‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 19 sur 53 · PIC DE LA MIRANBOLE · texte numérisé non relu

PIC DE LA MIRANBOLE

voilk du pain , du vin , un bon lit , qu*il leur offre dans l'hôtellerie de la grande route; personne né se présenta. Il se mit a chercher k travers les rues de Rome; personne non plus qui voulût se commettre avec un tel jouteur. Que faire? publier ses thèses : c'est le parti qu'il prit. Mais il avait irrité l'amour-propre des savants : Tainour-propre essaya de se venger. On fouilla dans ce chaos de propositions; on en tira treize, qu'on déféra au souverain pontife, comme entachées d'hérésie. A ce mot de funèbre présage, notre Juif errant s'émeut et s'agenouille pour prier , les mains jointes , celui qui lit au fond des cœurs de le défendre contre les préventions ou la jalousie de ses ennemis. La prière était trop ardente pour qu'elle ne fût pas écoutée. Innocent VIII lut cette apologie , écrite avec une foi tout enfantine; il en fut touché , et défendit d'inquiéter Pic de la Mirandole(l). On se tut, et la papauté eut la gloire de protéger la liberté de penser dans une des plus hardies intelligences de l'époque. C'est un beau triomphe pour la tiare. Voltaire n'en a pas parlé : notre devoir, a nous , était d'en rappeler le souvenir.

Jeune encore, il riait de ses amis qu'il voyait courir comme de véritables enfants après des bulles de savon. Un jour qu'Ange Polilien chantait en poète le bonheur que procurent les lettres : —Insensé, lui dit-il en se penchant sur l'épaule de son maîti^e, tu te fatigues a chercher dans la science ce que tu ne saurais trouver que dans l'amour / divin (2)!

(1) Dichiarando che non perciè dovea recarsi molestia alcuna a Gio- / vanni , ne crederlo reo d'eresia, poichè avea protestato con giuramento

di credere in ogni cosa al giudizio che ne desse la Chiesa.— Tiraboschi, / t. VI, p. 376-376.

(2) Malumus semper per cognitionem nunquàm invenire quod quasrimus , quàm amando possidere id quod non amande frustra etiam non inveniretur. — J. PicI Mir. Vita. Pasil. 160K

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Parfois cependant il sentait en son âme Taiguilion de la vanité : il regardait autour de lui sur sa table de travail , où reposait une cassette d'ébène, et il disait k Benivieni : -« Je ne conçms pas le péché de murmure contre Dieu , k moins cependant que je ne perdisse cette petite botte oti sont enfermées mes élucubrations (1).

La science moderne , en ouvrant la cassette du mort , a souri de pitié. Elle hausse les épaules quand on lui parle aujourd'hui du bruit que Pic fit autrefois parmi ses contem* porains ; elle se moque du titre de monarque de la cabale qu'on lui donnait; elle conteste même, dans sou dénigrant scepticisme, jusqu'à ce don de vingtnleux langues que l'Ësprit-Saint aurait déposé dans ce merveilleux cerveau ! Passons-lui son sourire, son incrédulité et ses moqueries* Pic , quoi qu'elle en dise , n'en restera pas moins une des individualités les plus puissantes du quinzième siècle. Dans ses thèses de omni re scibili , s'il y a du sable , il y a de belles perles aussi. En traitant des animaux et des plantes. Pic enseigne que leurs germes se développent k l'aide d'une vertu prolifique : pressentiment instinctif de la décomposition des corps et du principe de l'organisme vital. Tout en s'élevant contre l'astrologie judiciaire, il affirme que le magicien antique, c'est-k-dire le sage, possédait de véritables notions sur les phénomènes naturels ; qu'au ciel et sur la terre il n'existe pas de force cachée que la science ne puisse s'approprier : et , parmi ces forces occultes que l'homme un jour maîtrisera inévitablement , il semble in« diquer la vapeur, l'électricité et le magnétisme (2).

Pic n'avait-il pas raison de trembler pour sa cassette? Que de trésors elle enfermerait s'il eût vécu de nos jours !

(1) Nisi scrinia qusdam dépérirent quibus elucubratlones ejus et vigiliSB reconditse stipabanlur. — Ibid.

(2) L. Bossi , Annotazioni.alla Vita di Leone X , t. ix, p. 23&-241.

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