XVI
« l'autre riue du fleuve. Et par celuy obstacle empes- « che la fureur de la mer, et donne repos au port , « délaissant espace assez ample , par lequel les nefs « entrent ainsi que par vn huis. Et quand ils y sont * reccues , elles ne craignent point estre fatiguées par «t la rage des vents ni par le déboutement des ondes. « Et a esté à Legionnense attribué le dit nom de Brest, « en mémoire de ce que là , comme dit a esté, ancien- « nement fut la station et demeure maritime des Roys «t de Bretagne : car Brest, qui est dit en latin Bresta, « est interprété par la dérivation de son nom au plus « vrai dire ethimologie , Britannorinn regum oequorea «t slatio, »
Nous eussions voulu abréger ces citations , mais la suite de cette dissertation prouvera que c'était impossible. Gomme elles servent de base , en très grande partie, à un système que nous exposerons plus loin, c'était pour nous un devoir d'autant plus rigoureux de les exposer ici , que ce système ne nous semble pas admissible. Avant d'en aborder l'examen , disons que, comme Le Baud, le P. Du Paz {Catalogue (les évoques de Léon), et leP. Albert Le Grand (Vie de saint Polde Léon), font d!Occisr)ior le siège primitif de l'évêque de Léon , mais rien dans leur langage n'indique qu'ils aient identifié cette ville avec Geso-cribate. On pourrait même induire du texte de ce dernier, que, pour luî,Occismor çt Saint-Pol-dc-Léon sont une seule et même ville, ce que pensait aussi d'Argentré.
L'opinion de Le Baud reste donc seule. Remarquons avant tout que , de son propre aveu , il ne fait que reproduire un passage de la vie de saint Goueznou , dont il ne fait pas connaître l'auteur, mais qui était Vraisemblablement l'abbé Guillaume , chapelain d'Eudon, évéque de Léon, en 1019. « C'était dit le P. Albert,
• une ample H docte paraphrase. » Soil ; mais jusqu'à quel point cet hagiographe, qui écrivait quatre siècles prés la mort du saint , a-t-il usé de la paraphrase î 11 st permis do croire qu*il en a abuse^car D. Lobineau, dans sa vie de saint Goueznou ^ a élagué maintes exagérations de la légende composée par son devancier. Si nous avons refusé à Le Baud {Biographie Btrtùnn^^ t. Il, p. 191), toute valeur historique pendant les quatre premiers siècles de notre ère * et reconnu qu'a partir du cinquième il en est tout autrement, ce n*est, bien entendu, qu'une \*aleur graduelle , croissant en raison de rèloîgnement de son point de départ. On ne rompt pas, on ne peut pas rompre complètement, du jour au lendemain, avec Terreur, surtout quand on écrit douze cents ans après une époque environnée d'obscurités, et pour laquelle il y a défaut de preuves et même absence de documents où Ton puisse la démêler. C'est ce qui a Ueu dans la question qui nous occupe. Aussi, après un examen approfondi des divers éléments de celte question , n'avions-nous vu d'acceptable dans le récit de raumônier de la reine Anne qu'une description exacte , au XVII* siècle, comme elle devait l'être au V% de Brest, de son port, de sa rade et du goulot, toutes choses qui sont du ressort de la géographie physique et non de la géographie politique. Mais quelle que fut notre conviction, nous avons dû nous livrer k une nouvelle étude, alors que deux écrits récents reproduisaient l'opinion de Le Baud. L'un d'eux est de M, le D' Hallégucn, de Chûtoaulin, qui a présenté trois -mémoires à Tlnslitut {Acadêmît^ dt^^î Insrnptkms et Bi'lk'>'-Lt'nres) pour lu concours de 1862, sous ce litre : KvMiès ik ia Basse^Armorique, Basse-Bretagiw f du V* au At'^rjn/r.Paris, A. Durand, 18G2, 35 p. in-8". Dans le troisième de ces mémoires » spécialement intitulé; I 2
Siège de Vévêchè Osismien des P et VI* siècles à Vorganuni'-OssismiirBrest , l'auteur s'appuyant sur des passasages des légendes de saint Goueznou et de saint Tugdual , que nous sommes loin d'interpréter comme lui , n'hésite pas à déclarer que la civitas Ossismo^^um, dont il est parlé dans ces deux légendes, ne peut être que Brest, siège de Vévêque Ossismien des F« et VI* siècles, comme il était la résidence du Prœfectus maurorum Ossismorum, avant d'être celle Axi Prœfectus régis francoum. Il conjecture, en outre, que Litharedus, qui siégea au concile d'Orléans en 511, pouvait bien être évêque des Ossismiens.
L'opinion de M. Halléguen , quant à l'existence d'un siège épiscopal à Brest, ou Occismor, a été adoptée par notre savant ami, M. A. de Blois, qui l'a combinée avec les notions que nous possédons sur l'état de la Gaule pendant la domination romaine. Désirant ne négliger aucun moyen de nous éclairer, et convaincu, par une longue expérience, que nous n'aurions pas fait un vain appel à l'obligeance de M. de Blois , nous avions invoqué son concours , qui ne nous a pas fait défaut. Il a eu pour résultat une dissertation approfondie, insérée dans les livraisons de mars et a\Til 1863 de la Revue de Bretagne et de Vendée , sous ce titre : Des anciennes cités du pays des Occi^miens. Si les déductions de M. de Blois n'ont pu modifier notre conviction, nous ne pouvons que nous féliciter de l'avoir conduit à produire uitçlravail d'un haut intérêt pour l'histoire de nos contrées sous la domination romaine.
Après avoir admis que Brest est la localité désignée, sur la carte de Peutinger, par le nom de Geso-cribate , dans lequel il lui semble qu'il faut plutôt lire Gcso-Brivates, M. de Blois développe l'opinion de Le Baud, énoncée d'une manière incidente et succincte par M. Hal-
légaen. Il pense que cette localité prit le nom d*Occi»mor vers le IV* siècle, lorsque les invasions des pirates du Nord obligèrent à l'armement du littoral de TOcéan et de la Manche ; qu'alors Geso-cribate devint, à la place de Vorgium (Carhaix)^ la cité des Ossismiens ; que d'autres translations de cités eurent lieu à la même époque , en raison des besoins de la défense des provinces; que de nouvelles circonscriptions judiciaires, administratives et militaires furent la conséquence de ces mutations; que Gestxribate qui , jusque-là, n'avait été qu'un camp , devint , comme cité des Ossismiens , la résidence du Préfet des soldats maures Ossismiens, préposé en chef à la défense de la région ; que ce qui distinguait essentiellement une cité d'un camp ou d'une simple agglomération urbaine , c'est que la cité était le siège des magistrats du pays qui , d'après le droit commun, étaient les fonctionnaires du municipe; que l'administration judiciaire , civile et militaire , concentrée jusqu'à Dioctétien , dans les mains du commandant militaire , fut répartie par cet empereur entre des magistrats civils et des chefs militaires ; que l'Église suivit , dans ses institutions , l'ordre et la hiérarchie des institutions en usage dans l'empire romain; que le chef- lieu de chaque pro\ince devint le siège d'une métropole , et chaque cité celui d'un évèché ; qu'ainsi la cité des Occismiens , transférée à Geso^ cribate, devint la résidence d'un évéque, et ^ l'appui de cette opinion, M. de Blois fait obserNei'wit Childebert fit don à saint Pol des biens du fisc royal qui étaient situés près de Saint -Pol -de -Léon et dans la région voisine de Brest, qu'on appelait le Pays d'Ack (Pagits Aginensis). « Nous voyons , en effet, ajoute-t-il, « que les évéques de Saint-Pol y ont possédé jusqu'à « la révolution de 1790 des revenus importants. Leurs
« droits de flefs s'étendaient en Lambézcllec et Recou- « vrance, et aussi en Guipavas, Milizac, Gouesnou, a Lanrivoaré , Lampol -Ploudalmézeau , Porspodcr, « Tréogat (Tréouergat) , Lannilis , Brouennou , Pla- « bennec , Plouvien , et particulièrement à Gouesnou. a Je crois que les domaines des évêques de Léon a devaient être plus considérables autour de Brest «qu'autour de Saint -Pol; ils avaient une juridiction « féodale à Gouesnou , et une autre à Recouvrance. » M. de Blois termine en disant : « La légion romaine « qui avait son principal cantonnement à Occismor en « gardait encore les rivages après que les Romains « eurent perdu la domination de la Gaule , et c'est elle « qui a donné à la contrée où elle était fixée le nom « de Legio ou LégioUy qui est la véritable étymologic du « nom que porte le pays de Léon. »
Telle est la substance fidèle de la dissertation de M. de Blois. Nous ne croyons pas l'avoir affaiblie ; du moins avons-nous fait tous nos efforts pour qu'il n'en fût pas ainsi. Ses savantes déductions nous semblent soulever de graves et nombreuses objections. Disons d'abord que , sauf Le Baud , aucun écrivain , aucun document ne parlent d'Occismor comme ayant été le nom de la cité des Ossismiens, pas plus que de la translation de cette cité de Vorgcmium à Gcso<ribate ; que le titre de cité est constamment attribué à Vorganium jusqu'à ce que le nom de civltas Ossismiorum lui ait été attribué dans le cours du IV* siècle , époque où les villes , ayant rang de capitale , quittèrent leur ancien nom pour prendre celui de la peuplade dont elles étaient le chef- lieu. « Ces changements , par suite « desquels Vorganium fut désormais appelé civitas « Osismiorum ou Osismii (Osismor), sont constatés, dit «t M. de la Borderie {Annuaire historique et archéologique
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« de Bretag^tie poivt* 1861, p. 7 et 8), ilaiis la IVotice dûs
(Ugtiih^s de t' Empire , et surtout dans la Nolice des "« Gaules , écrites Tuiie et Tautre au commencement t« du V* siècle* On trouve dans quelques légendes, le « nom de la ville d*Oitiv?ior ou Ocismm* ; il ne semble « pas qu'il soit jamais passé dans Tu sage vulgaire. Il «est même sûr que beaueoup d'auteurs modernes,
* rencontrant dans certains textes du moyen- âge les
* mots de civitf^^ ou itrb:f Osiaiaoï^tm , ont fait a lort un
* nominatif OiOsismonim , génitif pluriel , désignant « ici tout simplement la ville ou cité des Ommes^c'esi- ■i à-dire Vùrganium; il n*y a donc point â chercher de « ville d'Occismor autre que Carhajx, u Ainsi » diaprés Kt. de la Borderie, dont Topinion nous semble concluante , et la seule admissible, la cité des Occismicns aurait change de nom, mais non de situation* Elle ne peut donc se retrouver à Geso-cribatc^ pas plus que la résidence" primitive des évêques de Léon. L'argument tiré de la donation de Childebcrt nous parait sans importance, car cette donation s'appliiiuait à rensemble du pays de Léon, Ainsi semblent avoir pense D. Lobineau {Via de saint Pol) et M- de Courcy, dans sa Notice historit[ne sur in vUie de Saint -Polde- Léon, (Anjumirc de la Socwic d'ÊmuIaiioii de Brest pour 1841), Ils ne s'expriment pas de façon à faire su(jposer que saint Pol et ses suecesseurs aient jamais résidé ailleurs qu'à Saiut-Pul-de-Léon.
D'aulres raisons viennent confirmer la preuve que GesK.t~cribatc ne devint ni Occismor, ni cité , ni evêché- S'il avait, joui de ces prérogatives, des vestiges df* constructions romaines et des établissements religieu\ qu^entrainc de tonte nécessité un siège épiscopal nous révéleraient plus ou moins IVxistcntx^ de Tune ou de l'autrc.Or, depuis plusieurs années» le sol de la ville de
Brest est bouleversé, non-seulement à Tintérieur, mais à une certaine distance de Textérieur des murs , et nulle part on n'y a découvert, si ce n'est au Château, dont nous parlerons plus loin , la moindre trace d'établissements romains , et pourtant , des découvertes presque quotidiennes de médailles et d'autres témoignages de l'occupation romaine , ne permettent pas de révoquer en doute qu'elle s'étendit à toute notre péninsule. Il a bien été trouvé récemment , près du Pont Impérial , des médailles à l'effigie de Postume, dont notre érudit confrère, M. Mauriès, sous -bibliothécaire de la ville, a donné la description dans Y Océan du 14 avril 1863 ; mais si cette découverte démontre de plus en plus la présence des Romains à Brest , elle ne prouve pas qu'ils y aient eu d'autre établissement que le Château. La découverte n'est pas assez précisée pour qu'on puisse être amené à une conclusion contraire.
D'ailleurs , si Geso^ribatc était devenu cité , une voie romaine y aurait infailliblement conduit , et nous l'avons vu, jusqu'à présent, il n'en a pas été reconnu. Des embranchements signalés précédemment , l'un aboutissait à Plouguerneau et l'autre pouvait conduire à Porz-Liogan. Geso-cribate se placerait donc mieux à l'un de ces deux points extrêmes qu'à Brest. C'est l'opinion de d'Anville, qui dit {Notice de l'ancienne GaidCy p. 178 et 179) que « dans la Table théodosienne, a le terme d'une route qui aboutit à la mer, et qu'il « faut chercher à l'extrémité de la Bretagne , est a nommé Geso-cribatc, » Il ajoute que, quand on étudie cette Table , on reconnaît combien elle est susceptible de corrections. Supposant ensuite qu'une voie romaine aurait tendu directement à Brest , dans toute la longueur de la Bretagne depuis Nantes , par Vannes et par Garhaix , il poursuit en ces termes : « Je ne dissi-
c mulerai pas que la distance marquée XLV dans la 1 Table , à compter de Vorgtum ou Vorganiuniy est trop f forte pour ce qu'il y a d'espace entre Karhez ou c Yorganium et Brest. Le moyen de concilier la Table « avec le local est de supposer que le comjpte de la c distance a été prolongé jusqu'à la pointe du conti- « nent qui fait l'entrée du golfe au fond duquel Brest « est actuellement situé. »
Cette opinion s'accorde avec les distances respectives des lieux qu'elle indique. En effet, quel que soit le mode d'évaluation que l'on adopte , et que l'on commence à compter les distances de Portus Nannetum ou de Yorganium^ il est certain que Porz-Liogan et Plouguemeau sont, plutôt que Brest, dans les conditions signalées par d'An ville (1). Si nous préférons admettre un point voisin de Plouguemeau , ce n'est pas seulement parce que la voie romaine y aboutis-
(1) En prenant la lieue gauloise de 1 ,500 pas, donnant 1 ,134 toises ou 2,2t0 mètres 21 centimètres, pour Tunilé des mesures itinéraires données par la carte de Peulinger, entre Geso-cribate et Portus Nannetum f on a les résultats suivants : Lieaei
terralRi Lieiiei
Lieuei de 25 ordU
|tiWia. Ittrti. ra de^. lairel
V de Geso-cribaU à Vorgium, . 45 = 99459, 45 = 22, 35 = 22
2* de Yorgium à Sulim 24 = 53045, 01 = i 1, 94 = i2
3' de Sulim h Dartoritum. ... 20 = 44204, 20 = 9, 94 = 40