S 4. — A QUELLE FAMILLE APPARTIENT LA LANGUE CORÉENNE
Dans la classification des langues, l'élément fondamental est la ressemblance ou la diversité de structure grammaticale. La ressemblance ou la diversité des mots n'a qu*une importance très-secondaire. Or toutes les règles dont nous venons de donner un résumé, démontrent d'une manière évidente que le coréen appartient à cette famille de langues que Ton nomme généralement : mongoles, oural-altaïques, touraniennes, etc., et qui serait mieux caractérisée par le terme : scythiques ou tartares, puisque les mots : Scythes^ chez les anciens, et Tartares^ chez les modernes, ont toujours servi à désigner l'ensemble des peuples de la haute Asie.
Quels sont en effet les principaux caractères des langues tartares, par contradistinction avec les langues indo-européennes?
Les langues indo-européennes ont des mots de genre différent non-seulement pour les êtres vivants, dans lesquels existe la distinction de sexe, mais aussi pour les êtres inanimés et pour les idées abstraites ; dans les langues tartares, au contraire, les noms sont tous neutres ou plutôt n'ont point de genre.
Les langues indo-européennes ont diverses déclinaisons pour les noms singuliers ; le pluriel y est toujours distinct et se décline d'une manière différente ; les terminaisons des cas, quelle qu^ait été leur origine primitive, sont devenues des changements ou flexions du mot lui-même, d'où leur nom de langues à flexions. Dans les langues tartares il n'y a qu'une seule déclinaison ; les cas se forment par l'addition de postpositions qui restent disliDctes et séparables du nom ; le pluriel est indiqué par une particule spéciale jointe au radical, à laquelle s'ajoutent pour la déclinaison les mêmes postpositions qu'au singulier; enfin, par une ressemblance curieuse, la postposition du datif est caractérisée dans un certain nombre de ces langues par la gutturale k. qui se trouve dans les langues du sud de Tlnde comme en coréen.
T. I. ^ L'ÉGUSE de CORÉE. g
XCVIll ]!ITRODUCTlO?i.
Les langues indo-européennes ont des adjectifs qui se dé nent comme les substantifs, et s'accordent avec eux en genre, nombre et en cas. Dans les langues tartares, les adjectirsp prement dits sont très-rares, et toujours invariables ; les» ou verbes de qualité et de relation qui tiennent leur place, deviennent adjectifs par leur position avant le substantif, u comme tels, invariables.
Les langues indo-européennes ont des pronoms pour lesti personnes. Les langues tarlares , surtout les plus primitif manquent du pronom de la troisième personne qu'elles reoq cent par un pronom démonstratif.
Les langues indo-européennes sont toutes abondamment pi vues de pronoms relatifs. Dans la plupart des langues tarti on ne trouve pas de trace de Texistenee de ces pronoms on les remplace par des participes relatifs, qui incluent en seul mot ridée exprimée par le verbe et Fidée de relation.
Dans les conjugaisons variées des langues indo-européen les divers modes, temps ou personnes sont indiqués par changements ou flexions du verbe lui-même. Dans les lanj tartares. Tunique conjugaison se forme par voie agglutinât en ajoutant ou surajoutant des particules qui restent touji distinctes.
Les prépositions séparées, ou préfixées aux noms et aux ve pour en modifier le sens, jouent un grand rôle dans les lanj indo-européennes. Les langues tartares remplacent les pH sitions isolées qui indiquent un rapport quelconque par desp positions, et ne forment des verbes composés qu a Taide de n ou d'autres verbes.
Les langues indo-européennes ont toutes la voix passive n lièrement conjuguée, avec des terminaisons différentes de Tac elles manquent de verbes négatifs, qu'elles remplacent par négation distincte employée adverbialement. Dans les lanj tartares qui ont le passif, il se forme par l'addition au rad d'une particule spéciale à laquelle se joignent les terminais de la conjugaison ordinaire. Dans les autres, la voix pas manque absolument. En revanche, l'existence de verbes négi disiiacts, et d'une voix négative commune à tous les verl 80DC des particularités spéciales aux langues tartares.
Enfin, pour ne pis prolonger inutilement cette comparai! dans les langues indo-européennes, le mot qui gouverne pré( fénéralement le mot qui est gouverné, au lieu que dans toi les langues tartares, il est invariablement placé après.
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ignés caractéristiques des langues tartares^ que nous lumérer, nous les retrouvons tous sans exception dans ire coréenne ; donc le coréen appartient à la famille s tartares. Le fait est hors de doute. Maintenant, à >e de cette famille se rattache-t-il plus particulière- ; une question qui devra être éclaircie plus tard, lors ication de la grammaire et du dictionnaire. Un fait l'il n'est pas inutile de noter en passant, c'est la ce entre la grammaire coréenne et la grammaire des ividiennes, ou langues du sud de Flnde. Dans beaus, les règles sont, non-seulement analogues, mais La ressemblance entre certains mots coréens et drast pas moins frappante. L'étude approfondie de ces (Itérait un grand jour sur quelques points importants i primitive des peuples indous, et sur diverses quesgraphiques encore peu connues.
État scK-ial. — Différentes classes. — Noblesse. — Peuple. — Esclaves.
li y a cinq siècles, dans les premiers temps de la dynastie actuelle, la société coréenne était divisée en deux classes seulement ; les nobles, et les serfs ou esclaves. Les nobles étaient les partisans du fondateur de la dynastie, ceux qui l'avaient aidé à s'asseoir sur le trône, et qui, en récompense, avaient obtenu les richesses, les honneurs, et le droit exclusif de posséder les dignités et de remplir les fonctions publiques. La masse de la population, placée sous leur autorité, se composait de serfs attachés k la glèbe, et d'esclaves. Les descendants de ces premiers nobles, et ceux de quelques autres personnes qui à diverses époques rendirent aux rois des services signalés, forment encore actuellement Taristocratie coréenne. Mais par la force naturelle des choses, il est arrivé pour les serfs, ce qui s'est vu en Europe pendant le moyen âge; le plus grand nombre ont, peu h peu, conquis leur liberté, et ont formé, avec le temps, le peuple de laboureurs, soldats, marchands, artisans, etc., tel qu'il existe de nos jours. De sorte qu'il y a maintenant en Corée trois classes distinctes, subdivisées en diverses catégories : les nobles, les gens du peuple, et les esclaves proprement dits. Ces derniers sont en assez petit nombre.
La noblesse est héréditaire, et comme les emplois et dignités sont le patrimoine à peu près exclusif des nobles, chaque famille conserve avec une précaution jalouse ses tables généalogiques, ainsi que des listes complètes, détaillées, et fréquemment révisées de chacun de ses membres vivants. Ceux-ci ont grand soin d'entretenir des relations suivies entre eux, et avec le représentant de la branche principale de leur race,afin de trouver appui et protection en cas de besoin.
Autrefois et pendant plusieurs siècles, la loi ne reconnaissait comme nobles que les descendants légitimes des familles aristocratiques. Il n'y avait d'exception que pour les bâtards des rois qui toujours ont été traités comme nobles de droit. Mais depuis plus d'un siècle, les enfants naturels des nobles, qui jadis
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formaient une classe à part et très-inférieure « sont devenus tellement nombreux et puissants, qu'ils ont peu à peu usurpé tous les privilèges des véritables nobles. En 1851, un décret royal a renversé les dernières barrières qui les séparaient des enfants légitimes, en leur reconnaissant, comme à ceux-ci, le droit de parvenir à presque toutes les dignités du royaume. Quelques-unes sont encore exceptées, par un reste de respect pour les anciennes coutumes, mais l'exception ne peut tarder à disparaître complètement. Néanmoins, les vrais nobles conservent toujours au fond du cœur un grand mépris pour ces parvenus, mépris qui se manifeste assez fréquemment, bien que, dans les relations ordinaires de la vie, ils soient obligés de les traiter avec toutes les formes habituelles du respect et de Tétiquette.
Le dévergondage des mœurs n'a pas été la seule cause de cette révolution importante dans les coutumes de Taristocratie coréenne. Les luttes violentes entre les partis politiques, et par suite l'avantage énorme pour les grandes familles d'avoir le plus possible de partisans, y ont puissamment contribué. Les bâtards nobles, quoiqu'ils se marient généralement sans distinction de partis civils, sout toujours comptés comme appartenant à la famille de leurs pères respectifs. C'est cette famille qui les pousse dans les emplois, les protège contre les mandarins criminels quand ils ont commis quelque délit, et en retour, ces hommes naturellement frondeurs, audacieux et turbulents, lui prêtent un puissant concours en temps de troubles et de commotions politiques.
Tous les nobles ont certains privilèges communs, tels que celui de ne pas être inscrits sur les rôles de l'armée, celui de l'inviolabilité pour leurs personnes et leurs demeures, celui de porter chez eux le bonnet de crin qui est le signe distinctif de leur rang, etc. Cependant, il y a dans la noblesse divers degrés plus ou moins élevés. Les familles de ceux qui ont rendu à l'état quelque service signalé, ou accompli quelque grand acte de dévouement à la personne du roi, ou acquis une réputation exceptionnelle de science, de piété filiale, etc., sont beaucoup plus influentes que les autres, etaccaparent les principales charges de la cour. Les princes du sang et leurs descendants ont, en tant qu'ils appartiennent à la famille royale, des titres honorifiques très-fastueux, mais jamais d'emplois importants. Les rois de Corée, comme tous les rois absolus, sont trop jaloux de leur autorité, et trop soupçonneux de complots vrais ou faux, pour leor laisser la moisire participation à l'exercice du pouvoir.
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li en est de même pour les parents des reines. La première femme du roi est toujours choisie dans quelque grande famille, et par le fait de son mariage avec le souverain, son père et ses frères obtiennent de hautes dignités, quelquefois même des emplois lucratifs, mais presque jamais de fonctions qui leur donnent une autorité réelle. Ce n'est que par des voies indirectes, par Tinfluence des reines, par toutes sortes d'intrigues, ou bien en temps de minorité de Théritier du trône, qu'ils exercent une influence plus ou moins puissante.
La noblesse se perd de diverses manières, par jugement, par mésalliance, par prescription. Quand un noble quelconque est exécuté comme coupable de rébellion ou de lèse-majesté, ses parents, ses enfants, et les membres de sa famille à un degré assez éloigné, sont tous dégradés, privés de leurs emplois et de leurs titres de noblesse, et relégués au rang des gens du peuple. Quand un noble épouse en légitime mariage une veuve ou une esclave, ses descendants perdent à peu près tous les privilèges de leur caste, et Taccès des emplois leur est fermé. De même, quand une famille noble a été exclue de toute espèce d'emplois publics pendant un temps considérable, ses titres sont par le fait même annulés, et les tribunaux lui refusent les privilèges de son rang.
L'aristocratie coréenne est relativement la plus puissante et la plus orgueilleuse de l'univers. Dans d'autres pays, le souverain, la magistrature, les corporations diverses, sont des forces qui maintiennent la noblesse dans ses limites, et contrebalancent son pouvoir. En Corée, les nobles sont si nombreux, et malgré leurs querelles intestines, savent si bien s'unir pour conserver et augmenter les privilèges de leur caste, que ni le peuple, ni les mandarins, ni le roi lui-même ne peuvent lutter contre leur autorité. Un noble de haut rang, soutenu par un certain nombre de familles puissantes, peut faire casser les ministres, et braver le roi dans son palais. Le gouverneur ou mandarin qui s'aviserait de punir un noble haut placé et bien protégé, serait infailliblement destitué.
Le noble coréen agit partout en maître et en tyran. Qu'un grand seigneur n'ait pas d'argent, il envoie ses valets saisir un marchand ou un laboureur. Si celui-ci s'exécute de bonne grâce, on le relâche ; sinon il est conduit dans la maison du noble, emprisonné, privé d'aliments, et battu jusqu'à ce qu'il ait payé la somme qu'on lui demande. Les plus honnêtes de ces nobles déguisent leurs vols sous forme d'emprunts plus ou moins volontaires, mais personne ne s'y trompe, car ils ne rendent jamais
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ce qu'ils ont emprunté. Quand ils achètent à un homme de peuple un champ ou une maison, ils se dispensent le plus souvent de payer, et il n'y a pas un mandarin capable d'arrêter ce brigandage.
D'après la loi et les coutumes, on doit à un noble quel qu'il soit, riche ou pauvre, savant ou ignorant, toutes les marques possibles de respect. Nul n'ose approcher de sa personne, et le satellite qui oserait mettre la main sur lui, même par erreur, serait sévèrement puni. Sa demeure est un lieu sacré ; entrer même dans la cour serait un crime, excepté pour les femmes, qui, de quelque rang ou quelque condition qu'elles soient, peuvent pénétrer partout. Un homme du peuple qui voyage à cheval doit mettre pied à terre en longeant la maison d'un noble. Dans les auberges, on n'ose ni l'interroger, ni même le regarder ; on ne peut fumer devant lui, et on est tenu de lui laisser la meilleure place, et de se gêner pour qu'il soit à son aise. En route, un noble à cheval fait descendre tous les cavaliers plébéiens ; ordinairement ils le font d'eux-mêmes, mais au besoin on les presse à coups de bâton, et s'ils résistent, on les culbute de force dans la poussière ou dans la boue. Un noble ne peut aller seul à cheval ; il lui faut un valet pour conduire l'animal parla bride, et, selon ses moyens, un ou plusieurs suivants. Aussi va-t-il toujours au pas, sans trotter ou galoper jamais.
Les nobles sont très-pointilleux sur toutes leurs prérogatives, et quelquefois se vengent cruellement du moindre manque de respect. On cite le fait suivant d'un d'entre eux qui, réduit à la misère et pauvrement vêtu, passait dans le voisinage d'une préfecture. Quatre satellites, lancés à la recherche d'un voleur, le rencontrèrent, conçurent quelques soupçons à sa mine, et lui demandèrent assez cavalièrement s'il ne serait point leur homme. « Oui, répondit-il, et si vous voulez m'accompagner à ma maison, je vous indiquerai mes complices, et vous montrerai le lieu où sont cachés les objets volés. » Les satellites le suivirent, mais à peine arrivé chez lui, le noble appelant ses esclaves et quelques amis, les fit saisir, et après les avoir roués de coups, fit crever les deux yeux h trois d'entre eux, et un œil au quatrième, et les renvoya en leur criant : « Voilà pour vous apprendre à y voir plus clair une autre fois, je vous laisse un œil afin que vous puissiez retourner chez le mandarin. » 11 va sans dire qqe cet acte de barbarie sauvage est demeuré impuni. De semblables exemples ne sont pas rares, aussi le peuple, surtout dans les campagnes, redoute les nobles comme le feu. On effraye les
civ irrrRODCcnoN.
enfants en leur disant que le noble vient ; on les menace de cet être malfaisant, comme en France on les menace de Croquemitaine. Le plus souvent, leurs injustices et leurs insolences sont subies avec une résignation stupide; mais chez beaucoup d'hommes du peuple, elles font naître et entretiennent une haine sourde et vivace qui, à la première occasion favorable, amènera de sanglantes représailles.
Depuis la fondation de la dynastie actuelle, et par conséquent depuis Torigine de Taristocratie coréenne telle qu'elle existe aujourd'hui, on compte seize ou dix-sept générations. Aussi, le nombre des nobles, qui tout d'abord était considérable, s'est-il multiplié dans des proportions énormes. C'est là aujourd'hui la grande plaie de ce pays; c'est delà surtout que viennent les abus dont nous avons parlé. Car, en même temps que la caste aristocratique est devenue plus puissante, un plus grand nombre de ses membres, tombés dans un dénûment absolu, sont réduits à vivre de pillage et d'exactions. En effet, il est absolument impossible de donner à tous des dignités et des emplois ; tous cependant les recherchent, tous dès Tenfance se préparent aux examens qui doivent leur en faciliter l'accès , et presque tous n'ont aucun autre moyen de vivre. Trop fiers pour gagner honnêtement leur subsistance, par le commerce, Tagriculture, ou quelque travail manuel, ils végètent dans la misère et l'intrigue, criblés de dettes, attendant toujours que quelque petit emploi leur arrive, se pliant à toutes les bassesses pour l'obtenir, et s'ils ne peuvent réussir, finissant par mourir de faim. Les missionnaires en ont connu qui ne mangeaient de riz qu'une fois tous les trois ou quatre jours, passaient les hivers les plus rudes sans feu, et presque sans habits, et cependant refusaient obstinément de se livrer à quelque travail qui, tout en leur procurant une certaine aisance, les eût fait déroger à leur noblesse, et les eût rendus inhabiles aux fonctions de mandarin. Les nobles chrétiens qui, depuis les dernières persécutions surtout, obtiennent très-difficilement des charges publiques, sont les plus malheureux de tous. Quelques-uns ont essayé de se faire laboureurs, mais ne connaissant pas le métier, et n'ayant pas la force que donne la longue habitude des travaux du corps, ils peuvent à peine suffire à leurs plus pressants besoins.
Quand un noble parvient à quelque emploi, il est obligé de pourvoir à l'entretien de tousses parents, mêmeles plus éloignés. Par cela seul qu'il est mandarin, les mœurs et l'usage constant du pays lui font un devoir de soutenir tous les membres de sa
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famille, et s'il ne montre pas assez d'empressement, les plus avides mettent en usage divers moyens de se procurer de Targent à ses dépens. Le plus souvent, ils se présentent chez un des receveurs subalternes du mandarin, pendant Tabsence de celui-ci, et demandent une somme quelconque. Naturellement, le receveur proteste qu'il n'a pas en caisse une seule sapèque ; on le menace, on lui lie les bras et les jambes, on le suspend au plafond par les poignets, on lui inflige une rude bastonnade, et on parvient à lui extorquer l'argent demandé. Plus tard, le mandarin apprend raiïaire, mais il est obligé de fermer les yeux sur un acte de pillage, qu'il a peut-être commis lui-même avant d'être fonctionnaire, ou qu'il est prêt à commettre demain, s'il perd sa place.
Les emplois publics étant, pour la noblesse coréenne, la seule carrière honorable et souvent le seul moyen de vivre, on comprend aisément quelle nuée de flatteurs, de parasites, de pétitionnaires, de candidats malheureux, d'<acheteurs de places, doivent encombrer jour et nuit les salons des ministres et autres grands dignitaires de qui dépendent les nominations. Cette foule de mendiants avides spécule sur leurs passions, flatte leur orgueil, et met constamment enjeu, avec plus ou moins de succès, mais toujours sans le moindre scrupule, toutes les intrigues, toutes les flatteries, toutes les caresses, toutes les ruses dont la bassesse humaine est capable.
M. Pourthié, l'un des missionnaires martyrisés en 1866, s'est amusé à décrire en détail, dans une de ses lettres, l'espèce la plus commune de ces solliciteurs, ceux qu'on appelle moun-kaik. Son récit, quoiqu'un peu long, met si bien en relief divers aspects intéressants du caractère coréen, que nous le donnons tout entier.
« Le moun-kaik, comme l'indique son nom, est un hôte qui a ses entrées dans les salons extérieurs ; mais on applique plus spécialement cette dénomination aux individus pauvres et désœuvrés, qui vont passer leurs journées dans les maisons des grands, et qui, k force de ramper et de prodiguer leurs services, parviennent à recevoir, en récompense, quelque dignité. Il y a différentes catégories de moun-kaik, selon le degré de noblesse ou les prétentions. Autres sont ceux qui hantent le palais du roi, autres ceux qui entourent un petit mandarin ; mais tous se ressemblent.
« Dès que le moun-kaik a trouvé un prétexte plausible pour s'introduire chez le ministre, le mandarin, ou le noble dont il convoite la faveur, un soin unique le préoccupe : c'est celui de
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conoaitre à fond le caractère, les penchants et les caprices de son protecteur, et de gagner ses bonnes grâces a force d'esprit, de souplesse et de protestations de dévouement. Il étudie avec soin les goûts dominants du cercle qu'il fréquente, et faisant bonne contenance contre mauvaise fortune, il s'y plie avec une adresse incomparable. Il est tour à tour causeur, lorsqu'il aurait plus d'envie de se taire, content et radieux lorsque le mauvais état de sa famille et de ses finances l'accable de tristesse, emporté et furieux, triste et en pleurs lorsque son cœur est dominé par les sentiments du bonheur et de la joie. Sa femme et ses enfants succomberaient-ils aux tourments de la faim, lui-même passerait-il de longues journées à jeun, il faut néanmoins qu'arrivé dans les salons, il rie avec ceux qui rient, joue avec ceux qui jouent ; il faut qu'il compose et chante des vei*s sur le vin, les festins et les plaisirs. C'est pour lui un devoir de n'avoir ni manières, ni couleurs, ni tempérament à lui propres. L'air joyeux ou affligé, passionné ou calme, vivant ou abattu, qui se voit sur les traits de son maître, doit être réfléchi sur les siens comme dans un miroir. Il ne doit être qu'une copie^ et plus la copie est fidèle, plus ses .chances augmentent.
« A une complaisance sans bornes, le moun-kaik doit joindre un assortiment complet de tout ce que l'on nomme talents de société. C'est toujours lui qui se met en avant pour ranimer la gaieté de la compagnie, soutenir et intéresser la conversation. Répertoire vivant de toutes les histoires et de toutes les fables, il s'ingénie à raconter souvent et avec intérêt ; il connaît le premier toutes les nouvelles de la province et de la capitale, toutes les anecdotes de la cour, tous les scandales, tous les accidents. Il est, auprès des dignitaires, la renommée aux cent bouches, un véritable journal ambulant. Il pénètre tous les desseins, les plans secrets, les intrigues des différents partis ; il compte sur ses doigts le nombre, le nom, la position et les chances de tous les mandarins qui montent et descendent dans l'échelle des faveurs du gouvernement ; il récite avec aisance le catalogue universel et l'état financier de tous les nobles du royaume.
« Nouveau Janus au double visage, sans conscience, et vrai caméléon de la politique, le moun-kaik a soin d'exposer sa belle face au soleil levant de la faveur. Toutes ses gentillesses sont exclusivement pour le côté d'où peuvent venir les dignités ; mais à tout ce qui lui est inutile, ou hostile, ou inférieur, il laisse voir une âme basse et cupide, uniquement gouvernée par les instincts du plus froid égoïsme. Il tourne avec la fortune, flattant
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ceux qu'elle flatte, laissant de côté ceux qu'elle abandonne, calculant toujours s'il est de son intérêt de se montrer raide ou souple, avare ou généreux, traître ou fidèle. Mettre la division là où elle le sert, séparer les parents et les amis, susciter des haines et des inimitiés mortelles entre les familles au pouvoir, faire tour à tour agir les ressorts de la vérité et du mensonge, de la louange et de la calomnie, du dévouement et de l'ingra* titude, tels sont ses moyens d'action les plus habituels.
« Sachant qu'en Corée le cœur des grands ne s'épanouit que lorsqu'on repait leurs yeux de la vue des sapèques, il est à la quête de tous les gens en procès, de tous les criminels, de tous les ambitieux de bas étage , leur offre son entremise et leur promet son crédit, moyennant une bonne somme pour lui-même, et une plus grosse encore pour le mattre dont il doit faire intervenir la puissance. L'argent une fois payé, les rustres, par son aide, deviennent grands docteurs, les roturiers nobles, les criminels innocents, les voleurs magistrats ; bref, il n'y a pas de difficultés que le moun-kaik et l'argent ne puissent aplanir, pas de souillure qu'ils ne parviennent à laver, paç de crime qu'ils ne sachent justifier, pas d'infamie qu'ils ne viennent à bout de dissimuler et d'ennoblir.
« Cependant, le moun-kaik ne perd pas de vue que sa profession actuelle n'est qu'un chemin pour parvenir au but de son ambition. Toujours vigilant, toujours aux aguets, il n'examine que le moment favorable où il pourra surprendre ou arracher à son protecteur le don de quelque fonction, de quelque dignité. Malheureusement pour lui, son influence n'est pas seule en jeu. L'argent, la parenté, l'intérêt, les sollicitations diverses, font porter ailleurs le choix du ministre, et souvent l'infortuné passe de longues années dans une pénible attente. Dans ce cas, le moun-kaik déploie une constance admirable. Au reste la vertu dominante du Coréen candidat est la patience. Il n'est pas rare de voir des vieillards à cheveux blancs se traîner avec peine pour la vingtième, la quarantième ou même la cinquantième fois aux examens du baccalauréat. Notre moun-kaik est, lui aussi, armé d'une patience héroïque ; plutôt que de désespérer et d'abandonner la partie, il continuera indéfiniment h vivre de misères et de déceptions. Enfin, s'il ne peut emporter l'affaire par la douceur et les caresses, il s'armera quelquefois d'impudence, et fera comme violence à son protecteur.
« Un bachelier de la |merâK» Hoftog-hal était depuis trois ou quatre ans trte-assMtiigHÉii^ ministre, et comme il
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avait de Tesprit, aucun des moyens d'attirer un sourire de la fortune n'avait été négligé. Néanmoins, nulle lueur d'espoir ne brillait encore. Un jour qu'il se trouvait seul avec le ministre, celui-ci, occupé à chercher un mandarin pour un district, se prit à dire : « Tel district est-il un bon mandarinat ?» Le bachelier se lève brusquement, se prosterne aux pieds du ministre, et répond d'un ton pénétré : « Votre Excellence est vraiment trop « bonne, et je la remercie bien humblement de penser à donner « à son petit serviteur un district quel qu'il soit. » Le ministre, qui n'avait d'autre intention que de lui demander des renseignements, resta interdit devant cette réponse, et n'osant pas contrister trop le pauvre moun-kaik, lui donna cette préfecture.
a D'autres fois ce sera- un trait d'esprit, une bouffonnerie qui mettra le moun-kaik sur le piédestal. L'exemple que je vais citer, est demeuré célèbre dans le pays. Un bachelier militaire faisait très-fidèlement sa cour au ministre de la guerre. Quinze années s'étaient écoulées depuis qu'il avait commencé ce rude métier, et cependant rien ne semblait indiquer qu'il fût plus avancé que le premier jour. A chaque moment, des nominations se faisaient sous ses yeux, et néanmoins il n'avait encore pu surprendre ni un signe, ni une parole, qui dénotât qu'on pensait à lui. Son talent à raconter des histoires, l'avait rendu le boute-entrain de la société habituelle du ministre, et ses absences, lorsqu'elles avaient lieu, produisaient un vide notable dans l'assemblée. Un temps vint où il cessa tout à coup de se montrer dans les salons, et quoique les grands, en ce pays-ci, fassent en général peu d'attention à ces sortes de choses, notre ministre remarqua que son assidu moun-kaik avait disparu, mais s'imaginant qu'il était tombé malade, ou bien qu'il s'était mis en voyage pour des affaires particulières, il ne s'en inquiéta pas davantage. Cette absence du moun-kaik se prolongeait depuis près de trois semaines, lorsqu'enfin, un beau jour, il reparaît tout pétillant de joie et s'en vient avec empressement saluer le ministre. Celui-ci , content aussi de le revoir, n'a rien de plus pressé, après avoir reçu son salut, que de lui demander comment, après une si longue disparition, il est enfin tombé du ciel. — « Ah ! » répond le moun-kaik. « Votre Excellence dit en ce moment plus « vrai qu'elle ne pense ! — Quoi donc, » reprend le ministre, w expliquez-vous, avez-vous été malade? —Un bachelier qui est « sur le pavé depuis quinze ans, ne peut manquer d'avoir une « maladie que Votre Excellence connaît fort bien, mais néanmoins « ce n'est pas cela. Oh ! en ce monde il arrive des histoires bien
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a étranges ! — Mais expliquez-vous donc, pourquoi nous tenir « en suspens? — Moi, vous tenir en suspens, jamais. Je viens de « faire une expérience telle que je ne désire certes plus, ni à moi c( ni aux autres, d'être suspendu en Tair. » Le ministre, de plus en plus intrigué et impatient de connaître une histoire qui semblait devoir être curieuse, dit d'un air piqué : « Si votre « histoire est étrange, il faut avouer que vous Tètes encore davan- « tage vous-même ; encore une fois, expliquez-vous sans détour. « — Puisque Votre Excellence le commande je vais tout révéler ; « mais c'est si extraordinaire qu'il n'a fallu rien moins qu'un « ordre de Votre Excellence pour me décider à faire connaître « une histoire à laquelle nul ne voudra ajouter foi.
(( 11 y a une vingtaine de jours, voulant me délivrer de l'ennui a qui me poursuivait, je songeai à me distraire en faisant une (( partie de pêche. Je pris donc ma ligne, et fus me poster sur le « bord d'un grand étang aux environs de la capitale. Â peine ma « ligne avait-elle touché Teau, que des milliers de cigognes « vinrent s'abattre tout près de moi. Pensant de suite que quelce qu'un de ces oiseaux pourrait bien avoir envie de mordre k « rhameçon, et prévoyant que mon poignet ne serait pas assez « robuste pour comprimer ses ébats, je me hâtai de saisir l'extréa mité de la longue corde de ma ligne, et je la fixai solidement « autour de mes reins. Cette précaution était à peine prise, « qu'une grosse cigogne plus voracc que les autres se jeta sur a l'appât, et le dévora en un clin d'œil. Envie me prit de laisser « la captive avaler paisiblement l'hameçon ; je ne bougeai pas, « et ma cigogne de son côté resta calme et immobile comme quel- (( qu'un qui médite un mauvais coup. Mais ces volatiles ont l'esc( tomac tellement chaud, et la digestion tellement rapide, que « mon hameçon, une minute et demie après, reparut à l'autre ff bout. Pendant que je restais stupéfait de cette merveille, une « autre cigogne se jette sur l'appât, l'avale et le digère à son tour. « Une troisième la suit; bref: cinq, vingt, cinquante cigognes « viennent successivement s'enfiler dans ma ligne. Toutes y « auraient passé jusqu'à la dernière, mais ne pouvant plus tenir a à un si étrange spectacle, je partis d'un éclat de rire, et je « remuai. Soudain, l'escadron effrayé prend son vol, et comme « j'étais lié par les reins, je suis emporté avec lui dans les airs. « Plus nous allions et plus les cigognes s'effarouchaient. Il ne « m'agréait que tout juste de voler ainsi, suspendu à des distances « énormes au-dessus de la terre, tratné à droite, à gauche, plus « haut, plus bas, à travers des lùmf» interminables; mais je
C\ INTRODUCTION
« n'avais pas à choisir, et je me cramponnais le mieux possible h « ma corde, lorsqu'enfin, lasses de me voiturer ainsi, les cigo- (c gnes allèrent s'abattre dans une vaste plaine déserte.
a Je n'eus rien de plus pressé que de les délivrer en me « délivrant moi-même. Je revivais ; mais étais-je en Corée? ou « m'avaient-elles transporté aux derniers confins du monde ? « C'est ce qu'il m'était impossible de savoir. De plus, parti ino- « pinément pour un voyage si long, je n'avais pu faire aucune pro- (( vision, et, à peine redescendu en ce bas monde, je me sentis « dévoré d'une faim canine ; mais la solitude m'environnait de « toutes parts. Pestant contre moi-même et contre les cigognes, « je me dirigeai machinalement vers un énorme roc qui dominait « toute la plaine et dont la cime semblait toucher les cieux. J'ar- « rivai tout auprès, et à mon grand étonnement, ce que j'avais « pris pour un roc ne fut plus qu'une statue colossale dont la tête « s'élevait à perte de vue. Chose plus admirable encore, un grand « poirier chargé de fruits magnifiques avait pris racine et s'éle- « vait majestueusement sur la tête du colosse. La vue seule de « ces fruits faisait découler dans mon estomac je ne sais quelle « douce liqueur qui paraissait me faire grand bien, et excitait d'aua tant plus mon appétit : mais comment les cueillir? comment « atteindre à cette hauteur démesurée ? La nécessité fut, dit-on, (( la mère de l'industrie. La plaine était couverte de roseaux. La « pensée me vint d'en couper une grande quantité, puis, les enfi- « lant les uns au bout des autres, je fabriquai une perche aussi Ion- « gue que la hauteur de la statue. Alors, enfonçant l'extrémité dans « les narines du colosse, je poussai tant et si bien, que la gigan- « tesque tête de la statue, prise d'un éternuement formidable, a s'agita dans des convulsions terribles, et secoua si fortement le « poirier que toutes les poires tombèrent à mes pieds. La bonté « en égalait la beauté ; je me rassasiai de ces fruits succulents, « puis j'allai à la découverte du pays. J'appris bientôt que le lieu « où je me trouvais était le district d'Eun-tsin (province de Tsiong- « Tsieng, k quatre cent lys de la capitale), et sans tarder, je a repris le chemin de Séoul, ou me voici enfin revenu. Cepen- « dani je dois avouer que, quoique étourdi par la rapide succe cession de tant d'événements extraordinaires, je n'oubliai pas (( un instant Votre Excellence, et, en preuve, voici une de ces « poires que j'ai soigneusement conservée pour vous en faire « connaître la suavité, plutôt que pour appuyer la vérité de « mon étrange histoire. » En même temps le moun-kaik plaça dans les mains du ministre une énorme poire. Le ministre
INTRODUCTION. CXI
voulut la goûter sur-le-champ, et la trouva délicieuse. Le lendemain le moun-kaik était nommé mandarin. »
Outre les nobles de naissance dont nous avons parlé jusqu'à présent, il y a des nobles d'adoption. Ce sont des individus riches qui achètent à prix d'argent des titres de noblesse, non pas an roi ni aux ministres, mais k quelque puissante famille, lis obtiennent ainsi d'être inscrits sur les registres généalogiques comme descendants de tel ou tel^ et dès lors tous les membres de cette famille les reconnaissent comme parents devant le gouvernement et le public, les soutiennent et les protègent comme tels en toute circonstance. Cette pratique est contraire au texte de la loi ; mais elle a de nos jours passé dans les mœurs, et les ministres et le roi lui-même sont obligés de la tolérer.
Mentionnons enfin la classe inférieure de la noblesse, c'est-àdire les familles que l'on appelle : demi-nobles ou nobles de province. Ce sont les descendants de personnes qui ont rempli quelque charge publique peu importante comme celle de tsoa-siou ou de piel-kam (4). Ces familles ont quelques privilèges, entreautres celui de porter le bonnet de crin, et quand leurs membres ont souvent été honorés de ces emplois secondaires, elles jouissent, dans la province même, d'une certaine considération. On doit se servir en leur parlant des mêmes formules de courtoisie qu'envers les vrais nobles. Mais au fond leur autorité est beaucoup moins grande, et en dehors de leur propre district, elle devient presque nulle.
Inutile d'ajouter qu'en Corée comme ailleurs les usurpations de titres de noblesse ne sont pas rares. Beaucoup d'aventuriers, quand ils se trouvent dans une province éloignée de la leur, se font passer pour nobles, prennent le bonnet de crin, et usent et abusent de tous les autres privilèges de caste, avec une insolence tout à fait aristocratique. Quand la fraude est découverte, on les traîne à la préfecture la plus voisine, et ils reçoivent une forte bastonnade ; mais s'ils ont des talents, de l'adresse, de l'argent surtout, les mandarins ferment les yeux, et le peuple est obligé de les supporter. Souvent, pendant les persécutions, des chrétiens oni employé ce moyen pour se mettre à l'abri des molestations, et, s'en trouvant bien, persistent à se faire passer pour nobles. « De temps en temps, écrivait Mgr Daveluy, je me permets de plaisanter un peu ces nobles d'emprunt. Mais les
(t) Voir plus haut, fi^ uMé^>\^'
exil INTRODUCTION.
quelques chréliensqui sont véritablement de race noble prennent la chose plus au sérieux. Ils font entendre des plaintes amères sur un abus qui est à leurs yeux un crime énorme. Ils m'accusent d'une tolérance coupable envers ces roturiers qui osent les traiter d'égal à égal, et j'ai quelquefois peine à lies calmer. »
Entre la noblesse et le peuple proprement dit, se trouve la classe moyenne, qui n'existe réellement qu'à la capitale. Elle se compose des familles qui depuis plusieurs générations remplissent auprès du gouvernement certaines fonctions spéciales, telles que celles d'interprètes, d'astronomes, de médecins, etc.. Nous en avons parlé plus haut.
Au-dessous de la classe moyenne vient le peuple, qui n'a absolument aucune influence politique. Légalement, un homme du peuple peut concourir aux examens publics pour les emplois civils et militaires; maison fait, quelque titre qu'il obtienne, même de licencié ou de docteur, il ne recevra jamais du gouvernement que des fondions insignifiantes. Pour se défendre contre les exactions, les cruautés et l'arbitraire des nobles, les gens des diverses classes de métiers se sont unis entre eux, et ont formé des associations qui, à la longue, sont devenues assez puissantes, à la capitale surtout, et dans les grandes villes. Quelques-unes de ces corporations, telles que : les faiseurs de cercueils, les couvreurs, les maçons, les porte-faix, etc.. possèdent, soit par droit écrit, soit par prescription, le monopole de leur industrie. Elles payent régulièrement au trésor royal une contribution déterminée, afin dempécher tout autre que leurs membres d'exercer tel ou tel métier. D'autres sociétés n'ont pas de monopole ; le but unique de leurs membres est de se protéger réciproquement, et de se faciliter les moyens de travail. Ces dernières reçoivent dans leur sein quiconque se présente, ouvrier ou non, pourvu qu'il paye sa cotisation, et se soumette aux règles communes.
Cet esprit d'association, si naturel et si nécessaire dans un pays oii il n y a guère d'autre loi que celle du plus riche ou du plus fort, est très-répandu parmi les Coréens, depuis les familles princières jusqu'aux derniers esclaves. Nous l'avons signalé dans les divers partis politiques qui divisent l'aristocratie, dans la classe moyenne, parmi les prétoriens et satellites des tribunaux. Nous le retrouvons dans toutes les classes du peuple. Chaque village forme une petite république, et possède une caisse commune à laquelle toutes les familles sans exception doivent contribuer. Cet argent est placé en fonds de terre ou à intérêt, et les revenus servent à payer les suppléments d'impôts, les objets d'tttiUté
INTRODUCTION. CXIII
publique pour les mariages, enterrements, etc..., et autres dépenses imprévues. Les individus attachés aux temples de Confucius ou d'autres grands hommes ; les gardiens, les portiers, les commissionnaires, les différentes espèces de domestiques des palais royaux ; les employés des ministères, des administrations civile, militaire ou judiciaire ; tous ceux, en un mot, qui ont un genre de travail ou des intérêts communs, forment entre eux des corporations ou sociétés, analogues à celles des ouvriers proprement dits, et ceux qui n'appartiennent par leur état ou leur situation à aucune de ces sociétés, s'y font affilier^ moyennant une somme plus ou moins considérable, afin de trouver aide et protection en cas de besoin.
Une des corporations les plus puissantes et les mieux organisées est celle des porte-faix. Le commerce intérieur se faisant presque toujours à dos d'hommes ou de bêtes de charge, est entièrement entre leurs mains. La plupart d'entre eux sont des gens veufs ou qui par pauvreté n'ont pu se marier ; les autres traînent à leur suite, le long des routes, leurs femmes et leurs enfants. Répandus dans le pays au nombre de huit ou dix mille, ils sont subdivisés par provinces et par districts, sous les ordres de chefs, sous-chefs, censeurs, inspecteurs, etc.. Ils parlent un langage de convention pour se reconnaître entre eux, se saluent partout oii ils se rencontrent, et se prodiguent les marques extérieures du respect le plus cérémonieux. Ils sont soumis à des règles sévères, et leurs chefs punissent eux-mêmes, quelquefois de mort, les crimes et délits commis par les confrères. Ils prétendent que le gouvernement n'a pas le droit de se mêler de leurs affaires, et jamais on n'en a vu aucun demander justice à un mandarin. Ils passent généralement pour probes et honnêtes, et les paquets ou ballots qu'on leur confie pour les provinces les plus éloignées, sont fidèlement remis à leur adresse. On prétend que leurs mœurs sont très-corrompues, et que presque tous s'adonnent à des vices contre nature. Néanmoins, leurs femmes sont respectées, et celui d'entre eux qui toucherait à la femme d'un de ses confrères, serait immédiatement mis à mort. Ils sont insolents vis-à-vis du peuple, et se font redouter même des mandarins. Quand ils croient avoir à se plaindre d'un affront, d'une injustice quelconque, ils se retirent en masse du district ou de la ville, et leur retraite arrêtant le commerce, et empêchant la circulation des marchandises, on est obligé de parlementer avec eux, et de subie leurs conditions, aprte quoi ils reviennent plus fiers qne jamais.
T. u — h*imiu M csoaiit fi
CXIV INTRODUCTION
La corporation la plus méprisée est celle des valets de bouchers ou abatteurs de bœufs. Le bœuf étant un animal absolument nécessaire pour la culture et le transport des fardeaux, une loi très-ancienne défend de le tuer sans permission du gouvernement, et Topinion publique, d'accord avec la loi, regarde Tacte de tuer un bœuf comme le plus avilissant de tous. Les abatteurs de bœufs forment donc une classe à part, plus dégradée aux yeux de tous que les esclaves eux-mêmes. Ils ne peuvent demeurer dans rintérieur des villages ; ils vivent en dehors de la population qui les repousse avec horreur, et ne se marient qu'entre eux. C'est parmi eux que sont pris les exécuteurs des hautes œuvres. Seuls ils ont le droit d'abattre les bœufs, et tout autre Coréen qui le ferait serait chassé de son village et de sa famille, et forcé de se réfugier chez eux. 11 est bon de noter en passant que le mépris public n'atteint que ceux qui tuent l'animal, et nullement les bouchers qui en vendent la viande. Ceux-ci sont de gros personnages nommés par les mandarins, auxquels ils payent un impAt très-lourd afin de conserver leur monopole. Tout autre individu qui ferait abattre un bœuf, aurait à payer une amende de 54 à 56 francs, prix ordinaire d'un petit bœuf.
Le nombre des esclaves est aujourd'hui bien moins considérable qu'autrefois, et va toujours en diminuant. On n'en rencontre plus guère, au moins dans les provinces centrales, que chez les grandes familles nobles. Sont esclaves : ceux qui naissent d'une mère esclave; ceux qui se vendent ou sont vendus par leurs parents comme tels ; enfin les enfants abandonnés qui sont recueillis et élevés ; mais dans ce dernier cas l'esclavage est personnel, et les enfants de celui qui a ainsi perdu sa liberté, naissent libres. L'esclavage est très-doux dans ce pays; généralement on ne garde et on n'emploie comme esclaves que les jeunes gens, surtout les jeunes filles pour le service intérieur de la famille. Quand ils sont en âge de se marier, les garçons sont le plus souvent laissés libres de se retirer ou ils voudront, à seule charge de payer au maître une espèce de capitation annuelle ; d'autres fois, le maître les garde auprès de lui et les marie à quelqu'une de ses esclaves. Les filles demeurent dans la famille du maître, et après leur mariage habitent une petite maison à part. Elles sont astreintes à quelques travaux, et tous leurs enfants appartiennent au maître.
Le maître a droit de vie et de mort sur ses esclaves ; néanmoins, s'il usait de ce droit dans les circonstances ordinaires, ou même s'il les frappait trop violemment, il serait justiciable des
INTRODUCTION. CXV
tribunaux. Les inissioDnaires assurent qu'il y a peu d'excès de ce genre. En somme, le sort des esclaves est souvent préférable à celui des pauvres villageois, et il n'est pas rare de voir des gens du peuple se réfugier auprès des grands, demander à épouser leurs esclaves, et à devenir esclaves eux-mêmes, pour se mettre à Tabri des exactions et des violences des nobles ou des mandarins. Outre les esclaves qui sont la propriété des particuliers, il y en d'autres qui appartiennent au gouvernement. Ils sont attachés aux diverses administrations, ministères, préfectures, où ils remplissent les plus bas offices de domesticité. Quelques-uns de ces esclaves le sont de naissance ; la plupart le sont devenus par suite d'une condamnation en cause criminelle, et ces derniers sont des forçats plutôt que des esclaves. Cet esclavage est, surtout pour les femmes, beaucoup plus pénible que l'esclavage ordinaire. Les femmes esclaves des préfectures sont traitées à peu près comme des animaux. Elles sont à la merci, non-seulement des mandarins, mais des prétoriens, des satellites, des valets, du premier venu. Rien n'égale le mépris qu'on a pour elles, et la condamnation à une telle servitude est, pour une honnête femme, mille fois pire que la mort.
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Condition des femmes. — Mariage.
En Corée, comme dans les autres pays asiatiques, les mœi sont effroyablement corrompues, et par une suite toute nai relie, la condition ordinaire de la femme est un état d'abjecti et d'infériorité choquantes. Elle n'est point la compagne rhomme, elle n'est qu'une esclave, un instrument de plaisir de travail, à qui la loi et les mœurs ne reconnaissent aucun di et, pour ainsi dire, aucune existence morale. C'est un princ généralement admis, consacré par les tribunaux, et que pi sonne ne songe à contester, que : toute femme qui n'est pas s( puissance de mari ou de parents, est, comme un animal si maître, la propriété du premier occupant.
Les femmes n'ont pas de nom. La plupart des jeunes fil reçoivent, il est vrai, un surnom quelconque, par lequel parents plus âgés, ou les amis delà famille les désignent pendi leur enfance. Mais aussitôt qu'elles ont atteint l'âge de puber I le père et la mère seuls peuvent employer ce nom ; les auti
! membres de la famille, ainsi que les étrangers, se servent
' périphrases telles que : la fille d'un tel, la sœur d'un tel. Ap
le mariage une femme n'a plus de nom. Ses propres parents s désignent le plus souvent par le nom du district oii elle a
mariée ; les parents de son mari, par le nom du district où e vivait avant son mariage. Quelquefois on l'appelle tout coui la maison d'un tel (nom du mari). Quand elle a des fils, les bi( séances demandent qu'on se serve de la désignation : mi d'un tel. Quand une femme est forcée de comparaître devant tribunaux, le mandarin, pour faciliter les débats, lui imp( d'office un nom pour le temps que doit durer le procès.
Dans les hautes classes de la société, l'étiquette exige que enfants des deux sexes soient séparés dès l'âge de huit ou < ans. A cet âge, les garçons sont placés dans l'appartement exi rieur 011 vivent les hommes. C'est là qu'ils doivent passer le temps, étudier, et même manger et dormir. On ne cesse de k répéter qu'il est honteux à un homme de demeurer dans l'appj , tement des femmes, et bientôt ils refusent d'y mettre les pie<
iNTRODucTion. cxvn
Les jeunes filles au contraire sont enfermées dans les salles intérieures, où doit se faire leur éducation, où elles doivent apprendre à lire et à écrire. On leur enseigne qu*elles ne doivent plus jouer avec leurs frères et qu'il est inconvenant pour elles de se laisser apercevoir des hommes, de sorte que, peu à peu, elles cherchent d'elles-mêmes à se cacher.
Ces usages se conservent pendant toute la vie, et leur exagération a complètement détruit la vie de famille. Presque jamais un Coréen de bon ton n'aura de conversation suivie même avec sa propre femme, qu'il regarde comme infiniment au-dessous de lui. Jamais surtout il ne la consultera sur rien de sérieux, et quoique vivant sous le même toit, on peut dire que les époux sont toujours séparés, les hommes conversant et se délassant ensemble dans les salles extérieures, et les femmes recevant leurs parentes ou amies dans les appartements qui leur sont réservés. La même coutume, basée sur le même préjugé, empêche les gens du peuple de rester dans leurs maisons quand ils veulent prendre un instant de récréation ou de repos. Les hommes cherchent leurs voisins, et, de leur côté, les femmes se réunissent à part.
Parmi les nobles, quand une jeune fille est arrivée à Tàge nubile, ses propres parents, excepté ceux du degré le plus rapproché, ne sont plus admis ni à la voir ni à lui parler, et ceux qui sont exceptés de cette loi ne lui adressent la parole qu'avec la plus cérémonieuse retenue. Après leur mariage, les femmes nobles sont inabordables. Presque toujours consignées dans leurs appartements, elles ne peuvent ni sortir, ni même jeter un regard dans la rue, sans la permission de leur mari ; et de là, pour beaucoup de dames chrétiennes, surtout en temps de persécution, Timpossibilité absolue de participer aux sacrements. Cette séquestration jalouse est portée si loin, que Ton a vu des pères tuer leurs filles, des maris tuer leurs femmes, et des femmes se tuer elles-mêmes, parce que des étrangers les avaient touchées du doigt. Mais très-souvent aussi, cette réserve ou cette pudeur exagérée produit les inconvénients qu'elle est destinée à éviter. Si quelque libertin effronté parvient à pénétrer secrètement dans Tappartement d'une femme noble, elle n'osera ni pousser un cri, ni opposer la moindre résistance qui pourrait attirer l'attention ; car alors, coupable ou non, elle serait déshonorée à tout jamais, par le seul fait qu'un homme est entré dans sa chambre, tandis que, la chose restant secrète, sa réputation est sauve. D'aillears, si elle résistait, persomie M4«i- es saurait gré, pas
CXniI INTRODUCTION.
même son mari, à cause de Téclat fâcheux qui serait ainsi occasionné.
Quoique les femmes en Corée ne comptent absolument pour rien, ni dans la société, ni dans leur propre famille, elles sont entourées cependant d'un certain respect extérieur. On se sert en leur parlant des formules honorifiques, et nul n'oserait s'en dispenser, si ce n'est envers ses propres esclaves. On cède le pas dans la rue à toute femme honnête, même du pauvre peuple. L'appartement des femmes est inviolable; les agents de l'autorité eux-mêmes ne peuvent y mettre le pied, et un noble qui se retire dans cette partie de la maison n'y sera jamais saisi de force. Le cas de rébellion est seul exce[»té, parce qu'alors les femmes sont supposées complices du coupable. Dans les autres circonstances, les satellites sont forcés d'user de ruse pour attirer leur proie au dehors, en un lieu où ils puissent légalement l'arrêter. Quand un acheteur vient visiter une maison en vente, il avertit de son arrivée, afin qu'on ferme les portes des chambres réservées aux femmes, et il n'examine que les salons extérieurs ouverts à tous. Quand un homme veut monter sur son toit, il prévient les voisins afin que l'on ferme les portes et les fenêtres.
Les femmes des mandarins ont le droit d'avoir des voitures à deux chevaux, et ne sont point obligées de faire cesser, dans l'enceinte de la capitale, les cris des valets de leur suite, ce que doivent faire les plus hauts fonctionnaires, même les gouverneurs et les ministres. Les femmes ne font la génuflexion à personne, si ce n'est à leurs parents, dans le degré voulu, et selon les règles fixées. Celles qui se font porter en chaise ou palanquin, sont dispensées de mettre pied à terre en passant devant la porte du palais. Ces usages semblent dictés par le sentiment des convenances , mais il en est d'autres qui viennent évidemment du mépris qu'on a pour le sexe le plus faible ou de la licence des mœurs. Ainsi, les femmes, à quelque classe de la société qu'elles appartiennent, ne sont presque jamais traduites devant les tribunaux, quelque délit qu'elles puissent commettre, parce qu'on ne les suppose pas responsables de leur actes. Ainsi encore, elles ont droit de pénétrer partout dans les maisons, de circuler en tout temps dans les rues de la capitale, même la nuit ; tandis que, depuis neuf heures du soir, moment où la cloche donne le signal de la retraite, jusqu'à deux heures du matin, aucun homme ne peut sortir, sauf le cas d'absolue nécessité, sans s'exposer à une forte amende.
Lorsque les enfants ont atteint l'âge de puberté, ce sont les
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parents qui les fiancent et les marient, sans les consulter, sans s'inquiéter de leurs goûts, et souvent même contre leur gré. De part et d'autre on ne s'occupe que d'une chose, la convenance de rang et de position entre les deux familles. Peu importent les aptitudes des futurs époux, leur caractère, leurs qualités ou leurs défauts physiques, leur répugnance mutuelle. Le père du garçon se met en relation avec le père de la fille, de vive voix s'ils demeurent dans le voisinage Tun de Vautre, par lettre s'ils sont trop éloignés. On discute les diverses conditions du contrat, on convient de tout, on marque l'époque qui semble la plus favorable d'après les calculs des devins ou astrologues, et cet arrangement est définitif.
La veille ou l'avant-veille du jour fixé pour le mariage, la demoiselle invite une de ses amies pour lui relever les cheveux ; le jeune homme de son côté appelle l'un de ses parents ou connaissances pour lui rendre le même service. Ceux qui doivent faire cette cérémonie sont choisis avec soin ; on les appelle poksiou, c'est-à-dire : main de bonheur. Voici sur quoi est fondé cet usage. En Corée, les enfants des deux sexes portent leurs cheveux en une seule tresse qui pend sur le dos. Ils vont toujours nu-tête. Tant que Ton n'est pas marié, on reste au rang des enfants (ahai), et l'on doit conserver ce genre de coiffure. On peut alors faire toutes sortes d'enfantillages et de folies, sans que cela tire à conséquence ; on n'est pas supposé capable de penser ou d'agir sérieusement, et les jeunes gens, eussent-ils vingt-cinq ou trente ans, ne peuvent prendre place dans aucune réunion où l'on traite d'affaires importantes. Mais le mariage amène l'émancipation civile, à quelque âge qu'il soit contracté, fût-ce à douze ou treize ans. Dès lors on devient homme fait (euroun), les jeux d'enfants doivent être abandonnés, la nouvelle épouse prend son rang parmi les matrones, le jeune marié a le droit de parler dans les réunions d'hommes et de porter désormais un chapeau. Après que les cheveux ont été relevés pour le mariage, les hommes les portent noués sur le sommet de la tête, un peu en avant. D'après les vieilles traditions, ils ne devraient jamais se couper un seul cheveu ; mais, à la capitale surtout, les jeunes gens qui veulent faire valoir leurs avantages personnels , et n'avoir pas sur le crâne un trop gros paquet de cheveux, se font raser le sommet de la tête, de façon à ce que le nœud ne soit pas plus gros qu'un œuf. Les femmes mariées, au contraire, non-seulement conservent tous leurs cheveux, mais s'en procurent de faux, afin de grossir autant que possible les deu tresMS qui pour elles sont
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de règle stricte. Les femmes de tout râag à la capitale, et les femmes nobles dans les provinces forment avec ces deux tresses un gros chignon qui, maintenu par une longue aiguille d'argent ou de cuivre placée en travers, retombe sur le cou. Les femmes du peuple, dans les provinces, roulent les deux tresses autour de leur tête, comme un turban, et les nouent sur le front. Les jeunes personnes qui refusent de se marier, et les hommes qui, arrivés à un certain âge, n'ont pu trouver femme, relèvent euxmêmes leurs cheveux secrètement et en fraude, afin de ne pas être éternellement traités comme des enfants ; c'est une violation grave des usages, mais on la tolère.
Au jour fixé, on prépare dans la maison de la jeune £lle une estrade plus ou moins élevée, ornée avec tout le luxe possible ; les parents et amis sont invités, et s'y rendent en foule. Les futurs époux qui ne se sont jamais vus, ni jamais adressé la parole, sont amenés solennellement sur Testrade, et placés Tun en face de Tautre. Ils y restent quelques minutes, se saluent sans mot dire, puis se retirent chacun de son côté. La jeune mariée rentre dans Tappartement des femmes , et le marié demeure avec les hommes dans les salons extérieurs, où il se réjouit avec tous ses amis, et les fête de son mieux. Quelque considérables que puissent être les dépenses, il doit s'exécuter de bonne grâce; sinon, on emploiera tous les moyens imaginables, jusqu'à le lier et le suspendre au plafond, pour le forcer à se montrer généreux.
C'est cette salutation réciproque, par devant témoins, qui signifie le consentement, et constitue le mariage légitime. Dès lors le mari, à moins qu'il n'ait répudié sa femme dans les formes voulues, peut toujours et partout la réclamer ; et, l'eût-il répudiée, il lui est interdit de prendre lui-même une autre femme légitime, du vivant de la première, mais il reste libre d'avoir autant de concubines qu'il en peut nourrir. Quant aux concubines, il suffit qu'un homme puisse prouver qu'il a eu des relations intimes avec une fille ou une veuve, pour que celle-ci devienne sa propriété légale. Personne ne peut la lui enlever, et les parents eux-mêmes n'ont pas droit de la réclamer. Si elle s'enfuit, il peut la faire ramener de force à son domicile.
Le fait suivant, arrivé il y a quelques années dans un village oii se trouvait un missionnaire, nous fera mieux comprendre ces diverses lois et coutumes au sujet du mariage. Un noble avait à marier sa propre fille et celle de son frère défunt, toutes deux du même âge. 11 voulait pour chacune d'elles, mais pour sa fiUe
1?ITR0DUCTI0ÎI. CXXl
surtout^ le plus excellent mari qui se pût rencontrer, et dans son désir de faire le meilleur choix possible, il avait refusé déjà plusieurs partis très-convenables. Un jour enfin, on lui fait une demande de la part d'une riche et grande famille. Après avoir hésité quelque temps s'il donnerait sa fille ou sa nièce, il se détermine pour sa fille, et sans avoir jamais vu son futur gendre, engage sa parole et convient de Tépoque des noces. Mais trois jours avant la cérémonie, il apprend par des sorciers que le jeune homme est un niais, très-laid et très-ignorant. Que faire? Il n'y avait plus moyen de reculer. Il avait donné son consentement, et en pareil cas la loi est inflexible. Dans son désespoir, il imagina un moyen d'amortir le coup qu'il ne pouvait parer entièrement. Le jour du mariage, dès le matin, il se rendit à l'appartement des femmes et donna ses ordres de la manière la plus absolue, pour que sa nièce, et non sa fille, fût coiffée, habillée, et conduite sur l'estrade saluer le futur mari. Sa fille, stupéfaite, n'avait qu'à obéir. Les deux cousines, étant à peu près de la même taille, la substitution fut facile, et la cérémonie eut lieu dans les formes voulues. Le nouveau marié, [selon l'usage, passa l'après-midi dans l'appartement des hommes, et quelle ne fut pas la stupéfaction du vieux noble lorsqu'il vit que, loin d'être le badaud que lui avaient dépeint les sorciers, il était beau, bien fait, très-spirituel, très-instruit et très-aimable ! Désolé d'avoir perdu un pareil gendre, il songea à réparer le mal, et ordonna secrètement que, le soir, on introduisit dans la chambre nuptiale non point sa nièce, mais sa propre fille. Il savait bien que le jeune homme ne se douterait de rien, parce que pendant les salutations officielles sur l'estrade, les nouvelles mariées sont tellement affublées et surchargées d'ornements qu'il est impossible de distinguer leur visage. Tout se fit comme il le désirait. Pendant les deux ou trois jours que l'on passa en famille, le vieux noble, heureux du succès de ses stratagèmes, se félicitait d'avoir un gendre aussi parfait. Le nouveau marié de son côté, se montrait de plus en plus charmant, et gagna tellement le cœur de son beau-père, qu'à la fin, dans un épanchement d'affection, celui-ci lui raconta tout ce qui était arrivé, les bruits qui avaient couru sur son compte, et les substitutions successives de la nièce à la lille, et de la fille à la nièce. Le jeune homme fut tout d'abord interdit, puis reprenant son sang-froid : « C'est très-bien, dit-il, et très-adroit de votre part. Mais il est clair que les deux jeunes personnes m'appartiennent, et je les réclame toutes les deux, votre nièce qui seule est ma légitime épouse, puisqu'elle m'a
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fait les salutations légales ; votre fille parce que, introduite par vous-même dans la chambre nuptiale, elle est devenue de droit et de fait ma concubine. » Il n'y avait rien à répondre ; les deux jeunes femmes furent conduites à la maison du nouveau marié, et le vieillard demeuré seul fut bafoué de tous pour sa maladresse et sa mauvaise foi.
Le jour du mariage, la jeune fille doit montrer la plus grande réserve dans ses paroles. Sur Testrade, elle ne dit pas un mot, et le soir, dans la chambre nuptiale, l'étiquette, surtout entre gens de la haute noblesse, lui commande le silence le plus absolu. Le jeune marié Taccable de questions, de compliments; elle doit rester muette et impassible comme une statue. Elle s'assied dans un coin, revêtue d'autant de robes qu'elle en peut porter. Son mari la déshabillera s'il le veut, mais elle ne s'en mêlera pas. Si elle prononçait une parole ou faisait un geste, elle deviendrait un objet de risée et de plaisanterie pour ses compagnes, car les femmes esclaves de la maison se tiennent auprès des portes pour écouter, regardent par toutes les fentes, et se hâtent de publier ce qu'elles peuvent voir et entendre. Un jeune marié fit un jour avec ses amis la gageure d'arracher quelques mots à sa femme dès la première entrevue. Celle-ci en fut avertie. Le jeune homme après avoir vainement (enté divers moyens, s'avisa de lui dire que les astrologues, en tirant Thoroscope de sa future, lui avaient affirmé qu'elle était muette de naissance, qu'il voyait bien que tel était le cas, et qu'il était résolu à ne pas prendre une femme muette. La jeune femme aurait pu se taire impunément, car les cérémonies légales une fois accomplies, que l'un des deux conjoints soit muet ou aveugle, ou impotent, peu importe, le mariage existe. Mais piquée de ces paroles, elle répondit d'un ton aigre- doux : « Hélas! l'horoscope tiré sur ma nouvelle famille est bien plus vrai encore. Le devin m'a annoncé que j'épouserais le fils d'un rat, et il ne s'est pas trompé. » C'est là pour un Coréen la plus grossière injure, et elle atteignait non-seulement l'époux mais son père. Les éclats de rire des femmes esclaves en faction auprès de la porte augmentèrent la déconvenue du jeune homme. II avait gagné son pari, mais les moqueries de ses amis lui firent payer bien cher et bien longtemps sa malencontreuse bravade.
Cet état de réserve et de contrainte entre les nouveaux mariés doit, selon les lois de l'étiquette, se prolonger très-longtemps. Pendant des mois entiers, la jeune femme ouvre à peine la bouche pour les choses les plus nécessaires. Point de conversa-
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lions suivies avec son mari, point de confidences, jamais Tombre de cordialité. Vis-k-vis de son beau-père, Tusage est encore plus sévère; souvent elle passe des années entières sans oser lever les yeux sur lui ou lui adresser la parole, sinon pour lui donner de loin en loin quelque brève réponse. Avec sa belle-mère elle est un peu plus à Taise, et se permet quelquefois de petites conversations ; mais, si elle est bien élevée, ces conversations seront rares et de peu de durée. Inutile d'ajouter que les chrétiens de Corée ont laissé de côté la plupart de ces observances ridicules.
D'après tout ce que nous venons de dire, on comprend combien rares doivent être en Corée les mariages heureux, les unions bien assorties. La femme n'a que des devoirs envers son mari, tandis que celui-ci n'en a aucun envers elle. La fidélité conjugale n'est obligatoire que pour la femme. Si insultée, si dédaignée qu'elle soit, elle n'a pas le droit de se montrer jalouse; Tidée même ne lui en vient pas. D'ailleurs, Tamour mutuel entre les époux est un phénomène que les mœurs rendent presque impossible. Les bienséances tolèrent qu'un mari respecte sa femme et la traite convenablement ; mais on se moquerait cruellement de celui qui lui donnerait une marque d'affection véritable, et qui l'aimerait comme la compagne de sa vie. Elle n'est et ne doit être, pour un homme qui se respecte, qu'une esclave d'un rang un peu plus élevé, destinée à lui donner des enfants, à surveiller l'intérieur de la maison , et k satisfaire quand il lui plait ses passions et ses appétits naturels. Parmi les nobles, le jeune marié après avoir passé trois ou quatre jours avec sa nouvelle épouse, doit la quitter pour un temps assez long, afin de prouver qu'il ne fait pas d'elle trop grand cas. Il la laisse dans un état de veuvage anticipé, et se dédommage avec des concubines. En agir autrement serait de mauvais goût. On cite des nobles, qui pour avoir laissé échapper quelques larmes à la mort de leur femme, ont été obligés de s'absenter pendant plusieurs semaines des salons de leurs amis où l'on ne cessait de les poursuivre de quolibets.
Parmi les femmes, un certain nombre acceptent cet état de choses avec une résignation exemplaire. Elles se montrent dévouées, obéissantes, soigneuses de la réputation et du bien-être de leurs maris. Elles ne se révoltent pas trop contre les exigences souvent tyranniques et déraisonnables de leurs belles-mères. Habituées dès l'enfance à porter le joug, à se regarder elle-mêmes comme une race inférieure, elles n'ont pas même l'idée de protester contre les usages établis, ou de briser les préjugés dont elles sont victimes. Mais beaucoup d'autres femmes se laissent
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aller à tous leurs défauts de caractère, sont violentes, insubordonnées, mettent dans leurs maisons la division et la ruine, se battent avec leurs belles-mères, se vengent de leurs maris en leur rendant la vie insupportable, et provoquent sans cesse des scènes de colère et de scandale. Chez les gens du peuple, en pareil cas, le mari se fait justice à coups de poing ou de bâton ; mais dans les hautes classes, Tusage ne permettant point à un noble de frapper sa femme, il n'a d'autre ressource que le divorce, et s*il ne lui est pas facile d'y recourir et de faire les frais d'un autre mariage, il faut qu'il se résigne. Si sa femme, non contente de le tourmenter, lui est infidèle ou s'enfuit de la maison conjugale, il peut la conduire au mandarin, qui, après avoir fait administrer la bastonnade à la dame, la donne pour concubine à quelqu'un de ses satellites ou de ses valets.
Quelquefois cependant, même en Corée, les femmes de tact et d'énergie savent se faire respecter, et conquérir leur position légitime, comme le prouve l'exemple suivant, extrait d'un traité coréen de morale en action, à l'usage des jeunes gens des deux sexes. Vers la fin du siècle dernier, un noble de la capitale, assez haut placé, perdit sa femme dont il avait plusieurs enfants. Son âge déjà avancé rendait un second mariage difficile ; néanmoins, après de longues recherches, les entremetteurs employés en pareil cas firent décider son union avec la fille d'un pauvre noble de la province de Kieng-sang. Au jour fixé, il se rendit à la maison de son futur beau-père, et les deux époux furent amenés sur l'estrade pour se faire les salutations d'usage. Notre dignitaire en voyant sa nouvelle femme, resta un moment interdit. Elle était très-petite, laide, bossue, et semblait aussi peu favorisée des dons de l'esprit que de ceux du corps. Mais il n'y avait pas à reculer, et il en prit son parti, bien résolu à ne jamais l'amener dans sa maison et à n'avoir aucun rapport avec elle. Les deux ou trois jours que Ton passe dans la maison du beau-père étant écoulés, il repartit pour la capitale, et ne donna plus de ses nouvelles. La femme délaissée, qui était une personne de beaucoup d'intelligence, se résigna à son isolement, et demeura dans la maison paternelle, s*informant de temps en temps de ce qui arrivait à son mari. Elle apprit, après deux ou trois ans, qu'il était devenu ministre de second ordre, qu'il venait de marier très-honorablement ses deux fils, puis, quelques années plus tard, qu'il se disposait à célébrer, avec toute la pompe voulue, les fôtes de sa soixantième année.
Aussitôt, sans hésiter, malgré l'opposition et les remontrances
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de ses parents, elle prend le chemin de la capitale, se fait porter h la maison du ministre, et annoncer comme sa femme. Elle descend de son palanquin sous le vestibule, se présente d*un air assuré, promène un regard tranquille sur les dames de la famille réunies pour la fête, s'assied à la place d'honneur, se fait apporter du feu, et avec le plus grand calme, allume sa pipe devant toutes les assistantes stupéfaites. La nouvelle est portée de suite à Tappartement des hommes, mais par bienséance personne n'a Tair de s'en émouvoir. Bientôt la dame fait appeler les esclaves de service, et d'un ton sévère : « Quelle maison est-ce que celle-ci ? leur dit-elle ; je suis votre maîtresse et personne ne vient me recevoir. Où avez-vous été élevées? je devrais vous infliger une grave punition, mais je vous fais grâce pour cette fois. Où est Tappartement de la maîtresse ?» On se hâte de l'y conduire, et là, au milieu de toutes les dames : « Où sont mes belles-filles? demande-t-elle, comment se fait-il qu'elles ne viennent pas me saluer ? Elles oublient sans doute que par mon mariage je suis devenue la mère de leurs maris, et que j'ai droit de leur part à tous les égards dus à leur propre mère. » Aussitôt, les deux belles-filles se présentent, l'air honteux, et s'excusent de leur mieux sur le trouble où les a jetées une visite aussi inattendue. Elle les réprimande doucement, les exhorte à se montrer plus exactes dans l'accomplissement de leurs devoirs, et donne différents ordres en sa qualité de maîtresse de la maison.
Quelques heures après, voyant qu'aucun des maîtres ne paraissait, elle appelle une esclave et lui dit : « Mes deux fils ne sont certainement pas sortis en un jour comme celui-ci ; voyez s'ils sont à l'appartement des hommes, et faite&-les venir. » Ils arrivent très-embarrassés, et balbutient quelques excuses. « Comment, leur dit-elle, vous avez appris mon arrivée depuis plusieurs heures, et vous n'êtes pas encore venus me saluer ! Avec une aussi mauvaise éducation, une pareille ignorance des principes, que ferez-vous dans le monde ? J'ai pardonné aux esclaves et à mes belles-filles leur manque de politesse, mais, pour vous autres hommes, je ne puis laisser votre faute impunie. » En même temps, elle appelle un esclave, et leur fait donner sur les jambes quelques coups de verges. Puis elle ajoute : « Pour votre père le ministre, je suis sa servante, et n'ai pas d'ordres à lui donner; mais vous, désormais, faites en sorte de ne plus oublier les convenances. »
A la fin, le ministre lui-même, bien étonné de tout ce qui se passait, fut obligé de s'exécuter et vint saluer sa femme. Trois
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jours après, les fêtes étant terminées, il retourna au palais. Le roi lui demanda familièrement si tout s'était passé aussi heureusement que possible ; le ministre raconta en détail Thistoire de son mariage, Tarrivée inopinée de sa femme et la manière dont elle avait su se conduire. Le roi, qui était un homme de sens, lui répondit : « Vous avez fort mal agi envers votre épouse. Elle me parait une femme de beaucoup d*esprit et d*un tact extraordinaire; sa conduite est admirable, et je ne saurais assez la louer. J'espère que vous réparerez les torts que avez eus envers elle. » Le ministre le promit, et quelques jours plus tard, le prince conféra solennellement à la dame une des plus hautes dignités de la cour.
La femme épousée légitimement, à moins qu'elle ne soit une veuve ou une esclave, entre en tout et pour tout en participation de Tétai social de son mari. Quand même elle ne serait pas noble de naissance, elle le devient si elle épouse un noble, et ses enfants le sont aussi. Si deux frères par exemple, épousent la tante et la nièce, et que la nièce tombe en partage à Tatné, elle devient par le fait la sœur ainée, et la tante sera traitée comme la sœur cadette, ce qui dans ce pays fait une énorme différence.
Dans toutes les classes de la société, la principale occupation des femmes est d'élever, ou plutôt de nourrir leurs enfants. La mère se dispense rarement de ce devoir, plus sacré encore en ce pays, où l'on n'a aucune idée de l'allaitement artificiel, et où par conséquent les enfants qui perdent leur mère dans les premières années meurent presque tous. Les Coréens ne savent pas traire les animaux, et n'usent jamais de lait de vache ou de chèvre. La seule exception est en faveur du roi qui en prend quelquefois. Dans ce cas, on s'en procure à l'aide d'une opération très-compliquée. Ou couche la vache sur le flanc, en présence de toute la cour, puis avec des planchettes ou bâtons on presse les mamelles, et le lait, que les opérateurs en font découler à la sueur de leurs fronts, est précieusement recueilli pour l'usage de Sa Majesté.
Quand il n'y a pas d'autres enfants plus jeunes, la mère allaite son nourrisson jusqu'à l'âge de sept ou huit ans, quelquefois même jusqu'à dix ou douze ans. Cette coutume dégoûtante semble si naturelle en ce pays que la chose se fait publiquement, et l'on voit des enfants presque aussi grands que leurs mères prendre le sein, sans que personne songe à se scandaliser. L'éducation du reste exige peu de soins. Elle consiste habituellement à faire toutes les volontés de l'enfant, surtout si c'est un fils, à se