T. 11. — ÉGLISE DE CORÉE. 1-C
vivement le cœur du Souverain Pontife et des cardinaux de la Propagande. Il n'y avait plus h songer h TÉglisc de Péking pour les secourir, car celte Église s(Mi'ouvait elle-même dans le dénùnient le plus absolu. Les derniers établissements des Pères Lazaristes français et i»ortugais venaient d'être supprimés quelques mois auparavant. Il fut donc résolu qu'on établirait en Corée une mission séparée, relevant directement du Saint-Siège, et que rdMivre serait confiée à la Société des Missions-Étrangères.
La Société des Missions-Étrangères a été fondée à Paris, vers le milieu du xvii* siècle, lorsque le pape Alexandre YII envoya des vicaires apostoliques français en Chine, en Gochinchine, an Tong-Ung et au Canada, avec mission, non-seulement de prêcher rÉvangile, mais d*étabUr dans ces nouvelles églises un clergé indigène séculier. En quittant l'Europe, ces zélés prélats, afin d'assurer Pavenir de leur entreprise, confièrent à qucli[ues-uns des missionnaires qui s'étaient joints à eux le soin de demeurer en France et de leur procurer des coliaboraleurs, en formant des ouvriers apostoliques aussi capables et aussi nombreux ([ue possible. Pour cela, il fallait fonder un séminaire spécial, ayant pour but uniijue et exclusif les missions lointaines. Louis XIV favorisa la nouvelle œuvre, et octroya les lettres patentes nécessaires à son existence légale; le Souverain Pontife donna son approbation par le cardinal Chigi, légat à latere^ et le séminaire fut établi, le 27 octobre 4663, dans la maison qu'il occupe encore aujourd'hui. A la fin du xviii* siècle, il avait déjà envoyé dans Textréme Orient deux cent cinquante-cinq missionnaires, qui se firent remarquer par leur zèle apostolique, et surtout par leur fidélité scrupuleuse à obéir aux ordres du Siieiint-Siége et à suivre sa direction, dans les questions alors controversées en Chine et ailleurs. Pendant la grande révolution, le séminaire des Missions- Étrangères eut le sort de toutes les institutions religieuses. Les directeurs ayant refusé le serment h la constitution civile du clergé, furent forcés de quitter la Fiance et se réfugièrent, les uns «h Rome, les autres à Londres, d'où ils entretinrent la correspondance avec les missions, et purent même expédier quelques missionnaires. Le séminaire avait été vendu comme bien national. Napoléon, par un décret du 2 germinal an XIII (mars idOô) rendit à la société son existence légale. Supprimé de nouveau en 1809, par suite de la lutte impie de Pempereur contre le Saint- Siège, le séminaire fut rétabli en 1815 et, depuis lors, ne cesse d'envoyer dans les missions des ouvriers apostoliques de plus en plus nombreux.
La Sacrée GongrégatioD écrivit donc, en date du i«' septembre 1 827, aax directeurs du séminaire des MissioDs-Ëtrangères pour leur demander s'ils pourraient pourvoir promptement, et d*uDe manière stable, aux besoins de TÉglise coréenne, en se chargeant d*y envoyer désormais des missionnaires. Celte lettre mil les directeurs du séminaire dans une {grande perplexité. Anciens missionnaires eux-mêmes, ils comprenaient mieux que personne l'état déplorable de cette pauvre mission de{)iiis si longtemps délaissée, et leur zèle les poussait h accepter immédiatement la proposition. D'un autre côté, à un moment où les vocations étaient encore si peu nombreuses, les ressources si peu considérables, la prudence ne leur faisait-elle pas un strict devoir de ne point se charger de missions nouvelles, quand ils pouvaient à peine suffire aux besoins des anciennes? N'est-ce pas Notre-Seignear lui-même qui a dit : Volensturrimœdifieare prius sedens eomputat stmpïus qui neeessarii stinf , si habeat ad perficten" dum (Luc, XIV, 28) : Celui qui veut construire un édifice, calcule d'abord soigneusement les frais, pour voir s'il a de quoi mener l'œuvre à bonne fin?
En conséquence, sans accepter ni refuser positivement, ils exposèrent à la Sacrée Congrégation leurs doutes et leurs difticultés. Pour le moment ils avaient bien peu de sujets, et ils pouvaient craindre, en se chargeant de la Corée, d'entreprendre une œuvre au-dessus de leurs forces. Les revenus du séminaire, les aumônes de Tassociation naissante de la Propagation de la foi, ne donnaient que des sommes insuffisantes pour les missions anciennes; en entreprendre d'autres en pareil cas, ne serait-ce pas tenter Dieu? De plus, par quelle voie pénétrer en Corée? comment conserver des relations avec ce pays? puisque les seules missions que la Société avait alors en Chine étaient à l'ouest de l'empire, dans la partie la plus éloignée de la Corée, et que d'un autre côté, les Coréens n'ayant aucun commerce par mer avec les autres nations, il fallait nécessairement, pour arriver chez eux, traverser toute la Chine et une grande partie de la Tarlarie. Presque tous les missionnaires euroj)éens de Péking venaient d'être obligés de quitter celte capitale, et de se retirer à Macao : n'étail-il pas nécessaire que la Sacrée Congrégation écrivit d'abord h son procureur en Chine, pour savoir si, dans un pareil moment, il était humainement possible de faire pénétrer des Européens jusqu'en Corée? Enfin, dans le cas où la Sacrée Congrégation ne trouverait pas ces motifs suffisants pour autoriser leur hésitation, les directeurs déclaraient qu'ils étaient tous prêts k obéir, mais
qu'il leur resterait à obtenir rassenliment des autres membres de la Société, vicaires apostoliques et missionnaires, altendu (jue d après le règlement, à moins d'un ordre du Sainl-Siét^'c, on ne pouvait accepter une nouvelle mission que d'un commun consentement.
La Sacrée Congréption, dans une lettre du 17 novembre de la même année, loua le zèle et la prudence des Directeurs, leur témoigna la joie qn^elle éprouvait en voyant qu'aucun obstacle Insurmontable ne s'opposait à Texécutlon du projet relatif à la Corée, et, pour faciliter rétablissement de la mission, s'offrit à en supporter les premières dépenses. Les directeurs du séminaire écrivirent donc dans les diverses missions pour faire connaître le désir de la Sacrée Congrégation. Dans le cours des deux années suivantes, arrivèrent les réponses de la phiparl des vicaires ajmstoliques et des missionnaires. Ces dignes ouvriers de l'Evangile, au cœur véritablement apostolique, semblaient oublier un instant les immenses besoins de leurs propres églises, pour ne songer qt^'à cette pauvre chrétienté ])lns infortunée encore, et conscntalent avec joie à la proposition du Saint-Siège. Toutes les difficultés cependant n'étalent pas levées. Restait à choisir les mis-> sionnaires capables de faire réussir une telle entreprise, à leur assurer pour l'avenir des ressources suffisantes; restait surtout à trouver une voie pour les faire pénétrer en Corée. C'était là le point le plus difficile. Les directeurs du séminaire hésitaient. Avant de transmcltre à la Sacrée Congrégation une acceptaiiou définitive, ils écrivirent de nouveau dans les missions pour demander de plus amples renseignements, et les choses menaçaient de traîner en longueur, lorsque la courageuse initialivc prise par M. Bruguière vint en hâter la solution. 11 était alors dans la mission de Siam, sur le point d'être sacré coadjuteur. Il ne se contenta pas d'écrire au séminaire des Missions-Étrangères pour appuyer de toutes ses forces l'acceptation de la mission de Corée, il s'adressa directement au Souverain Pontife pour s'offrir lui-même à faire la première tentative.
Disons ici quelques mots de ce saint missionnaire qui fut le premier Vicaire apostolique de la Corée, et qui, par son zèle, sa fermeté et sa patience dans les épreuves, a si bien mérité de cette mission, (luoirjuH no lui ait pas été donné d'y pénéirer jamais.
M. Rartiiélemy Bruguière naquit à Reissac, près de Narbonne, pendant la Révolution, en l'année 1793. Ses parenis étaient des cullivîitcurs propriétaires, et jouissaient d'une certaine aisance. Il commença ses études à Narbonne, et vint plus tard les terminer
au petit séminaire de Carcassonnc, où il se fil remarquer par ses talents, son application au travail, sa piété sincère, ei surtout par son intrépide franchise. Devenu diacre, il fui quelque imps professeur de troisième dans ce même petit séminaire, puis passa au grand séminaire, et, pendant quatre ans, y enseigna successivement la philosophie et la théologie avec un rare succès. Un de ses anciens amis traçait de lui, il y a quelques années, le portrait sui* vant : M. Bruguière était d'une taille au-dessous de la moyenne, corps un peu grêle, cheveux blonds, teint basané. Nous admirions son zèle, sa hauie intelligence, son i^rand bon sens, il avait une telle énergie, une telle indépendance de caractère ([ue son supérieur disait de lui en riant : Si jamais il est évèque, sa devise sera : « Quoi qu'on en pense cl (pioi qu'on en dise, j'irai de l'avant. » Joignez à tout cela une inorlification extraordinaire, car la dernière année qu'il passa dans son pays, il ne vécut guère que de pain et d*eau, et nulle remontrance ne put lui faire changer ce régime d*anachorète,
M. Bruguière quitta son pays secrètement, sans avertir sa famille, et vint à Paris au séminaire des Missions^Ëtrangères, en 1895. De là il écrivit à son père, pour lui faire connaître sa résolution, et le consoler de son départ. Ce père, homme de foi et véritable chrétien, accepta le sacrifice que Dieu lui imposait, et souvent depuis, quand on lui j)ailail de son fils, il disait les larmes aux yeux : « Que voulez-vous? il. a préleré le bon Dieu à moi, il a eu raison. »
Après (juel(|ues mois de séjour au séminaire, M. Bruiçuière s'embarqua à Bordeaux, en mars 1826, et arriva à Bang-kok, capitale du royaume de Siam, le 4 juin 1827. Le Vicaire apostolique de Siam, Mgr Florent, évêque deSozopolis, vieillard vénérable, blanchi dans les travaux de lapostolat et accablé d'infirmités, n*avait alors auprès de lui que quelques prêtres indigènes. Aussi, reçut-il avec la joie la plus vive le secours que Dieu lui envoyait. M. Bruguière fut chargé immédiatement du séminaire de la mission composé d'une vingtaine d*élèvcs, et en même temps s'appliqua avec ardeur h Tétude des lani;ues du j)ays. Dès qu'il put prononcer quelques mois, il commença à exercer le saint minislènv SoufiMn ic i\v prédilection élail le haplème des enfants infidèles en (lani^'er de mort. Il aurait l)ien voulu aller lui-même à la recherche de ces pauvres petites créatures; mais, obligé j)ar ses fonctions de séjourner à Bang-kok, il dut se contenter de presser et de favoriser, de toutes manières,Tenvoi de baptiseurs expérimentés. Dans les six premiers mois de son séjour, il con-
tribua ainsi à faire baptiser plus de 1,600 enfanis moribonds. Il comptait sur les prières de ces petits anges pour attirer des grâces de conversion sur leurs apathiques compatriotes, car le zèle de la maison de Dieu le dévorait, et il ne pouvait sans frémir voir autour de lui tant de contrées où rEvangîle n'était pas annoncé.
« L*tle de Nias, Padang, le royaume d'Ava, Quéda, le Laos, Achen, Lygor, voilà, écrivait-il, voilà bien des endroits où il fondrait des missionnaires, mais où les prendre? Nons avons besoin d'un puissant renfort pour nous tirer de rembarras oii nous sommes. Kiivovez-nous donc des missionnaiit s, niais envoyezen de saints plutôt que de savants. Pour ce qui iin' coiicorne, je voudrais bien pouvoir aller évani:;i'liser ces paiivios peuples ; mais il est inutile d'en parler à Monseic^neur qui resterait seul ici, o\ son état d'infirmité ne me permet guère de le quitter, au moins avant que j'aie un remplaçant. Je suis maintenant chargé du soin de notre collège, où j'ai à faire deux classes de théologie par jour, quatre classes de latin, et deux conférences sur rÉcriture sainte, par semaine ; je suis obligé en outre d*exercer les fonctions curiales auprès de notre troupeau à Bang kok. Je vous dis tout ceci pour vous faire sentir le besoin où nous sommes de collaborateurs. Si j'avais au moins un remplaçant, je pourrais suivre mon gowl en allant prêcher aux idolâtres. »
(les occiipalioiis multi|ilit''t's n'empêchaient pas M. Hruguicrc d'écrire souvent en Europe |)Our rêchautt'ei' le zèle des associés de la Propagation delà foi, et faire naitredes vocations. Les Annales de rOEuvre ont publié à cette époque plusieurs lettres irès-intéressani* s de ce pieux et savant missionnaire. L'érudition, la finesse d'observation y sont jointes à une simplicité et à une ferveur apostolique qui en rendent la lecture aussi agréable qu'instructive. G*est dans une de ces lettres, que se trouve ce cri du cœur : « Depuis le martyre du prêtre envoyé en Corée, les chrétiens de ce royaume sont privés des secours de la religion. Il vient tous les ans une députation de ces fervents néophytes pour solliciter l'évêque de Pêking de leur donner un missionnaire... Ils viennent d'écrire à Wonw pour le même objet. C'est, si je ne me trompe, pour la seconde fois. Pourquoi dans toute l'Europe ne s'est-il pas encore trouvé un prêtre qui ail eu piiié de ces infortunés? »
Il y avait deux ans que M. Bruguière travaillait à Bang-kok, lorsque Mgr Florent, par rantorisation du Saint-Siège, le choisit pour son coadjuteur avec le titre d'évéque de Capse. Son premier mouvement fut de refuser ce fardeau, mais lescirconstances étaient
telles k Siam, qoe la résistance aux désirs du vicaire apostolique eût été inexcusable. Ce fut à ce moment-là mônic, qu'on reçut à Bang-kok la lettre des directeurs du séminaire, rendant compte et de la proposition de la I*ropagande relative à la mission de Corée, et de la réponse ([u'ils y avaient faite. M. nriii^uièrc, ([ui plus d'une fois déjà avait voulu voler an secours des ('oréens, ne pouvait rester indifférent à une semblable nouvelle. Il se lit aussitôt leur avocat dans une lettre que nous donnons ici presque en entier, car ce chaleureux plaidoyer pour la Corée est en même temps un pressant appel au zèle des missionnaires.
« Messieurs et cheks confrères,
t J*ai appris, par une lettre commune envoyée à toutes les missions, que la Sacrée Congrégation vous avait offert la Corée, et que vous hésitiez à accepter cette offre, au moins pour le moment. Le défaut d*argent, le petit nombre des missionnaires, les bésoins des antres missions, la difficulté presque insurmontable de pénétrer dans cette contrée, rînsuffisance des moyens que ces malheureux néophytes indiquent pour introduire les missionnaires, vous ont paru des motifs suflisants pour remettre cette affaire à des temps plus favorables... Mgr de Sozopolis désire, de tout son cœur, que notre Société se charge au plus tôt de celle nouvelle mission ; il se propose de vous en parler dans sa lettre. Quelque grand que soit son zèle pour la réussite de cette affaire, je doute qu'il égale le mien. C*est Tardent désir d'être utile à ces infortunés chrétiens qui m*engage à vous écrire en leur faveur. Je suis persuadé d'avance que vous êtes portés de la meilleure volonté à leur égard, et que c'est seulement Timpossibilité de faire mieux qui vous a engagés à attendre encore quelques années. Ces motifs sont louables et fort prudents; la Sacrée Congrégation a paru y applaudir, mais la question est^elle tellement terminée qu^elle ne puisse plus être remise en litige et être soumise à un nouvel examen? je ne le pense pas. Ce n'est point par un motif de suffisance ridicule, et pour avoir l'air de donner des avis h ceux qui en savent plus (pie moi, mais uniquement pour obéir à ma conscience, que je prendrai la liberté de rappeler en détail les différents motifs mentionnés plus haut, et d'y joindre quelques réflexions que je vous prie d'examiner au pied des autels, et de peser an poids du sanctuaire.
« i*^ Nous n*avons pas d'argent. — Mais n'est-ii pas vrai que, grâce à l'association de la Propagation de la foi, la recette couvre h dépense? D^aillenrs la Sacrée Congrégation offre des aumônes
pour quelques années. Ces secours peuvent manquer, diles-vous; tout est précaire dans une association d'où chacun peut se retirer quand il lui plaira ; cela est vrai, mais c'est là une œuvre toute récente. A peine la moitié des diocèses de France Tont-ils adoptée; le zèle pour les missions ne fait que de naître, par cela même il se soutiendra pendant quelques années ; plus tard il se refroidira peut-être, car tel est le sort des institutions humaines, et en France encore plus qu*ailleurs. Maïs, en attendant, on aura eu le temps de se prémunir par de sages économies contre les cas fortuits, et Dieu, qui défend à ses ministres de s'occuper du lendemain avec une anxiété qui ferait injure à sa Providence, fournira de nouvelles ressources.
« Notre séminaire a-l-il auparavant refusé de faire l'impossible? A-t-il abandonné aucune do nos missions, dans ces temps où tout paraissait désespéré? non, sans doute; on s'est tourné vers Dieu ; on a cru tout possible à celui qui sait tirer le bien du mal, et on n'a pas été trompé dans ses espérances ; Dieu a fait un miracle pour venir au secours des missions. Or, dans les circonstances présentes, notre Dieu seraiMl devenu moins puissant ? ou bien notre foi et notre confiance auraient-elles diminué?
« ^ Nous n'avons pas de missionnaires. — Il me semble que c^est là le plus fiiible motif que Ton puisse alléguer. Et en quel temps a-t-on vu un plus grand nombre déjeunes prêtres se destiT ner aux missions? On lit dans la lettre commune que vous en avez eu jus(|u'à quinze ou dix-huit à la fois; vous en attendez tous les joui*s un grand nombre d'autres. Quelques-uns, il est vrai, de ceux qui étaient au séminaire, sont retournés chez eux pour cause de maladie; mais aucun, dites-vous, n'a renoncé à revenir un jour. Du reste, supposons pour un moment que vous manquez de sujets ; eh bien ! voici un moyen infaillible pour en avoir autant que vous en voudrez. Faites imprimer tout ce qui se trouve dans l'arlide : Corée, des Nouvelles lettres édifiantes, joignez-y les lettres que ces fervents chrétiens ont écrites à différentes époques à notre Sainl-Père le Pape, vous pourrez facilement vous en procurer des copies ; envoyez-en des exemplaires aux petits et aux iprands séminaires de France ; faites un appel généreux à la charité et au zèle de tous ces jeunes élèves du sanctuaire et bientôt vous aurez des missionDaîres. Je connais les Français ; la perspective des dangers de toute sorte que présente cette périlleuse mission, ne fera qu'aiguillonner leur zèle et leur inspirer uu nouveau courage ; pour un sujet vous en aurez dix.
« 3° Les besoins des autres missions. — Ces besoins sont grands
sans doute, mais ils ne sont pas aussi extrêmes que ceux des malbeureax Coréens. Si la charité impose aux hommes la stricte obligation de prendre même sur leur nécessaire, pour aider Tinfortuné qui ne pourrait point sans ce secours prolonger sa malheureuse existence, cette obligation ne devient-elle pas tout autrement rigoureuse quand il s agit de tendre une main secourable à tant de fervents néophytes qui ont si bien mérité de la religion, h tant de milliers de chrétiens encore rai})l<'s dans la foi, et environnés de tous les genres de séducUon ? Ces infortunés, placés à Taulre extrémité du globe, élèvent depuis plusieurs années leurs mains suppliantes vers le Père commun des tidèles pour implorer son secours. Celui qui a la sollicitude de toutes les Eglises nous fait Thonneur de choisir notre Société ; par deux fois il a appelé à notre charité et vous croyez devoir attendre encore! La Corée, dira-t-on, n'est pas au nombre de nos missions, nous n'en sommes point chargés ; j'en conviens, mais on conviendra aussi qu'un père charitable se fait un devoir de retrancher quelque chose du repas frugal destiné à ses enfants pour secourir le malheureux étranger qui est près d'expirer à ses pieds. Un ou deux prêtres de moins dans la totalité de nos missions ne font point un vide sensible, mais ces deux prêtres seront un bienfait inestimable j)Our une mission entièrement abandonnée. Quelque intérêt que je porte à la mission de Siam, je verrais sans peine qu on en retirât un missionnaire pour l'envoyer dans cette chrétienté désolée.
« 4" La difficulté de pénétrer dans ce pays. — C'est, je Tavoue, ce que Ton peut opposer déplus plausible ; mais après tout, un projet, pour être difficile, n'est pas pour cela impossible et les enfants du siècle ne sont jamais rebutés par les difficultés, quand il s'agit de leurs intérêts. N'y aurait-il donc que les enfants de lumière qui se montreraient timides et réservés quand il y va de la gloire de Dieu et du salut du prochain?
(( XjU prêtre, parti de Péking et Chinois de nation, est entré en Corée, y a exercé le saint ministère pendant plusieurs années quoique la persécution fût très-violente, et a couronné ses travaux par un glorieux martyre, et un prêtre européen, rendu au Su-tchuen ou au Clian-si, ne pourra pas en faire autant! Les Coréens ont pu faire parvenir en peu d'années plusieurs lettres jusqu'à Rome, et ils ne pourront pas introduire un prêtre chez eux! Je prévois la réponse que vous allez faire; c'est par Péking que les lettres passent, c'est le seul point de communication ; eh bien l on fait avertir les chrétiens coréens en adressant les lettres
à Pékint,', qu'il y a un missionnaire qui les allend dans telle ou telle autre ville ilu Glian-si ou du Su-lchuen ; les chrétiens étant avertis, on avise aux moyens de continuer la route vers la Corée; on voit si on doit se rendre jusqu'à la jurande muraille sous la eooduile des courriers chinois; on a un reudez-vous, des signes convenus; on use de tous les moyens que la sagacité jointe à la prudence peut suggérer; enfin on réussit. Mais admettons que les difficultéssontinsurmontables, qu'il estimpossible de pénétrer dans ce pays. Eh bien ! il faut tenterrimpossible ; ce quiest impossibleaux hommes ne Test pas à Dieu. On observe que le moyen suggéré de s*y rendre par mer est impraticable, soit parce que les Européens ne font aucun commerce avec la Corée, soit parce qu'il est trop dangereux de s'abandonnera la bonne foi des Chinois, qui seuls vont quelquefois trafiquer sur les côtes de Corée; mais, je le demande, ces considérations ont-elles empêché saint François Xavier de niontei' à bord d'un corsaire chinois? Et nos lireniiers vicaires apostoliijnes ne se sont-ils pas livrés à la bonne foi des Chinois lorsqu il a fallu visiter les chrétiens confiés à leurs soins qui se trouvaient dispersés dans tant de royaumes différents? Ce n'est pas, je Tavoue, un moyen fort sûr : les Chinois égorgent souvent leurs passagers quand ils soupçonnent qu'ils portent de l'argent, mais que faire quand on ne peut trouver mieux? D'ailleurs on a quelque droit à une providence plus particulière de Dieu lorsqu après avoir pris toutes les précautions que suggère la prudence, on s'expose généreusement à un danger probable, par le seul et unique désir d'exécuter ses ordres! J'ai dit : pour exécuter les ordres de Dieu. Celle expression m'a échappé, mais je ne crois pas devoir TetTaeer ni même y apporter la moindre moditicatiou. En elïet, (juand Dieu a fait un commandement exprès à tous ses apôlres et leurs successeurs d'aller enseigner toutes les nations, a-t-il excepté la Corée? Mais ce commandement devieui tout autrement rigoureux en faveur de cette intéressante chrétienté dans les circonstances présentes. Eh quoi ! Dieu aurait-il permis qu'un pauvre Coréen devenu chrétien dès que la lumière de rEvangile a lui à ses yeux, et transformé aussitôt en apôtre, ait converti en très-peu de temps plusieurs milliers de ses compatriotes, afin que cette bonne œuvre ne pût plus être continuée? La lumière de la foi n'aurait-elle brillé un instant à leurs yeux que pour disparaître aussitôt et les replonger dans de plus épaisses ténèbres? Cette nouvelle Église formée pour ainsi dire par ellemôme, qui a donné à Jésus-Christ dès son berceau tant d'intréj>ides martyrs, tant de chastes vierges comparables à ce que les siècles
apostoliques ont offert de plus grand et de plus merveilleux, cette É^lisequi possède oncore tant de courageux confesseurs, lesquels, après avoir Muffert Texil, Tesclavage, la perte de leurs biens, prêchent encore rËvangile sous la hache de leurs bourreaux et augmentent d*une manière indéfinie le nombre des prosélytes, cette Église sera-IrcUedonc abandonnée? Quoi! le Dieu des miséricordes est-il devenu tout h coup un Dieu sévère et inexorable à l'égard des Coréens qui l'ont adoré, (jui l'ont aimé, qui Font servi dès qu'ils Font connu? Se jdaira-l-il ii niiilliplicr les dillicullés, à environner leur pays d'une barrière itnpénélrabb' afin (ju'aucun de ces ministres ne puisse parvenir jusqu'à eux? Je croirais blasphémer contre la Providence, si jamais une semblable pensée se formait dans mon esprit.
« 5° Reste ce motif : qui trop embrasse mai étreint. — Mais un vieux proverbe n'est pas toujours une démonstration. Encore faudrait-il montrer quMl est applicable à la circonstance présente. Je crois avoir prouvé plus haut que notre Société pouvait encore embrasser davantage et bien étreindre. On a observé, comme je lai entendu dire plusieurs fois, que les diocèses dont les évé({ucs se nior.lrent les mieux disposés pour favoriser les vocations de missionnaires, ont toujours un i)lus grand nombre de sujets qui se destinent au sacerdoce: ne peut-on pas espérer qu'une laveur analogue sera accordée h une Société qui fait de généreux sacrifices pour soutenir une chrétienté abandon née?...
« Quoi qu'il en soit, si après un mûr examen vous jugiez encore que la prudence et l'intérêt de la religion exigent que Ton ajourne cette affaire, je vais vous proposer un projet fort simple, dont Texécution ne peut qu'être très-utile aux néophytes coréens, et ne compromettra ni le temporel ni le spirituel des missions, dont nous sommes actuellement chargés. Sans prendre aucun engagement pour Tavenir, proposez h la Sacrée Congrégation d'envover, en attendant, un ou deux prêtres. Ils tenteront, pour pénétrer dans le pays, tout ce (|uc le zMe aidé de la prudence pourra leur suggérer. Si jamais ils réussissent à s'introduire, ils pourront trouver, soit par eux-mêmes, soit par le seeours des néoj)liyles, des moyens de faire entrer les missionnaires qui viendraient après eux, moyens qu'il est impossible, en Europe, de bien connaître et même de soupçonner. Le prêtre, parvenu sur les lieux, soutiendrait celte mission qui peut à chaque momi nt être anéantie pour jamais, faute de pasteurs. En attendant, la Providence ménagerait de nouveaux secours. Si le premier prêtre envoyé dans cette oonirée ne pouvait pas y pénétrer, ou était mis à mort, ce serait un
gain pour lui« sans 6tre une perte sensible pour les autres missions. On aurait encore la satisfaction d*avoir tout tenté, et on n*aurait rien à se reprocher.
« Mais quel sera le prêtre qui voudra se charger de cette périlleuse entreprise? — votre serviteur. Quelque désir qu*ait Mgr de Sozopolis de voir nn grand nombre de missionnaires dans son vicariat, il fera avec joie le sacrifice d'un de ses prêtres en faveur des malheureux Coréens. J'en ai déjà parlé à Sa Grandeur; elle a manifesté le désir que je vous en écrivisse. Elle a lu ma lettre, et est résolue à tout, si le Saint-Père approuve ma demande. Car je ne dois pas vous laisser ignorer que j'ai écrit à Rome à ce sujet, pour ce qui me conceroe seulement, sans faire aucune mention de la décision que vous semblés avoir prise.
«( Je ne vois pas que ma destination présente doive faire rejeter ma proposition. Monseigneur a reçu du Souverain Pontife des brefs qui Tautorisent à se choisir un coadjuteur sous le titre d'évéque de Gapse, et m*a donné à entendre qu*il avait des vues sur moi, quoique j'espère quMl n'en sera rien. Mais je suppose que, malgré toutes les raisons que je puisse apporter, Mons(.'ii;neur exige que je donne mon consentement, je ne vois pas quel obstacle cette nomination [courrait apporter à mon projet. Un évèque n est ni moins robuste, ni moins apte aux fonctions du salut Ministère; il n'a au contraire que plus de grâces et un pouvoir plus étendu pour faire le bien. Il est possible que le missionnaire envoyé dans ces contrées éloignées, ne puisse de longtemps avoir des communications avecrEurope, et se trouve très-souvent fort embarrassé s'il n'est que simple prêtre ; mais sMl est évéque, il peut, quoique seul, lever bien des difficultés, il peut ordonner prêtres de pieux néophytes, après s*ètre assuré de leurs talents et de leur piété, en attendant que la divine Providence donne la facilité de former un établissement durable pour élever de jeunes ecclésiastiques. L'exemple d'une translation d'un évèque d'une mission dans une autre n'est pas rare. Je vous prie donc instamment d'appuyer de tout votre crédit ma proposition auprès du Saint-Siège. Monseigneur connaît mes intentions et les approuve. Si le temps le permet il se propose d'en écrire lui-même à la Sacrée Congrégation.
«Jeiinis en vous rappelant les paroles de saint VincenldePaul : « Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont « fait adopter ces petites créatures pour vos enfants, vous avez « été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mères selon « la nature les ont abandonnées; voyez maintenant si Vous
« voulez aussi les abandonner. Cessez d*ètre leurs mères pour t devenir leurs jages. Leur sort est entre vos mains ; ils vivront « si vous continuez d*en prendre un charitable soin. Au con- « traire, ils mourront infailliblement si vous les abandonnez. » De même, le Père commun des fidèles sollicite notre Société de devenir la mère et l'appui de ces fervents et malheureux néophytes, depuis que leur mère l'Eglise de Péking, sans les avoir abandonnés, se trouve dans l'impossibilité absolue de leur donner du secours; leur destinée est en quelque sorte entre vos mains. Si vous acceptez l'offre que vous fait la Sacrée Congrégation, cetie chrétienté intéressante existera, et de Ih peut-être la foi s'étendra dans les provinces immenses de la Tartarie. Son voisinage avec le Japon, le commerce que ces deux nations font ensemble, la conformité de mœurs et de caractère, tout semble promettre que les chrétiens coréens seront Tappui et les nouveaux apôtres des infortunés Japonais et des habitants des Ues de Yesso, etc., etc. Si, au contraire, vous renoncez à cette mission, ces malheureux néophytes désespérés, sans secours, sans eonsofation, pourront perdre courage et retomber dans leurs anciennes superstitions, et Tespoir d'étendre le royaume de Jésus- Christ dans ces contrées éloignées sera perdu pour toujours !
« Je suis, messieurs et très-chers confrères, votre très-humble et très-respectueux serviteur.
« Bruguiére, miss. ap.
M Bang-kok, i9 mai iW. »
M. Bruguière avait donc fait plus que de plaider la cause des Coréens, il s'était offert lui-même au Vicaire de Jésus-Christ pour être envoyé dans cette mission périlleuse, il eut cependant quelque scrupule de s'être si fort avancé, et il écrivit au Saint- Père une seconde lettre dans kquelle il disait : « Je suis dans les mêmes dispositions par rapport à la mission de Corée ; mais il est des désirs qui ne sont pas toujours inspirés par le Saint- Es[u il; il est une voie qui semble droite h riiomme, et qui néanmoins conduit à la mort. Vous êtes constitué le vicaire de celui qui a dit : Allez, enseignez toutes les nations, je conjure donc Votre Sainteté d'examiner nia vocalion ; si Elle l'approuve, qu'Elle me commande de partir. En altendant la déclaration de ses intentions, je m'efforcerai de remplir ma tâche dans la mission oii je me trouve, comme si je devais y rester toujours, et
T. II. — L'iousi Di Goait. S
cependant je me tiendrai prêt, cornue si je devais la quitter à riostant ménne. »
La démarche de M. Bruguière était approuvée par Mgr Florent. Ce vénéral)Ie évèqae, qui venait de le choisir pour son coadjuteur et qui s'était écrié : « Je suis au comble de la joie ; j'aurai an successeur en mourant, » consentait généreusement k le laisser partir. Voici ce qu*il écrivait à ce sujet aux directeurs du séminaire : t H. Bruguière s*ofrre de tout cœur, si la chose est nécessaire, pour aller au secours des pauvres Coréens, et moi, de mon côté, si c'est pour la plus grande gloire du Seigneur, je le céderai volonliers. Ceci vous surprendra sans doute, et vous fera peul-êlre penser el dire que le vicaire aposloliciue et son coadjuteur ont perdu la tèlc. Grâces à Dieu, je crois quelles sont encore saines. Mais quelle conduite î dira-t-on ; il demande un successeur, il l'a, et il le lâche aussitôt. Mais puis-je craindre que le Seigneur se laisse vaincre en libéralité? J'approuve, ainsi que Ta lait la Sacrée Congrégation, vos raisons de sagesse et de prudence, mais si nous faisons une réflexion sérieuse sur ce qui se passe tous les jours sous nos yeux, toutes vos raisons pourront perdre une partie de leur force. Vous voyez comment dans le temps où tout semblait perdu, et oh toutes nos missions paraissaient tendre à leur fin, faute d'ouvriers et faute de revenus, la Providence est venue h notre secours d'une manière bien admirable et (ju'oii pourrait dire tenir du miracle. Quand est-ce, en effet, qu'on a vu plus démissionnaires et plus d'aumônes j)our les missions qu'à présent ? Pourrions-nous, sans faire injure à la Providence divine, n'avoir pas la confiance (ju elle viendra à notre aide quand sa plus grande gloire y sera intéressée? Le salut d'un grand nombre d ames sera un titre puissant pour exciter la miséricorde de Dieu en notre faveur. Je supplie le Seigneur d'exaucer le vœu des pauvres Coréens, et de leur envoyer bon nombre de missionnaires vraiment apostoliques. •
En attendant la décision du Souverain Pontife, M. Bruguière continua ses travaux dans le royaume de Siam. Il reçut la consécration épiscopale h Bang-kok en 1829, le jour de la féte des bienheureu.x apôtres Pierre et Paul, et cette augmentation de grâce ne fit qu'accroître son zèle Envoyé dans File de l*oulo- Pinang, pour y fixer sa résidence, non-seulement il travailla luimême avec une ardeur infatigable, et, en moins d'un an, |)arvint à retirer de leurs désordres beaucoup de pécheurs publics, mais il réussit encore à établir des prêtres à Badang, à Nias et dans nie importante de Singapour. Tout en se livrant corps et
âme aux fooctioDs du ministère pastoral, Mgr Bruguière conservait toujours au fond du cœur l'espéraDce secrète d'être chargé de la Corée, lorsque des lettres lui apprirent que cette mission avait été donnée à une autre congrégation. Il remercia Dieu d'avoir exaucé une partie de ses vœux, il envia le sort de ceux qui devaient être envoyés dans cette malheureuse et intéressante mission, et il pria plus que jamais pour le succès de rcnlrcprise. Cette nouvelle loulefois était sans Ibndcmeiit. Un bref du Pape, en date du 9 septembre 4831, avait érigé la Corée en vicariat apostolique, el un autre bref, du même jour, l'avait nommé lui-même premier vicaire apostolique de celle mission (1).
(I) Voici le texte de ces deux pièces importantes :
GRËGORiUS PP. XVI.