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CHAPITRE VII

LES DÉRIVÉS ARYEiNS DE L'ALPHABET AUAMÉlîN.

La grande diffusion de l'alphabet sémitique à l'époque perse a eu des conséquences d'une importance extrême pour l'histoire de l'écriture, car c'est par elle sans doute qu'il finit expliquer l'origine de l'alphabet hindou. Cette découverte capitale, qui est encore voilée de bien des obscurités, date de trente ans à peine.

L'alpliabet sanscrit paraît isolé au milieu des autres alphabets; il ne ressemble à aucun d'entre eux. Le système même de l'écriture sanscrite, avec ses voyelles, ses groupements de consonnes, qui se fondent pour former une unité complexe, paraît très différent du principe qui a présidé à la formation de l'alphabet phénicien et qu'on retrouve dans presque tous ses dérivés. Aussi le dévanâgari est-il resté longtemps irréductible; on le considérait comme un alphabet d'origine distincte, créé par le génie hindou. Il n'en est rien pourtant, et l'on a de fortes raisons pour croire que les alphabets de l'Inde, comme tous ceux que nous avons rencontrés jusqu'à présent, dérivent de l'alphabet phénicien; suivant l'opinion la plus probable, l'ancienne écriture indienne ne serait même pas née directenuuit du

phénicien, à une époque très reculée, mais de l'écrilurc araniéenne, à l'époque perse.

Volney, chez qui Ton trouve de si surprenantes ouvertures sur les choses de l'antiquité, avait déjà cru entrevoir des rapports entre le dévanâgari et les écritures sémitiques. Le théologien allemand Schleiermacher, puis Koppt'', l'auteur de la Palœogmphta crilica, étaient entrés dans la môme voie; mais leur sentiment n'avait rencontré qu'incrédulité : ffll nous paraît, écrit Klaproth, que ces érudits, d'ailleure estimables, se sont attachés à des ressemblances qui n'existent pas; car une comparaison minutieuse des anciens alphabets de l'Inde avec ceux des peuples sémitiques conduit précisément à un résultat tout à fait contraire, i»

Les travaux des indianistes modernes sur les inscriptions d'Açoka ont donné raison à Volney contre Klaproth, ébranlant du môme coup rancicnnc croyance à la haute antiquité de la littérature hindoue. Quelle que soit l'opinion que l'on puisse se faire sur la formation des livres sacrés de l'Inde, la paléographie démontre qu'ils n'ont été fixés que très tardivement par écrit.

Chose étonnante, la civilisation hindoue, que l'on considérait comme remontant jusqu'au berceau de l'humanité, n'a pas laissé d'inscriptions qui puissent être comparées, pour l'antiquité, non seulement à celles de l'Egypte et de la Clialdée, mais môme aux inscriptions phéniciennes ou grecques. Les plus anciennes que l'on possède sont les inscriptions connues sous le nom d'inscriptions d'Açoka ou de Piyadasi, des noms que porte, tant chez les historiens anciens que dans ces inscriptions mêmes, le roi qui en a été l'auteur.

<•> Bildcr und Schrificn, vol. Il, p. U8, 876.

Les inscriptions de Piyadasi se composent d'une série de textes, fort analogues par leur contenu, qu'on trouve reproduits, avec des variantes insignifiantes, sur plusieurs points de l'Inde; ils sont gravés les uns sur des colonnes, les autres sur des rochers. Ce sont des édits royaux empreints d'une grande élévation morale et qui ont principalement pour but de prescrire aux peuples l'observation de la justice et des vertus bouddhiques. Leur auteur y prend le nom de Piyadasi. La langue de ces inscriptions est sensiblement la même , mais toutes ne sont pas écrites avec les mêmes caractères : on y reconnaît l'emploi de deux alphabets différents.

Une première version des édits a été découverte, au commencement de ce siècle, sur les rochers de Shahbaz- Garhi ou Kapour-di-Giri, à la pointe extrême du nord-ouest de rinde, dans la vallée du Caboul, qui confinait à l'ancienne Bactriane et forme aujourd'hui la frontière de l'Afghanistan. Elle est en caractères qui présentent une grande ressemblance avec l'alphabet araméen et qu'on a appelés indo-bactriens. Cette série a été complétée récemment par les édits de Mansera, relevés et copiés par M. Senart sur les collines qui forment au midi les premiers contreforts des montagnes du Khagan et du Kachemir. Les traces de l'alphabet indo-bactrien ne s'étendent guère dans l'Inde intérieure. Mathurâ est jusqu'à présent le point le plus avancé vers le sud où elles aient été constatées.

Les autres copies des édits de Piyadasi sont toutes écrites avec un alphabet différent du précédent et qui a donné naissance à tous les alphabets modernes de l'Inde. M. Senart appelle cet alpiiabet indien, par opposition à l'alphabet du Nord-Ouest ou iiido-bactrien; on l'appelle aussi alphabet maurya ou magadha, du nom de la dynastie à

laquelle a|)parlcn;iil Açoka ou du pays qui furmail le centre de son empire. On ne connaît pas moins de dix ou douze copies des édits d'Açoka en caractères indiens, plus ou moins complètes, qui sont dissémin«';es sur toute la surface de l'Ilindoustan. Les plus célèbres sont les inscriptions sur piliers de Dcllii et d'Allahabad, ainsi que la série des édils sur rocher gravés à Girnar, dans le Gouzarate.

C'est à James Prinsep(') que revient la gloire d'avoir décliiiïré le premier les inscriptions d'Açoka. D'autres s'en sont occupés après lui, en première ligne Eugène Burnonf, qui a posé de main de maître les règles de l'interprélalion de ces monuments. Depuis, de nombreux savants anglais et allemands y ont donné leurs soins; dans ces derniers temps enfin, M. Scnart'^) a fixé définitivement le caractère et la date des inscriptions de Piyadasi, et il en a porté l'élude paléograpliique et philologique à un tel degré de précision, qu'on les comprend aujourd'hui jusque dans les moindres détails, autant du moins que le permet l'état d'inscriptions souvent fort mutilées.

Grâce à certaines indications historiques contenues dans ces inscriptions, on peut en déterminer la date avec une entière certitude^. L'histoire de l'Inde ne nous fournit avec l'histoire grecque qu'un seul synchronisme qui puisse servir de base à une chronologie, c'est ce roi Tchandragoupta, le Sandracottos des historiens grecs, qui fut le rival heu-

'•' Voir: Journal (j/" ihe Royal Asifilic Soci'flij of Rrngal, vol. VI, iSSy. p. 451-477, 5G6-G09, 790-797, 963-984, io49-ioC4; — iWy» oh /«dian Antiquilies, cdilcil hy Edward Thomas, London, i858, a vol. in-8*.

'*' Le* inscriptions de Pii/adwii, par E. Senait, t. I el H, Paris, Imprimerie nalionalo, 1881. — Noie* d'épigraphic indienne {Journal a*iat., avriljuin 1888, p. 5o4-.')3a; sepl.-ocl., p. 3ii-33o, el pi.).

''' Seiinrl, I. il, p. •ih'j-aùu.

reux de Sélcucus. Le petit-fils de ce roi et son deuxième successeur, bien connu dans l'in'stoire de l'Inde, s'appelait Açoka. Or, dans le Dîpavamsa, Açoka reçoit quelquefois le nom de Piyadasi que porte l'auteur de nos inscriptions.

Cette ressemblance de noms, que l'on pourrait attribuer à une coïncidence fortuite, tire une valeur toute particulière des indications historiques fournies par nos inscriptions. Dans le xni" <5dit, Piyadasi nomme parmi ses voisins Antiochus, roi des Yavanas, c'est-à-dire des Grecs; puis, plus au nord, quatre autres rois : Ptolémée, Antigone, Magas et Alexandre. La réunion de ces différents rois rend certaine leur identification; ce sont : Antiochus II (260- 2ii7), Ptolémée Philadelphe (285-2A7), Antigone Gonatas de Macédoine (278-2/^2), Magas de Gyrène, mort en 268, et Alexandre d'Épire, mort aux environs de l'an 260. Or c'est précisément l'époque à laquelle régnait Açoka-Piyadasi, le petit-fils de Tchandragoupta. Nos inscriptions viennent donc se placer vers le milieu du ni'= siècle, antérieurement à la révolte de Diodote et à la création du royaume grec de Bactriane.

Le caractère de Piyadasi confirme les résultats auxquels nous conduit l'histoire. Açoka nous est représenté comme le fondateur de la domination du bouddhisme dans l'Inde; or, dans nos inscriptions, nous voyons Piyadasi employer son autorité royale à faire triompher les principes de la morale bouddhique, et il y met une insistance qui est le fait d'un réformateur, insistance bien précieuse pour nous, puisqu'elle nous a conservé les deux grandes formes de l'écriture dans l'Inde ancienne.

Nous nous trouvons donc en présence de deux systèmes d'écriture différents, dont l'apparition sur les monuments

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est coiiteinporainc, usités l'un à rextréniilé nord-oucsl de riiide, sur la roule de l'Asie cenlralc cl de la Pcree, l'aulrc dans rinlt'iieur de la presqu'île de l'Hiiidouslan : l'écrilure indo-baclricniie et l'écriture indienne, et ces deux alj)lia- Lcls nous permettent d'embrasser du regard l'origine et la diffusion de l'écriture dans l'Inde,

rnEMIEIl KDIT DB KAPOUn-DI-GlRI.

(Texte indo-baclricn.)

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(Seoarl, Journal (utaliqiu, 1888, t. Ii p< 59i>)

PREMIER BDIT DE GIRIHAR.

(Tcxlc indien.)

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L'origine sémitique de l'alphabet indo-bactrien est hors de doute t'^; nous pouvons même préciser la forme de l'alphabet araméen qui lui a donné naissance : c'est l'alphabet de transition que nous trouvons sur les papyrus d'Egypte et les inscnj)tions araméennes de la fin de l'époque perse. La démonstration peut en ôtre faite pour la plupart des lettres prises individuellement. Il suflit, pour ôtre frappé de la grande ressemblance des deux alphabets, de jeter les yeux sur les monnaies des satrapes d'Asie Mineure, en particulier sur les monnaies de Mésopotamie et de Cilicie, dont la légende est plus développée^^^ : la forme générale des lettres est sensiblement la même. L'alj)habct indo-bac-

Irien présente celte allure cursive qui caractérise l'aljihabel araméen de transition; il s'écrit comme lui de droite à gauche et possède encore les trois sifflantes de l'alphabet sémitique. En outre, les voyelles initiales y sont .supportées par un signe qui est ré(|uivalent de Valef dans les langues sémitiques, mais n'a plus qu'une valeur purement gra-

'"' Halëvy, Journal asiatique , aoill-oclobrc i885, p. aSa.

''' Voir: Duc de Luynes, Numismaiique des Satrapies, Pari», i846, in-S", pi. III el I V; — Waddinglon , Mélanges de numismatique et de philologie , Paris , 1867, p. 71-79; — Halëvy, Mélange* d'rpigrnpkie , p. 64-71.

phique; enfin, le système des voyelles est assez incomplet : l'alphabet indo-bactrien ne possède pas de signe spécial pour r« qui suit une consonne, et il ne fait pas de distinction entre les longues et les brèves. La notation des voyelles elle-même a quelque chose d'adventice : on les indique, d'une façon assez sommaire, par des traits pendus aux consonnes et qui sont, suivant M. Halévy, des altérations des semi-voyelles tod et vau.

Les peuples du nord de l'Inde n'ont toutefois emprunté que seize lettres aux Araméens; ils en ont laissé de côté six qui représentent des sons inconnus aux idiomes indiens. Par contre, ils ont créé seize lettres nouvelles au moyen de traits différentiels, pour répondre aux articulations propres à leur langue.

On ne peut déterminer avec la même certitude l'origine de l'alphabet indien proprement dit; l'écart entre lui et les autres écritures alphabétiques est beaucoup trop grand. Les lettres, loin d'offrir le caractère cursif, propre aux inscriptions sémitiques, que l'on retrouve dans l'alphabet indo-bactrien, ont un aspect anguleux et raide qui rappellerait plutôt celui de l'écriture himyarite ou de l'éthiopien; enfin, au lieu de s'écrire de droite à gauche, les inscriptions indiennes vont de gauche à droite. Aussi l'origine indigène de l'alphabet indien n'a-t-elle pas cessé d'avoir des partisans. Défendue dans le principe par Lassen, elle l'a été depuis par Edw. Thomas, l'éditeur des Essais de Prinsep, par le major général Cunningham''', enfin, en dernier lieu, par M. Dowson^^); c'est-à-dire, surtout par des savants ou des indianistes anglais.

''' Coi-piis inscriplionum indicarum, vol. \.

''' Journal oflhc II. Asiutk Soc, n. s., vol. XIll, 1881, |). 119.

El pourlanl, ia découverte des inscriptions d'Açoka a porte un coup terrible à la théorie qui veut voir dans les .ilpliabets de riiuie le produit d'une sorte de création spontanée. Tant qu'on a pu croire que le dévanâgari n'avait pas d'anciHres et qu'il avait toujours eu ses formes savantes, on conq)rend qu'on l'ait admiré comme une création du génie hindou; mais du jour où il a été démontré que lui aussi avait sa genèse et qu'il était né d'un type plus simple, se rapprochant beaucoup plus des autres écritures alphabétiques, et où l'on en a pu suivre les transformations successives, il rentrait dans la loi générale, et l'on devait arriver î4 reconnaître qu'il était sorti du moule commun qui a donné naissance à tous les alphabets.

Non, l'alphabet sanscrit n'est pas né tout armé du cerveau de l'Hindou, pas plus que Minerve du cerveau de Jupiter. Comme les Grecs ont inq)rimé la marque de leur génie à l'alpliabct phénicien en l'adoptant, les Hindous ont donné à lalphabct indien son caractère propre; mais il leur est arrivé du dehors, aussi bien que l'alphabet indo-bactricn. Seulement, par où leur est-il venu et quel est le type alphabétique .'ui(|ut'l ii se rattache, voilà le point qui n'est encore qu'ini- |)arfaitement élucidé.

Prinsop et quelques-uns de ceux qui se sont les premiers occupés de ce problème avaient bien senti les conséquences «le leur découverte; mais ils s'égarèrent on cherchant A expliquer l'écriture indienne par l'alphabet grec; leur explication, assez superficielle, est aujourd'hui à peu près abandonnée, du moins sous cette forme absolue. D'autres, comme William Jones et Fr. Lenormant, étaient frappés de la ressemblance que l'écriture indienne présente avec l'écriture himyaritc et, plus encore, avec l'éthiopien. Albrcchl Webcr

fit entrer ces »Uudes dans une nouvelle voie en rattachant l'écriture indienne à l'alphabet phénicien; aussi son travail s'est-il imposé, malgré ses imperfections, à l'attention du monde savant'"'.

L'étude de la paléographie sémitique était encore trop peu avancée, il y a trente ans, pour que la démonstration tentée par Weber pût avoir une base solide. M. Ilalévy a repris la question en s'aidant des lumières dont nous disposons, et il est arrivé à des conclusions assez différentes^'^'. D'après lui, l'alphabet indien dérive non pas du phénicien, mais de l'aramécn, comme l'alphabet indo-bactrien. 11 aurait pris certains éléments à l'alphabet indobactrien, d'autres directement à l'aramécn, d'autres enfin au grec. C'est par le grec notamment que s'expliqueraient ces lettres qui présentent une ressemblance apparente très grande avec l'ancien alphabet phénicien. L'alphabet indien serait, en somme, un alphabet d'origine complexe, dont le fond serait indo-bactrien.

On s'étonnera toujours, tant qu'on n'aura pas trouvé d'intermédiaires entre l'alphabet indien et son frère du nord-ouest de l'Inde , de voir deux écritures aussi rapprochées de leur point de départ différer autant l'une de l'autre. Les différences portent non pas seulement sur la forme des lettres, ce qui pourrait s'expliquer par le caractère monumental des inscriptions indiennes, mais sur le sens de l'écriture, qui va de droite à gauche dans l'alphabet du Nord, de gauche à droite dans celui du Sud.

'■' Zeitschrtft der dcutschen inorgenl. Gescllschaft , vol. X (i856), p. 38f)io6; — Indische Skizzen , \^. tay-jSo.

''' Essai sur l'onifine des écritures indiennes {Journal asiatique, i885, 11, p. a43-3oi).

Ces raisons ont déterminé M. Taylor'*' à reprendre, en la modifiant, la lliùse de William Jones et de Fr. Lcnormant. Suivant lui, ralpliabet d'Açoka serait un dérivé non pas de riiimyarile, mais de son prototype, beaucoup moins éloigné du phénicien, l'ancien alphabet sémitique du Sud, (Yoù serait également sorti l'himyarite. On voit que celle théorie se rapproche dans une certaine mesure de celle de Weber. Il est certain que l'aspect général de l'écriture indienne rappelle plutôt celui des alphabets sémitiques du Sud; en se plaçant au point de vue de l'histoire générale de la propagation de l'aljjhabet, il semble assez naturel que l'écriture des habitants de la grande presqu'île de l'Inde leur soit venue des populations de l'Arabie, avec lesquelles ils entretenaient des relations commerciales suivies. Mais il resterait à expliquer cette rencontre étonnante dans l'Inde de deux alphabets sémitiques venant, l'un du Nord, l'autre du Sud, et l'air de parenté incontestable qu'ils présentent malgré leurs grandes dillérences.

L'argument le plus fort en faveur de la communauté d'origine des deux alphabets est qu'ils procèdent tous deux de la même manière pour la formation des lettres nouvelles el pour l'expression des voyelles; en outre, ni l'un ni l'autre ii'expriment le redoublement des consonnes identiques ou homogènes. Une des causes de l'aspect très particulier qu'offre l'alphabet indien doit être cherchée dans la facilité qu'il a toujours eue de créer des consonnes combinées, par la superposition de lettres formant grappe; or ce Irait, qui deviendra le signe distinctif du dévanâgari, se remarque déjà dans l'alphabet indo-bactrien.

A ces considérations, dont on ne saurait méconnaître

'■' IsnocTaylor, The Alphabet, I/indon. i883, vol. H, p. 985-349.

le poids, M. Scnart en a joint d'autres, que lui a suggérées une version indienne des édits trouvée à Khâlsi, près des sources de la Jumna. La version de Khâlsi présente certaines particularités par lesquelles elle se rapproche de l'alphabet indo-bactrien. Le système vocalique y est moins développé que dans les autres inscriptions indiennes, et la notation des sifilantes semble être en relation étroite avec celle qui est usitée dans l'alphabet du Nord-Ouest.

Nous avons dit que l'alphabet indo-bactrien avait conservé les trois sifflantes sémitiques, )*, n et 7*. L'alphabet indien n'en connaît qu'une seule, d,- A Khâlsi, nous la retrouvons soit sous cette forme, soit sous la forme légèrement différente [j; mais, à côté d'elle , nous en voyons paraître une autre, A , qui se rattache paléographiquement à la sifflante indo-bactricnne T '''• Y a-t-il là un emprunt postérieur, résultant du voisinage des deux alphabets, ou bien l'inscription de Khâlsi, la plus septentrionale des versions indiennes des édits d'Açoka, ne pourrait-elle pas, jusqu'à un certain degré, servir de transition entre l'alphabet indo-bactrien et l'alphabet indien?

Quoi qu'il en soit, un fait peut être tenu pour certain : c'est que le système des voyelles a été pris tout entier par l'alphabet indien à l'alphabet indo-bactrien. En effet, ce système étant plus développé dans l'alphabet indien, il est évident que les habitants de Caboul, qui parlaient la même langue que ceux de la vallée de l'Indus, s'ils le leur avaient emprunté, ne l'auraient pas appauvri volontairement.

Nous restons donc en présence de trois théories : celle qui fait venir l'alphabet indien directement du phénicien, et qui paraît devoir être abandonnée; une autre qui le ral- '') Senart, l. I, p. 33-39.

tache aux alphabets s(!imitiques du Sud ; enfin , une troisième, peut-être la plus probable, qui le rattache, au moins en partie, aux alphabets sémitiques du Nord, et y voit un dérivé de l'écriture araméenne, par l'intermédiaire de l'alphabet indo-bactricn. De toute façon, doux points semblent bien acquis : l'ori^jine sémitique des deux alphabets usités dans rindc antique, et la grande part qu'a eue le génie hindou dans l'adaptation de ces deux alphabets aux langues de l'Inde et dans leur constitution définitive.

L'introduction de l'alphabet dans l'Inde ne doit guère dater que du iv* ou du v* siècle avant notre ère; auparavant, l'Inde ne connaissait sans doute pas l'écriture; rien du moins dans les Védas ne permet de le supposer. Il y a peu d'apparence que l'usage courant de l'écriture dans l'Inde soit de beaucoup antérieur au temps d'Aroka. Les Brahmanes, ainsi que M. Senart en fait la remarque, étaient peu disposés à se dessaisir de leur monopole. Les bouddhistes, au contraire, ont dû être pressés de se servir de l'écriture pour répandre leur doctrine. Ainsi s'explique la grande extension qu'a prise l'alphabet dès le jour de son apparition dans l'Inde.

Des deux alphabets rivaux que les inscriptions d'Açoka nous ont conservés, le premier, celui du Nord-Ouest, n'a pas eu lon{juc fortune; il s'est éteint avec le mouvement ({ui lui avait doimé naissance. L'autre, au contraire, a été appliqué au prAcrit et au pâli, puis au sanscrit, et il est ainsi devenu l'écriture de toute la littérature sacrée de l'Inde.

Nous ne pouvons suivre toute la série des transformalions que l'alphabet indien a parcourues depuis le temps d'Açoka jusqu'à l'écriture moderne du sanscrit classicjue, à laquelle on donne le nom de dévanâgari; il faut nous borner

à en marquer par quelques exemples les principales étapes. Elles sont toutes représentées par des monuments certains et parfaitement connus, d'oii ont été tirés les alphabets que nous avons réunis dans le tableau inséré à la suite de la page 262'''. On y trouvera :

1° L'alphabet indo-baclrien d'Açoka;

2° L'alphabet des monnaies de Bactriane, qui en dérive directement;

3° L'alphabet indien (maurya ou magadha) d'Açoka;

li° Le caractère des inscriptions trouvées dans des temples souterrains, ou caves bouddhiques, de la côte occidentale de rinde, qui peuvent dater du 1" siècle de notre ère;

5° L'alphabet d'une autre inscription, gravée, à la suite des édits d'Açoka, sur la colonne monolithe d'Allahabad, et qui provient d'un des rois de la grande dynastie des Goupta, dont les années se comptent à partir de l'an 819 de notre ère '^);

6° Le Koulila, qui doit son nom à une inscription de l'an 992 de notre ère, et qui nous fournit un type, bien daté, de la forme de l'écriture d'oi!i est sorti le dévauAgari.

Dans la seconde partie du tableau nous avons donné, à la suite du dévanâgari, les ])rincipaux alphabets du Nord et du Sud qui sont nés de l'ancienne écriture indienne (''.

'"' L'alphabet houlila, ainsi que celui des caves bouddhiques et l'ancien a1plial>et pâli dont se servaient les Siamois pour leurs livres sacrds {pâli carré), sont empruntas h l'ouvi'ag-e de M. Taylor : The Alphabet, vol. H, p. 336-3/ii. L'alphabet des monnaies baetriennes a élé dress<i h notre intention par M. Droiiin, qui a bien voulu revoir aussi le reste du tableau.

'*' Il faut en rapprocher l'inscription de Rudradânian , à Girnar, qui date de la seconde moitié du II* siècle. (Senart, t. l,p. 33. Cf. Prinsep, Essays, 11, p. iîa.)

''' Voir plus loin, p. -i^çf, ^ho.

Arrivé à son plein développement, le dévanâjjari se compose de quatorze voyelles et diphtongues et de trente-quatre consonnes portant l'a bref en elles. En voici le tableau :

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