‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 18 sur 53 · PIC PE LA MIRANDOLE · texte numérisé non relu

PIC PE LA MIRANDOLE

embarrassées , couchant sous la tente de toile du bohëmien qui faisait métier de dire l'avenir, ou enfourchant le cheval qu'un reftre lui avait vendu pour vivre. Partout il dépensait follement son argent, ruinait sa santé, compromettait son existence au milieu de cette société mouvante de verriers, de forgerons , de sorciers , de magistrats , de prêtres , de jeunes filles » dont il étudiait les mœurs , les habitudes , les superstitions ; on le vit donner la moitié de son or pour quelques pages de la grammaire d'un idiome qu'il apprenait chemin faisant, et qu'il parlait au bout de quelques mois. Cette vie de mouvements matériels et spiritualistes convenait à cet adolescent amoureux fou de ce fantôme nuageux et insaisissable qu'on appelle , dans la langue de la physique , feu follet, et gloire dans celle de l'artiste. Marche, pauvre jeune homme, puisque marcher est ton châtiment; mais, quand il en sera temps , Dieu saura bien t'arrëter !

Malheureusement, comme toutes les natures vaniteuses. Pic aimait k prêter l'oreille à la louange et se laissait prendre au piège de la flatterie. 11 voyageait, suivant sa coutume, quand il vit venir de loin une caravane d'Israélites k longues barbes et k robes flottantes , qui allai^t de ville en ville pour vendre des manuscrits recueillis dans leurs pérégrinations. On s'assied sur l'herbe, on parle, on dispute. Pic est dans l'enchantement. Ou lui offre soixante codices hébreux , composés par Ësdras , et qui renferment , lui diton, les arcanes de la philosophie cabalistique (1). A cette époque de curieuses investigations , c'était une opinion ac* créditée que le peuple juif gardait cachée , dans des livres fermés aux profanes , la doctrine des mages de l'ancienne loi. Comme le Faust de Goethe, Pic croyait trouver dans un parchemin c la source oh l'âme peut apaiser sa soif éter-

(1) Apologia , etc., opéra Pici , p. 133 , 1. 1 , Basil.

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nèlle. > 11 ne se doutait pas encore que les mystères de la vie humaine , de sa destinée , de son avenir, sont écrits en lettres d'or dans un livre que le Christ nous a légué en mourant : TËvangile était k ses pieds , et il ne se baissait pas pour le ramasser. Jugez de la joie de notre Ahasvérus, quand, au prix de tout ce qu'il possédait de monnaie dans sa bourse de cuir, il se crut en possession de secrets dont , k son tour, il pourrait faire l'aumône k ses semblables ; car il était généreux comme on Test k son âge. On devine qu'il avait été trompé (1). Ces traditions d'Esdras n'étaient qu'un amas de gloses dérobées au Thalmud , aux écrits des rêveurs de l'Arabie et de la Grèce ; mais c'était pour lui de l'or et de la lumière. Le voilk donc heureux : il praid le chemin de la capitale du monde chrétien. C'est Ik qu'il se propose de convier k un cénacle philosophique toutes les intelligences de l'Europe (3). A Rome, oii régnait Innocent YIII , protecteur des lettres , Pic fut accueilli avec enthousiasme. U étonna le pape et le sacré collège par sa science lexicolo* gique; il répondait en hébreu, en chaldéen, en grec, en latin , et dans presque tous les idiomes vivants. Sans perdre un moment , il se mit k formuler neuf cents thèses , chacune fonnée de diverses propositions , qu'il jetait comme autant de défis au monde des théologiens et des philosophes. Il y avait dans ces thèses de la physique , de l'histoire naturelle , de la médecine, de la théologie, de la cabale. Aristote y était accouplé k Isaac de Narbonne , Platon k Abamanon de Babylone , saint Thomas k Moïse l'Égyptien , Scot k Mahumet de Tolède, saint Augustin k Adélando l'Arabe (3). Viennent maintenant les disputeurs , Pic est tout prêt :

(1) Meiners Lebensbeschreibungen berahmter Hœooer , t. ii, p. 21 et suiv.

(2) Tiraboschi , t. vi , p. I et 375.

(3) Paul. GoIomeBius, Ital. orientalis , p, 42. — Niceron , Uns. cU.

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