que dévoué , ils auraient secondé la marine au lieu de Tentraver dans l'exécution des sages mesures que lui inspirait son inépuisable sollicitude. Cette sollicitude dut être mise à plus d'une épreuve avant que M. Hocquart se décidât à retirer leurs pouvoirs aux commissaires qu'il avait chargés de prendre soin de plusieurs hôpitaux. Gomme il y avait , dans ceux des Carmes et des Sept- Saints inflniment plus de gens de mer que d'habitants, la communauté le pria d'y maintenir les commissaires, ajoutant que , s'il persistait dans son refus , les 30 ou 40 habitants qui restaient dans ces deux succursales seraient transportés dans l'hôpital général de la ville, auquel, en cas d'insuffisance, on en sgouterait un autre.

Par cette démarche , la communauté montrait plus de dépit que de prudence. Et pourtant ses intentions étaient excellentes ! Elle le prouva en décidant, le 16 février , que ceux des convalescents qui devaient

incessamment sortir des hôpitaux , et dont les vêtements avaient été brûlés à leur entrée, en recevraient de nouveaux que le Maire dut faire confecÉonner à l'économie. Un premier crédit de 4,000 livres fut voté à cet effet (1). C'était là, sans doute, un acte de louable charité; mais pourquoi, d'un autre côté, ne prenait-on pas les mesures propres à attaquer le mal dans sa source ? Pourquoi ne stimulait^on pas le zèle, malheureusement trop tiède, de ceux qui, chargés de détourner l'infection, la laissaient se propager en ne visitant pas les maisons , en ne les parfumant pas, comme il avait été prescrit? Pourquoi s'exposer ainsi au blâme sévère qu'infligeait M, Boyer dans une lettre au Minis^ tre de la marine , lettre où il di3ait ; « Il ne faut pas compter beaucoup (entre nous) sur les officiers municipaux de cette ville, malgré les ordres de M. Le Bret (l'Intendant de Bretagne) et de son subdélégué; outre que tous ces gens sont des trembleurs, ils n'ont pas le sens commun, »

Le subdélégué de l'Intendant, dont parle M. Boyer, était M. Vedier, qui vint à Brest, vers le commencement de mars, avec M. de Balleroy, commandant des quatre évêchés. Tous deux s'installèrent à l'Hôtel-de- Ville. L'action de M. Vedier, plus particulièrement substituée à celle de la communauté, eut pour résultat

(i) La marine supporta encore la plus graude partie de cette nature de dépenses , comme on le voit par ce passage d'une lettre du 21 avril 1759 , adressée par M. de Massiac , minisire de la marine , k M. llocquart : « La veuve du nommé Roussel, orfèvre à Brest, demande, Monsieur, le paiement d'une somme de 5,000 livres pour chemises , bas , culottes et souliers founiis par son mari aux malades et convalescents dans le temps de la maladie épidémique qui a régné à Brest en 1757 et 1758, et dont il est mort. Cette veuve me représente que les autres fournisseurs qui ont été dans le même cas que son mari ont été payés de leurs fournitures.... » H 9

Tadoplion de divers moyens d'assainissement. Une des principales causes d'infection était rexîslencc de tneries et d'une boucherie sur la place de Keravel. Les tueries furent transportées en dehors de l'enceinte sur des points choisis par M. Frézier. Cette translation produisit , à elle seule , une amélioration qui , sous l'influence du changement de saison , ne tarda pas à devenir sensible et continue. L'hiver, par sa constante humidité, n'avait pas peu contribué à aggraver le mal. Avec le printemps s'ouvrit une période de décroissance graduelle pour la ville. Quant aux hôpitaux do la marine, la disparition complète y était regardée comme prochaine , à en juger par la lettre suivante que M. de Courcelles écrivit au Ministre le 31 mars 1758:

« A Monseigneur. J'ai l'honneur de vous informer que nous avons évacué cette semaine les hôpitaux dé Trébéron (1), de la congi'égation de Brest et de Recouvranco dont les malades ont été remis à l'hôpital de la marine. Tous les gens de mer y sont enfin rassemblés, et il nous reste environ cent lits vides ; les convalescents des Billards ont été transportés aux Jésuites , et l'on a mis à leur place les soldats et matelots galeux, afin qu'ils fussent séparés de tous autres malades. Il ne nous reste plus que les Jésuites , les petites casernes et les Capucins pour hôpitaux de convalescents ; comme nous ne comptons plus y en envoyer de l'hôpital de la marine , parce que nous y avons établi une salle de convalescents, j'espère qu'avant peu ces trois hôpitaux pourront être évacués.

(IJ L'escadre de M. de Rersaiiil, arrivée à Brcsl le H janvier 1758, rapporta des scorbiiliques qiron dirigea sur le lazaret de Trébéroo, nù 154 lils furent établis.

« La désinfection de la ville est fort avancée. Les maisons où il y a eu des malades et des morts ont été nettoyées et parfumées , et les haillons brûlés. Il ne reste plus que les grosses ordures des rues , des cloaques et des carrefours , pour l'enlèvement desquelles il y a tous les jours des tombereaux d'ordonnés. Lorsque les choses ont été amenées à ce point, M. Vedier ne jugeant plus sa présence nécessaire ici, est parti mercredi dernier, après avoir laissé au Maire de la ville ses ordres pour ce qu'il restait à faire, La ville doit aux sages mesures qu'il a prises, et à ses soins, le rétablissement du bon ordre , autant qu'il a été possible de le procurer, et l'accélération de la désinfection ; ce n'a pas été sans peine et sans beaucoup de dégoût.

«Le désarmement des vaisseaux de Provence s'avance sans danger, et les forçats qui y travaillent n'en sont plus incommodés que des autres travaux ordinaires. »

Les prévisions de M. de Courcelles furent promptement justifiées. Le 12 avril , M. Hocquart annonça la cessation complète de l'épidémie. Les ravages qu'elle a\'ait exercés étaient effroyables. Le deuil qu'elle laissait dans les familles ne devait pas s'effacer de long-temps, comme le dit avec raison M. Poissonnier-Desperrières qui eh a retracé les principales péripéties dans son Traité des maladies des gens de mer, publié en 1767. Venu à Brest, en 1763, pour y suivre les expériences d'une cucurbite ou machine à dessaler l'eau de mer, dont il était l'inventeur, il put recueillir de la bouche de M. de Courcelles et des autres acteurs du drame qui s'était accompli cinq ans auparavant, des renseignements sur l'origine,* les causes et les effets de répidémic. Quant à l'origine, il nous semble Tattribuer, à tort, à l'état dans lequel se trouvaient les vaisseaux le Diic-de-Doingogne et le Glorieux, formant, avec la frégate VUermimie, la division

(l*Aubigiiy , arrivée de Rochefort à Brest le 21 avril 1757, et partie le 3 mai suivant, avec le reste de l'escadre de M. Dubois de la Motte. En efiEèt, la correspondance administrative conservée au port de Brest ne dit rien de Tétat sanitairQ de -ces vaisseaux. Elle ne parle que du fâcheux encombrement qu'il y avait à bord, et auquel , pendant les douze jours que la division resta sur rade, on remédia précipitanmient et tant bien que mal. L'opinion qui attribue aux deux vaisseaux venus de Rochefort l'importation première de la maladie semble donc sans fondement. Ces vaisseaux n'étaient pas dans' des conditions plus défavorables que les autres. Tous recelaient dans leurs flancs un foyer d'infection d'autant plus susceptible de se développer qu'à cette époque l'hygiène navaje était encore dans l'enfance. C'est ce qui ressort d'un mémoire sans date et sans signature, que sa contextuï^e nous porte à croire être celui que M. de Cour^elles adressa., le 28 décembre 1757, d'après M. Fonssagrives , au Ministre de la marine. Quelques extraits de ce mémoire nous feront connaître quels étaient , dans la pensée de son auteur, les causes et les effets de la maladie : « Tout le inonde •convient, y est-il dit, que les vivres des vaisseaux étaient bons , à l'exception cependant du vin et d'une partie des salaisons dont les barils , cerclés en bois« ont laissé échapper la saumure.... L'air de Louisbourg n'est pas malsain par lui-même , non plus que celui de Québec. Uépidémie y a été portée de France. Les ixiisseaux le Duc-de-Bourgogne, fc Glorieux, etc., venus de Rochefort j appor4èrent la maladie à Brest et rintroduisirent dans Vhôpital Vhyver dernier ; elle a continué sur les inénies vaisseaux. , file s'est commtmiquée à toute Vescàdre. » Ainsi^ M. Poissonnicr-Desperrières n'aurait fait que reproduire l'opinion de 'M. de Courcelles. Ce

dernier continue en ces termes : « J'attribue la cause de cette maladie au mauvais air de l'entrepont et de la cale , à la malpropreté , au défaut de hardes, à l'humidité jointe à la chaleur de la cale et de l'entrepont. Les équipages nombreux, la multitude de bestiaux que l'on embarqua sont la cause de l'infection de Tair. Plus il y a d'hommes , plus ils sont serrés et mal à leur aise ; plus il y a de moutons, plus le parc que l'on fait dans l'entrepont est grand , plus il y a d'exhalaisons, de fumier, de malpropreté , plus les équipages sont gênés et infectés.... Ces mêmes causes continuent dans tous les hôpitaux qu'on a établis pour y recevoir les malades , et de là vient que la maladie se soutient.

« Les remèdes qu'on a employés jusqu'à présent pour cette maladie sont les saignées répétées plus ou moins selon la violence de la fièvre et des accidents, mais avec ménagement néanmoins, parce que le pouls qui est dur, plein et gros dans les commencements , s'abbat et tombe bientôt dans l'affaissement ; les boissons délayantes acidulées ^ les laxatifs minoratifs , l'émétique dans les commencements, lorsqu'il y a indigestion ; les vésicatoires , qui ont réussi surtout lorsque les malades menaçoient de tomber dans l'affaissement, sur la fin^ les incrassants et les mucilagineux. Les évacuations excitées par de doux minoratifs antiseptiques ont surtout été fort salutaires pour expulser le virus contagieux. Quelques-uns ont aussi des sueurs critiques qui terminent la maladie. Peu se décident par la voie des urines et des crachats. Plusieurs ont rendu des vers par haut et par bas, mais ce n'est qu'environ un sur cinquante. La maladie n'en a pas moins parcouru tous ses temps.... Il est péri aussi un grand nombre de scorbutiques exténués et épuisés. La mauvaise saison et l'air infect des hôpitaux sont

bien contraires à leur rétablissement.... On ne parviendra à prévenir de pareils malheurs qu'en prennant le parti de ne pas surcharger les vaisseaux d'équipages trop nombreux. Il faut diminuer le nombre des valets, espèce la plus inutile-, la mieux logée, la mieux nourrie, la plus incommode et la plus difficile à contenter.... Qu'il y ait deffense, excepté le cas d*un combat , de loger les malades dans la cale. Il n*en est échappé aucuns de ceux qui ont été dans le Bisarre, C'est le moyen de mettre bientôt la peste dans un vaisseau. Tenir la main à la netteté et à la propreté de l'entrepont , et imaginer des expédients pour renouveller l'air. Les tuyaux aériens de Sutton opèreroient cet effet s'ils étoient bien établis. »

La reproduction de ces fragments du mémoire de M. de Gourcelles nous dispense d'analyser celui que M. Latoison, chirurgien-major des gardes de la marine, adressa au Ministre, le 31 juillet 1758. Après avoir dit qu'il se taisait sur ce qui pouvait avoir occasionné la maladie, et qu'il se bornerait à dire qu'elle avait porté des coups certains sur la lymphe, il y énumérait les moyens très diversifiés de médication auxquels il avait recouru. Au premier rang était la saignée qu'il avait pratiquée de préférence au pied et à la jugulaire, « l'une et l'autre étant dérivativcs pour la tête qui, dans cette fûchcuse épidémie , sous quelque forme qu'elle se soit montrée, a été la plus généralement et particulièrement affectée. » Du reste , quelque opinion qu'on se fasse sur le mode de traitement suivi par M. Latoison, il paraît qu'il avait obtenu l'approbation de MM. Boyer et Courcollcs , et qu'il avait été couronné d'un grand succès, à en juger par ce passage du mémoire de ce chirurf^Mcn - major. « Ce n'est pas en vain que je me flatte de i'ofllcacité de la conduite que je décris dans

ce mémoire. Ce n'est que sur les heureux succès dont elle a toujours été suivie que MM, de Cousages et de Ghézac m'ont confié la pépinière de ce respectable corps ; il est à leur connaissance et à celle du public que de plus des cinquante gardes de la marine et du pavillon que j'ai soignés, il ne m'en est mort qu'un. Plusieurs officiers qui m'ont honoré de leur confiance et beaucoup d'autres sujets affectés au service , qui se sont remis à mes soins , ont eu lieu de s'en savoir bon gré et d'applaudir au succès qui a heureusement accompagné ma méthode. »

On ne saurait trop regretter , si M. Latoison a dit vrai , et nous voulons le croire , que son mode de traitement n'ait pas été plus généralement suivi , ou, s'il le fut, que ses confrères n'aient pas été aussi favorisés que lui. Les résultats qu'il avait obtenus étaient \Taimcnt miraculeux, si on les compare au sinistre tableau que M. Poissonnier-Desperrières nous a laissé de l'épidémie de 1757, effets autrement désastreux que ceux déjà si graves des maladies rapportées en 1741 par l'escadre de M. le marquis d'Antin, et en 1746 par celle de M. le comte de Roquefeuil. En effet, d'après M. Poissonnier-Desperrières, les médecins, les chirurgiens , les aumôniers , les infirmiers succombèrent presque tous. Sur quinze médecins, dont quelquesuns ne servirent pas les malades constamment, cinq furent emportés, cent cinquante chirurgiens , tant de la ville et de la province que de ceux envoyés de l'Hôtel-Dieu de Paris, et plus de deux cents infirmiers furent victimes de la contagion, sans compter les forçats (1). Voilà pour les hôpitaux. Quant aux maisons

(l) M. Poissonnier-Desperrières est dans le vrai, quant au chiffre des médecins , mais il y a lieu de croire qu'il a été induit en erreur pour celui des chirurgiens , car on ne trouve inscrits aux régis-

particulières, cnovertics pour la plupart eu hôpitaux supplémentaires, elles étaient jonchées de mourants et de morts que Ton y abandonnait hicn souvent* M. Poissonnier-Desperriéres résume ee lugubre tableau en disant que du 22 novembre à la fin de février la maladie enleva 10^000 personnes dansles hôpitaux seulement, et que la mortalité fut, en outre» très considérable en ville. Il est impossible de préciser le clufTre exact des décès. L'élément d'appréciation le pics essentiel fait défaut ; ce sont les tables dressées dans les hôpitaux. Nos investigation»^ tant à Brest qu'aux archives du ministère de la marine et à celles de Tancienne Intendance tle la province, n'ont pu nous faire découvrir que la constatation de 1,710 décès dans les hôiritaux» du 23 novembre 1757 au 7 janvier 1758, d'après les bulletins journaliers envoyés par M. Roequart au

très do réUt^civil que les dGcts ùtss ninq tuijdeciiis et de« cinq chirurgiens donl les noms suivenl ;

Dergevin (Jean^Louis), clùiurgien delà marine, morl le Si décembre 1757;

GuiLLOU-CiUF'DuDûis {Yves-Marie}, médecin de la tnariae , mort le 26 dccembre i757 ;

VnisiH (Mit.'ht^l-Jfan), chirurgien de la manne, mort le mime jour ;

lilAt]t'LÀ6Tn&, D. M., second médecin de U\ marine, morl k 1" janvier 1758;

CossoN (Jpan du\ clururgien d\i Roi , morl (e C janvier 1758 ;

PafcviLLÈ (Pierre Lavaclie de), D* M., de Morlaix, morl le Ô janvier 1758 ;

ChaltcnA ft'rbiiiu), cbirurgien de Rennes, âgé de iO ans, morl le 10 janvier n58;

Danvillc (de), D. M. de la iaculîé de flcims, venu do Vaaue*, mort le 10 février;

CHOïiEt. (Amable), conseiller du Roi et son médecin ordiaaireeii Canada, doi:teur rt^gent de la facultô de mMecine de Paris» &g6 de S8 ans, mort le 17 mars.

BiziRfi^ D. M. do larLcnlU^ de Monl[Hrl[ier, (Igé d'environ^ ans, venu de Dioon , inort le 17 m^irs^

Einistre de la marine, et 1,773 du 23 novembre au 31 mars, d'après les registres des deux paroisses de Saint- Louis et de Saint -Sauveur. Mais, comme la correspondance administrative signale bon nombre de décès qui ne sont point enregistrés, et que, pour ceux qui te furent , il y a , d'un jour à l'autre , des différences accusant des omissions considérables , il est évident que le chiffre de 3,483 morts est bien inférieur au €hi£f]pe réel. Aussi, tout en tenant compte de la décroissance de la maladie dans les hôpitaux , à partir de la mi-février, et tout en faisant la part de certaines exagération» possibles de M. Poissonnier -Desperrières, qui aurait été , dans ses évaluations , l'écho involontaire de souvenirs altérés par la douleur des familles^ comme il arrive naturellement en pareil cas, nous inclinons à croire que te chiffre assigné par lui à la mortalité dans les hôpitaux embrasse celle qui eut Meu en ville , ce qui, malgré tout , suffirait pour placer l'épidémie de Brest sur la même ligne que la peste de Marseille. En effet, si, comme on s'accorde à le reconnaître, les villes de Marseille, Aix, Arles et Toulon perdirent de 80 à 85,000 habitants, celle de Brest, où la population était très faible, fut, toute proportion gardée, aussi malheureuse, peut-être même plus que les trois premières, cités très populeuses.

Si nous ne pouvons, faute de documents, mentionner tous les médecins et chirurgiens qui s'empressèrent de venir prêter leur concours à leurs confrères de Brest, faisons du moins connaître ceux qui sont indiqués dans la correspondance. C'étaient MM. Maloet et Macquart, de Paris; La Bougardière, de Rennes; La Chapelle, de Saint-Malo; Duplessis et Mailhos, de Nantes , et Maistral, de Quimper. Ce dernier, chargé, pendant l'épidémie, des majades du bagne et d'une

partie de ceux de la ville , fut ensuite attaché aux hôpitaux du port de Brest , et y devint premier médecin de la marine.

C'est en parlant des officiers de santé vains de Textérieur que M. de Ciourcelles disait au Ministre, dans sa lettre du 31 mars 1758 : c Je ne sçaurois» Moqseigneur, vous faire trop d'éloges de leur zèle, de leur assiduité et de leur charité compatissante auprès des malades , de l'intrépidité avec laquelle ils ont sacrifié tous les jours leur santé et leur vie dans les hôpitaux, sans être découragés par la perte de leurs confrères et par raffaiblissement de leur santé. » Celui qui s'exprimait ainsi s'oubliait pour ne penser qu'aux autres. Fort heureusement, M. Hocquart ne l'oubliait pas. « M. de Courcelléis, écrivait-il le 11 février 1758, après le départ de M. Boyer, est un sujet , Monseigneur, qui mérite que vous fassiez quelque chose pour lui, tant du côté de la fortune que de celui du relief. Je ne puis trop vous faire l'éloge de l'activité avec laquelle il a rempli ses devoirs auprès des malades. »

Les récompenses que Tlntendant appelait sur M. de Courcellcs ne furent ni aussi promptes ni aussi complètes qu'elles auraient dû l'être. Dés le 10 mai 1758, des pensions et des gratifications extraordinaires avaient été assignées sur les fonds des Invalides aux familles des médecins, chirurgiens et pharmaciens, venus de l'extérieur, et morts de l'épidémie ; le 21 du même mois, la veuve de M. Roussel, dont nous avons parlé précédemment, avait obtenu une pension de 500 livres. Ce ne fut que le 27 juillet que furent expédiées les dernières grâces. Le couvent des Carmes et celui des Capucins reçurent chacun 1,000 livres, et M. de Courcelles le brevet d'une pension de 600 livres, réversible par moitié sur sa femme et sur son fils.

11 fut traité à peu prés comme M. Martret , maire de la ville, auquel un arrêt du Conseil , du 13 avril 1758, avait accordé une pension de 600 livres. Si celle-ci n'était pas réversible sur ses héritiers , cette inégalité de traitement fut compensée par le témoignage de satisfaction que les États de la province réunis à Rennes, au mois de décembre 1758, décernèrent à ce magistrat en lui faisant hommage d'une bourse de jetons dont ses descendants conservent encore quelques-uns avec un légitime orgueil.

L'abbé Perrot , recteur de l'église Saint^Louis , où , depuis trente ans il exerçait les fonctions curiales, avait aussi montré un grand dévouement pendant toute la durée de l'épidémie. Lorsque , cinq ans plus tard, il refusa un bénéfice considérable auquel il était présenté par M. le duc et M"' la duchesse de Lorges , la ville, reconnaissante de son abnégation, dictée par le désir de ne point s'éloigner de son église à l'achèvement de laquelle il n'avait cessé de travailler depuis qu'elle avait été rachetée aux Jésuites, le récompensa de son ancien et de son nouveau dévouement en lui votant une pension annuelle de 400 livres que sanctionna un arrêt du Conseil du 12 décembre

Des hôpitaux réservés aux convalescents , le dernier évacué fut celui des Capucins où M. Hocquart avait voulu prolonger leur séjour afin d'assurer leur ancien rétablissement avant de les renvoyer sur les batteries de la côte qui exigeaient l'emploi de 900 hommes. En cas de rechute , le lazaret de Trébéron aurait reçu ces malades. L'hôpital dit des Billards avait été abandonné le 1 1 mai, et après avoir été purifié , il avait été afiecté à l'emmagasinage des blés du munitionnaire. Le 22 mai, il ne restait plus personne aux Capucins.

Redoutant, à chacfue mcivage^ l'Invasion d*une noavcllc épidémie , M. Hocquart se mettait, à tout évéoementf eu mesure de la combattre. Ainsi, le 26 mai, en prévision de la prochaine arrivée du vaisseau \e Magnifique , il faisait établir à Trébéron deux salles tentées pouvant contenir chacune 160 lits qui s'ajoutèrent aux 144 existant déjà dans le lazaret^ et il pourvoyait à tous les besoins du service médical. Ces dispositions, prises en vue du Magnifique j servirent pour le Formidable, qui arriva, le 26 juin, de Tile Royale , ayant à bord 64 matelots atteints de la même maladie que celle qu'on venait d'essuyer. Les appréhensions de M. Hocquart s'augmentèrent , les nouvelles reçues de Lioulsbourg lui donnant lieu de croire que les vaisseaux attendus étaient aussi maltraités que ceux de l'escadre de M. Dubois de la Motte. La communauté partageait ses craintes , et la réapparition , ou plutôt , croyonsnous , la continuation de la maladie parmi les gens pauvres , la déterminait à solliciter M. Le Bret qui , lui , la renvoyait à M. Hocquart. Ce dernier se rejetait sur M. de Courcelles , et ce médecin , toujours prêt à payer de sa personne, préparait encore tous les moyens de combattre le fléau s'il reparaissait. Il s'estima heureux d'avoir travaillé en pure perle, car 90 malades seulement furent débarqués et envoyés aux hôpitaux, d'où ils sortirent au bout de peu de jours.

M. Massiac, lieutenant-général des armées navales, qui succéda à M. de Moras, le l** juin 1758, se retira cinq mois après sans avoir pu rien faire pendant sa courte administration qui remédiât aux calamités de la guerre. Ce fut pis encore pendant le ministère de M. Berryer (1" novembre 1758 — 13 octobre 1761). Étranger aux traditions de la marine, qu'il n'aurait pu d'ailleurs diriger parmi les écueils qu'elle avait à

traverser, il songea , avant tout , à conserver sa position, en se faisant le complaisant de la marquise do Pompadour. .

Avant de quitter le ministère, il avait modifié, d*une manière fâcheuse , la constitution de l'école de chirurgie fondée en 1740. Les cours qu'on y professait depuis 1742 avait formé de bons élèves et avaient peu souffert de la guerre de 1744, parce qu'on avait continué d'entretenir à l'hôpital , conformément à l'article 5, titre 6 du règlement du 11 janvier 1740, un certain nombre de chirurgiens pour remplacer ceux qui étaient embarqués. Mais, pendant la guerre de 1756, le nombre de ces derniers ayant considérablement augmenté, il en résulta un surcroît de dépense qui détermina la suppression des chirurgiens à terre. En 1760, M. Berryer voulut remédier à ce fâcheux état de choses , mais les mesures qu'il adopta furent loin de satisfaire aux besoins du service. Le nombre des chirurgiens qui avait augmenté, à plusieurs reprises, de 1740 à 1756, fut réduit à 24, savoir : 12 seconds recevant 40 livres par mois, et 12 aides à 30 livres sans rations ni logements à l'hôpital. Leur solde ne pouvant les défrayer de leur dépenses de nourriture et de logement, les plus capables d'entre eux prirent le parti d'abandonner le service de la marine , et se dispersèrent. Ils ne resta à Brest que ceux qui pouvaient y vivre en famille. L'école fut désorganisée, ou plutôt il n'y eut plus d'école. La régularité du service et l'instruction des jeunes chirurgiens en souffrirent également. Lorsque les chirurgiens logeaient et mangeaient à l'hôpital, ils y étaient soumis , sous les yeux d*un prévôt , à une discipline qui les contenait. Un coup de cloche suffisait pour les rassembler aux heures des exercices. Les occasions de dissipation étant moindres, les études

étaient plus suivies et plus solides. Ce fut pour atténuer ces fdcheux résultats et asseoir le régime de l'école sur des bases fixes que M. do Gourcellcs adressa, en 1763, un mémoire suivi d'un projet de règlement formant un manuscrit autographe de 22 pages in-f" que l'on peut consulter à la Bibliothèque de l'école de santé navale du port de Brest sous le n« 4206.

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