CHUTE DES MÉDICIS
11 fera de si grands batailles QuMI subjuguera les Itailles ; Gefalt,dMllecil s'en Ira Et passera de là les mers , Entrera puis dedans la Grèce .
Où par sa vaillante prouesse Sera nommé le roi des Grecs , En Jérusalem entrera Et mont Olivet montera (l).
Jean Michel avait des visions que Dieu lui envoyait la nuit» et cil le roi de France conquérait le tombeau du Christ , et réformait l'Église et le christianisme (2),
Au delà des monts , Jean-Baptiste Spagnuoli , le rival de Virgile, rappelait dans ses vers la prophétie de Saint-Ange, ce carme qui , au treizième siècle, avait annoncé la délivrance du monde par Tépée d'un monarque français (3).
Un seul homme, dans ces grandes circonstances , sut remplir son devoir (4) : ce fut Alexandre YI, qui comprit la pensée de Charles et tenta, mais vainement, d'empêcher l'invasion de l'Italie. 11 faut compter h ce pontife tout ce qu'il
(1) La prophétie du Roy Charles haictiesme de ce nom, ensemble l'exercice d'icelle , par malstre Guilloche de Bourdeaux. Mss do la B. du Roi » no 1038-7G83 f.
(2) Vision divine, révélée à Jehan Michel, très-humble prophète de la prospérité du très-chrestlnn roy de France , de la nouvelle reformation du Ciecle , et la récupération de Jérusalem à luy destinée. M. du Roi , no 8060.
(3) Atque utinam veniat , tua quem dixere futurum Rex novus ex Francis oracula , qui fuget istam Progeniem, peste hâc totum qui liberet orbem,
Fa8t.Ghris.,l.v, p. 227.
— Voyez encore Paul Jov., 1. 1.
(4) Roscoë pense avec raison qu'Alexandre VI s'opposa à l'invasion française : c'est l'opinion de Comines, de Gorio et de tous les historiens que n'aveuglent pas de funestes préventions contre la papauté*. L'auteur d'une histoire récente du pape Alexandre VI et de César Borgia, écrite dans un esprit d'hostilité contre la cour de Rome, M. Masse, partage l'opinion de l'écrivain anglais.
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a fait de bien. Il essaye d*abord la prière, les repr&entations» les conseils de Tamitié (1) ; on ne l'écoute pas. Il parle plus haut , et , dans un bref apostolique , il fait valoir les droits du saint-siége au gouvernement temporel du pays ; on s'apprête k marcher. Enfin , il a recours k la menace ; Charles répond que c dès longtemps il a fait un vœu k Monsieur saint Pierre de Rome, et que nécessairement il fallait qu'il l'accomplit au péril de sa vie (2). »
Avant d'entreprendre ce voyage, c vrai mystère de Dieu, » suivant l'expression d'un historien contemporain (3) , Charles YIII demanda des prières k ses sujets. Ces prières, qu'on récitait jusque dans les campagnes , devaient être exaucées ; ceux qui les adressaient au ciel croyaient fermement que le prince allait combattre les infidèles. On mettait sous la protection de la Vierge et des anges cette nouvelle croisade , qui , semblable k celle du saint roi Louis, remuait profondément les esprits (4). Le prince se mit en marche; l'armée qu'il commandait était nombreuse : on n'en avait pas encore vu de plus belle. Elle offrait k l'œQ un mélange curieux d'armes, de vêtements, d'armures et de bannières. La Suisse avait fourni son contingent : c'étaient des soldats sortis, eu partie, des montagnes del'Uri et de l'Unterwald,
(1) Volve insuper anime crebras mutationes italicas, et considéra hos potentatos nolle ex se ipsis aliquem supra esteras ita extolli , ut non squalem 6e4 superiorem sint habituri. — Mansi, t. m, p. 124.
(2) Brantôme. — Ph. de Ségur , 1. 1 , p. 346.
(3) Comines, 1. viii, ch.2.
(4) Eodem anno (^arolus oetavus jussit suffragia pro eo fteri et felici progressu contra Âgarenos, videiicet processiones ter in hebdomadâ , in ecclesiis collegiatis ac conventualibus, et prima dominicâ mensis vel die voluit esse générales ; voluitque in ecclesiis campestribus fieri diebus dominicis , etiam Salve et Veni Creator cantari , cum aliquibus collectis de Sanctâ Virgine, pro rege, de angelis et defunctis. — Cité par M. Foncemagne, Mémoires de l'Âcad. des insc. et belles-lettres, t. XVI; Ëclalrcissements historiques sur quelques circonstances du voyage de Charles VUI en Italie.
CHUTE DES MÉDIGIS. 13S
qu'on reconnaissait k leurs hallebardes étincelantes au soleil, vieille arme dont ils s'étaient si bien servis k Morat ; k leurs jupons collants, de deux couleurs , comme ceux qu'on voit de nos jours aux hallebardiers qui gardent le Vatican, lis portaient un chapeau relevé sur le front et orné de plumes ondoyantes, La Gascogne avait levé six mille arbalétriers , dont le costume théâtral, les mouvements vifs et précipités , l'allure toute militaire et la figure basanée frappaiait qui les voyait pour la première fois d'une sorte d'admiration respectueuse. La noblesse était magnifique k voir; elle était parée de sayons de drap de soie, d'armets empanachés et de chatnes d'or (1). Les chevaux, fournis en partie par les provinces qui avoisinent la capitale, n'avaient pas Tencolure des chevaux napolitains , mais ils marchaient au soleil et k la poussière sans peine 'ni fatigue; ceux que montaient les chefs se distinguaient k leurs housses dorées , k leurs étriers polis comme de l'acier, au drap de couleur qui leur couvrait le corps. Les guerres contre les Anglais nous avaient enlevé la plus belle fleur de nos soldats. Placés k l'avant-garde, les nobles , il faut leur rendre cette justice, avaient reçu les coups les plus furieux ; beau* coup d'entre eux avaient laissé leurs os sur les champs de bataille, ou étaient demeurés estropiés. Dans cette aventureuse expédition , il fallait k Charles des capitaines déterminés; il les avait cherchés, sans distinction de rang, parmi ses plus braves soldats. On trouvait donc, dans son année, des chefs de milice qui n'avaient d'autres titres que ceux que le sang de nos ennemis avait écrits sur leur hallebarde ou sur leur écusson. Le roi comptait sur leur bravoure presque autant que sur l'effet de ces pièces d'artillerie qu'il
(t) Masse, Hist. du pape Alexandre VI. Paris, 1830, la-8o, p. 47 et 69.
136 €HUTE DES MEDICIS.
traînait k sa suite, t instruments plus diaboliques qu'humains, » comme dit l'historien Guicchardin (1). < Partout oii se présentait le canon, nous dit le poëte, chaque édifice se hâtait de faire la révérence (2) :
Dove va in persona , OgDi ediflzio gli fa riverenza (3).
Partout oii la lance de bois de nos soldats s'abaissait, elle faisait un trou, comme le corps de Winkelried k Sempach. »
L'argent seul manqua d'abord au monarque français , qui en emprunta k la première banque venue , k celle des Sauli de Gènes , c mais k gros intérêts pour cent , > remarque notre historien Gomines , c et de foire en foire. > Les banquiers italiens ressemblaient k ces Fugger d'Âugsbourg , dont s'est si souvent moqué Luther , et qui prêtaient égale-* ment aux catholiques et aux réformés » moyennant bonne et valable caution .
Lyon avait préparé pour le roi des fêtes magnifiques. 11 futlk c parmi les princes et gentilshommes , menant joyeuse vie k faire joustes et tournois chaque jour , et au soir, dancer et baller avec les dames du lieu , qui sont volontiers belles et de bonne grâce (4). t
Ge fut k Lyon que le duc de Savoie offrit k Gharles un jeune page, nommé Bayard, c qui sauUoit, luttoit, jettoit la barre, et entre autres choses, chevauchoit ung cheval le possible. > Le roi l'accepta , en s'écriant : c Par la foi de mon corps , il est impossible qu'il ne soit homme de bien ! »
(1) Questo piuttosto diabolieo che umano istrumento. f2) Cornazzani, De re mil., I. m, p. 58.
(3) Venturi a démontré qac l'invention du canon remontait à une époque antérieure de quelques années au temps où écrivait Pétrarque. — Voy. Storia dell' origine e de' primi progressi délie moderne arligrierie. Milano, I8i6, in-4«.
(4) Mémoires de Bayard.
CHUTE DES MÉDIC1S. 137
PqIs se retournant vers l'un de ses jeunes favoris : t Cousin de Ligny , ajouta-t-il , je vous baille le page en garde. >
Quelques jours après, le page vint prendre k genoux congé du roi , qui lui dit : t Picquet , mon ami, Dieu veuille continuer en vous ce que j'y ai veu de commencement ; vous serez prudhomme. Vous allez dans un pays oii il y a de belles dames ; faictes tant que vous acquérez leur grâce ; et adieu, mon amy (1). »
L'argent reçu, il ne manquait rien k l'armée d'expédition, pas même l'astrologue de convention , qui se nommait Antoine Hamelet, et qui, pour lire dans les astres, ne recevait que cent vingt livres par an , c'est-k-dire six fois moins qu'un apothicaire (S). C'était moins une marche militaire qu'une véritable fête. On laissait k Charles YllI le temps de se reposer de ses fatigues , d'assister aux bals , de danser , de faire sa cour aux dames , de donner audience sous des arcs de triomphe, d'écouter les louanges des poètes, et d'envoyer des fromages k la reine sa femme (3).
 Grenoble, les rues étaient tendues et parées de tapisseries, c et devant, histoires et beaux mystères parfaitement démontrés , désipant l'excellent honneur et louange du roi et de la reine. »
Le roi quitta la France le 1®' septembre. II était attendu k Turin avec impatience. La régente de Savoie avait , pour le recevoir, pris ses plus beaux atours : < Elle estoit habillée d'un fin drap d'or frizé, travaillé k l'antique, bordé de gros saphirs , diamants , rubis et autres pierres fort riches
(1) Mém. de Bayard. — Ph. de Ségur, t. i, p. 277-278.
(2) Etat des officiers de la maison du roy Charles VIII , commençant le lir octobre 1495 et finissant le dernier septembre 1496. ~ Observations sur rnistoire de Charles Vlll, à la suite de THistoire de ce prince par Guillaume de Saligny, p. 704.
(3) André de la Vigne, p. 115. — Comines, p. 292. — Extrait du voyage du roy Charles Vlll.
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et précieuses. Elle portoit sur son chef un gros tas d'affiquets subrunis de fin or, remplis d'escarboucles , de balais et hyacinthes 9 avec des houpes dorées , gros fanons et bouquets d'orfèvrerie mignardement travaillés. Elle avoit a son col des colliers k grands roquets , garnis de grosses perles orien-* taies , des bracelets de même en ses bras , et autres parures fort rares ; et ainsi richement vestue , elle estoit montée sur une haquenée , laquelle estoit conduite par six laquais de pied, bien accoutrés de fin drap d'or broché. Elle avoit k sa suite une bande de damoiselles ordonnées et équipées de si bonne manière, qu'enfin il n'y avoit rien k redire. > Le même témoin ne manque pas d'ajouter que : < toutes les ru€s estoient tendues de fin drap d'or et de soie, et d'autres riches parements , et garnies de grands échafauds remplis do mystères, tant de la loi de nature que de la loi écrite , gestes poétiques et histoires tant du Vieil que du Nouveau Testament; ce qui estoit ainsi continué depuis l'entrée des faux-bourgs de ladite ville jusques au chasteau, auquel le roy entra pour y loger en très-grand triomphe , au son de la mélodieuse harmonie des trompettes et des clairons.
> Il ne faut pas obmettre que dans ladite ville furent ce jour faits , en quantité d'endroits , plusieurs repeuës firanclics , oii il fut abondamment donné a manger et a boire a tous passants et repassants (1). »
A Gènes, sept magnifiques vaisseaux, armés de grosse artillerie, attendaient l'arrivée de d'Urfé (2) : le duc d'Orléans devait bientôt en prendre le commandement. Le poète Cariteo, en véritable Tyrtée, prenait sa lyre pour exciter l'Italie k repousser l'étranger; c'est en vain qu'il criait a ses compatriotes :
(1) Journal de Durey.— Ph. de Ségur, t. i , p. 294-295.
(2) Aag. Giustiniani , Annali di Genova, lib. v, p. 249.--Roscoc, t.i , p. 181.
CHUTE DES MéDlGlS. 139
c Nobles esprits , Italie bien-aimëe , quel vertige vous pousse k jeter le sang latin k d'odieuses nations (1)? >
On ne l'écoutait pas, on le laissait chanter; c'était k qui se précipiterait le plus vite dans la servitude : les villes tombaient comme de véritables châteaux de cartes devant quelques compagnies de frondeurs ou d'arbalétriers. On conçoit la terreur qui les saisissait k la vue de ces soldats : c la plupart gens de sac et de corde; méchants gamiments échappés de justice , et surtout fort marqués de la fleur de lys sur l'épaule ; essorrillés , et qui cachoient cette mutilation de leurs oreilles, k dire vrai , par de longs cheveux hérissés; barbes horribles , tant pour cette raison que pour se rendre effroyables k leurs ennemis ; d'ailleurs , habillés k la peudarde, portant chemises longues qui leur duroient plus de trois mois sans changer; montrant poitrine velue, pelue, et k travers leurs chausses bigarrées et déchiquetées , la chair de leurs cuisses (â). >
Notre artillerie valait nos hommes ; Paul Jove n'en parle qu'avec eflroi :
€ Elle était servie par 600 bastardeurs , 300 maistres pour pierres de fonte , grosses , moyennes et petites , 200 maistres experts pour accoutrer, 600 maistres charpentiers, i , 100 maistres charbonniers pour faire charbon, 900 maistres pour faire cordes et chàbles , 400 charretiers pour conduire 8,000 chevaux (3). »
Le 13 septembre , le roi entrait k Gênes (4) , le 10 octobre k Plaisance, le 8 novembre k Lucques, le 10 k Pise. Fivizzano , ayant refusé d'ouvrir ses portes , fat attaquée k
(1) Qual.crudeltà vi muove, o spirti insigni, aline Italiane , A dare il latin sangue a genti invisc?
(2) Brantôme.
(3) Gaguin, Comines, De la Vigne.
(4) Glustîniani , loc, cit., I. v, p. 260.
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coups de CâBon , battue en brèche, prise et saccagée (1); le bruit des traitements indignes que le vainqueur avait fait subir à la garnison ainsi quaux habitants jeta l'épouvante dans Florence. Sarzanella , fortifiée par Laurent de Médicis , ne fut point effrayée de la chute de Fivizzano ; elle avait pour défenseurs quelques patriotes qui paraissaient décidés h s'ensevelir sous ses ruines ; on les somma de se rendre , ils répondirent a coups de canon aux menaces des Français : malheureusement la garnison était trop peu nombreuse pour résister longtemps , elle dut se rendre (2).
Le sort de Texpédition était en ce moment dans les mains de Pierre de Médicis : il fallait au monarque des succès prompts, décisifs, autrement les peuples italiens revenant de Içur surprise , et ne voyant plus dans Charles Thomme envoyé de Dieu pour délivrer la terre sainte , Tange exterminateur prédit par Savonarole , pouvaient songer a Tarrêter dans sa marche et k lui demander compte de ses projets. Le sang qui avait couié h Fivizzano et Rapallo (3) criait déjà bien haut ; encore quelques gouttes , et sa voix allait être entendue. A la place de Pierre, Laurent aurait appelé aux armes Florence , les faubourgs et les environs , et , sans attaquer Tarmée française, se serait contenté de prendre position sur ses derrières , d'embarrasser sa marche , d'enlever ses convois , de lui dresser des embûches , de l'affemer, de lui faire ime guerre de partisan : mais Laurent avait l'affection du peuple , trésor que son héritier dépensait de jour en jour ; Pierre , sang ardent comme son père , aimait le plaisir, et ne savait pas le goûter dans l'ombre. Il avait pour ennemis un grand nombre de maris trompés appartenant en général aux riches familles de Florenèe.
(1) Hoscoê, 1. 1, p. 191.
(2) Id. ib. — Léo, Hist. d'Italie, 1. 1, p. 455-4i»G.
(3) Fabroni, p. 19.
CHUTE DES MÉDIGIS. 141
Il avait fait deux fautes qui devaient lui porter malheur : il avait imploré la pitié des juges en faveur de ses deux cousins qu'on avait surpris en flagrant délit de conspiration contre TËtat , et il n'avait pas osé faire taire Savonarole. Echappés de leur prison , ses cousins se retirèrent en France, k la cour de Charles YIII (1) , épiant du camp ennemi le moment favorable pour renverser celui qui n'avait pas su demander leur sang. Ils comptaient , non pas sur leur épée, qu'ils n'auraient pas eu le courage de dégainer, mais sur la parole d'un moine; le moine en chaire valait des bataillons.
Un moment, Pierre eut la volonté de se défendre ; il avait fait réparer les fortifications de Pise, de Sarzanella; il avait restauré celles de Florence , creusé des fossés autour de la ville, relevé quelques murailles tombées de vétusté, garni l'arsenal , acheté des armes. Qui payera ces dépenses? les riches sans doute ; mais ou ils refusèrent de contrii)uer a la défense de la cité, ou ils acquittèrent leurs taxes en se répandant en murmures contre leur maître. La plupart de ces honimes opulents devaient leur fortune aux Médicis : c'étaient des marchands qui, grâce à Laurent, avaient fait d'excellentes aflaires avec l'Orient , et qui , retirés du commerce , menaient une vie de plaisir , et refusaient insolemment de soutenir le fils de l'homme qui les avait enrichis. Que leur importait que Florence tombât dans les mains de Charles YIII? Vraisemblablement le monarque aurait besoin d'argent pour continuer son expédition ; ils étaient prêts a lui en prêter aux conditioife des Sauli de Gênes, c'est-a-dire k cinquante pour cent,
Savonarole, avec sa grande voix , disait au peuple :
« Un homme viendra qui envahira l'Italie en quelques
(I) Nardî, Hist. Florent., l. i, p. 10.
142 CHUTE DES MEDIGIS.
semaines, sans tirer l'épée. II passera les monts comme autrefois Cyrus : Hœc dicit Dominus Chrisio meo Cyro , et les rochers et les forts tomberont devant lui (1). >
Le peuple , qui voyait la prophétie du dominicain s'accomplir, riait des vains ejforts tentés par Pierre pour arrêter le vainqueur. Pierre, dans ces circonstances, se rappela Tune des maximes que Laurent recommandait k ses enfants : d'exécuter sans délai un projet conçu (2). Mais il oubliait un autre précepte paternel : de consulter, avant tout , des hommes de jugement et de prudence (5).
II résolut d'aller trouver Charles VIII : son frère le cardinal lui recommandait de ne pas quitter Florence, oh , pendant son absence , ses ennemis auraient le temps d'ameuter les mauvaises passions. Une détermination comme celle qu'il prenait était pleine de périls : dans tous les cas il devait s'assurer , k son retour , de forces intérieures assez puissantes pour déjouer les projets de ses adversaires; c'est ce qu'il ne fit pas. II se fiait aux services que sa famille avait rendus k l'État , ignorant que rien ne s'oublie si vite qu'un service ; et parce qu'il avait vu tout un peuple accompagnant , les larmes aux yeux , le corps de Laurent k l'église , il croyait que l'ombre du père protégerait le fils : c'était une erreur. Au lieu de passer les heures du soir k relire Virgile , s'il avait feuilleté ces poètes qu'on nomme historiens, il aurait vu que le peuple change souvent de maître pour le plaisir seulement d'en changer , surtout quand le mattre est absent.
(1) Vita e morte del yenerando padre frà Glral. Savonarola, Ferra-^ rese di nascita, d'origine Padovano, scritta da un Piagnone religioso , trascritta dall' originale nell' anno 1709. — Mss Vat., 3153, Oltoboni.
(2) StuUm ab ipso animi decreto maturare ad perûciendum. — Paul Jov., Vit. Léon. X, p. llô.'-Fiorenl., 1648.
(3) Cum amicissimis judicii atque prudentiœ opinione praestantlbos diffusé coDSultare. —Paul Jov., p. 115.
CHUTE DES MJBDIGIS. 143
Avant de se rendre dans le camp du roi , Pierre écrivit d'EmpoIi, le 26 octobre 1494 , aux ma(pstrats de la cité, une lettre pleine d'affectueux sentiments. Il conjure les magni* fiques seigneurs , au nom des ossements de l'homme qu'ils aimaient d'une si vive tendresse , de prier pour son fils qui les aime de toute son àme (1). Il leur recommande son frère et ses pauvres petits enfants , qu'il confie à leur affection , dans le cas oh Dieu ne permettrait pas qu'il revoie Florence : c'est son testament de mort quil leur lègue , car il est prêt k sacrifier sa vie pour le bonheur de sa cité bienaimée.
11 semble qu'une lettre oii l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus , du père , du prince ou du citoyen , devait protéger la destinée de Pierre.
La lettre écrite , il quitte Empoli , traverse Pise , et se présente, avec Paul des Ursins (3), h l'avant-poste de l'armée française. De Pienne et Briçonnet , deux officiers français, furent chargés, au nom du roi, de traiter avec le suppliant.
Pierre tenait de sa race ; il ne manquait ni de courage ni d'habileté : malheureusement il était sous Tinfluence de funestes préoccupations. Il savait que la résistance de la garnison de Sarzanella avait irrité Charles VIII, qui pouvait faire expier cruellement le sang français versé devant cette place, en pillant Florence, ou en confisquant les marchandises que cette ville avait en dépôt k Lyon et dans d'autres cités du royaume (3). Une chose certaine, c'est que les
(1) Inlaoto prego le M. V. per la fede et afretiooe che dovete aile ossa del vostro Lorenzo, mio padre , et lo amore che havete conserrato verso di me non manco figliuolo vostro che suo in riverenia et affe« tione, siate contentl fare pregare Dio per me. — Fabroni , p. 262.
(2) Fabroni , p. 19.
(3} E oltre cio che 4 più délie loro mercantie erano a Lione ed in altri luoghi di Flaacia. — Marco Guazzo, p. 36/
144 CHUTE 0ES MÉDIGIS.
marchands de laine florentins , nobles ou roturiers » craignaient pour leurs ballots, et qu'ils n'étaient pas disposés k résister aux armes du monarque. La lutte eût été trop inégale , quand Sienne , Lucques et Pise étaient décidées à ouvrir leurs portes k la première sommation. 11 faut bien croire aussi qu'en traitant avec le roi de France, Pierre comptait sur la protection de nos armes, si ses ennemis intérieurs voulaient le déposséder de sa magistrature.
C'est sous l'empire de ce double gentiment de terreur et d'espérance que Pierre entra en pourparler avec les officiers du prince. < Ceux qui traictèrent avec le duc m'ont compté, ) dit Comines, c en se raillant et se mocquant de luy , qu'ils estoient ébahis comme il leur accorda si grande cliose k quoi ils ne s'attendoient pas (1). » Il est permis de penser que des négociateurs aussi, rusés s'étaient bien aperçus du rôle que jouait forcément le Florentin. Us se montrèrent exigeants , parce qu'ils savaient qu'il ne pouvait rien leur refuser. Us demandaient qu'on leur livrât Sarzanella, Pietra-Santa , Livourne, Pise : Pierre consentit k toutes les conditions qu'on voulut lui imposer (2).
Quand on apprit dans Florence le traité signé par Médicis, ce fut un cri de réprobation universelle. Les marchands de la rue des Calzajoli paraissaient émus jusqu'aux larmes, mais pas un d'eux ne parlait de déchirer la convention : il était aisé de voir qu'ils étaient indignés qu'un acte semblable eût été signé sans que le chef de l'État les eût consultés; ils étaient irrités qu'on eût méconnu leur souveraineté , et ils avaient raison. Sur-le-champ, la seigneurie dépêcha chiq citoyens au camp royal , Savonarole entre autres, avec ordre de tâcher d'obtenir que le prince modérât la rigueur des conditions imposées k la république.
(1] Mémoires , 1. vin , ch. 7.
(2) Marco Guazzo, l. c, p. 37. — Nardi , Hlst. Fier., 1. 1.