‹ Histoire de la ville et du port de BrestChapitre 30 sur 59 · CHAPITRE IH · texte numérisé non relu

CHAPITRE IH

Ministiret de MM. de Clioiseal et de PrasHn : ach^ement des formes de Ponuakm ; — coMtmction de la manufacture des (oilca et de nouveaux fours (1764); de la salle de spectacle et de la Cayenue (1766*1767); de la porte de l'infenal et de la machine à mâler(i768) ; — commencement du jardin botanique, construction des magasins de Keravel, etc. (1769). — Travaux de défense et creusement du port (1764-1771)* — Ministères de l'abbë Terray et de H. de Boynes : continuation des travaux de défense et de creusement (i77i-i774). ^- MinislifB de M. de Sartine : son voyage à Brest ; ordonnances de 1775 et 1776; incendie de rbôpiul de la marine ( 1 776).

Quand la paix fut signée , au mois de novembre 1763, le Ministre était le duc de Choiseul qui, pourvu du portefeuille de la guerre, le 27 janvier 1761, y avait joint celui de la marine , à la retraite de M. Berryer. Si ce qui restait, à son avènement, de notre matériel naval ne permettait pas de soutenir la lutte engagée ; s'il fallait se résigner à subir les pertes que consomma le désastreux et humiliant traité de 1763, du moins une impulsion énergi(iue et éclairée pouvait-elle préparer une réparation, et cette réparation, obtenue par la guerre de 1778 à 1783, est principalement due à Choiseul , et après lui à son cousin le duc de Praslin qui lui succéda, du 8 avril 1766 au 24 décembre 1770. Entre les deux ministres il y eut communauté de vues, et, grâce à leur action combinée, le port, pendant les neuf années de leur^administration, fut, à bien dire, reconstitué. On en pourra juger par le rapide exposé des travaux de tout genre que Ton y exécuta.

Les premiers actes de Ghoiseul, inspirés par le désir de simplifier les rouages de l'administration des ports et d'y étendre le système de centralisatioii appliqué à sa propre autorité « furent la réunion du département du Port-Louis à celui de Brest, et la concentration du double commandement du port et de la place entre les mains du chef d'escadre de Roquefeuil , appelé » le 12 avril 1761 , à remplacer par intérim le comte de Blénac qui commandait la marine depuis le 10 septembre 1760, jour de la mort de M. du Guay. Le Ministre et celui qu'il avait investi de sa confiance en le confirmant titulairement dans ses fonctions , le 11 janvier 1763, rivalisèrent d'activité* A peine entré en fonctions, M. de Roquefeuil fit faire^ par M. le comte de Beaussier de Lisle, une visite de la rivière de Ghâteaulin, dans le double but d'établir une réserve de vaisseaux à Landévennec , et d'aviser aux moyens de rendre la rivière navigable , ce qui se pouvait faire à peu de frais, par la suppression de quelques chaussées transversales ou barrages élevés par dès seigneurs qui avaient établi des pêcheries et des moulins. Le Ministre donna son approbation à ce projet qu'avait suggéré à M. de Roquefeuil son désir d'obtenir l'abaissement du prix de transport des bois dont la marine et la ville s'approvisionnaient, en même temps que d'ouvrir des débouchés aux produits do l'agriculture. Mais il n'appartenait qu'aux États de Bretagne d'exécuter ce projet dont ils ne s'occuperont sérieusement que vingt ans plus tard.

Choiseul, qui projetait de grands travaux, fit savoir, le 17 février 1763 , à M. Frézicr, directeur des fortifications, que M. Choquct de Lindu serait chef sous ses ordres, et à la condition de ne rendre compte qu'à lui seul de la conduite des ouvrages qui seraient faits

dans la suite pour le service de la marine ; et quand, le 7 avril 1764, M. Larcher, brigadier d'infanterie, fut nommé directeur des fortifications de Bretagne , en remplacement de M. Frézier, adm!s à la retraite, Choquet, pourvu , le 18 septembre suivant, du brevet d'ingénieur ordinaire , lui resta subordonné pour les travaux du port.

Ces préliminaires réglés , on se mit à l'œuvre avec suite et activité. De larges crédits furent accordés en- 1764, et continués pendant les années suivantes. En 1764 s'éleva le second môle des formes de Pontaniou, du côté de l'artillerie , en même temps qu'on réparait le radier et les portes de la forme de Trouibn. La même année se termina la manufacture des toiles adossée au mur de clôture du bagne, et commencée l'année précédente. Convertie, il y a quarante ans , en caserne des gardes -chiourmes, elle a récemment été appropriée au service de la pharmacie centrale do la marine. Choquet de Lindu construisit aussi, en 1764 , de nouveaux fours à la boulangerie des subsistances, qu'il augmenta encore de 1768 à 1770.' {Appendice^ g 12.) Les travaux exécutés en 1766 furent la construction de la salle de spectacle {Ibid, § 13), celle de la première partie du magasin d'artillerie, avec le rétablissement des quais en avant, et celle de la Cayenne ou caserne des marins (/Wd, g 14), terminée l'année suivante. Ces divers travaux avaient été poussés activement , grâce à l'impulsion que leur avait imprimée M. de Praslin , nommé mim'stre de la marine le 8 avril 1766, après que ce département eut été séparé de celui de la guerre. Venu à Brest au mois d'août suivant, il y passa 12 à 13 jours qu'il employa à tout voir par lui-même. Le 18 août ilprésida un conseil de construction tenu à l'hôtel du commandant de la II 10

mariûc , et auquel assistèrent MM. de Roquefeuil , de Clugny, de Morogues, de Cousages, et plusieurs autres ofDciers généraux ou supérieurs , MM. OUivier» Groignard , ingénieurs , et Marchais, commissaire général. La réunion avait pour but de discuter et de fixer invariablement la forme et les principales dimensions que devraient avoir désormais les vaisseaux de guerre, les proportions de leur mâture , de leur membrure, etc., afin que par l'adoption de types uniformes , on fît disparaître les variétés considérables qu'on avait jusqueslà remarquées entre les vaisseaux de même rang et de même ordre. Sauf MM. d'Oisy, de Breugnon et de Keruzoret, qui remirent à faire connaître plus tard leur opinion par écrit, les douze autres membres du conseil adoptèrent celle de M. Groignard , c'est-à-dire que le vaisseau de 80 canons eût 182 pieds de longueur, 46 de largeur, 22 pieds 6 à 9 pouces de creux, et 5 pieds 1/2 de hauteur de batterie au milieu, ce vaisseau ayant six mois de vivres ; celui de 74 canons , 166 pieds de longueur, 43 de largeur, 20 pieds 6 à 9 pouces de creux, et 5 pieds de hauteur de batterie au milieu , pour six mois de vivres; le vaisseau de 64 canons, 154 à 155 pieds de longueur, 40 pieds 7 pouces de largeur, 19 pieds 6 pouces de creux , 5 pieds de hauteur de batterie au milieu , et six mois de vivres. Le 20, le vaisseau le Zodiaque^ construit par M. Geoffroy, sur les plans de M. OUivier, fut tiré sur la cale , en présence du ministre , au moyen d'un cabestan exécuté d'après les plans de M. Deslongchamps l'aîné. A son départ, le 26, M. de Praslin fut accompagné jusqu'à Lorient par par M. de Roquefeuil. En 1767, Choquet de Lindu, chargé comme ingénieur en chef, et indépendant des officiers du génie de terre , des, travaux de la marine , rétablit le quai devant le magasin général , et l'on

créa une brasserie près du Moulin -à -Poudre (1), en même temps qu'on préludait par Tinstallation d'une forge à martinet et d'un moulin à scier les bois, à l'établissement de l'usine de la Villeneuve (Appendice y § 15). En 1768, on fit la porte d'entrée de l'arsenal par la Grande rue (2), avec un corps-de-garde et d'autres accessoires;, on exhaussa et l'on rectifia la machine à mater (Appendice ^ g 16); enfin, on commença, pour la terminer l'année suivante, la construction du magasin aux fers le long de la première

(1) En 1762, M. Le Roy, commis dans les bureaux du munitionnaîre de la marine h Brest, avait, de l'agrément de M. l'intendant Hocqiiart , établi à l'anse Saupin , une brasserie où il fabriqua de la bière en Yue de la substituer au \iu de Saiutonge , donné aux équipages pendant l'armement et le premier mois de la campagne. n ne réussit pas, et en 1768, le ministre lui accorda une indemnité de 3,522 livres en dédommagement de ses pertes. Lorsqu'en 1767, M. de Clugny obtint qu'une brasserie fût faite et desservie au compte delà marine, un brasseur expérimenté, nommé Albert Druenne, vint à cet effet de Landrecies dans le Hainaut. La brasserie fut établie dans l'anse du MouUn-à-Poudre, et on loua, à une demi-lieue de là, une petite ferme où Druenne , qui avait apporté des plants de boublon du Hainaut, le cultiva avec assez de succès pour que, l'année suivante, il obtint la récolte nécessaire k la fabrication de 900 barriques de bière. La fabrication donna d'abord d'aussi bons résultats que la culture ; mais des abus se glissèrent dans l'exploitation dont le munitionnaire fut chargé pour son compte, k partir du 1" janvier 1775. Eu 1783, im brasseur, nommé Holtzer, fabriqua, d'après un procédé dont il était l'inventeur, 102 pièces de bière anti-scorbutique, et au mois de mars 1791, il offrit d'en fabriquer k 26 livres la barrique. Nous ignorons si sa demande fut accueillie. De nouveaux essais, tentés ensuite, furent promptement abandonnés.

(2) Cette porte a été démolie au mois de mai 1864, parce que c'est sur son emplacement que doit être construite la chambre des appareils d'épuisement du nouveau bassin de Brest. Les pierres de taille qui entraient dans sa construction sont conservées pour être employées ultérieurement k l'établissement d'une porte d'entrée définitiAC dans celte partie de l'arsenal.

forme de Pontaniou , celle de la salle des gabarits à l'étage , celle d*un hangar dans Tanse du Moulin-à- Poudre, pour y mettre en réserve les bois de construction , avec un quai à mi-marée pour leur recette, et Ton jeta les premiers fondements du jardin botanique {Ibid^ g 17). L'activité ne fut pas moindre en 1769. On construisit : l"" en face du pont, qui met en communication les salles de la voilerie et de la garniture, la fontaine surmontée d'une colonne portant cette inscription : Totum effusura per orbem ; 2* les trois grands corps de bâtiments ou magasins dits de Keravel , parce qu'ils furent bâtis au pied de la montagne de ce nom. Ce sont ceux qui régnent parallèlement aux quais qui furent établis en même temps depuis le magasin général ; ils comprennent 44 magasins voûtés destinés à contenir les agrès des vaisseaux désarmés , les salles de la voilerie , de la garniture et du dépôt des cordages. Cette nomenclature, toute longue qu'elle est, n'est pas complète. Il faut y joindre le tracé et l'aplanissemcnt partiel du cours Dsgot, exécutés aux frais de la ville, de la marine et de la guerre. (Voir la troisiètne partie.)

Des travaux d'un autre ordre, mais non moins importants, s'étaient exécutés dans l'intervalle de ceux que nous venons d'indiquer. Ils avaient pour objet d'assurer plus efficacement la défense extérieure du port et de la ville. Choiseul qui , le 11 mai 1762, avait admis Brest et Toulon au nombre des ports réunis à la fortification, les comprit pour une large part dans la dépense de 15,131,430 livres effectuée de 1764 à 1769 pour les fortifications et les bâtiments militaires. L'acquisition de l'île d'Ouessant parut au ministre le préliminaire indispensable des travaux qu'il projetait. Située à l'ouvert de la Manche , cette île est facile à

garder, défendue cfu'elle est par de violents courantsr et des éeueils qui en rendent les abords périlleux. Profondément entamée sur plusieurs points par l'action incessante de la mer, elle présentait ainsi des criques ou anses offrant des mouillages sûrs aux navires qui viendraient se placer sous la protection des batteries de nie où Ton pouvait, au prix de quelques travaux peu dispendieux, établir, surtout dans le S. et dans TE., des ports de refuge. Ces avantages auraient tourné contre nous, si les chances d'une guerre nouvelle, dont la possibilité était unanimement reconnue, avaient fait tomber l'île au pouvoir des Anglais. Ce péril était à redouter, tant que l'ile resterait une propriété privée. Choiseul le conjura en se la faisant céder, le 30 avril 1764, par ses propriétaires, M. le comte et M™ la comtesse de Rieux, à qui il fut amplement tenu compte de la convenance, car, bien qu'elle ne leur rapportât qu'un revenu de "708 livres, elle leur fut payée 30,000 livres en espèces, et l'État s'obligea, en outre, à servir aux vendeurs une rente de 3,000 livres, réversible d'abord sur la tête de M~ de Rieux , ensuite sur celle de leur fils (1).

Pendant que se négociait cette affaire, entamée depuis un an, le ministre faisait procéder à une inspection qui devait avoir pour résultat de préciser la nature et rétendue des travaux à exécuter. Laissons M. le

(1) Llle d'Ouessanl que Heuri IV avait érigée en marquisat, le 2 janvier 1597, en faveur de René de Rieux , marquis de Sourdéac, pour le récompenser des services qu'il lui avait rendus pendant la ligue , comprenait une église et sept chapelles. L'église Saint-Paul était si délabrée qu'on était obligé d'exercer les fonctions curiales dans la chapelle de Notre-Dame-du-Rosaire , trop petite pour contenir les fidèles dont une partie ne pouvait entendre le service divin qu'au dehors. Les autres chapelles étaient dédiées à saint Gildas , saint Nicolas , saint Cwenolé, saint Pierre , saint Uilarion et saint Michel.

colonel Augoyat {Spectateur militaire , t. '21 , 1~ s*, p. 546-558, et t. 36, 2* s'*^, p. 187-191) nous exposer ce qui eut lieu alors : « Dans un mémoire rédigé en 1763 sur l'état actuel des places du royaume , on évaluait à 12 millions la dépense à y faire pour les mettre en bon état , et à 41 millions celle qui était nécessaire pour y construire les ouvrages neufs dont elles sont susceptibles.... Brest et Toulon attirèrent particulièrement l'attention du ministre. D envoya M. Filley (1) en Bretagne, pour examiner, de concert avec M. de Rosily, commandant de la marine (2) , et Frézier, directeur des fortifications, le lieu où un port semblable à celui de Brest, et à portée de cette place, pourrait être établi. Le général Filley proposa, pour remplir les intentions du gouvernement, d*agrandir le port de Brest en approfondissant le chenal de la Penfeld dans sa partie supérieure, de manière à la mettre en état de recevoir seize vaisseaux armés, de 74^ depuis la chaîne de Tarrière-garde du port (3) jusqu'à la pointe de Kerguelen, où cette chaîne est actuellement placée. Il fallait , pour cela, porter la profondeur du chenal à 8 mètres au-dessous de la plus basse mer des grandes eaux sur une largeur de 39 mètres. Plusieurs personnes élevées en grade , dans la marine , se prononcèrent contre ce travail (4) ; le général Filley démontra la possibilité de Texécuter.

(i) FiLLET DE LA CoTE (Pierre), lieulenant-général du génie, n6 le 9 janvier 1695, au monl Sainl-Sulpice (Yonne), mort à TbionvUleler'décembrci779.

(2) Le commandant de la marine élail M. le lieutenant-général de Roquefeuil ; M. de Rosily, chef d*escadre , résidait seulement à Brest.

(3) Le bâtiment arrière-garde était alors mouillé entre la tour Blanche et la tour Noire.

(4) Au nombre des opposants était M. le marquis de Capcllis , capitaine de fringale , lequel s'exprime ainsi , dans une lettre datée

t Le 26 mai 1764, il adressa au ministre le projet de Taugmentation du port de Brest , des bâtiments dont il a encore besoin , et des fortifications nécessaires à sa sûreté. Ce projet montait à la somme de 10^677,000 livres dont on dépensa la moitié dans l'espace de quatre ans. La Cour témoigna, en 1764, sa satisfaction des projets de M. Filley, en se réservant de statuer sur le tracé de la mésalectre (1 ) à l'époque où cet ouvrage

de Toulon le 22 a?ril 177i, et adressée à M. l'abbé Terray, alors ministre de la marine : « M. le duc de Cboiseul a eu sans doute de grandes qualités ; mais peu accoutumé au travail , il a souvent abandonné les projets pour lesquels il avait témoigné le plus d'ardeur. Les formes pour le port de Toulon que je lui proposai dès que la paix fut faite, sont une preuve de. ce que j'avance. Il pensa à agrandir le port de Brest. Un ingénieur de terre lui proposa de creuser la rivière ; cet ouvrage exigeait l'agrandissement de la ville et l'augmentation des forlificalions. La dépense et le peu de succès de ce travail l'engagèrent à me faire travailler. Je fournis à ce ministre le projet d'un grand bassin qui aurait contenu vingt vaisseaux et qui n'aurait pas coûté 600,000 livres. Le duc de Cboiseul saisit bien vite mon idée , mais peu de temps après on le détourna de ce projet ; il revint k l'ancien, auquel on a travaillé en l'air, puisque le port de Brest ne peut pas réellement contenir plus de vaisseaux que par le passé. Cette tentative a pourtant coûté des sommes immenses. » (Lettre communiquée par M. Pierre Bfargry.) Ce qui était vrai quand M. de Capellis écrivait cessa de l'être quand les travaux, alors interrompus, eurent été acbevés.

(1} « Daus son projet de défense de l'Ile d'Aix et de sa rade, dont il venait de dresser le plan , le général Filley, ajoute M. Âugoyat , employait le système qu'il avait ébaucbé autrefois , et dans lequel les lignes de défense sont toutes perpendiculaires au parapet qui couvre le soldat. Il donne le nom de mésalectre, qui signifie défense du milieu, à une pièce qui occupe la place de la courtine et partie de celle de la demi-lune qui est reportée beaucoup plus en avant. n n'a point expliqué les règles de son tracé ; il faut les puiser dans les dessins qu'il en a faits en l'appliquant à un octogone régulier dont le côié est supposé de 400 mètres , parce que son système ne convient qu'aux grands fronts de forlificalions. » M. Âugoyat, après avoir douné une analyse de ce système , termine ainsi : « Le système du général Filley serait coûteux ; nous le cousidérons

devait être entrepris. Tous les ouvrages proposé^^ devaient être entièrement terminés à la fin de 1769^ On commença à curer là Penfeld. Des machines à draguer, nouvelles (1), furent demandées pour accélérer ce travail ; mais , en 1766, lorsque le ministère de la marine cessa d*être réuni à celui de la guerre , sous la direction du duc de Ghoiseul, les clameurs des adversaires du projet remportèrent, et Ton parut renoncer à prolonger le port dans le lit de la Penfeld. L'interruption des travaux dura long-temps ; ils furent enfin repris , et ils ont été complètement terminés en 1804, sous l'administration de M. Gaffarelli, préfet maritime à Brest. Le port a gagné l'espace et le fond nécessaire pour que quatorze vaisseaux de ligne armés puissent mouiller sous les hauteurs du Bouguen et du Menés.

c Tous les nouveaux bâtiments projetés par M. Filley, et destinés à la marine, s'élevèrent sans contestation, sous la direction de M. Ghoquet de Lindu, habile architecte , qu'il fit nommer ingénieur pour le soustraire au service de la marine duquel il dépendait.

« M. Filley avait proposé d'occuper les hauteurs du Bouguen et du Menés par un développement de quatre

comme une élude utile , dans laquelle sont remplies les condllions essenlielles k une bonne défense. » (En voir le dessin et Texamen, par M. de Fourcroy, dans les Mémoires sur la fortification perjpendiculaire, p. ilâ.)

(1) Un matériel considérable fut mis h la disposition de Choquet de Lindu qui commença le trayait dès le mois de décembre 4763, sous la direction de M. Filley, resté à Brest jusqu'aux premiers jours de juin 176i, et le continua ensuite sous celle de M. Larcher. Ce matériel se composait d'environ 36 machines , dont une servait h creuser^ les autres k curer, pour la construction desquelles on avait employé plus de ving-cinq mille pieds cubes de bois, et d'un grand nombre de gabarrcs à vases ainsi que de chaloupes pour les remoniuer.

fonts, tracés suivant son système de la mésalectre. 4ais , quoique très considéré et très élevé en grade, J n'avait pas acquis , dans le corps du génie , la réputation et rautorité qui eussent été nécessaires pour faire adopter un système différent en plusieurs points du tracé bastionné. Il trouva des adversaires dans les ingénieurs que le ministre consultait , et de tous ses projets de fortification , le duc de Ghoiseul n'ordonna que la construction du cavalier très élevé qui défend rentrée du port , ouvrage qui n'était point urgent. Toutefois , M. Filley avait bien étudié le terrain , un des plus difficiles à traiter pour la fortification , et l'ouvrage que, plus tard, M. Dajot fit construire de 1768 à 1776 , se compose de quatre fronts qui forment cinq bastions du système de Gormontaingne dont les saillants occupent les mêmes points que M. Filley avait choisis dans le tracé de ses mésalectres. »

Le cavalier très élevé dont parle M. Augoyat est la batterie à laquelle on donna le nom de son auteur, qui la fit établir en 1765, en même temps que la batterie du Parc-au-Duc. Elle n'était pas terminée que Ton agissait auprès du duc de Ghoiseul pour qu'il en ordonnât la suppression. Loin de se rendre aux vœux des détracteurs de cet ouvrage, le ministre corrobora sa précédente approbation en prescrivant de le continuer, et en ajoutant qu'il était son œuvre de prédilection dont il se chargerait lui-même de démontrer l'utilité. (LetPre du 3 novembre 1765, du général Filley à M. LarcherJ) Construite sur l'escarpement du rocher, derrière le magasin des vivres, du côté de Recouvrance , la batterie Filley se composait d'un cavalier revêtu en maçonnerie avec une batterie à barbette de 20 pièces de canon qui défendait l'entrée du port. Peu d'ouvrages ont essuyé plus de critiques que cette batterie,* tellement

ridiculisée , aussitôt après son exécution , que M. de Pezay, dans le mémoire dont nous avons déjà parlé , regardait comme téméraire de hasarder quelques mots en sa faveur. Voici comment il s'exprimait à ce sujet : ■ Cet ouvrage singulier, il est vrai, étonnant et déraisonnable au premier coup^d'œil, est tombé à Brest dans un tel discrédit , qu*il est en quelque sorte devenu l'objet de la risée publique. On parle aujourd'hui proverbialement de la batterie Filley comme d'un chef-d'œuvre d'absurdité. Cette opinion, commune aux officiers de terre et de mer, adoptée par le plus grand nombre d'entre eux, sur la parole du très petit nombre qui peut avoir une opinion, a fini par devenir tout-à-fait vulgaire et universelle, an point de surprendre même les gens en état de réfléchir. 11 sera encore donné à Tavcugle multitude d*en imposer aux gens qui ont des yeux. Ici, j'y ai été pris comme un autre, au premier regard, je l'avoue* ^ M, de Pezay discutait ensuite les avantages et les inconvénients de cette batterie , et, toute compensation faite , son opî* nion était plutôt un éloge qu'un blâme , puisqu'il reconnaissait qu'elle pouvait encore servir utilement, et même exclusivement, alors que toutes les autres, la batterie royale comprise, seraient démontées. Il convenait seulement qu'il y aurait eu danger d'incendie pour le magasin établi au pied de cet ouvrage, danger auquel on aurait facilement obvié en couvrant ce magasin en tôle. D'ailleurs , il est aisé do reconnaître que le reproche d'une trop grande élévation adressé à ta batterie Filley s*appliquait également à la batterie royale dont pourtant nul n'a jamais songé à considérer les feux comme inutiles à la défense de la rade et du port. Mais que n'imagine pasTonvic? Ne disait-on pas aussi quelo tir de cette batterie pouvait

être dangereux pour les défenseurs de la batterie de la Rose ? Quoi qu'il en soit, comme rien n'est plus tenace que le préjugé, alors surtout que la jalousie ou des passions intéressées le propagent, la batterie Filley conserva sa mauvaise réputation et ses adversaires les plus modérés l'appelaient la batterie inutile. C'est sous ce nom que nous la trouvons désignée dans une lettre que M. Barazer, directeur du génie, écrivait, le 10 frimaire an XII, au préfet maritime', après que l'administration de la marine , en exécution de l'arrêté consulaire du 9 floréal, précédent, eut fait enclore tous les établissements de la pointe d'un mur en arrière du terre-plein de la batterie , pour que l'administration de la guerre pût, au besoin , manœuvrer cette batterie qu'elle ne tarda pas . • r. à abandonner toutrà-fait. . ;W»^

La défaveur que les détracteurs de cet ouvrage avaient fait rejaillir sur les autres projets de M. Filley, détermina le duc de Praslin à les soumettre , en 1768, au contrôle de M. Carlet de la Rozière qui, après avoir servi dans l'Inde, sous les ordres de M. de Gossigny» et y avoir levé un plan de défense de la colonie de l'île de France, avait tout récemment opéré une reconnaissance hydrographique des côtes d'Angleterre, reconnaissance qui, grâce à la protection'du maréchal de Broglie lui avait fait obtenir une commission de lieutenant-colonel de dragons, échangée plus tard contre le brevet de maréchal général des logis et son admission dans Tétat-major de l'armée. Lorsqu'il vint à Brest, au mois d'octobre 1768, M. Dajot, alors directeur des fortifications, s'apprêtait à exécuter les projets de M. Filley, en les modifiant comme nous l'a indiqué M. Augoyat. Ils ne s'entendirent guère , et plus d'une difliculté sérieuse surgit, ainsi que nous le verrons plus

loin. De là des froissements qui avaient pour conséquence de faire marcher les travaux de la fortification plus lentement que ceux de l'arsenal , de conduire même à leur suspension.

Pendant que les uns et les autres s'exécutaient, l'administration du port était dirigée par M. de Qngny, qui avait succédé à M. Hocquart le l*' octobre 1764. Ayant cessé ses fonctions, au mois de décembre 1769 (1), il eut pour successeur intérimaire, jusqu'au 30 novembre suivant , M. le commissaire général

(i)CLUGNT (Jean-Êtienne-Beraard Coblbs de), cheralier, baron de Nuis, ou de Nuys, conseiller du Roi en ses conseils , mettre des requêtes ordinaires en son hôlel, conseiller honoraire au Parlement de Bourgogne, etc., né à Dijon, nommé intendant à Saint-Domingue le 23 mai 4759, rappelé en France, sur sa demande, le 28 octobre 1763, pourvu, le 14 septembre 4764, de llnteudancede Brest, dont il ne prit possession qu'an mois de juin suivant. Le rôle fâcheux, à certains égards, qu'il avait joué dans le procès de l'espion Gordon (Voir notre relation de ce procès dans le BvUeiin de la Société Académique de Brest, 1. 1*' , p. 295-360), l'avait rendu Tobjet d'une animosité qui aurait rendu sa position difOcile , s'il avait continué ses fonctions k Brest. Nommé intendant général de la marine et des colonies , le 13 novembre 4770, avec un traitement de 50,000 livres et 30,000 livres d'établissement à Versailles, indépendamment d'une pension de 6,000 livres sur les Invalides, pension réversible par moitié sur sa femme , il ne conserva que peu de mois cette position, la charge d'Intendant général ayant été supprimée le 8 avril 1774. Après avoir été successivement intendant h Perpignan et h Bordeaux, il fut nommé , au mois de mai 4776, Contrôleur général, en remplacement de Turgot. Pendant son adminisiralion , calquée sur celle de Tabbé Terray, il ne respecta qu'une seule des mesures de son prédécesseur, l'établissement d'une caisse d'escompte ; en revanche, il attacha son nom à une création fort opposée à tous les principes qui avaient dominé sous le ministère précédent, la fusion , sous le titre de Loterie de France, de plusieurs loteries qui avaient été instituées ou qu'on tolérait sous prétexte de bienfaisance. Son insuflisance était devenue si notoire qu'on s'occupait de lui chercher un successeur, lorsqu'il mourut à Versailles, le 48 octobre 1776, après une administration que M armon tel appelle quatre mots de pillage.

Marchais, administrateur éclairé. M. de RuisEmbito le remplaça alors titulairement. La nomination de ce dernier avait précédé de peu de jours l'élévation au ministère de la marine de M. l'abbé Terray qui ne fit qu'y passer (25 décembre 1770 — 7 avril 1771). Pendant les trois années que M. Bourgeois de Boynes, son successeur, conserva le portefeuille, il n'y eut de fait, dans le port, que deux travaux insignillants ; l'un d'eux fut l'achèvement, en 1771, de deux hangars commencés, l'année précédente , à la pointe du Salou, pour travailler à couvert les mâts d'assemblage ; l'autre, la réparation de la digue de l'étang de la Villeneuve. On reprit, toutefois, les travaux des fortifications suspendus par suite de la divergence des opinions de M. de la Rozière et de M. Dajot. Ce dernier la révèle en ces termes, dans sa lettre du 15 janvier 1771, au général Bourcet : «Depuis 1758 que j*ai eu l'honneur d'être employé à vos ordres , je n'ai point perdu de vue de quel avantage il est au corps <iu génie de vous avoir pour chef, et j'ai toujours eu présentes vos bonnes intentions pour ce corps qui, pair ma voix, en réclame les effets. Qu'il me soit permis, à cette occasion, de vous informer d'une suite d'événements qui , dans l'éloignement, ont pu vous échapper. Un M. de la Rozière, cy - devant dessinateur de M. de Cossigny, et renvoyé par lui de l'île de France pour cause minutée au journal de la Compagnie des Indes , s'est fait connaître à M. le duc de Broglie par quelques cartes heureusement conçues , a réussi à lui plaire , et , parvenu à se faire employer dans l'étatmajor des armées , a donné des mémoires et des projets qui ont séduit.

«En 1768, je reçus ordre du minière, conçu en ces termes : « 11 m'a été rendu compte , Monsieur, de

quelques ouvrages qu*il est essentiel d*établir sur les côtes de Bretagne, pour en assurer la défense. Comme il est nécessaire, avant que de s*occuper de leur exécution, de connaître la -dépense qu'ils occasionneront, je vous prie d'en faire faire les plans et profils et estimations par les ingénieurs qui sont à vos ordres, et.de m'envoyer ce travail aussitôt qu'il sera fait. Ces ouvrages et les points où ils doivent être établis sont désignés dans les cartes et l'état que je vous adresse, et que je vous recommande de m'envoyer avec le travail que je vous demande. »

« Ces cartes, très infidèles relativement au terrain, étoient chargées d'un nombre d'ouvrages à cornes, couronnés et autres, lavés en jaune, que la maladresse du dessinateur y avoit semés au hasard. Il falloit obéir cependant, et je m'occupois des ridicules détails de ces monstrueux projets , quand M. de la Rozière vint me demander compte de mes opérations et conmiunication des papiers de ma direction. Vous jugez bien, mon général , que ma réponse , conforme à l'ordonnance, ne le fut pas à son désir; et je l'arrêtai jusqu'à l'arrivée d'une lettre de M. le duc de Choiseul qui approuvoit ma conduite , blâmoit le dit S* de la Rozière , et finissoit cependant par dire : « Mais , comme M. de la Rozière s'est particulièrement occupé à rechercher les moyens de parvenir à assurer la défense des côtes de la Bretagne, et que le résultat de son travail sur cela m'a paru contenir d'heureuses idées , je vous saurai gré de lui faire voir la totalité du vôtre quand il sera achevé , de le discuter avec lui , et enfin d'arranger les choses de façon que je puisse , lorsque vous me l'enverrez , recevoir en mémo temps vos observations et les siennes sur cet objet. »

€ De ce moment , je convins avec le nouveau Vauban des articles nécessaires à exécuter ; et , obligé de comprendre aussi ceux que je n'aurois pas voulu lui accorder, je traitai les uns et les autres à ma manière, ou plutôt selon nos usages , et j'adressai mon travail à la Cour, dont après la réception je n'ai plus entendu parler.

« Aiyourd'hui, je suis instruit que M. le duc de Duras mande à l'ancien lieutenant de Roy de Saint-Malo, que M. de la Rozière vient faire exécuter des travaux ordonnés par le Roy, relatifs à la défense et à la sûreté du port ; et en même temps pour le soulager dans ses fonctions , attendu sa mauvaise santé , que sa charge de maréchal-des-logis dans la province l'obligeait à s'absenter de temps en temps de son commandement. M. du Montbeillard , ofllcier d'artillerie , sera à même de le remplacer, etc., etc. (1) »

Ciomme le faisait pressentir cette lettre, M. de la Rozière revint à Brest, et il s'y trouvait encore lors do l'inspection qu'y fit, au mois d'août suivant, M. le comte d'Hérouville , envoyé par M. le comte de Mon-^ teynard, ministre de la guerre (2), pour avoir son avis sur les questions qui divisaient M. de la Rozière et M. Dfiûot. Deux lettres de ce dernier, l'une du 26 août,

(1) A ne juger M. de la Rozière que d*après cette lettre , on se ferait une idée fort défavorable du mérite de cet oflicier général. L'énumération de ses services militaires , des missions de confiance dont il fut chargé-, des travaux qu'il fit exécuter et des nombreux ouvrages publiés ou inédits dont il est l'auteur (Nouvelle Biographie générale, publiée par MSI. Firmin Didot, frères, t. XLII), autorise à croire que M. Dajol a été injuste , ou tout au moins trop sévère à son égard , et que son langage s'est ressenti du mécontentement qu'il éprouvait d'être obligé de subir le contrôle d'un officier étranger à son arme, lequel d'ailleurs, il paraîtrait, se faisait un auxiliaire de T intrigue.

(2) Il avait succédé au duc de Ghoiseul le 6 janvier i77i.

au général Filley, l'autre du 15 septembre, à M. Piètre, directeur du bureau des fortifleations , autorisent à croire que ses idées , plus ou moins partagées par M. d'Hérouville, se rapprochaient de celles de M. Filley. Dans la première de ces lettres , il s*exprimait ainsi : « J*ai Thonneur de vous adresser copie de deux lettres que j'ai reçues successivement du Ministre. L'arrivée de M, d'Hérouville en ce moment ne me permet pas de les analyser; mais rien ne peut vous échapper d'un projet que vous avez conçu et dont vous m'avez laissé les tracés sur le terrain ; aussi , daignés, je vous supplie, m'instruire et me donner à connaître comment je devrai me conduire pour satisfaire aux volontés de la Cour qui ne me laisse ny le droit de remplir vos vues, ny de proposer, suivant l'ancien usage du corps, quelque chose de moi-même. » La seconde lettre était conçue en ces termes : « J'ai l'honneur de vous informer que M. le comte d'Hérouville, qui arriva ici le 26 août , en est parti hier. J'ai été obligé , comme je l'avois prévu , de l'accompagner dans la visite des postes , et de le suivre du matin au soir pour répondre à ses demandes. Je compte l'avoir satisfait parce qu'il me l'a dit et que je le crois vrai ; mais j'ai souffert de le voir obsédé par M. de laRozière, homme dangereux , qui le trompe à chaque pas, ose le heurter et s'approprier tout ce qui lui convient du travail des officiers du génie , dont il prend le miel dans les conférences où il se trouve avec eux , tandis qu'il vomit sur le corps en général un poison dont il sera bien diillcile que quelqu'un de nous ne sente l'amertume. »

Quel accueil le ministre de la guerre fit-il au travail de M. d'Hérouville ? Nous l'ignorons. Quant à M. de Boynes , ses dispositions antérieures furent peu modi-

liées. Il hésitait toujours à faire reprendre le creusement du port, parce qu'en plaçant des vaisseaux dans le prolongement obtenu, ils auraient été trop éloignés des bassins, des magasins particuliers, de la mâture, et que poui: en assurer la conservation on aurait été entraîné à étendre les fortifications, et , par suite, à augmenter la garnison. M. de Roquefeuil , par sa lettre du 1" novembre 1771, démontra au ministre que l'éloigné ment des vaisseaux avait sa compensation dans le voisinage de la tonnellerie et de l'eau pour faire leurs plans d'arrimage par où commence l'armement, et que l'augmentation de l'enceinte était indispensable pour mettre à couvert la tonnellerie, les magasins aux mâts, la brasserie et beaucoup de bâtiments flottants. « Quant à la dépense de la fortification pour couvrir cette partie en question du port, ajoutaiWl, je viens de m'entretenir en particulier avec M. Dajot, directeur du génie icy, et qui ij^ent présentement de travailler sur cet ' objet. Il m'a confié que tout le projet pour rétablir les fortifications presque ruinées de cette place , achever d'en creuser les fossés, faire quelques ouvrages détachés qu'il croit nécessaires et faire l'augmentation d'enceinte qui couvriroit le port neuf avec la fortification de ses contours ; que tout le projet, dis-je, en total, monteroit à 2,300,000 livres ; que par là on met Brest non-seulement en sûreté, mais même qu'on la garantit de pouvoir être bombardée ni brûlée; que si l'on veut se réduire à l'augmentation d'enceinte pour garantir le port avec lafortifi cation ordinaire, ce sera un objet de 12,000 livres. Je crois. Monseigneur, que vous ne trouverez pas cette dépense sur les fortifications de terre fort grande pour un objet aussy important. On a dépensé davantage à Toulon, et même, je crois, bien inutilement, à la Martinique. Pour peu que vous insistiez II 11

auprès de M. le marquis de Montcynard sur Texécution de ce projet (il étoit déjà résolu d*une manière bien plus dispendieuse par M. le duc de Ghoiseul) , je ne doute pas que vous ne le décidiés sur-le-champ. M. le comte d'Hérouville en a senti icy la nécessité absolue qu'il représenta et appuya de sa part. Cette matière est sans doute la question en ce moment , car M. de Monteynard a mandé de luy en faire rapport d'icy. Les ingénieurs y travaillent depuis deux mois, et leur ouvrage doit partir, ce courrier même, ou le prochain, pour la Cour.

«M. le duc deChoiseul m'avoit cy-devant mandé de sa main qu'un projet de 900,000 livres venoit de passer au conseil pour les travaux à faire à Brest ; un tel projet se trouve bien réduit, mais on ne peut aussy exécuter le nécessaire à moins. »

M. de Monteynard fit enfin cesser toutes ces fluctuations en ordonnant un ensemble de travaux dont les premiers, commencés en 1773, furent l'ouvrage à cornes de Quéliversan, dominant l'arrière-garde du port, et les lunettes occupant les hauteurs du Stifr(Kérango), au-dessus de l'avant-garde. Ce dernier ou\Tage était presque terminé lorsqu'un ordre de la Cour, provoqué vraisemblablement par M. de la Rozière, en prescrivit la destruction , sous prétexte que les forts détachés , établis en avant de Recouvrance, l'auraient rendu inutile. Les officiers du génie protestèrent contre la nouvelle humiliation qu'on voulait leur faire subir. Impuissants à lutter contre l'esprit d'intrigue favorisé par le despotisme de l'époque , ils furent obligés de céder, mais en partie seulement, car ils renversèrent les parapets dans le fossé , sans toucher aucunement au revêtement des escarpes, dans l'espoir que plus tard on reconnaîtrait l'utilité de leur rétablissement,

gui pourrait alors s'effectuer facilement. Peu après son avènement , Louis XVI voulant porter un œil scrutateur dans le dédale de ces intrigues, charg^ea M. de Pezay d'une mission secrète dont il devait rendre compte au ministre seul qui , comme le Roi, lui avait recommandé de ne taire la vérité ni sur les personnes ni sur les choses. Le monarque avait une confiance absolue dans son envoyé , de qui , pendant qu'il était dauphin, il avait reçu des leçons de tactique militaire, et à peine monté sur le trône , il l'avait nommé maréchal général des logis de Tétat-major, puis inspecteur général des côtes. Venu à Brest en 1775 , M. de Pezay fit de sa mission l'objet de deux mémoires très développés dont le premier est intitulé : Mémoire militaire sur la Bretagne en général et sur Brest en particulier; l'autre : Mémoire local et militaire relatif à Brest. Dans ces mémoires, où il signalait les défectuosités de plusieurs des projets de M. de la Rozière, et en approuvait quelques parties, il concluait particulièrement à ce que l'on fortifiât au plus tôt le Portzîc et le Mingant ; que l'on complétât par de fortes traverses la batterie ' royale , la l)atterie Vauban et la batterie basse de la pointe de Plougastel ; que l'on défendît la haute Penfeld par un ouvrage qui lui semblait indispensable ; que Ton fît un chemin circulaire partant du Poilzic et allant à Saint -Marc intérieurement aux positions de Saint-Pierre et de Lambézellec , après une reconnaissance opérée avec soin ; que l'on traçât divers rayons qui , de Brest , auraient abouti à diflërehts points de ce chemin circulaire (1) ; que le port fût couvert par

(i) Le chemin de ceinture slralégique au moyen duquel H. de Pezay proposait de relier entre eux les forts composant ce qu'on, appelle assez improprement le camp rettanché^ avait antérieurement été proposé et adopté en principe.

un simple rempart, el qu'un petit ouvrage fût construit au-dessus de la tonDellcric (I) ; que Tisthmc de ia presqu'île de Quélern fût réduit à un simple défilu qui put être défendu par un seul front de fortifications, au lieu des trois alors tracés ; qu'on réparât les batteries de la rade, et qu'on rétablit, s'il était possible, celle de nie Ronde* Il terminait en demandant rétablissement» à Saint-Renan j d*unc place forte de premier, deuxième ou troisième ordre, établissement sur la nécessité duquel il s'étcndaU longuement, et qui lui semblait d'une telle importance qu'il opinait que, pour Texécuter, on épargnât sur les autres travaux.

Tombé en disgrâce presque aussitôt après qu'il eût terminé sa mission , M, de Pezay mourut, à l'âge de 36 ans» le 6 décembre 1777, sans avoir pu faire prévaloir ses opinions. Délivré de ce concurrent , M* de la Rozïére (H adopter les sienues ù. M, le lieutenant-général de Langeron que le Roi nomma, en 1776, commandant de la province de Brelagne , et qu'il chargea en même temps de l'examen des divers projets présentés (il y en avait quatre) pour fortifier Brest, Un règlement du 30 décembre 1776 conféra â cet officier général le commandement en chef des tmvaux qu'exécutèrent successivement les deux directeurs Damoiseau et de Caux, aîné. Les travaux du SlitT et do Quéliverzan avaient été terminés dans le cours de cette année. Ceux qu'il restait à exécuter étaient le couronnement du Bouguen et ce qu'on appelle le camp retranché , c'est-à-dire les cinq foi1s du Portzic , de Saint-Pierre ou do Montbarey (2), de Kéianroux , de

(l) Un mur de clûturc fui Établi, en 177C, derriiVc la tonaelleric-

(2] U. le prinee de Monlb^irey, ministre* de !a guerre, h h suile

d'tm voyage qu'il lit h Urest en 1770, ailhOra an vœu que lui

avaieni cTprimt les ofilcters d^i f^^nie, de substituer son nom k

relui de Saînl-Pierre, d*jiLiord JonnO ^ ce fort.

Guestel-Bras ot de Penfeld (1). La construction de ces ouvrages absorba dix années (1777-1786) et une dépense de 2,323,634 livres. Les ouvrages du Stiffet de Quéliverzan avaient coûté 302,705 livres ; les autres parties de la fortification s'étaient élevées à la somme de 158,637 livres 10 sols dans laquelle 14 batterie Filley était entrée pour 120,783 livres 18 sols et celle du Paroau-Duc pour 30,455 livres 16 sols. Les travaux exécutés depuis 1777 le furent par 13 bataillons placés sous les ordres de M. de Langeron. Faute d'entrepreneurs^ on construisit par économie, en se conformant à un règlement du 9 décembre 1776 , qui divisait la comptabilité en deux parties , l'une, confiée aux officiers du génie, comprenant l'emploi des matériaux ; l'autre aux commissaires des guerres chargés de l'achat et du transport des matériaux ainsi que du règlement des comptes d'après les états et les toisés des officiers du génie. A la môme époque, on formait des projets qui, s'ils avaient été exécutés , auraient doté le port de Brest d'un musée maritime , et en auraient , en quelque sorte, créé un autre au dépôt des cartes et plans à Paris. Le corps de la marine , reconnaissant envers Louis XV des travaux exécutés ou projetés pour l'amélioration de la ville et du port , avait demandé que ce prince lui accordât son portrait. Cette demande fut accueillie, et le portrait, parvenu à Brest , au mois de janvier 1772 , fut placé dans la salle de réception de l'hôtel du commandant de la marine. Un an après, l'autorisation d'élever une statue à ce prince ayant été sollicitée , le ministre fit savoir à

(1) Le fort du Guelroeur, donl la conslnicUon esl commencée, mais iulerrompue, fail pariio du système de forls détachés, système qui doit être complété par des forts intermédiaires entre ceux de Penfeld et du Guelmeur^

M. de Breugnon que le Roi avait reçu avec d'autant plus de satisfaction ce témoignage de zèle , d'amour et de respect des officiers de la marine pour sa personne, que S. M. avait elle-même résolu de placer dans un lieu apparent les bustes des marins illustres. £n attendant la fixation du lieu où seraient placés les bustes et les statues, le Roi avait décidé que ces objets d'art seraient érigés par son ordre et à ses frais ; qu'ils seraient disposés en raison de la date des décès de ceux auxquels ils seraient consacrés ; que des inscriptions feraient connaitjne leurs actions d*éclat ainsi que les grades et récompenses qu'ils avaient obtenus ; que les officiers de marine auraient seuls des bustes , et que les généraux de terre ne jouiraient de cette distinction qu'autant qu'ils auraient fait quelque conquête 4e concert avec la marine ; qu'enfin, à moins d'exception prononcée par le Roi, aucun buste de personnage vivant ne serait admis (i). Cinq jours après qu'il avait arrêté ce projet (18 janvier 1773), Louis XV avait ordonné qu'un tableau représentant la ville et le port serait placé au dépôt des cartes et plans de la marine. Son exécution fut confiée à M. Blaremberg, peintre connu jusques-là par des dessus de tabatières à la gouache , d'une finesse incroyable , qui se vendent encore de 4 à 5,000 francs. Cet artiste, envoyé à Brest, au mois de janvier 1773, avec son fils, qui avait tout au moins autant de talent que lui, exécuta, soit alors, soit en 1774, un tableau de 70 centimètres de longueur sur 40 centimètres de hauteur, que nous avons vu, en 1858, à Paris, rue d'Antin, n** 23, chez un marchand de bric-à-brac , qui en avait trouvé 6,000 francs, mais

(1) Ces détails sont puisés jdans un document que nous a communiqué notre confrère cl ami , M. Ed. Fleury, bibliothécairearchiviste de la ville.

en voulait 10,000. Les connaisseurs estimaient à 8,000 firancs la valeur de cette toile qui a fourni à M. Clément de Ris l'objet d'un article dans VArtiste du 27 juillet 1856. La fidélité d'exécution et la vigueur de coloris de ce tableau nous firent regretter qu'il ne décorât pas , soit l'hôtel de la préfecture maritime , soit celui de la mairie , soit enfin le musée naval, au Louvre,

Le creusement du port avait été repris en même temps que les fortifications, mais pour être de nouveau suspendu en 1779, époque où il restait un tiers du trar vail à exécuter. M. de Boynes avait peu de souci du développement matériel de la marine. Il s'absorbait dans la conception et la mise en pratique de diverses réformes administratives dont les principales étaient contenues dans l'ordonnance dii 18 février 1772 qui, destinée à délimiter les attributions respectives des officiers de plume et d'épée, était devenue un brandon de discorde entre eux. Ce fut le comte d'Estaing qui fut chargé de venir mettre le calme à Brest (1). M. de Roquefeuil venait de résigner ses fonctions. Le 4 mai précédent , le ministre de la guerre lui avait retiré, sans l'en avoir personnellement prévenu , le comman-

(1) Les choses étaient poussées à un point tel que riulendant, M. de Ruis-Embilo , n'osait mettre le pied dans le port, où il était insulté par les officiers quand il s*y présentait, et que, sur ses plaintes , d*Estaing donna , dans tous les services , Tordre de respecter comme lui-même cet homme du Roi (septembre 1772}. Au mois de janvier suivant , H. de Casa-Major, commissaire et contrôleur de fa marine, reçut les plus graves injures de cinq gardes de la marine, du nombre desquels était le chevalier de Tinteniac, qui» plus tard, devait se faire un renom par sa participation à la guerre civile. Les coupables furent mis en prison, et ils y étaient encore au mois de septembre 1773. Le ministre ne consentit h leur élargissement , sollicité par II. de Casa-Major, qu'à la concUtion qu'ilè lui feraient des excuses devant témoins.

dément iles troupes de terre que le duc de Choîscul avait joint j en 17Gt^ sansqu*il Teùt demando , à celui de la marine* Le nouveau commandant de la ville et du château, M. d*Argcns, était porteur de deux lettres, l'une contenant sa nomination , qu'il fit connaître à M. de Roquefeuîl , Tautrc le chargeant de prendre toutes les dispositions pour recevoir le duc de Chartres, attendu à Brest, où il arriva enectivcment le lendemain (5 mai). Blessé de ce manque d'ùgards, et avec d*autaat plus de raison que, dans l'exercice de son double commandement ^ il avait complètement atteint le but que s'était propose M, de ChoiseuU celui de faire cesser les mésintelligences qui , auparavant, régnaient entre les troupes de terre et celles de mer* M. de Roquefeuîl demanda énergîquemenl la réparation de ce qu'il appelait un afTrout, et protesta que si elle ne lui était pas accordée, il irait lui-même se plaindre au Roi- Il y a lieu de croire que celle qu'il obtint ne le satisfit pas complètement, ou qu*il ne jugea pas convenable de conserver la position amoindrie qui lui était faite, car, au mois d*août suivant, il demanda à s*absenter pour ses affaires personnelles. Le ministre s*em pressa d*envoyer le comte d*Estaing avec le double litre d'inspecteur-général et de commandant de la marine. Cet ofTIcier général n*exerça son commandement que jusqu'au mois de novembre, — M, de Breugnon en fut alors pourvu, — mais son inspection se prolongea jusi]n'au mois de janvier. D'Estaing, dont le ministre était obligé de tempérer le zèle , disons mieux , rimpétuosilé , ne put ^ malgré ses efforts, ou peut-être â cause d'eux , que médiocrement rapprocher des antagonistes systématiquement rebelles à toute conciliation* Le ministre, qui le savait peu favorable aux offlciors du grand corps, l'avait

choisi pour ce motif. Son caractère, naturellement hautain , était peu propre à dissiper les préventions auxquelles il était en butte de la part de ce corps, en sa qualité d'intrus y ayant quitté, à la paix de 1763, le service de Tannée de terre , où il était brigadier, pour entrer dans la marine comme lieutenant-général» Du reste , si le grand corps ne l'aimait pas ^ il le lui rendait bien , et il ne se faisait pas faute de le témoigner par ses préférences affectées pour les officiers bleus , préférences qui le rendaient populaire parmi la bourgeoisie , mais le faisaient mettre en quarantaine par les officiers nobles. C'était à qui de ces derniers saisirait un prétexte pour ne pas paraître aux soirées qu'il donnait à l'hôtel d'Aché où il était logé. La bénédiction des drapeaux remis, le 31 décembre 1772, aux troupes de la marine, fournit aux opposants une occasion significative de révéler l'esprit qui les animait. Peu de femmes d'officiers de la marine assistèrent à la cérémonie ; en revanche , les fêtâmes de la bourgeoisie vinrent en foule. Les officiers de la garnison furent peu nombreux , et l'intendant , d'abord relégué avec un commissaire sur un banc en dehors du sanctuaire , n'y pénétra que quand le recteur prononça son discours où il ne fut question ni de la marine, ni du bien qu'elle avait fait , ni de celui qu'on en attendait. Il ne parla que du comte d'Estaing dont il exalta les aïeux , les vastes connaissances et les services sur terre et sur mer. Ces adulations, qui parurent contrarier d'Estaing, irritèrent une partie des assistants, mécontents de ce que le panégyriste n'eût rien trouvé à dire des autres officiers généraux présents. Aussi y eut-il peu d'officiers au bal que d'Estaing donna le soir, à la suite d'un diner de cinquante personnes, parmi lesquelles figuraient quelques dames. Les gar-

des de la marine qui , auparavant , n'y manquaient jamais y s'abstinrent cette fois. D'Estalng, piqué, les envoya chercher par quelquesr-uns de leurs officiers gui les menèrent danser par ordre eu Roi. M. de Trémigon , cadet , oiOacier des gardes du pavillon , mit Tun d'eux , M. de Rennepont , en prison , pour avoir balancé à le suivre ; il fut chansonné, mais il eut le bon esprit de chanter lui-même les couplets où on le persifflait.

Pendant les vingt derniers mois du ministère de M. de Boynes , les travaux cessèrent presque complètement, (^tte déplorable incurie eut pour conséquence le dépérissement de la flotte qui > depuis quatre ans , n'était ni renouvelée , ni même entretenue. Aussi , quand M. de Sàrtine fût nommé ministre , le 24 août 1774, la trouva-t-il dans un état inférieur à celui où elle était à l'entrée en fonctions de son prédécesseur. M. d'Orvillîers, qui prit le commandement du port, le 8 avril 1775, en fit connaître la situation le 26 du même mois. Il y avait bien à flot trente-huit vaisseaux , vingt frégates, quatre corvettes, quatre eaïches, une gabarre, deux goélettes et un brigantin ; mais il n'y aurait eu de prêt à faire la guerre, si elle s'était déclarée avant six mois, qu'un vaisseau de 90 canons , quatre de 74 , un de 68, six de 64 et deux de 50 , soit quinze vaisseaux de divers rangs. Les batteries de la rade que le duc de Choiseul avait retirées à la marine pour les confler aux officiers de terre étaient dans un délabrement tel que leur réparation équivalait à un rétablissement. D'un autre côté , l'arsenal était dépourvu de toute espèce d'approvisionnements. Cette situation appelait un prompt remède. Sartine , voulant s'assurer par luimême des moyens de l'appliquer, se décida à passer quinze jours à Brest, où il arriva le 24 août 1775.

« Mon obyet en allant à Brest , éerivait-il le 10 de ce mois, à M. de Rai&-Embito, est uniquement de m*ins* truire et d*y prendre des connaissances que je ne puis acquérir loin d'un port. Vous sentez donc, Monsieur, que tout ce qui tendroit à m'offrir des objets de distraction contrarieroit mon plan. Je demande en grâce h M, le comte d'Orvilliers , chez qui je logerai , et je vous demande aussi de vous opposer d'avance à tous préparatifs de fêtes , de bals, de comédie. Je ne veux d'auU*e spectacle que celui de l'arsenal du Roi et de son port. J'entends que mon voyage n'occasionne aucune dépense superflue , et si , contre mes intentions , on se proposoit de me donner quelque fête , je vous préviens que les frais en seroient en pure perte, et que je la refuserois. »

Le ministre s'était fait précéder de huit à dix jours par M, Potier, qui avait préparé , avec MM. d'Orvilliers et de Ruis-Embito , le cadre du programme à remplir, lequel embrassait la visite des ateliers, des magasins, des vaisseaux, et des conférences avec les chefs des divers services du port, ainsi qu'avec ceux qui pourraient fournir les moyens soit d'en assurer la régularité , soit de ménager l'apaisement des esprits et de faire cesser les conflits.

Ce programme fut suivi de point en point , et à son retour à Paris, Sartine exposa la situation du port au Roi , qui ordonna l'achat immédiat d'approvisionnements considérables. Les premiers soins furent données au radoub des vaisseaux susceptibles d'en recevoir et à la mise en chantier de plusieurs autres. Les travaux des bâtiments civils furent ajournés , et Ton se borna à établir, cette aanée , une couverture sur la troisième forme do Pontaniou. M. de Ruis-Embito , secondant le ministre, déploya une activité qui hâta

sa mort (1). Il ne fut remplacé que le Ô novembre 1776. I/intérim fut de nouveau confié à M. le commissaire général Marchais. Peu de mois s'étaient écoulés depuis la* visite du ministre, et déjà le port avait pris un carac* tère d'animation et d'abondance qui frappa d'étonnement lord Shelbume et un ancien lord maire de Londres, venus le visiter au mois de septembre 1776. Pendant ce temps s'élaboraient de grandes réformes administratives. Sartine , assez intimement lié avec M. d'Orvilliers , avait tenu grand compte des opinions

(1) Rdis-Embito (Charles -Claude de), chevalier, conseiller d'Ëtat depuis le 1" juillet 1775, chevalier profès des ordres royaux militaires et hospitaliers de Nolre-Dame-du-MontrCarmel et de Saint- Lazare-de-Jérusalen), intendant, etc., décédé à Brest, k l'âge de 71 ans, le 29 mai 1776, inhumé le lendemain dans Féglise Saint-Louis, servait depuis 57 ans , dont 19 en qualité d'intendant. Celait un administrateur aussi zélé que capable, connaissant particulièrement à fond le service des forges , celui des bois et la législation de la Corse , matières sur lesquelles il avait composé pour TAcadémie royale de la marine dont il était membre, divers mémoires, notamment celui qui est intitulé : Exposition des causes du profond dépérissement des bois employés à la construction des vaisseaux et des moyens de leur procurer la plus longue durée possible, 19 p. in-P. Malheureusement, voulant tout voir et tout faire par lui-même , il laissait forcément beaucoup d'affaires en souffrance. Ses funérailles furent célébrées avec pompe. Linguet, dans son Journal historique et littéraire du 15 juin 1776, nous fait connaître de la manière suivante les cérémonies qui eurent Heu à cette occasion : « Dans la matinée (du 29 mai), les cloches portées par les enfants de rhdpilal ont annoncé sa mort dans la ville , suivis d'un archer de marine , criant h chaque carrefour: « Priez Dieu pour l'âme de haut et puissant seigneur, etc., mort ce jour, k 5 heures 1/2 du malin. liequiescat in pace, » Son corps a été exposé pendant vingt-quatre heures, dans la chapelle de l'Intendance, disposée k cet effet avec le plus grand appareil. Le premier jour, il était en bonnet de nuit, et son corps découvert avec la croix et le cordon de Saint-Lazare sur l'estomac. Deux archers ont fait faclion , reposés sur leurs armes. Les prêtres s*y sont relevés successivement, deux à deux.

ff Des invitations imprimées en placards in-f*, avec des ornements extérieurs , ont été adressées aux différents corps militaires pour

de cet officier général , et , à peine revenu à Paris , il av^t fait préparer l'ordonnance sur les officiers de port, qui parut le 1*' décembre 1775. Il préludait ainsi aux ordonnances du 27 septembre 1776. Rédigées par M, de Fleurieu, que le ministre s'était adjoint, au commencement de l'année, avec le titre de directeur général des ports et arsenaux , elles révèlent l'influence que ce savant officier exerça en cette occasion. Les nouvelles ordonnances, tout en maintenant les commandants et les intendants de la marine , réduisirent considérablement les attributions de ces derniers à qui furent enlevés les détails des constructions , du port et de l'artillerie , confiés à terre aux officiers de vais-

assister au convoi. Le 30, à dix heures, 300 hommes de troupes de la marine , en six piquets, ont marché. Le convoi a défilé dans l'ordre ci-après : 48 cloches, portées par des enfants de l'hôpital ; 36 pleureuses de l'hôpital, ayant un cierge à la main ; les PP. Capucins , au nombre de huit, avec leur croix; le clergé ; le prévôt et le procureur du Roi de l'amirauté à la droite ; l'exempt et le greffier k la gauche. Six archers armés, leurs fusils renversés, avec leurs bandoulières , étaient k droite et k gauche du corps , porté par huit sergents , et le poêle, par MM. de Lambour, Daulot, Testanièro et de Villebois , commissaires de la marine, M. le comte d*0rvniiers, ayant M. de Bonnefoux , capitaine de vaisseau , k^sa gauche, et M. Marchais, commissaire général , k sa droite. Les différents corps militaires de terre et de mer. Les officiers d*administration de la marine. Vingt suisses , k la grande livrée du Roi, avec des torches ardentes et un plus grand nombre de gardiens ou consignes formant la haie avec des cierges k la main. Ensuite, les domestiques du défunt , de Tun ou de l'autre sexe , suivaient le corps. Le convoi était terminé par les maîtres et ouvriers du port auxquels on avait interdit le travail depuis huit heures jusqu'k midi i mais ils ont été payés comme s'ils avaient travaillé. Lorsqu'on eut fait l'absoute, les commissaires, tous les suisses, archers, gardiens, consignes, domestiques, bordèrent la haie jusqu'au moment qu'il y fut enseveli. A la sortie de l'enterrement, MM. de l'administration bordaient en quelque sorte la haie k gauche pour laisser passer les corps invités. Ils avaient tous un crêpe au bras et étaient en grand uniforme. » (^Notes de l'auteur et de M, Guichon de Grandpont )

seau qu'elles transformèrent , en outre , en administrateurs à la mer. Si une meilleure rjàglementation du service avait sa raison d'être , on dépassa néanmoins le but qu'on s'était ou que l'on devait se proposer (1)* M. de la Porte, nouvel iptendant, n'avait pas encore pris possession de ses fonctions, lorsqu'eut lieu l'incen* die du 20 novembfe 1776, qui consuma l'hôpital de la marine. Le feu se déclara vers 4 heures de l'i^rés-midi» dans un grenier, au-dessus de la saMe affectée aux forçats malades , vers l'extrémité du bâtiment, du côté O.-N.-O., d'où venait le vent. 11 était si violent, par raffales , et le feu se propageait avec une rapidité telle qu'en moins de quatre heures tout fut consumé , à l'exception de la cuisine , du bureau des entrées et de la salle Sainte - Reine (celle des vénériens) , qui fut peu endommagée. Les secours de tout genre n'avaient pourtant pas manqué. Les divers corps de la marine et les troupes de la garnison avaient rivalisé d'ardeur. M. du Chaffault, accouru à la tète d'une partie des équipages de l'escadre qu'il commandait , fut particulièrement chargé de préserver le bagne et la corderie haute des atteintes du feu. Il y réussit. M. le comte d'Hector, alors mcg or de la marime, se porta sur tous les points pour exécuter les ordres donnés , et M. le capi-

(1) On D*avail eu aucun égard, lors de la rédacUon de ces ordonnances , aux observations que M. Blouin, premier commis de la marine, à Versailles, avail présentées k Irois reprises, le 6, le 7 et le 8 août 1776. Le désordre qui s'introduisit dans la comptabilité, pendant la guerre de i778, ne justiGa qde trop la sagacité de cet administrateur dont le travail parut plus tard sous ce titre : Remontrances de M, Blouin , premier commis de la marine , à la Vour^au Ministre, contre ks ordonnances projetiées. Brest, B. Malassis, 17S9, 2i p. in-8*. Cet écrit fut publié par les commissaires de la marine du port de Brest comme annexe au mémoire signé d'eux le iO décembre 1 789, et intitulé : Mémoire sur V administration de la Marine. Brest, R. Malassis, 1789, 36 p. in-8*.

taine de vaisseau Thévenard, voyant le progrès rapide des flammes et la force du vent , prit de promptes mesures pour hâler les vaisseaux, partie en amont, partie en aval du chenal , pou£ le cas où le feu se serait communiqué à la corderie bassft* M. le comte de Langeron , commandant supérieur des troupes de terre > les stimula par son exemple. Comme eux , beaucoup d'officiers coururent de grands dangers. Un de ceux qui s'exposèrent le plus fut M. le commissaire général Marchais. Aussi , M. le comte d'Orvilliers se flt-il un devoir de le signaler tout spécialement au ministre dans sa lettre du 21 novembre , où il s'exprimait ainsi à son sujet : « Je dois rendre justice à sa fermeté , à son sang-froid et à la netteté des ordres qu'il a donnés dans les objets soumis à son administration ; mais ce que j'ai le plus admiré en lui, c'est la ressource de son génie pour remédier à l'accident et procurer aux malades les secours nécessaires. »

Il y avait deux catégories de malades : les hommes libres et les forçats. Les premiers , au nombre de 71, furent envoyés , 51 à l'hôpital de la ville , et 20 autres (vénériens) dans un hôpital particulier servant aux soldats de terre. Peu de jours après, ils furent réintégrés dans la salle Sainte-Reine. Quant aux forçats , il en périt 31 moribonds qui ne purent se déferrer. Les autres furent immédiatement transportés dans des greniers du bagne , où les forçats valides commençaient déjà à se révolter, parce que , disaient-ils , on voulait les y laisser brûler. Du consentement de M. de Langeron , ils furent transportés , au château , entre deux haies de soldats , et quoique cette translation se flt* au commencement de la nuit, elle eut lieu néanmoins sans confusion. Les portes de la ville avaient été fermées, et des sentinelles placées sur les remparts pour

les empêcher de s'évader par les brèches qui exis-. talent dans les murs de l'enceinte. Néanmoins, quelques - uns parvinrent à s'échapper de la haie , et se répandirent dans la ville; mais ils furent bientôt re^i^s, grâce aux précaution^ qu'on avait prises de faire fermer les portes des maisons 6t ^e faire circuler des patrouilles continuelles.

La translatiojQL des malades, malgré tout l'ordre qu'on y apporta, fut fatale à un grand nombre (rentre eux qui furent victimes, ou des commotions qu'ils éprouvèrent , ou du froid dont on ne put su£9samment les garantir.

La vraie cause de cet incendie est toujours restée ignorée. La conjecture la plus vraisemblable , c'est que le feu aurait débuté par un grenier renfermant des bois de lit et des paillasses ; on n'y avait pas pénétré depuis plusieurs jours , mais il était contigu aux étuves de la goudronnerie, et l'opinion qui finit par prévaloir, ce fut que des étincelles sorties de la cheminée de ces étuves avaient été projetées dans le grenier.

Peu de jours après arriva M. de la Porte qui se hâta de prendre les première^ mesures nécessitées par l'incendie. Il fit disposer la manufacture des toiles, de manière à ce qu'on pût y loger les gardes de la marine, l'ancien séminaire devant , dans sa pensée et dans celle de M. d'Orvilliers , être transformé en hôpital. L'exécution de ce double projet était d'autant plus urgente que le nombre des malades libres ou des forçats avait considérablement augmenté depuis cet incendie , ce qui suggéra à l'abbé Villoton , prieur de Notre-Dame de Recouvrance l'idée de faire l'offre de cette église et des maisons en dépendant pour recevoir les malades, offre que l'on ne crut pas devoir accepter..

Les gardes n'ayant été installés que le 2 février 1777 à la manufacture, les salles de l'ancien séminaire-, bien que vacantes , ne pouvaient être disponibles qu'après avoir été appropriées à leur nouvelle destination. La lenteur apportée à ce travail était des plus regrettables, car le défaut d*hôpital obligeait les matelots malades à se faire traiter en ville chez leurs hôtesses. Les fâcheuses conséquences d'un paœil état de choses se firent sentir le mois suivant. Il y avait alors douze vaisseaux sur rade « et le nombre des malades était tel qu'on fut au moment de convertir en hôpitaux les églises et les maisons religieuses. Mais la crainte de raviver le souvenir des épidémies de 1741, 1746 et 1757, de cette dernière surtout, empêcha de recourir à cette extrémité.

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