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LES FONDATEURS DE LA ZOOLOGIE MODERNE

Linné, Buffon et Cuvier ont en quelque sorte identifié leurs noms avec la science, à la fondation de laquelle ils ont le plus puissamment contribué. Autour d’eux viennent se grouper des naturalistes non moins éminents, tels que Lacépède, Geoffroy Saint-Hilaire, Blainville, Oken, Dujardin, etc.; et parmi les vivants, Ehrenberg, Milne-Edwards, Quatrefages, B. Owen, Blanchard, Paul Gervais, Deshayes, Agassiz, Lacaze-Duthiers , etc.

Arrêtons-nous un peu plus longuement sur les trois premiers, qui peuvent être considérés comme les fondateurs de la zoologie moderne.

Linné (Linnæus).

Linné, dont la vie comprend la plus grande partie du dix-huitième siècle (de 1707 à 1778)1, embrassa les trois règnes de la nature, et en donna le premier cette définition laconique : mineralia crescunl, les minéraux croissent,

1. La biographie de Linné a été donnée dans notre Histoire de la botanique , pag. 211 et suiv.

c’est-à-dire qu’ils s’augmentent par juxtaposition ou du dehors au dedans ; vegelalia crescunl et vivunt, les végétaux croissent et vivent, c’est-à-dire qu’ils se développent par intussusception ou du dedans au dehors ; anirnalia crescunl , vivunt et sentiunl, les animaux croissent, vivent et sentent; le sentiment implique ici le mouvement. Cette gradation des trois règnes de la nature est surtout remarquable en ce qu’elle suppose un ordre de succession en quelque sorte hiérarchique. Linné aurait pu la continuer en y ajoutant un quatrième règne, celui de notre espèce. Le règne hominal , établi de nos jours, a été adopté par tous les naturalistes philosophes.

C’est dans son Systema naturæ , dont le plan fut conçu antérieurement à 1 7351, que Linné a exposé ses grandes idées de classification. Nous n’en ferons ici connaître que ce qui est relatif à la classification des animaux.

Le règne animal y est divisé en six classes, comprenant les quadrupèdes , les oiseaux , les amphibies , les poissons, les insectes et les vers. Voici les caractères assignés par Linné à chacune de ces classes.

Irt' classe. Quadrupèdes. — Les quadrupèdes ont : un cœur à deux ventricules et à deux oreillettes', leur sang est chaud et rouge; leur poumon, comme le cœur, se dilate et se resserre alternativement ; les femelles allaitent leurs petits ; ils ont cinq sens : le toucher, le goût, l’odorat, la vue et l’ouïe ; ils ont quatre membres pour la locomotion, excepté les aquatiques, dans lesquels les membres postérieurs, réunis et confondus, forment la queue.

La classe des quadrupèdes , comprenant principale-

1. Cet ouvrage, immense synthèse des trois règnes de la nature, distribués par classes, ordre*, genres et espèces (Systema naturæ, sive régna tria naturæ systematice proposita per classes, ordines , généra et species, Leyde, 1735, 1” édition), ne fut imprimé, dans toute sa perfection, par l’auteur, qu’en 1774. Léditionqui parut, après la mort de l’auteur, par les soins de Fréd. Gmelin (Leipzig, 1788-1798, 10 vol in-8), a été augmentée de plus de moitié.

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ment les mammifères, a été divisée en sept ordres, qui sont : 1° Primates. Caractères : deux mains; les deux pieds servant à la préhension comme les mains. Genres : l’homme (horno sapiens), le singe (. simia ), la chauve-souris (vespertilio) , etc. — 2° Brûla. Caractères : absence de dents antérieures aux deux mâchoires, pieds armés d’ongles forts, marche lourde, nourriture végétale. Genres : l’éléphant, le paresseux ( bradypus ), le fourmilier (myrmecophaga ), le morse, etc. — 3° Feræ. Caractères : les mâchoires armées antérieurement de six dents coniques; les canines plus longues que les incisives ; les molaires garnies de pointes en alêne; nourriture de proie animale vivante ou de cadavres . Genres : chien , chat , fouine ( viverra ) , belette ( mustela ), sarigue ( didelphis ), ours, taupe, hérisson, etc. — 4u Glires. Caractères : incisives, pas de canines, les doigts des pieds armés de petits ongles, membres organisés pour sauter ; rongeurs de fruits. Genres : lièvre, castor, souris, écureuil, loir. — 5° Pecora. Caractères : la mâchoire inférieure garnie de plusieurs incisives, la supérieure en est dépourvue ; les pieds bisulcjues ou garnis de deux gros ongles; nourriture herbacée, ruminants. Genres : le chameau, le cerf, la chèvre, le mouton, le bœuf, etc. — 6° Belluæ : dents antérieures obtuses; pieds ongulés ou garnis d’un gros ongle; nourriture végétale. Genres : cheval, hippopotame, cochon, rhinocéros. — 7° Celi. Caractères : nageoires pectorales remplaçant les pieds antérieurs ; queue aplatie horizontalement; ni pieds, ni ongles; dents, les unes cartilagineuses, les autres osseuses; nez remplacé par un tuyau (évent), placé à la partie supérieure de la tête ; nourriture de poissons et de coquillages. Genres : baleine, dauphin, etc. — La nécessité de réunir les cétacés aux mammifères avait été déjà signalée par J. Ray et par Brisson. Linné effectua le premier cette réunion. Les caractères de ses ordres sont, comme nous venons de le voir, principalement tirés des ongles.

IIe classe. Oiseaux. — Mâchoires horizontales, saillantes, sans dents; ovipares; œufs protégés par une croûte dure, calcaire; oreilles sans conque; absence d’organes du tact; deux pieds; deux ailes; plumes imbriquées comme les tuiles, sur uu toit.

La classe des oiseaux a été divisée en six ordres, qui sont : 1° Accipitres (oiseaux de proie). Caractères : bec un peu recourbé au bas ; pieds courts, robustes ; doigts verruqueux sous les jointures; ongles arqués, très-pointus. Genres diurnes : vautour, faucon. Genres nocturnes : chat-huant, chouette. — 2° Picæ. Caractères : bec convexe ou arrondi en dessus, aminci en tranchant à sa partie inférieure; pieds courts, robustes, à doigts lisses. Genres : corbeau, pie, corneille, geai, perroquet, coucou, etc. — 3° Anseres. Caractères : bec lisse, couvert d’un épiderme épaissi à sa pointe; pieds à doigts palmés ou réunis par une membrane. Genres : oie, canard, pélican, monatte, etc. — 4° Grallæ (échassiers). Caractères : bec presque cylindrique ; pieds propres à marcher dans l’eau; jambes demi-nues. Genres : flamant, râle, bécasse, foulque, autruche, etc. — 5' Gallinæ. Caractères : bec convexe, à mandibule supérieure voûtée sur l’inférieure : pieds propres à la course; doigts rudes en dessous. Genres : dindon, paon, faisan, perdrix, etc. — 6° Passeres. Caractères : bec en cône, acuminé; pieds propres à sauter , grêles, à doigts séparé?. Genres : pinson, bruant, hirondelle, grive, fauvette, mésange, alouette, etc.

IIIe classe. Amphibies. — Cœur à un ventricule et à une oreillette ; sang rouge et froid ; poumons respirant d’une manière différente dans les différents genres ; mâchoires horizontales ; quelques genres sont privés d’oreilles ; peau non couverte d’écailles ; les uns ont des pieds, les autres sont apodes ou sans pieds.

La classe des amphibies, ainsi nommés parce que quelques-uns peuvent vivre indifféremment sur terre et dans l’eau, a été divisée en deux ordres, qui sont : 1° Reptilia.

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Cet ordre comprend: les tortues (corps couvert d’écailles, à une queue et à quatre pattes), les grenouilles et crapauds (corps nu, sans queue, ni écailles), et les lézards (corps à queue, tantôt nu, tantôt écailleux. 2° Serpentia. Cet ordre ne renferme que les serpents (pattes nulles, corps rond et couvert d’écailles).

IV' classe. Poissons. — Cœur à un ventricule et à une oreillette ; sang rouge et froid ; branchies ou poumons couverts par deux opuscules latéraux qui les compriment a volonté ; sens de 1 ouïe et de l’odoràt douteux ; peau à écailles imbriquées.

Linné a divise, comme Artedi, les poissons en quatre ordies . 1° les Malacoptérygiens : poissons à nageoires molles (rayons des nageoires non piquants). Genres : carpe, barbeau, gardon, tanche, goujon^ brème, merlan, phe. hareng, saumon, éperlan, brochet, anguille, etc. ; 2 Acanthoptérygiens : poissons à nageoires épineuses Genres : dorade, scare, mulet, hirondelle de mer, rouget, maquereau, espadon, goujon, vive, perche, etc. ; 3° Branchwsléges : poissons dont les branchies (ouïes) sont cachées membraneuses- et osseuses. Ce sont des poissons de mer de forme singulière, ronde, dont quelques-uns ont ete décrits par les anciens sous les noms de grenouille pecheuse (Savp ayoç «Xisbç d’ Athénée), d ’oslracion, de lièvre marin, etc. ; 4° Chondroptèrygiens : poissons de mer, à nageoires cartilagineuses ; cinq trous de chaque côté dés > ms, et le corps plat. Genres: raie (rhinobatos d’Aris-

ris tLTa 6 C Uen de mCr)’ renard de mer (al°P™ d’Ae8tfurgeon ( accipenser des anciens). — Dans les

comme'Trt ur S°n S^slema naturæ, Linné avait, sous Ir ' r edj eta,b l Un Clncfuièmc ordre de poissons, tard il ■ ■! Ÿ Pla9lures ou à queue aplatie. Mais plus

Tii" P 8tr;et °rdre de la Classe dRS Posons, pour on taire 1 ordre des cétacés de la classe des mammifères.

orcill,'MpSS° NSECTEs. Cœur à un ventricule, sans i ren ci niant une sanie froide; respiration par

des pores placés sur les deux côtés du corps ; mâchoires perpendiculaires, s’ouvrant latéralement ; pas d’organe d’odorat, ni d’ouïe ; le tact très-développé dans les antennes ; corps à peau 'dure, sans os intérieurs. Pieds, au nombre de six, de huit et davantage.

La classe des insectes fut divisée par Linné en sept ordres, dont les noms ont été conservés. Ces ordres sont: 1° les Coléoptères , ainsi nommés parce qu’ils ont les ailes (en grec, Trvepôv) cachées par des espèces de fourreaux de corne (en grec, xoXeôç fourreau). Genres : coccinelles, scarabées, pilulaires (géotrupes), capricorne, etc. \ 2° les Hémiptères ou demi-ailés, étaient ainsi nommés, parce qu’ils ont les ailes croisées, de sorte qu’il n’en paraît que la moitié ; tels sont les punaises, les lygéens ; 3° les Acvroplères , ainsi nommés, parce qu ils ont les ailes réticulées, membraneuses ; tels que les éphémères, les libellules, ptc. ; 4° les Lépidoptères , ainsi nommés parce qu’ils ont lefe ailes couvertes d’écailles (en grec ^s-L), semblables à une poussière ; tels sont les papillons , 5° les Hyménoptères , ainsi nommés parce qu ils ont les ailes membraneuses; tels sont les abeilles, les guêpes, etc., 6° les Diptères portent ce nom, parce qu ils n ont que deux ailes, comme les cousins, les tipules, les mouches proprement dites ; 7° les Aptères , parce qu’ils manquent d’ailes, comme les poux.

Si ces noms ont été conservés, il n en est pas de même des genres distribués par Linné dans chacun de ces ordres. De très-notables changements ont eu lieu à cet égard, et on a été loin de les adopter universellement. Ainsi, Linné avait rangé les perce-oreilles, les courtillières, les blattes et les grillons dans sa classe des coléoptères. Degeer les en détacha pour en faire une classe spéciale sous le nom de Dermoptères, ayant voulu désigner par ce nom la consistance de leurs élytres. Olivier en fit l’ordre des Orthoptères, à cause de leurs ailes, qui se replient ordinairement eu éventail. Ce dernier nom, bien

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qu’il soit postérieur à celui de dermoptères, a été préféré. Dans cette même classe on a fait entrer les grillons, les criquets, les cigales, les sauterelles, les notonectes, les pucerons, que Linné avait placés dans son ordre des Hémiptères.

L’ordre des Névroptères a été élargi par Brullé, qui l’a divisé en trois sections, comprenant les dictyoptères (famille des subulicornes de Latreille), les isoptères , les termides et les trichoptères (famille des plicipennes de Latreille).

Les Lépidoptères ont été divisés par Linné en papillons diurnes et papillons nocturnes (phalènes), et cette division a ete adoptée depuis par tous les entomologistes. Cet ordre a été de nos jours l’objet d’une étude spéciale de la part de M. Boisduval, de même que l’étude des Hyménoptères, caractérisés par quatre ailes membraneuses, a été ajiprofondie, dans ces derniers temps, par Lepelletier de Saint-Fargeau. L’ordre linnéen des Diptères a été développé par les travaux de Meigen, de Wiedemann et de Macquart.

Quant aux Aptères, leur classement exact a offert les plus grandes difficultés. Linné y a compris non-seulement les poux, les puces, etc., mais les araignées, les millepieds, les écrevisses, etc., qu’on a depuis complètement séparés des insectes. Les araignées forment le type de la classe des Arachnides, établie par Latreille, et adoptée par presque tous les naturalistes. Les écrevisses forment le type des Crustacés , classe également établie par Latreille, et dont M. Milne-Edwards a fait, de nos jours, une étude approfondie.

Les millepieds les iules, les scolopendres, etc., composent la classe des Myriapodes, sur l’anatomie desquels les travaux de Latreille, de Savigny, de Treviranus, de farcel de Serres, de L. Dufour, d’Audouin, de P. Gervais, n répandu beaucoup de lumière. De cette classe ont été détachés les forbicines, les leptures, les podurelles, for-

niant le groupe des monomorphes de Laporte ( ihysa neuves de Latreille).

VIe classe. Vers. — Cœur sans oreillette, à sanie froide ; organes de la respiration très-obscurs ; animaux hermaphrodites ou androgynes ; organes des sens obscurs ; yeux douteux, point d’oreilles ni de narines ; l’organe du tact est une espèce de sonde sans tète. Il y a des vers munis de pieds et des vers apodes. Les uns sont nidulés dans une coquille calcaire ; les autres sont nus ; d’autres ont la peau hérissée d’épines.

La sixième et dernière classe comprend cinq ordres : 1° les Vers intestinaux ( intestine/ ); 2° les Mollusques ( mol lusca ); 3° les Testacés {leslacea) ; 4° les Madrépores, etc., [lilhophyta) ; 5° les Éponges ( zoophyta ). Nous parlerons plus loin des modifications nombreuses qui ont été apportées par la suite à la classe linnéenne des vernies (vers).

Le système de Linné eut, à son apparition, des partisans enthousiastes et des adversaires décidés. Parmi ces derniers Buffon occupait le premier rang. Au lieu de s’entr’aider et de se compléter l’un l’autre, nu grand profit de la science, Linné, et surtout Buffon montrèrent, par leurs sentiments de rivalité, qu’ils étaient, comme tant d’autres, hommes avant tout.

Linné eut l’incontestable mérite d’avoir le premier introduit une méthode simple et claire dans une science qui était jusqu’alors encombrée de détails descriptifs, distribués sans ordre. La nomenclature des genres et des espèces, caractérisés par quelques mots brefs, significatifs, restera comme un impérissable titre de gloire. Sans doute cette nomenclature binaire, si importante pour le progrès de la science, n’est pas une créai ion de Linné : on en trouve déjà des traces chez les anciens ; Gesner, Ray et d’autres en avaient fait usage avant lui. Mais 1 immortel auteur du Systema naturx l’a étendue, généralisée ; il l’a revêtue d’un caractère scientifique, ce qui avait ete

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jusqu’alors tenté sans règle et sans suite ; il a élevé la nomenclature binaire au rang d’une méthode philosopha que qui présente l’immense avantage de diminuer considérablement le nombre des termes nécessaires à la science, bette metliode, définitivement inaugurée par le grand naturaliste suédois, est, pour le progrès de la botanique et de la zoologie, ce que l’algèbre a été pour le progrès des mathématiques. 1 b

Depuis que les voyages d’exploration se sont multipliés sur toute la surface du globe, depuis que l’on compte les etres vivants par centaines de mille, l’application de la caractéristique binaire a pu seule, en prévenant le désoidre dans les mots, prévenir le désordre dans les idées conformement à cette profonde pensée de Linné, « qu(l

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critique permise, se laissèrent entraîner jusqu’à la censure la plus acerbe : Linné poursuivit ses innovations d’une main ferme et sûre, ne se laissant jamais décourager par la- critique, parfois en profitant, cherchant le progrès par toutes les voies, rendant ainsi d’année en année son succès plus assuré et contraignant ses adversaires eux-mêmes à. lui reprocher, par conséquent à reconnaître, ce qu’ils appelaient, avec Haller, « l’insupportable domination»du législateur de l’histoire naturelle. En zoologie, l’influence de Linné resta puissante en présence même des travaux de Buffon ceux-ci y ajoutèrent même, grâce au grand nombre d’intelligences qui furent tout à coup appelées à la culture de l’histoire naturelle, et dont la plupart, à peine initiés à la science par Buffon, applaudirent et voulurent participer à l’œuvre de Linné. Et la génération qui a suivi a partagé pour Linné les sentiments de ses contemporains1. »

Partisans de la méthode linnéenne

Parmi les contemporains de Linné qui essayèrent de perfectionner son système de classification, nous ne mentionnerons que Klein, Edwards et Brisson, les deux premiers plus âgés, le dernier plus jeune que 1 illustre naturaliste suédois.

J. Théodore Klein (né à Kœnigsberg en 1685. mort en 1759) représenta, comme consul, les intérêts commerciaux de sa ville natale, et profita de ses moments de loisir pour se livrer à ses études favorites. Ses principaux travaux, tous écrits en latin, ont pour titre : Quadrupedum disposilio brevisque historia naturalis; Leipzig, 1 / :

L Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale , U I, p. 72 (Paris, 1854).

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in-4. Les quadrupèdes sont divisés par l’auteur en deux ordres, comprenant les animaux à pieds ongulés {pales ungulati ) et les animaux à pieds onguiculés ou digités (pales digilalï) . Le premier ordre se compose de cinq familles : les monochèles ou solipèdes (animaux à un seul sabot) ; exemples : le cheval, l’âne, etc. ; les dichèles ou bisulques (à deux sabots); exemples : le taureau, le buffle, le mouton, le cerf, etc. ; les trichèles (à trois sabots): le rhinocéros ; les tètrachèles (à quatre sabots) : l’hippopotame ; les pentachèles (à cinq sabots) : l’élépliant. Le deuxième ordre comprend également cinq familles, savoir, les didactyles (à deux doigts) : le chameau, le paresseux d’Asie ; les tridactyles (à trois doigts) : ,1e paresseux d’Amérique, le fourmilier ; les tètradactyles (à quatre doigts): le tatou, l’aguti; les penladactyles (à cinq doigts): le lièvre, l’écureuil, le loir, etc. On voit que Klein n’a été guidé dans ce classement que par la configuration des pieds, et particulièrement des pieds antérieurs. Aussi les animaux les plus dissemblables sous d’autres rapports se trouvent-ils ici réunis dans les mêmes familles. Son Histoire des poissons ( Hisloria piscium naturel lis, etc.T Dantzig, 1740-1749, in-4), devenue très-rare, est accompagnée de figures nombreuses, exécutées avec beaucoup de soin et fort recherchées des ichthyologistes. Mais la classification suivie par Klein est très-imparfaite, puisque les baleines y sont encore rangées au nombre des poissons.

Georges Edwards (né à Westham en 1 693, mort en 1 773) abandonna la carrière commerciale pour consacrer tout son temps à l’étude des sciences naturelles, et pour développer cette étude par des voyages. La publication de son Histoire des oiseaux ( Ilistory ofbirds ), en quatre volumes in-4, souvent citée par Buffon, fut commencée à Londres en 1743 et terminée en 1751. Le quatrième et dernier volume est dédié à Dieu, « à l’omniprésent, omniscient ef. tout-puissant Créateur de tout ce qui existe. » L’auteur lilï

paraître, en 1763, comme supplément à son Histoire des oiseaux, Gleanings of natural history. Edwards était, depuis 1757, membre de la Société royale de Londres.

Jacques Brisson (né à Fontenay-le-Comte en 1723. mort en 1806 à Groissy, près de Versailles) fut l’aide de Reaumur et remplaça 1 abbé Nollct dans sa chaire de physique au collège de Navarre. Il se livra principalement à l’étude des oiseaux, et publia les résultats de ses recherches sous le titre de Ornithologie , ou Méthode contenant la division des oiseaux en ordres , sections , genres, espèces et leurs variétés; Paris, 1760, 6 vol. in-4. Le texte, en français et en latin, sur deux colonnes, donne la description de 1500 espèces, dont 320 établies par l’auteur. Il est accompagné de plus de 200 planches, contenant 500 oiseaux, gravés par Martinet. Cet ouvrage a été largement mis à profit par Buffon. Vers la fin de sa vie, Brisson perdit, à la suite d’une attaque d’apoplexie, toutes ses connaissances, même celle de la langue française ; on ne lui entendait plus prononcer que des mots du patois poitevin, qu’il avait parlé dans son enfance. La traduction française du Système naturel du règne animal de Klein (Paris, 1754,2 vol. in-8, sans le nom du traducteur) est une œuvre de la jeunesse de Brisson.

nuiToii .

Georges-Louis Leclerc, comtcde Buffon, naquit àMontbard, le 7 septembre 1707, dans la même année que Linné. Il fut destiné par son père, conseiller au parlement de Dijon, à la carrière de la robe; mais les sciences naturelles s’emparèrent de bonne heure de son esprit, et toute son ambition fut depuis de les cultiver exclusivement. Au collège de Dijon, où il commença ses études, il fit connaissance avec un jeune lord anglais, le duc de

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Kingston, qui voyageait sous la direction d’un précepteur instruit. Il obtint de son père la permission d’accompagner les deux amis dans leurs voyages. Ils visitèrent ainsi ensemble une partie de la France, la Suisse et l’Italie. « Dans ces dix-huit mois de courses, le jeune Buffon ne vit, dit son biographe (Condorcet), que la nature à la fois riante, majestueuse et terrible ; offrant des asiles voluptueux et de paisibles retraites entre les torrents de laves et sur les débris des volcans; prodiguant ses richesses à des campagnes qu’elle menace d’engloutir sous des monceaux de cendres et de fleuves enflammés, et montrant à chaque pas les vestiges et les preuves des antiques révolutions du globe. La perfection des ouvrages des hommes, tout ce que leur faiblesse a pu y imprimer de grandeur, tout ce que le temps a pu y donner d’intérêt ou de majesté, disparaît à ses yeux devant les ombres de cette main créatrice dont la puissance s’étend sur tous les mondes, et pour qui, dans son éternelle activité, les générations humaines sont à peine un instant. Dès lors il apprit à voir la nature avec transport comme avec réflexion ; il réunit le goût de l’observation à celui des sciences contemplatives, et, les embrassant toutes dans l’universalité de son savoir, il forma la résolution de leur dévouer exclusivement sa vie. »

Voilà comment Buffon apprit aux jeunes touristes à aimer l’étude de la nature. Il suivit ses deux compagnons à Londres pour se perfectionner dans la langue anglaise. Pendant son séjour en Angleterre, il traduisit Haies, Sialique des véyélaux, et Newton, Méthode des fluxions. De retour en France, il soumit à l’approbation de l’Académie des sciences le manuscrit de ces deux traductions, qui parurent in-4°, la première en 1735, et la seconde en 1740. Ce furent là ses premiers essais dans la carrière qu’il devait illustrer.

Nous ne suivrons pas Buffon dans ses expériences physiologiques et physiques sur les qualités et la production

du bois, sur les miroirs ardents d’Archimède et de Proclus. expériences qui le firent, en 1739, entrer comme associé à 1 Académie ; mais nous nous arrêterons un moment sur les travaux auxquels il attacha plus particulièrement son nom.

Buffon s était proposé de reprendre le plan d’Aristote et de Pline, de lui donner plus de développement, de profiter des investigations de tant de siècles écoulés, de taire entrer dans ce plan les richesses du second hémisphère, découvert par Christophe Colomb, ainsi que celles que fournissaient journellement les voyages maritimes et la connaissance plus exacte de la surface terrestre. Dans cette œuvre il s’associa un de ses camarades d’enfance, Daubenton1, le chargeant de la description des formes et de la partie anatomique, tandis qu’il gardait pour lui tout ce qui a rapport aux grands phénomènes naturels, aux mœurs, aux qualités et habitudes des animaux, aux vues générales, aux liens d’ensemble; il voulait rendre à la science cette vie, cet intérêt, cette poésie que les arides nomenclatures des compilateurs avaient bannis du tableau de la nature. Les deux amis travaillèrent de concert, sans relâche, pendant dix ans.

Ce fut en 1749 que parurent les trois premiers volumes du grand ouvrage qui avait d’abord pour titre : Histoire naturelle , générale et particulière , avec la description du cabinet du Roi (Imprimerie royale, 3 vol. in-4°). Cet ouvrage est une magnifique introduction où se trouvent posés les trois problèmes que Buffon s’appliquait à résoudre : la formation de la terre, l’origine des planètes et celle de la vie.

Au moment où parurent ces trois premiers volumes, où

1. Jean-Marie Dçtubenton (né à Montbard en 1716, mort à Paris en 1800) avait été par son père destiné à l’état ecclésiastique. Mais il renonça bientôt à la théologie, pour suivre la carrière médicale. Reçu docteur en 1741, il exerçait la médecine à Montbard, quand Buffon l’associa à ses travaux.

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le nom de Buffon se trouve associé à celui deDaubenton, Réaumur tenait le sceptre de l’histoire naturelle. Poursuivant la même carrière, Buftbn et Réaumur ne tardèrent pas à se traiter en rivaux. Les reproches qu’ils s’adressaient l’un à l’autre sont curieux à noter. Réaumur reprochait à Buffon de trop raisonner, et Buffon reprochait à Réaumur de trop observer. « On admire toujours d’autant plus, disait Réaumur, qu’on observe davantage et qu’on raisonne moins. »

L’ouvrage de Buffon et de son collaborateur fut diversement apprécié dès son apparition. Voici l’opinion d’un de ses contemporains, Montesquieu :«M. de Buffon vient de publier trois volumes qui seront suivis de onze autres— L’auteur a parmi les savants de ce pays-ci un trèsgrand nombre d’ennemis; et. la voix prépondérante des savants emportera, à ce que je crois, la balance pour bien du temps. Pour moi, qui y trouve de belles choses, j’attendrai avec tranquillité et modestie la décision des savants étrangers ; je n’ai pourtant vu personne à qui je n’aie entendu dire qu’il y avait beaucoup d’utilité à le lire. »

Nommé, en 1739, intendant du Jardin du Roi, sur la désignation de Dufay mourant, Buffon partagea son temps entre l’administration de ce jardin, qui lui doit tant de lustre, et sa retraite à Montbard. La passion du travail et celle de la gloire remplissaient son existence. « Je passais, a-t-il dit lui-même, douze à quatorze heures à l’étude : c’était tout un plaisir. En vérité, je m’y livrais bien plus que je ne m’occupais de gloire; la gloire vient après, si elle peut, et elle vient presque toujours. » Buffon résidait quatre mois à Paris et huit mois à Montbard. Lest à Montbard qu’il a écrit son Histoire naturelle , comme Montesquieu son Esprit des lois à la Brède. Ces deux grands ouvrages du dix-huitième siècle sont le fruit du génie se plaisant dans la retraite.

Les trois premiers volumes de Y Histoire naturelle furent suivis, en 1753, d’un quatrième volume, puis d’un cin-

quième en 1655, et d’un sixième en 1756. Ces trois nouveaux volumes comprenaient Y Histoire naturelle des animaux domestiques. Les neuf volumes qui se succédèrent, de 1758 à 1767, comprenaient l 'Histoire des animaux carnassiers et autres vivipares. Ces quinze volumes, dans la publication desquels le nom de Buffon est associé à celui de Daubenton, contiennent Y Histoire des quadrupèdes.

Cependant deux collaborateurs, de caractères si opposés, ne pouvaient pas toujours rester unis. Daubenton aimait la modestie et Buffon aimait la gloire. L'n esprit aussi engoué de lui-même que Buffon ne devait pas toujours accueillir très-patiemment les critiques de son ami. Daubenton, observateur scrupuleux, reprochait à Buffon ses expressions métaphoriques. « Le lion n’est pas, lui .disait-il, le roi des animaux; il n’y a pas de roi dans la nature. » Il lui reprochait aussi de présenter le chat comme infidèle, faux, pervers, voleur, souple et flatteur comme les fripons. « Voilà, ajoutait-il, une grande opposition à la noblesse et à la magnanimité du lion, et aussi de bons moyens pour faire briller les charmes du style. »

On sait avec quel art Buffon soignait son style. Son discours de réception (Sur le style ) à l’Académie française (le 25 août 1753) en témoigne suffisamment1.

Daubenton était trop naturaliste et Buffon trop artiste ;

1. C’est dans ce discours que se trouve ce mot devenu célèbre, le slyle | est de l’homme même, et non, ce qui est bien différent, le style c'est l’homme. Voici ce passage : i Les ouvrages bien écrits seront les seuls-, qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité; si les ouvrages qui les contiennent ne , roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits! et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être remis en œuvre par des mains plus habiles. Ces chosessont hors de l’homme : le style est de l’homme même. Le style ne peut ; donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer: s il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps, etc. »

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pour que ces deux hommes eussent pu toujours s’entendre. « Les animaux, dit Mme Necker, semblaient être les plus éloignés de nous, et l’art de Buffon a été de les rapprocher sans cesse. »

Quoi qu’il en soit, le nom de Daubcnton va disparaître désormais de l’œuvre de Buffon. Celui-ci avait gravement blessé son collaborateur en publiant une édition de l 'Histoire naturelle , dont il avait retranché non-seulement la partie anatomique, mais encore les descriptions de 1 extérieur des animaux, que Daubenton avait rédigées pour la grande édit'on. Enfin, pour la rédaction des neuf volumes suivants, publiés de 1778 à 1783, et contenant 1 Histoire naturelle des oiseaux, Buffon s’adjoignit Gueneau de Montbeillard, l’abbé Bexon et Sonnini deMononcourt. L ouvrage a la même magnificence de style, mais la partie anatomique est d’une extrême faiblesse.

De 1783 à 1787 parut Y Histoire des minéraux , et de 17/7 datent les Suppléments , qui contiennent les Époques de là nature'. Le premier de ces ouvrages est le plus faillie de ceux qui sont sortis de la plume de Buffon : il ■ s’y livre aux hypothèses les plus singulières, répudiant les ressources de la chimie, et négligeant les importants travaux de Borné de Lisle, de Bergmann, de Saussure et de Haüy. Quant aux Époques de la nature , c’est le chefd œuvre de Buffon. Il en avait lui-même la conscience, comme nous le montre Hérault de Séchelles dans son Voyarje à Monlbard , fait en 1785 (trois ans avant la mort de Buffon). Ce rare opuscule, qui parut à Paris, en 1801,

1; V2 dernier volume des Suppléments fut publié, en 1789 (un an apres la mort de Buffon) par Lacépède. Cette belle édition originale de

en 1749 et tei'minée en H89, a été reproduite, des *ddlllons et des notes dans l’édition de M. Flourens (Paris, mor~°7’ ? V? ' gr’ ,n'8)' Du vivant de ttuffon sortirent de l’Jmpriné/'ivw3 ? deUX autres éditions : la première en 73 vol. in-12 (ann.lo - , , SU1V-) ct une réimpression exacte de l’édition origi-

narL ü"4/ k. seco,nde» en 2«™1. in-4 (1774 et suiv.), manque de la P t.e anatomique de Daubenton, et n’a que de mauvaises gravures.

sept ans après la mort de l’auteur (Hérault de Séchelles périt sur l’écliafaud le 6 avril 1794, à l’âge de 34 ans;, contient les détails les plus curieux sur Buffon.

Hérault de Séchelles commence par nous faire part de ses émotions quand il fut admis à voir le grand naturaliste. «Me voici, dit-il, dans la chambre de Buffon. Il sortit d’une autre pièce; et je ne dois pas omettre une circonstance qui m’a frappé, parce qu’elle marque son caractère : il ouvrit la porte, et quoiqu’il sût qu’il y avait un étranger dans son appartement, il se retourna fort tranquillement et fort longtemps, pour la fermer; ensuite il vint à moi. Serait-ce un esprit d’ordre qui met dans tout la même exactitude? C’est la tournure de M. de Buffon. Serait-ce le peu d’empressement d’un homme qui, rassasié d’hommages, les attend plutôt qu’il ne les recherche? On peut aussi le supposer.* Serait-ce enfin la petite adresse d’un homme célèbre qui, flatté de l’avidité qu’on témoigne de le connaître, augmente encore avec art cette avidité en reculant, ne fût-ce que d’une minute, et se prodigue d’autant moins que vous le poursuivez davantage ? Cet artifice ne serait pas tout à fait invraisemblable dans M. de Buffon. Il vint à moi majestueusement en ouvrant ses deux bras. Je lui balbutiai quelques mots, avec l’attention de dire Monsieur le comte; car c’est à quoi il ne faut pas manquer. On m avait prévenu qu’il ne haïssait pas cette manière de lui adresser la parole. Il me répondit en m’embrassant : « Je dois vous regarder comme une ancienne connaissance (Hérault de Séchelles avait alors vingt-quatre ans à peine), car vous avez marqué du désir de me voir et j’en avais aussi de vous connaître. Il y a déjà du temps que nous nous cherchons. »

L’auteur du Voyafjc à Monlbard nous apprend ensuite que le buste de Buffon par Houdon rend le mieux cette belle figure, noble et calme ; mais que le sculpteur n’a pu reproduire sur la pierre ces sourcils noirs qui ombra-

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. gent des yeux noirs, très-actifs, sous de beaux cheveux blancs. « Ï1 était, ajoute-t-il, frisé lorsque je le vis, quoiqu’il fût malade1; c’ést là une de ses manies, et il en convient. Il se fait mettre tous les jours des papillotes, qu’on lui passe au fer plutôt deux fois qu’une; du moins autrefois, après s’être fait friser le matin, il lui arrivait très-souvent de se faire encore friser pour souper. On le coiffe à cinq petites boucles flottantes ; ses cheveux, attachés par derrière, pendaient au milieu de son dos. Il avait i une robe de chambre jaune, parsemée de raies blanches et de fleurs bleues. Il me fit asseoir, me parla de son état, i etc. La conversation étant tombée sur le bonheur de connaître jeune l’état auquel on se destine, il me récita sur-le-champ deux pages qu’il avait composées sur ce sujet dans un de ses ouvrages. Sa manière de réciter est infiniment simple et commune, le ton d’un bonhomme, nul apprêt, levant tantôt une main, tantôt une autre, disant comme les choses lui viennent. Sa voix est assez forte pour son âge fBuffon avait alors 78 ans, mais il n’en paraissait avoir que 60); elle est d’une extrême familiarité. En général, quand il parle, ses yeux ne fixent rien; ils errent au hasard, soit parce qu’il a la vue basse, soif plutôt parce que c’est sa manière. Ses mots favoris sont tout ça, et pardieu, qui viennent continuellement; sa conversation paraît n’avoir rien de saillant, mais quand on y fait attention, on remarque qu’il parle bien, qu’il y a même des choses très-bien exprimées, et que, de temps en temps, il y sème des vues intéressantes. »

Le trait le plus saillant du caractère de Buffon c’était la vanité. L’auteur du Voyage à Monlbard nous donne à cet égard de curieux renseignements. Ainsi, après avoir dit au célèbre naturaliste qu’il avait beaucoup lu ses ouvrages,

1. Buffon souffrait de la pierre. Pendant ses accès de douleur, il grinçait des dents et frappait du pied, lui qui avait toujours alfecté d’être plus fort que la douleur.

« Que lisiez-vous? » lui demanda Buffon. Le visiteur répondit : Les Vues de La nature. « Il y a là. répliqua à l’instant Buffon, des morceaux de la plushaute éloquence. » En même temps il lui montra une lettre de Mme de Necker, où en parlant de Thomas (célèbre panégyriste mort en 1785), elle dit : l 'homme du siècle , tandis qu’en parlant de Buffon elle disait l’homme de tous les siècles. Buffon fils1 avait fait élever un monument à son père, dans les jardins de Montbard; c’était une colonne dressée auprès d’une tour et portant cette inscription : Excelsæ turri , humilis columna; parenli suo, füius Buffon , 1785 (à la haute tour, l’humble colonne; à son père, Buffon fils, 1785). Le père avait été attendri jusqu’aux larmes de cet hommage. Il disait à son fils : « Mon fils , cela te fera honneur. »

Buffon ne manquait jamais d’aller à l’église les dimanches. « Il faut, répétait-il, une religion au peuple; dans les petites villes on est observé de tout le monde, et il ne faut choquer personne.. .. J’ai toujours, dans mes livres, nommé, le Créateur; mais il n’y a qu’à ôter ce motet mettre à la place la puissance de la Nature, qui résulte des deux grandes lois, l’attraction et l’impulsion. Quand la Sorbonne m’a fait des chicanes, je n’ai fait aucune difficulté de lui donner toutes les satisfactions qu’elle a pu désirer. Par la même raison, quand je tomberai dangereusement malade et que je sentirai ma fin s’approcher, je ne balancerai point à envoyer chercher les sacrements.... On se doit au culte public. Ceux qui en agissent autrement, sont des fous. Il ne faut jamais heurter de front les croyances populaires, comme faisaient Voltaire, Diderot, Helvétius. Ce dernier était mon ami : il a passé plus de quatre ans à Montbard, en différentes fois ; je lui recommandais

1. Il était officier aux gardes, et périt sur l'échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, en prononçant avec dignité ces mots : « Citoyens, je me nomme Buffon. »

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cette modération, et s’il m’avait cru, il eût été plus heureux. »

En sortant de l’office, Buffon aimait à se promener sur la place de Montbard, escorté de son fils et entouré de ses paysans. Il se plaisait surtout à paraître au milieu d’eux en habit galonné. « Il fait, dit l’auteur du Voyage à Montbard, le plus grand cas de la parure, de la frisure, des .beaux habits. Lui-même il est toujours mis comme un vieux seigneur, et gronde son fils lorsqu’il ne porte qu’un frac à la mode. Je savais cette manie, et je m’étais muni, pour m’introduire chez lui, d’un habit galonné, avec une veste chargée d’or. J’ai appris que ma précaution avait réussi à merveille : il me cita pour exemple à son fils. «Voilà un homme, » s’écriait-il ; et son fils avait beau dire que la mode en était passée, il n’écoutait rien. En effet, c’est lui qui a imprimé, au commencement de son Traité sur l'homme , que nos habits font partie de nous-mêmes. Notre machine est tellement construite, que nous commençons par nous prévenir en faveur de celui qui brille à nos yeux ; on ne le sépare pas d’abord de son habit, l’esprit saisit l’ensemble, le vêtement et la personne, et juge par le premier du mérite de la seconde. Gela est si vrai, que M. de Buffon a fini par s’y prendre lui-même, et j’ai opéré sur lui, avec mon habit, l’illusion qu’il voulait communiquer aux autres. . . . » Buffon était tellement accoutumé à cette magnificence, qu’il disait un jour qu’il ne pouvait travailler que lorsqu’il se sentait bien propre et bien arrangé.

Mais il est temps de laisser là des détails 1 qui pourraient laire appliquer à Buffon V Homo sum de Térence, pour montrer l’écrivain et surtout le naturaliste.

1 . Hérault de Séchelles a donné, dans son Voyage à Montbard, un curieux portrait du père Ignace, capucin, que Buffon a cité comme son ami, à l’article Serin. 11 raconte aussi que Buffon avait épousé, à quarante-cinq ans, une femme charmante, dont il était toujours adoré, malgré les nombreuses infidélités qu’il lui faisait. 11 raconte

Les principales idées de Buffon sur le style se trouvent dans son discours à l’Académie. C’est du style qu’il aimait le plus à s’entretenir. « Il y a, disait-il à Hérault' de Séchelles, deux choses qui forment le style, l’invention et l’expression. L’invention dépend de la patience ; il faut regarder longtemps son sujet; alors il se déroule et se développe, vous sentez comme un petit coup d’électricité qui vous frappe la tête et en même temps vous saisit le cœur; voilà le moment du génie, c’est alors qu’on éprouve le plaisir de travailler — Quand vous aurez un sujet à traiter, n’ouvrez aucun livre, tirez tout de votre tête, ne consultez les auteurs que lorsque vous sentirez que vous ne pouvez plus rien produire de vousmême; c’est ainsi que j’en ai toujours usé.... Ecoutez le premier mouvement, c’est, en général, le meilleur ; puis laissez reposer quelques jours ce que vous avez fait. » — C’est surtout la lecture assidue des plus grands génies qu’il recommandait, et il en trouvait bien peu dans le monde. « Il n’y en a que cinq, disait-il : Bacon, Newton. Leibnitz, Montesquieu et moi. » Puis il montra à son visiteur plusieurs lettres autographes de Catherine H, impératrice de Russie ; elle lui mandait : « Newton avait fait un pas, vous avez fait le second ; Newton adécouvert la loi de l’attraction, vous avez démontré celle de l’impulsion; qui, à l’aide de la précédente, semble expliquer toute la nature. »

Buffon, naturaliste, a été apprécié de nos jours par un juge compétent. « Son véritable titre est, dit M. Flourens1, d’avoir fondé la partie historique et descriptive de la science. Et ici il a deux mérites pour lesquels il n a été égalé par personne. Il a eu le mérite de porter le premier

enfin qu’après la mort de sa femme il était dominé par sa gouvernante, qu’il avait connue jeune fille, qu’il avait toujours aimé les

jeunes filles, etc. .

1. Buffon, histoire de scs travaux et de ses idées, Paris, 18a4, in-a.

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la critique dans l’histoire naturelle, et le talent de transformer les descriptions en peintures. Il ne se borne plus à compiler, comme on faisait avant lui, il juge ; il ne décrit pas, il peint. Il a connu deux cents espèces de quadrupèdes, et sept à huit cents espèces d’oiseaux, et pouf chacune de ces espèces, il a donné une histoire complète ; posant ainsi, pour la zoologie, des hases qui seront éter~ nelles, en même temps que, par les descriptions anatomiques de Daubenton, il préparait des matériaux à jamais précieux pour l’anatomie comparée. »

Idées de Buffon sur l’unité de plan de la nature.

Buflon doit aussi êtrec ompté au nombre dos promoteurs d une des plus grandes idées de la science : nous voulons parler de 1 unité de plan de la nature. Il revient plus d’une fois sur « un dessein primitif ât général, » qu’on peut • suivre dans l’immense variété de tous les êtres vivants.. « Prenant, dit-il, son corps pour modèle physique de tous les êtres vivants, et les ayant mesurés, sondés, comparés dans toutes leurs parties, l’homme a vu que la forme de tout ce qui respire est à peu près la même; qu’en disséquant le singe on pouvait donner l’anatomie de l’homme; qu’en prenant un animal on trouvait toujours le même fond d’organisation, les mêmes sens, les mêmes viscères, les mêmes os, la même chair, le même mouvement dans les fluides, le même jeu, la même action dans les solides; il a trouvé dans tous un cœur, des veines et des artères; dans tous, les mêmes organes de circulation, de respiration, de digestion, de nutrition, d’excrétion; dans tous, une charpente solide, composée des mêmes pièces à péri près assemblées de la même manière; et ce plan, toujours o meme, toujours suivi de l’homme au singe, du singç aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des oi.-

seaux aux poissons, aux reptiles, ce plan, dis-je, bien saisi par l’esprit humain, est un exemplaire fidèle de la nature vivante, et la vue la plus simple et la plus générale sous laquelle on puisse la considérer ; et lorsqu’on veut l’étendre et passer de ce qui vit à ce’qui végète, on voit ce plan, qui d’abord n’avait varié que par nuances, se déformer, par degrés, des reptiles aux insectes, des insectes aux vers, des vers aux zoophytes, des zoophÿtes aux plantes, et quoique altéré dans toutes les parties extérieures, conserver néanmoins le même fond, le même caractère dont les traits principaux sont la nutrition, le développement et la reproduction, traits généraux et communs à toute substance organisée, traits éternels et divins que le temps, loin d’effacer ou de détruire, ne fait que renouveler et rendre de plus en plus évidents. » — Buffon énonce la même idée dans son article Cheval , et il la résume en ces termes : « Cette uniformité constante et ce dessein suivi de l’homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, etc., dans lesquels les parties essentielles se retrouvent toujours, semblent indiquer qu’en créant les animaux, l’Ètre suprême n’a voulu employer qu’une idée cl la varier de toutes les manières possibles, afin que l’hommt pût admirer également et la magnificence de l’exécutioi et la simplicité du dessein. »

Avant Buffon, Newton avait déjà signalé l’unité deplai qu’on remarque dans la disposition des organes chez le: animaux divisés en deux moitiés par la ligne médiane Mais Réaumur montra le premier que l’idée d’unité d< plan a besoin d’être examinée de plus près, parce qu il ; a des parties qui manquent à beaucoup d animaux, comm la charpente des os que n’ont pas les mollusques, comme 1 cœur, qui ne se trouve pas dans certains animaux. Lors qu’on passe, avec Buffon, do l’homme au cheval, on cou state, en effet, un dessein suivi, qui se maintient, ave quelques modifications; quand on passe des quadrupède aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles au

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poissons, c est toujours le même dessein, le plan de l’animal vertébré. Mais si des animaux vertébrés on passe aux mollusques , le dessein change; il change encore, si 1 on passe des mollusques aux insectes ; puis encore, si l’on passe des insectes aux zoophytes. « Il n’y a donc pas, ajoute judicieusement M. Flourens, un seul dessein, un seul plan; il y en a quatre : il y a le plan des vertébrés,

Je plan des mollusques, le plan des insectes, et le plan des zoophytes. »

A 1 exception des études de Méry sur la moule des étangs, de Malpighi sur le ver à soie , de Swammerdam sur un certain nombre d’insectes, l’anatomie de ce qu’on appelait les animaux à sang blanc, était inconnue du temps de Buflon. « Buffon a donné, dit M. Flourens, la oi generale des animaux vertébrés, et Cuvier a donné les lois des mollusques, des insectes, des zoophytes, animaux distincts des vertébrés. »

Idées de Buffon sur ta classification des animaux,

J Trnv itA(ris,tote,I'id“ d'une échelle continue t es; Ge.tte ldee fut adoptée par Charles Bonnet et nar presque tous les naturalistes de la fin du dix-huitième siècle. Cependant Reaumur l’avait déjà critiquée. « Que veutdire, s ecnait-il, lorsqu’on nous annonce que la na tare marche par gradations inconnues, qu’elle passe d’n në espece a une autre et souvent d’un genre à un i des nuances imperceptibles ? Veut-on dire n auîre Pf spectacle que la nature nous £ elle nZ ^ ^ Ie suite d’animaux qui

organisation, de manière que nous confond ^ leur

te-

d’autre mystère, sinon que

travail de la nature dans la dernière perfection. Car de penser que le polype à bras qui a l’air d une plante, que le polype à bouquets qui ressemble à une fleur, que tous ces polypes, dis-je, aient une construction qui ne diffère que très-peu de celle d’une plante, d une fleur, c est assurément ce qu’on ne me fera pas croire. Tant que je verrai à un corps des mouvements spontanés, une sorte d’industrie, une adresse à se dérober à tout ce qui tend à le détruire, un art pour se procurer de la subsistance, la faculté de changer de place, je ne verrai qu un animal : et entre cet animal et une plante, j’apercevrai une ligne

très-forte et très-sensible '

eS-IUl Lü CL .

Ces remarques sont justes. Leur auteur cite 1 exemp e du polype, parce que Buffon l’avait pris pour point d appui de son échelle continue des êtres. Le polype se re produit, à la vérité, par bouture comme les plantes. Mais il n’est pas le seul animal qui se reproduise de cette façon. Le ver de terre, le ver d’eau douce, se reproduisent aussi par bouture. Le polype est donc un animal.

D’ailleurs l’idée d’une échelle continue des etres a 'tu être abandonnée depuis* qu’il a été démontré qu il y a au moins quatre plans dans le règne animal. L echelle est donc interrompue dès qu’on passe d’un plan a un autre. Buffon était dans le vrai en ne voyant que des « nuances graduées » dans l’unique plan des vertèbres ou il se tenait renfermé. Mais d’un vertébré à un mollusque, d un mollusque à un insecte, d’un insecte à un zoopliyte, ce ne

sont plus des nuances graduées, ce sont des changements brusques. « Quoiqu’il y ait des cas, dit Cmieu ou on

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observe une sorte de dégradation et de passage d une espèce à une autre • qui uc peut être niée,.l s en de

pece a une duuu , qui ^ ^ : * . . , T

beaucoup que cette disposition soit générale. L echelle

, LcUres à un Américain, t. I, lettre 9 (ouvrage de Lignac, où se reconnaît aisément la ma.n de Heaumur).

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