Voy. Flourens, BufJ'on, Scs travaux, etc., p
TEMPS MODERNES
été produite par la dégénération d’une autre espèce ; s’il était vrai que l’âne ne fût qu’un cheval dégénéré, il n’y aurait plus de bornes à la puissance de la nature et l’on n’aurait pas tort de supposer que d’un seul être elle a su tirer, avec le temps, tous les autres êtres organisés 1 . »
Ce qui fit un moment hésiter Buffon, c’est qu’il n’avait pas vu les limites qui séparent les variétés ou races des espèces. Reprenant l’idée de la transmutation des espèces, Cuvier a nettement établi ces limites. L’étude des nombreux squelettes de chats , d’ibis , de chiens, de singes, de crocodiles, de bœufs, etc., rapportés d’Egypte, lui montra qu’il n’y a pas plus de différence entre ces êtres et ceux que nous voyons, qu’entre les momies humaines d’il y a des milliers d’années et les squelettes des hommes d’aujourd’hui. En comparant des crânes de renards du Nord avec des crânes de renards d’Egypte, il n’y a trouvé que des différences individuelles. Une crinière plus fournie lui a paru constituer la seule différence entre l’hyène de la Perse et celle du Maroc. Le squelette d un chat d’Angora n’a rien qui puisse le faire distinguer de celui du chat sauvage. Le maximum d’altération, produit par la domestication, se voit dans le chien, dont quelques individus ont un doigt de plus au pied de derrière, et quelques autres une dent molaire de plus2. Enfin les altérations qui amènent les variétés ou les races, ne portent que sur les caractères les plus superficiels des animaux. Et ces altérations ne sont pas ineffaçables : supprimez les circonstances qui les ont déterminées, et les caractères primitifs reparaîtront. Nos chevaux, redevenus libres en Amérique, y ont repris leur instinct, qui est de vivre en troupes conduits par un chef;
1. BufTon, llist. nat., t. IV, p. 382 et suiv. (de l’édit, primitive, in-4).
. Cu\ier, Discouru sur les révolutions de lu surface du globe.
leur taille, qui est moyenne; une couleur uniforme, qui est le bai châtain. Nos chiens y ont perdu leur aboiement ; le cochon y a repris les oreilles droites du sanglier, et ses petits la livrée du marcassin, etc. '.
Plus tard, Buffon signala le premier la fécondité continue comme le caractère distinctif de la fixité de l’espèce. « La comparaison du nombre et de la ressemblance des individus n’est, dit-il, qu’une idée accessoire : car lane ressemble au cheval plus que le barbet au lévrier, et cependant le barbet et le lévrier ne font qu’une même espèce, puisqu’ils produisent ensemble des individus, qui peuvent eux-mêmes en produire d’autres ; a u lieu que le cheval et l’âne sont certainement de différente espèce, puisqu’ils ne produisent ensemble que des individus vicié> et inféconds.... L’empreinte de cliacjue espece est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais1 2. »
Mais le caractère de l’espèce impliquait un double fait qui avait besoin d’être élucidé : la fécondité ~ est un fait constatable dans l’espèce, tandis que le fait de la continuité ne relève que du temps. C’est avec un sens vrai-* ment philosophique que Buffon fait ressortir 1 importance de cette distinction. « Un être qui durerait toujours, ditil, ne ferait pas une espèce, non plus qu un milliard d’êtres semblables qui dureraient toujours ; l’espèce est donc un mot abstrait et général, dont la chose n existe qu’en considérant la nature dans la succession des temps, et dans la destruction constante et le renouvellementtout aussi constant des êtres. »