I. Tableau delà nature, t. I, n
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’aient de crânes de chiens en guise de trompettes ; les idèles mangeaient même en substance leur divinité câline * . Ce culte explique pourquoi on trouve quelquefois les momi-es de chiens dans les tombeaux péruviens de l’éloque primitive. Or il résulte de l’examen de ces monies, fait par M. Tschudi, auteur de la Fauna Peruviana , |ue le chien des anciens Péruviens, canis Ingæ, appartient i une espèce différente de celle de l’Europe. Quant au •hien trouvé dans les Antilles par Christophe Colomb, au Mexique par Cortex, au Pérou par Pizzaro, il appartient lussi à une espèce différente de la nôtre : c’est le canis vardibicus de Lesson, de couleur grise, n’aboyant pas, 3t qu’on rencontre encore aujourd’hui dans certaines contrées du Pérou.
Les premiers renseignements, fort incomplets, que nous ayons sur les animaux du Nouveau-Monde, nous ont été transmis par trois écrivains espagnols déjà mentionnés dans notre Histoire de la Botanique : Gronsalve à’ Oviedo (né à Madrid en 1478, mort à Valladolid en 1557), ancien gouverneur de l’île d’Haïti (Hispaniola), auteur d’une Historia general e natural de las Indias occidentales , dont il n’a paru que la première partie (Séville, 1535; réimprimé à Salamanque en 1547); Joseph d’.4co,sîa, missionnaire jésuite (né en 1540, mort en 1599), dont V Histoire naturelle et morale des Jades (Séville, 1594) ne contient qu’un très-petit nombre de documents zoologiques ; Francisco Hernandez, premier médecin de Philippe II, dont les travaux manuscrits, achetés par Gesi, furent publiés par Recchi sous le titre de Berwu medicarum riovæ Hispaniæ ■i thésaurus , seu Planlarum , animal ium , mineralium Mexicanorum Historia, ouvrage plus précieux pour l’histoire <le la botanique que pour celle de la zoologie.
En comparant les animaux du Nouveau-Monde avec 1 ceux de notre Ancien Continent, Bulfon a été conduit à
J. Garcilasode la Vega, Cnmmentarios reales, t. I, p. 144.
formuler des lois, qui ont servi de fondements à la géographie zoologique. Ainsi, les plus grands animaux du Nouveau-Monde, tels que le lama, l’alpaca, le tapir, sont loin d’atteindre les proportions des grands mammifères de l'Ancien-Monde, tels que l’éléphant, le chameau, le dromadaire. Ce n’est que dans les zones froides et tempérées de l’un et de l’autre continent que l’on rencontre des espèces qui appartiennent en même temps aux deux hémisphères. Aucune des nombreuses espèces animales des régions intertropicales de l’Amérique ne se retrouve dans les régions intertropicales de l’Ancien-Monde. « Nous ne prétendons pas, ajoute Buffon, assurer affirmativement et généralement que de tous les animaux qui habitent les climats les plus chauds de l'un et de l’autre continent, aucun ne se trouve dans tous les deux à la fois; il faudrait, pour en être physiquement certain, les avoir tous vus ; nous prétendons seulement en être moralement sûrs, puisque cela est évident pour tous les grands animaux, lesquels seuls ont été remarqués et bien désignés par les voyageurs ; que cela est encore clair pour la plupart des petits, et qu’il en est peu sur lesquels nous ne puissions prononcer. D’ailleurs, quand il se trouverait à cet égard quelques exceptions évidentes (ce que j ai bien de la peine à imaginer), elles ne porteraient jamais que sur un très-petit nombre d’animaux, et ne détruiraient pas la loi générale que je viens d’établir, et qui me paraît être la seule boussole qui puisse nous guider dans la connaissance des animaux. » Cette loi a été complètement confirmée depuis que 1 on connaît à peu près tous les grands animaux du Nouveau-Monde. La réserve avec laquelle elle a été formulée fait le plus grand honneur au génie de Buffon.
Rien de plus intéressant à étudier que la correspondance ou l’analogie des principales espèces animales qui peuplent l’Ancien et le Nouveau-Monde. Ainsi, le Nouveau-Monde a ses singes; mais ils sont bien différents de
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ceux de l’Ancien-Monde. Les singes d’Amérique, les sapajous et les sagouins sont tous de petite taille et à longue queue; les sapajous se servent de leur queue pour saisir ce qu’ils ne peuvent prendre avec la main ; les sagouins ont la queue non prenante. Les singes de l’Ancien Continent, beaucoup plus grands, sont les uns sans queue, comme le magot ou pithèque (singe proprement dit), qui n'a pour queue qu’un petit tubercule; les autres, tel que le babouin, n’ont qu’une queue très-courte ; enfin ceux qui ont une longue queue, comme les makis de 1 île de 1 Madagascar, sont tous beaucoup plus grands que les •singes du Nouveau-Monde. Il y a bien d’autres caractères qui distinguent les quadrumanes des deux continents. Ainsi, les singes de l’Asie et de l’Afrique, les babouins et les guenons, les Jcéboi ou singes à queue des Grecs (mone, callitriche, talapoin, etc.), ont les fesses pelées - et des callosités inhérentes à ces parties; ils ont des abajoues, c’est-à-dire des poches au bas des joues pour y garder leurs aliments; ils ont la cloison des narines i étroites, et celles-ci sont ouvertes au-dessous du nez, commes celles de l’homme. Les singes d’Amérique ont, au contraire, du poil aux fesses, et point de callosités anales; tous manquent d’abajoues, et leurs narines, séparées par une cloison épaisse, s’ouvrent sur les côtés du nez, et non pas en dessous. Tous les grands singes anthropomorphes appartiennent à l’Ancien-Monde ; tels sont l’orang-outang de l’Asie, le chimpanzé et le gorille de l’Afrique. Enfin aucune espèce de singe, et c’est là une des plus belles découvertes de Buffon, n’est la même dans les deux continents.
L’Amérique a aussi ses lions et ses tigres. Mais le puma, que les voyageurs ont appelé lion d’Amérique , n’a pas de crinière ; puis il est beaucoup plus petit, plus faible et plus poltron que le vrai lion, le lion de l’Ancien- Monde. Le tigre d’Amérique, c’est le jaguar. Il est également d’une taille moins forte que le vrai tigre, le tigre
de l’Ancien-Monde ; il s’en distingue encore par les taches arrondies dont sa peau est parsemée : le tigre de l’Ancien- Monde a, sur un fond de poil fauve, non pas des taches arrondies, mais des bandes noires qui s’étendent transversalement sur tout le corps.
Buffon se trompait en présentant le tapir comme « l'animal le plus grand de l’Amérique ». Le lama et le bison sont plus grands. Le tapir d’Amérique ( tapir arnericanus, L,), pachyderme qui habite les bords des rivières, et qui a la taille d’un petit âne, est la seule espèce que Buffon ait connue. On a trouvé depuis une seconde espèce, également américaine, le tapir des Cordillères. Il en existe même une troisième espèce, propre à l’Asie, le tapir de l'Inde (tapir indien s). Mais comme c’est là le plus grand de tous les tapirs, il ne fait que confirmer la loi de Buffon, d’après laquelle les plus grosses espèces d'un même genre appartiennent toujours à l’Ancien-Monde.
Nous reviendrons plus bas sur les importantes données de Bufion.
Parmi les autres animaux, essentiellement propres à l’Amérique (régions tropicales), nous citerons : l’aï ou paresseux, dont une espèce a trois doigts ( bradypus tridactylus), et une autre deux doigts ( bradypus didactylus) aux pieds de devant 1 ; le cabiai, qu’on a appelé cochon d'eau , bien que ce soit un rongeur et non un pachyderme; les fourmiliers, remarquables par la conformation de leur langue, grosse, cylindrique, semblable à celle des pics ; les tatous édentés du Brésil, couverts d’une carapace comme les tortues ou les crustacés, ayant leurs analogues dans les pangolins des Indes orientales ; le sarigue ou l’opossum ( didelphis opossum , L.). la marmose (didelphis murina,L.), le cayopollin ( didelphis cayopollinus , L.), animaux à bourses (marsupiaux), ayant leurs
1. Les pieds de derrière ont trois doigts dans les deux espèces. Bufftm ne connaissait que le bradypus tridactylus.
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analogues génériques dans les kangurous de la Nouvelle- Hollande, dans les phalangèrs des Moiuques, etc.; le pécari ou sanglier d’Amérique, etc.
La fusion des animaux, nettement séparés dans la zone torride, commence à se faire sentir à mesure qu’on s’éloigne des tropiques de l’Ancien et du Nouveau-Monde, si bien qu’elle est un fait établi dans la zone froide des deux continents. L’ours cendré, le terrible ours de 1 Amérique septentrionale, n’est point distinct comme espèce de l’ours brun d’Europe. L’élan et le renne, proprtes à l’extrême nord de 1 Europe et de l’Asie, se retrouvent dans le nord de l’Amérique, au Canada, le premier sous le nom d 'orignal, le second sous telui de caribou. « Les naturalistes qui ont, dit Buffon, douté que l’orignal fût l’élan et le caribou le renne, n’avaient pas assez comparé la nature avec les témoignages des voyageurs : ce sont certainement les mêmes animaux qui, comme tous les autres dans le Nouveau-Monde, sont seulement plus petits que dans l'Ancien Continent. » Rien n’est venu depuis contredire cette observation du grand naturaliste.
Le castor du Canada est le même que celui de l’Europe. Si le dernier ne construit plus des cités lacustres, c’est que l’impitoyable chasse qu’on a depuis des siècles faite à ses semblables, a détruit son instinct d’association et l’a réduit à l’état d’un animal solitaire. Du reste, depuis qu’il est devenu également rare en Amérique, on n’y rencontre plus de ses constructions. Avant cent ans peut-être il aura disparu des deux continents; on n’en retrouvera plus alors que les ossements, et, comme par sa taille, par sa queue aplatie et par d’autres caractères encore, il s’éloigne beaucoup de nos rongeurs ordinaires, son espèce éteinte passera aux yeux de la postérité pour un fossile antédiluvien, pour un rat étrange, d’une taille hors de proportion avec celle des rongeurs restants. Cette observation ne pourrait-elle pas rétroactivement s’appliquer à plus d’une espèce éteinte?
Parmi les animaux qui habitent le nord de l’Ancien et du Nouveau-Monde, citons encore le loup, le renard, la belette, l’bermine, les phoques. De ce fait général on a cru devoir conclure que les deux continents étaient primitivement contigus vers le nord, et que les animaux qui leur sont communs ont passé de l’un à l’autre sur des terres, encore inconnues ou actuellement submergées vers le pôle arctique.
La facile conquête du Mexique par Fernand Cortez, fit bientôt affluer dans ce pays un grand nombre d’Européens. Mais, depuis F. Hernandez jusqu’au voyage d’Alex, de Humboldt, on n’avait rien appris de nouveau sur les productions naturelles du Mexique. Les autres parties de l’Amérique n’ont été explorées que plus tard par des Français et par des Hollandais ou Allemands.
Au milieu du seizième siècle, l’amiral de Coligny eut l’idée de fonder une colonie au Brésil avec plusieurs familles protestantes. Leur départ eut lieu, en 1555, sous la conduite de Villegagnon, chevalier de Malte. Les colons abordèrent dans la partie du Brésil où est maintenant située la ville de Rio de Janeiro ; ils y construisirent un fort ; mais ayant à la fois à combattre les sauvages et à se garantir des Portugais, leur établissement n eut qu’une très-courte durée. De cette première colonie française dans l’Amérique méridionale il ne reste d autre souvenir que deux ouvrages qui ont une certaine valeur pour l'histoire naturelle d’alors. L’un est d André Thevet qui, avant d’aller au Brésil, où il resta trois mois, avait déjà voyagé en Grèce et dans le Levant avec Pierre Gilles (Gylbus), l’abréviateur d’Élien; il a pour titre: Singularités de la France antarctique (Anvers, 1558, in-8*, avec des fig. sur bois). Ony trouve figurés, pour la première fois, les animaux les plus remarquables du Brésil, notamment 1 aï. L’autre ouvrage est de Jean de Léry, qui resta pendant dix-huit mois à la tète de la colonie comme ministre protestant; il est dédié au fils de 1 amiral de Colign) et a
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pour titre ; Voyage en Amérique , avec la description des animaux et plantes de ce pays (Rouen, 1578, in-8°).
Les Hollandais nous ont fourni des renseignements beaucoup plus nombreux et. plus détaillés. Après cpre Philippe II, devenu roi du Portugal et de l’Espagne, leur eut interdit, pour les punir de leur insurrection, l’entrée du port de Lisbonne d’où le commerce tirait alors toutes les marchandises des deux Indes, ils se décidèrent, à leur tour, à faire des expéditions lointaines. Organisés en compagnies d’armateurs, ils parvinrent, dès le commencement du dix-septième siècle, à chasser les Portugais de leurs établissements aux Indes orientales; plus tard, ils attaquèrent les possessions portugaises des Indes occidentales (Amérique), s’emparèrent, en 1629, d’Olinde, capitale de Fernambouc, et s’établirent dans la partie septentrionale de cette province. Le gouvernement de la nouvelle colonie fut, en 1637, confié à Jean Maurice, comte de Nassau-Seigen, par la compagnie qui avait fait l’expédition, et à la tête de laquelle se trouvait alors Jean de Laet, natif d’Anvers, à la fois géographe, historien et naturaliste (mort en 1649). Celui-ci adjoignit au gouverneur comme médecin de la colonie , Guillaume Pison,de Leyde, en lui donnant pour collaborateurs deux Allemands , George Marcgraf , de Misnie en Saxe , et Henri Canitz, qui mourut bientôt. Les travaux de cette expédition d’histoire naturelle, la première qui eût été faite, avec succès dans le Nouveau-Monde, furent publiés chez les Elzévirs, par les soins de J. de Laet et sous les auspices de Maurice de Nassau; ils ont pour titre Historianaturolis Brasiliæ, Amstcrd., 1648, in-fol., ornée de figures sur bois, faites d’après deux recueils de peintures dont l’une à l’huile et l’autre à l’eau, conservés à la Bibliothèque de Berlin, ville dont Maurice de Nassau fut gouverneur en 1679. « Cet ouvrage, dit Cuvier, est considéré encore comme un livre classique, que l’on peut consulter avec une entière confiance pour tout ce qu’il
renferme. » Jusqu’au commencement de notre siècle, c’était la source où puisaient tous les naturalistes. Buffon le cite souvent.
Dans l 'Histoire naturelle du Brésil , de Marcgraf, on trouve figurés et décrits pour la première fois, parmi les mammifères, le fourmilier , le tatou , le tapir , le lama, le cabiai, le jaguar, les singes hurleurs; parmi les oiseaux, le hoco, le kanichi, qui a des éperons aux ailes, le cariama, le toucan, qui a un énorme bec, etc. Les reptiles, les poissons, les crustacés, les insectes n y ont pas été non plus oubliés1. L’auteur a très-bien établi, avant Buffon, que les quadrupèdes de l’Amérique méridionale sont différents de ceux qui habitent les régions méridionales de l’Ancien Continent.
Ce fait a été depuis généralisé.
Mais il n’est point applicable aux animaux fossiles, puisqu’on a trouvé des ossements de didelphes et de tapirs dans les carrières de Montmartre. Ce dernier fait, ajouté au premier, est de la plus haute importance. Il montre que la distribution actuelle des animaux sur le globe est postérieure à la séparation des deux continents par l’océan Atlantique.
1 . Les figures de Marcgraf ont servi en partie à Bloch pour son Histoire naturelle despoissons exotiques. Cet emprunt a été cause de p usieurs incorrections, signalées par Cuvier dans son Histoire desscicnces naturelles, t. II, p. 147.