Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge
L'IiisLoire de la Vulgate est encore presque inconnue, et pourtant elle mérite, à tous égards, d'attirer l'attention. La Vulgate est, en effet, à peu près la seule forme sous laquelle la Bible ait été répandue, pendant mille ans, dans tout l'occident ; c'est la seule encore qui soit en usage dans l'Église catholique. De la langue de la Vulgate, où le latin rustique des premiers siècles chrétiens se mêle à la latinilé hébraïsante de saint Jérôme, sont sorties, pour une grande part, les langues romanes et particulièrement la langue française. La Vulgate a été, par excellence, le livre du moyen âge. Aucun ouvrage n'a été copié si souvent et avec un si grand luxe, et son histoire se confond avec l'histoire de la paléographie, en même temps qu'elle est un des plus beaux chapitres de l'histoire de l'art chrétien. Mais surtout, nul autre texte, à l'exception de la Bible grecque, n'offre comme la Vulgate plusieurs milliers de manuscrits présents dans nos bibliothèques. Une pareille abondance de documents fournit à la critique du texte des instruments qu'elle ne trouve pas ailleurs et un terrain d'expériences sans égal. Ici, la science critique peut mettre à l'essai des méthodes nouvelles, grouper d'après leur pays d'origine les manuscrits et les textes, prendre sur le fait les migrations des textes et chercher à les expli(|uer. Ce travail est d'autant plus facile, que certains pays ont été, pendant plusieurs siècles, pour des raisons diverses, tenus à l'écart de la civilisation chrétienne de l'Europe et ont conservé leur originalité locale presque jusqu'au milieu du moyen âge : telles sont l'Espagne et l'Irlande, séparées du monde latin, la première par l'invasion arabe, la deuxième par de vieilles traditions d'indépendance religieuse. Poursuivre la propagation de ces textes indépendants en Europe est une des tâches les
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plus attrayantes auxquelles la critique de la Bible puisse nous convier.
L'étude du texte latin de la Bible pose devant nous les problèmes les plus délicats. Chaque verset, pour ainsi dire, veut être traité suivant une méthode à part, car pour chaque passage les raisons qui ont pu causer l'altération du texte primitif sont différentes. On écrirait, à propos de la Bible latine, tout un traité de mendonim causis. On trouve la cause de beaucoup d'erreurs dans la présence de plusieurs versions d'un même texte, en particulier de versions anciennes auxquelles l'Église avait peine à renoncer et dont quelques parties se perpétuaient dans la liturgie. L'exercice de la mémoire, plus développé en des temps oîi les manuscrits étaient rares, devait également amener une confusion incessante entre des textes parallèles comme, sont les Évangiles. Enfin la dogmatique elle-même a sans doute une grande part de responsabilité dans la corruption du texte de la Bible latine.
Les altérations dogmatiques, en effet, ne sont pas rares dans le texte de la Vulgate. La foi en l'infaillibililé des Écritures pouvait se trouver blessée des différences qui se rencontrent dans les passages parallèles des livres saints. De là la tendance toute naturelle à compléter un Évangile d'api'ès les autres. Les doctrines les plus chères aux théologiens du moyen iÀge exercent toutes leur influence sur le texte de la Bible. Ici c'est le dogme de la Trinité, que l'on veut trouver formulé en toutes lettres dans la Bible et que l'on affirme par la fameuse interpolation du passage « des trois témoins ». C'est la foi en la divinité de Jésus-Christ qui s'exprime en un grand nombre de falsifications de détail, toujours au détriment de son humanité. C'est, dans le troisième chapitre de la Genèse, un changement d'une seule lettre qui met « la Femme » à la place de « la Postérité de la femme ». Dans le second livre des Machabées, une série de modifications successives transforment insensiblement le passage classique (le la doctrine de la prière pour les morts ; louée simplement dans le texte original, la prière pour les morts arrive, dans les textes de basse époque, à être prêchée en termes exprès. Dans le quatrième livre d'Esdras, un passage qui paraît contraire à la prière pour les trépassés est, sans plus, arraché de la Bible avec la page qui le porte, et cet exemplaire mutilé est, par une singulière rencontre, presque
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le seul qui ait jamais été copié. C'est ainsi que la petite foi des hommes à qui était confié le soin de reproduire le texte de la Bible exigeait que tous les objets de leur croyance fussent exprimés en propres termes dans quelque passage de la Parole de Dieu.
La correction du texte sacré ne peut être tentée sans que l'inventaire des manuscrits ait été fait avant tout et qu'ensuite, dans la mesure du possible, l'histoire du texte ait été écrite à son tour. Pour longtemps encore, sans doute (nous verrons tout à l'heure pourquoi) , il sera difficile de tracer l'histoire des origines de la Vulgate. Mais les documents abondent sur l'histoire de ce texte au moyen âge, en particulier sur la période qui a produit les plus beaux manuscrits et les recensions les plus célèbres, sur l'époque des Carolingiens.
C'est sans doute dans cette pensée que l'Académie des inscriptions a mis au concours, pour l'année 1891, l'étude des travaux qui ont été entrepris, à l'époque carolingienne, pour établir et pour reviser le texte latin de la Bible. Aucune époque n'était plus convenable pour en faire le centre d'une semblable recherche. L'étude des écritures carolingiennes, poursuivie par le maître de la paléographie contemporaine avec une persévérance et une pénétration infinies, fournissait à cette enquête un point de départ assuré. Nous avons essayé de répondre à la question qui était posée. L'Académie a bien voulu témoigner de la bienveillance à nos eflbrts. Qu'il nous soit permis de remercier particulièrement les membres de la commission du prix Bordin, M. Delisle, M. l'abbé Duchesne et MM. Hauréau et Kenan.
Il ne dépendait pas de nous de limiter notre examen aux manuscrits carolingiens. Étudier les manuscrits d'une époque sans nous demander sur quels textes plus anciens ils ont été copiés eût été une œuvre vaine. Ce n'est pas avant tout l'histoire des manusci'its que nous éciivons, c'est encore plus l'histoire des textes. En outre les textes carolingiens se distinguent beaucoup moins qu'on ne pourrait penser des textes antérieurement usités en Gaule. L'œuvre personnelle des savants du règne de Charlemagne, pour la correction de la Bible, a certainement été beaucoup moindre qu'on ne serait disposé à le croire, el leur origine a peut-être exercé une plus grande inlîuence sur leurs travaux que les opinions ciitiques qu'ils pouvaient