‹ Histoire de lécriture dans lantiquitéChapitre 61 sur 79 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES DERIVES SÉMITIQUES DE L'ALPHABET ARAHÉEN.

A partir de la fin de la période perse, l'histoire de l'alphabet phénicien chez les peuples asiatiques se confond avec celle de l'aramcen. L'écriture araméenne, devenue l'écriture populaire et courante, est adoptée par tous les peuples sémitiques, et ses différentes variétés correspondent aux étapes successives de son acheminement vers le type cursif qui a triomphé définitivement avec l'écriture arabe.

Au milieu de ces écritures de plus en plus cursivcs, l'hébreu carré et le palmyrénicn, qui sont frères, marquent un point d'arrêt. Nous avons vu que l'hébreu carré, usité chez les Juifs à l'époque chrétienne et qui est encore employé de nos jours, n'était pas né de l'ancienne écriture hébraïque; c'est un dérivé de l'écriture araméenne, qui s'est peu à peu substituée à l'écriture juive à partir du v" ou du vi' siècle avant notre ère, c'est-à-dire à partir des événements qui ont mis le peuple juif en contact direct et constant avec la civilisation araméenne. M. de Vogué en a fourni la démonstration ('). Pour comprendre l'hébreu carré, il faut se reporter à l'écriture araméenne, telle qu'on la trouve sur les |)apyrus araméens d'Egypte.

'■' Voir plus haut, p. 196.

HKBREU CARRE. 253

Nous donnons comme spécimen de l'écriture des papyrus le début de lettre qui a fourni la clef de toute cette catégorie de textes'') :

...y D-^nD ^^3y ns^nnno ixnD "rx ...'' Nin"! iNia XTnoi mn n^n

A Monseigneur Milhrawahicht, ton serviteur Pakhim. . . vivant, joyeux et fort. Monseigneur, qu'il soit. . .

Il suffit de jeter les yeux sur la transcription hébraïque, pour se convaincre de la parenté des deux écritures.

Le tour même de cette lettre est, ainsi que l'a montré M. Clerraont-Ganneau, celui de la requôte adressée au roi Artaxerxèspar les autorités du pays de Samaric pour arrêter la reconstruction du temple'-). Los deux documents sont de la même époque, c'est-à-dire environ de l'an hho avant Jésus-Christ.

C'est donc avec ces caractères-là, à peu de chose près, qu'a été écrite la loi au temps d'Esdras; c'est ainsi qu'écrivaient déjà sans doute les prophètes contemporains de la captivité. Pour se représenter l'aspect du texte à cette époque et comprendre l'origine des plus anciennes fautes de copistes, il faut se reporter aux papyrus aramécns. On

'■' Corpus inscr. sentit., a' partie, n° ikfi. Cf. p. a 18. '*' Esdras, iv, 1 1.

254 DEUXIEMK PAHTIK.

Cil aura qucl(|uc idée en voyant les premières lignes du second Isaïe transcrites avec ces caractères. Il convient toutefois de noter que l'écriture manuscrite est en général beaucoup moins distincte et que des caractères typographiques, même fidèlement exécutés, étant empruntés à dessein aux formes les plus correctes, ne peuvent donner qu'une idée imparfaite des confusions auxquelles prête la paléographie des manuscrits.

ij)^'-;; ^*\^*> Vif ^Dy^ 7

.i)^yj>\i î)^>p^i v)^'>^\y ^y^")) ^^f))

De l'écriture araméennc cursive à l'hébreu carré le saut n'est pas considérable. Que l'on substitue à l'alphabet typo-

'■' Isoïe, XL. 1-6.

HÉBREU GARRK.

graphique de nos Bibles, auquel nous sommes habitués, ou bien aux formes lapidaires des inscriptions juives, les lettres empâtées de l'écriture manuscrite, on sera frappé de la ressemblance des deux alphabets.

Le passage de l'un à l'autre ne s'est pourtant pas fait tout d'un coup ni de la môme façon pour toutes les lettres. Dans la genèse de l'hébreu carré, il faut aussi tenir compte de l'écriture monumentale, où les formes anciennes gardent beaucoup plus longtemps leur pureté primitive.

Le nom de Tobie, n^aio, retrouvé par MM. Waddinglon

et de Vogué sur les soubassements de la citadelle d'Araqel-Emir, nous fait assister à cette transformation (''.

''' Nous reproduisons ici le croquis du monument et de l'inscription d'après M. de Vogii(Ç {Temple de Jérusalem , p. 80 et pi. XXI). Cf. Mélanges d'archéologie orientale , p. i63; Blau, Zeitschr. der d. morgenl. GeselUchaJÏ , t. XIX, p. 64o.

Le hé 7^, le bclh J et le iod î- ont encore une forme nettement araméenne; le iod surtout est rcm.-irquahle. Le tod et le zaïn sont deux des lettres qui servent le mieux cl marquer les étapes de l'histoire de l'alphabet araméen. Très grands dans l'origine, ils subissent des altérations parallèles qui les amènent à n'être plus qu'un trait insignifiant, avec cette différence que le iod présente toujours une barre de plus que le zaïn :

Cette dernière forme du tod et du zaïn est caraclérisliquc des monuments araméens de la fin de l'époque perse et de l'époque alexandrine; c'est elle que nous rencontrons sur les papyrus. Or, dans l'inscription d'Araq-el-Emir, le iod n'a pas la forme qu'il revôt sur les papyrus araméens, mais sa forme archaïque. Cette circonstance pourrait porter à croire, avec M. de Saulcy, que le Tobie dont l'inscription nous a conservé le nom serait Tobiah l'Ammonite, l'adversaire de INéhémie, qui a dû mourir vers l'an /i5o. M. de Vogiié préfère voir dans ce nom celui du grand-père de ce Hyrcan qui construisit le ch.Ueau fort d'Araq-el-Emir et s'y défendit jusqu'en 176 avant J.-C. Les grottes, en effet, appartiennent au même ensemble de constructions que le château. Quoi qu'il en soit, il est certain que le iod de l'hébreu carré s'explique par le iod d'Araq-el-Emir beaucoup mieux que par celui des papyrus araméens.

Nous trouvons l'hébreu carré entièrement formé dans les inscriptions de Jérusalem et des environs qui viennent se

grouper aux environs de l'ère chrétienne. L'une des plus anciennes, l'inscription du tr tombeau de saint Jacques n, que nous reproduisons d'après la copie de M. de Vogué, est gravée au-dessus de l'entrée d'un des grands sépulcres qui dominent la vallée de Josaphat à Jérusalem'*' :

n'<:n ''32 'itvbit p •••[•^ty] p [no]'» •'^a

Tin i:3D-..---

Ceci est le tombeau et le [monument] : i° d'Éle'azar, Onias, Jonzar, Juda, Simon, Johanan, fils de Jamah (?), fils d'Azar[iali] ; 2° de . . . fils d'Éléazar; 3° [des] fils d'Onias, . . . d'entre les Benê-H(5zir.

'*' Revue archéoL, l. IX, mars i864, p. 200 et suiv., et pi. VII. L'inscription est trop fruste pour qu'on puisse en donner une traduction suivie; néanmoins le sens géndraj a etd établi, d'une façon que l'on peut considérer comme définitive, par M. de Vogiié. L'inscription a pour but d'indiquer le nom des propriétaires du tombeau et de tous ceux qui ont le droit d'y être enterrés. Pour saisir l'agencement du texte, je crois qu'il faut se reporter aux inscriptions nabatéennes d'EI-Hedjr (Medaïn-Salih), qui sont de la môme époque et doivent nous représenter des coutumes analogues.

On l'appelle en général l'inscription des rrBenâ-Hézir», du nom patronymique qui la termine. Je m'étais demandé si on ne pourrait pas lire, h la dernière ligne : îT'jn ''J3 «les Clsd'OniaSfl, au lieu de : ^^I^ ''33 wles fds de Hëzir», à cause de la grande ressemblance des deux groupes de lettres dans l'ancien hébreu carré :

Tl\JH \ii3

L'estampage fait par M. de Vogiié porte clairement T'jn '33.

tlirittlItKII MATIOIILI,

L'écriture hébraïque s'y présente déjà avec tous les caractères qui en seront la marque distinctive. L'alphabet aramécn de l'époque perse était caractérisé par la suppression de la tête des lettres, l'eiraccmcnt des angles et l'arrondissement des queues des lettres, qui se replient en dessous, de façon à rejoindre la lettre suivante. L'hébreu carré est le résultat du développement de cette triple tendance, mais régularisée. La tôte des lettres a entièrement disparu, et il ne reste plus que la base du crâne, qui forme au-dessus de la ligne comme une barre continue. Pourtant, le belk {]p), le haf {Jj), le daklh et le resh (*7) présentent encore au-dessus de cette ligne une légère encoche, qui n'est que l'amorce de la tète de la lettre. Ce trait est commun à toutes les inscriptions hébraïques; il a persisté jusque dans l'iiébreu moderne.

Au contraire, dans le /te jj, le helh f^ et le lauj^, ce petit appendice, qui crève la barre supérieure, ira peu à peu en diminuant, jusqu'à ce qu'il disparaisse entièrement, vers le m* ou le IV® siècle de notre ère. Ces trois dernières lettres, ainsi que l'a établi M. de Vogué, sont les caractéristiques de l'hébreu carré primitif.

Le nom d'Oiiias se rattache niix souvenirs les plus glorieux du peuple juif h l'dpoque aloxandrine. Nous connaissons quatre grands prêtres du nom d'Onias ayant exercé la magistrature suprême à Jërusalem de 3ao à 176 avant J.-C.; les noms d'Éli'azar et de Simon, qui (Igurcnl dans notre inscription, paraissent aussi avoir ëlë bëràlitaires dans cette famille. Ces raisons militent en faveur de l'opinion de M. de Saulcy et nous porloraient h voir dans les personnages mentionnés sur celle inscription, sinon li' grand prêtre Onias I" et son frère hiéazar, du moins des membres de la même fanùllr.

La forme des lettres, sans être aussi archaïque que dans l'inscription d'Araqel-Emir, est assez ancienne. Le premier iW de la seconde ligne notamment \ a encore quelque chose de la forme archaïque (pie nous lui voyons dons n^31U ; je ne crois pas qu'on en ail fait la remarque.

Enfin, le tod a une forme très intéressante qui nous explique la naissance du "» de l'hébreu moderne; il garde encore ses dimensions premières et son inclinaison sur la ligne, mais il perd la barre transversale qui le distinguait du îam'|,'|; bieulôt il sera réduit à n'être plus qu'un trait, tantôt plus grand, tantôt plus petit, suivant le caprice des scribes, ce qui faisait dire à saint Jérôme qu'il était impossible de distinguer le iod du vau; et ce trait lui-même, n'ayant plus rien qui le rattache au haut ni au bas de la ligne, se transformera insensiblement en un simple point.

Dans la belle inscription de la synagogue de Kefr-Bereim ,

INSCRIPTION DE KEFR-BEREIM (l'^'^ partie).

que M. Renan ('' rapporte au 111*= ou au iv" siècle de notre ère, l'hébreu carré est définitivement constitué. Le passage de Haggée (11, 9) que cette inscription nous a conservé, peut, à défaut de manuscrits, nous représenter une page de la Bible à l'époque de saint Jérôme,

L'inscription de la synagogue d'Alma, également publiée par M. Renan f"^), celles de la synagogue de Palmyre, qui datent sans doute de l'époque de Zénobie, nous en fournissent d'autres exemples. Nous publions ici la plus petite de ces dernières, d'après un estampage de M. Ernest Gautier, de Lyon, à qui nous en devons la connaissance''') :

''' Mission de Phénicie, p. 768-773 et pi. LXX. ''' Journal asial. , aoûl-seplembre 1876, p. 278-075, planches. ''' Le passage qu'elle reproduit est pris au Deut. , vu, i 5. {Mémoires de la Société de liiijjuislique , t. Vil, |). 65-72 , Paris, 1889.)

INSCnil'TION DK LA SYNAGOGUE DE PALMYRK.

et le Seigneur éloignera de toi

toutes les maladies et toutes ces

mauvaises plaies d'Egypte

que tu connais; il ne

te les infligera pas,

mais il en frappera tous les ennemis.

Les lettres sont emprisonnées entre une double rangée de barres horizontales; elles ont un certain air anguleux et massif qui explique le nom d'hébreu carré que l'on a donné à celte écriture. Quelques-unes vont encore plus loin, et

l'on y remarque une certaine tendance à se refermer par en bas. Le samedi y arrive du premier coup; le mem ne ferme pas entièrement sa boucle, et ce n'est que dans le nabatéen et l'eslranghélo qu'il complétera son évolution. Deux lettres font seules exception à la règle générale, la lettre qui a le moins cbangé et celle qui a le plus changé dans l'histoire de l'écriture chez les peuples sémitiques : le lamcd et le tW. Le lamed, étant jeté en quelque sorte en dehors de la ligne, n'a guère été atteint par les modifications des autres lettres. Pour le iod, c'est le contraire qui a eu lieu; comme on s'était habitué de bonne heure à le faire très petit, il a fini par perdre conscience de sa forme et n'être plus qu'un point entre deux lignes. Toutes les autres lettres ont passé sous le même niveau.

Si l'on examine le mode de formation de la barre horizontale qui termine la plupart des lettres et qui tend à créer une ligne continue les reliant les unes aux autres par en bas,

on y reconnaîtra le développement d'une tendance que nous avons signalée dans l'araméen. Celte barre inférieure n'est que la prolongation de la queue des lettres; en effet, à la fin des mots, les lettres à queue, le kaf, le nun, le phé, le code, n'ayant plus besoin d'être rattachées à celle qui suit, recouvrent leur indépendance; la tige se redresse et s'allonge au-dessous de la ligne : ■], j, s), y; c'est ce qu'on appelle les lettres finales. Leur apparition ne date guère, sauf en ce qui concerne le nun, que des premiers siècles de notre ère. A la même époque, les autres traces d'archaïsme s'effacent rapidement, et, au vn'= ou au vm"' siècle, l'hébreu a trouvé sa forme h peu près définitive. A partir

de ce moment, il ne s'est plus guère modifié; c'est l'alphabet dont nous nous servons encore pour nos Bibles. Pourtant, dans les textes de cette époque, il n'a pas la régularité mathématique qui le dislingue aujourd'hui; la typographie a laissé tomber certains détails qui le rattachaient aux formes antérieures.

L'hébreu carré a continué d'élre employé jusqu'à nos jours, mais comme écriture savante, pour les écritures saintes et pour les rouleaux des synagogues. 11 ne présente plus ces transformations que l'on remarque dans tous les organismes vivants; les rabbins l'ont laissé tel quel et n'ont fait qu'en renforcer le caractère hiératique. A partir de ce moment, l'iiébreu n'appartient plus à l'histoire, il devient une écriture sacrée. Les Juifs du moyen t1gc devaient pourtant en tirer une écriture cursive, Y hébreu rahhinique, qui revêt, suivant les pays, des formes assez différentes; mais celle dernière phase de l'histoire de l'alphabet hébraïque est du ressort de la paléographie juive.

Aucun alphabet ne montre mieux l'influence du génie d'un peuple sur son écriture. Nous avons vu l'alphabet hébraïque, identique, dans l'origine, avec l'alphabet phénicien , s'en séparer peu à peu et prendre des formes anguleuses et volontairement archaïques, tout en ayant une tendance à devenir cursives, jusqu'au moment où la catastrophe du vi" siècle balaya l'ancienne écriture hébraïque. Les Juifs adoptèrent raiphabet araméen ; mais ils lui ont si bien doimé l'empreinte de leur caractère que, tandis que l'écriture syriaque devenait de plus en plus ouverte, l'hébreu carré se fermait de plus en plus. Quand on compare une inscription samaritaine à une inscription en hébreu carré, on sent sous la dilTérence profonde de leurs formes un esprit commun.

ÉCRITURE PALMYRÉNIENNE. 263

si bien qu'à première vue on est tenté de les confondre et qu'on y reconnaît deux écritures sœurs.

ÉcniTUnE PALMYRÉMENNE.

Au commencement de notre ère, on voit paraître au centre de la Syrie, à Palmyre, un autre dérivé de l'alphabet araniéen, Y écriture palmyrénicnne , qui présente avec l'hébreu carré une singulière ressemblance.

Pendant deux cents ans, depuis l'an 5o jusqu'ù la chute de Zénobie en 278, Palmyre a été le siège d'une civilisation hellénistique très florissante, dont le souvenir reste attaché au nom des Odeinath et de la reine Zénobie, la femme du dernier d'entre eux. C'est de cette époque que datent toutes les constructions dont on admire aujourd'hui les ruines. Toutes ces colonnades sont couvertes, chose inconnue en Phénicie, d'inscriptions monumentales en grec et en palmyrénien. Nulle part les Sémites n'ont autant écrit sur la pierre.

Le premier Européen cfui ait signalé les ruines de Palmyre est un négociant anglais d'Alep, William Halifax (1678); mais elles n'ont été réellement connues que depuis Wood et Dawkins, qui firent, en 1761, le relevé architectural de ses édifices et y copièrent treize inscriptions'''. Les originaux de trois d'entre elles, rapportés au musée d'Oxford, permirent à l'abbé Barthélémy'^' et à Swinlon'^' de retrouver la clef de l'écriture palmyrénienne.

'*' Les ruines de Palmyre, autrement dite Tcdmor au désert, London, 1753, in-f, '*' Journal des Savants , avril lyS/i.Cf, Mémoires de l'Àcad. des inscriptions,

Page 1