VI PREFACE
Ces cris , exhales en beaux vers , traversent le Rhin , vont remuer les esprits en Franconie , et préparer le grand schisme qui coûtera bientôt tant de larmes k l'humanité. Les peuples allemands croient aux récits d*un voyageur qui a décrit, en courant k cheval , les mœurs d'une nation , et ils pleurent, aux dithyrambes du poëte , sur la dégradation de toutes ces âmes méridionales k qui Dieu pourtant , dans sa bonté , avait donné , disaitK)n , pour habitation cet autre paradis terrestre oii l'oranger croît en plein champ , terre dont Uutten conteste aussi les splendeurs.
Ne nous étonnons pas des colères et des préventions de Hutten , que partagera Luther. C'est des Alpes qu'est descendu Gécina , qui marqua son passage a travers l'Allemagne par des traces de sang ; qui donna des fers k l'Helvétie ; qui mit si cruellement k mort le vieillard d'Aventicum. Hutten et Luther haïssent tout ce qui sort du monde latin , et , dans leurs pr^ugés , ils ne font pas plus grâce au sol qu'k l'homme : pour Luther , la rampe verdoyante du Poltesberg nourrit plus de fleurs que toutes les montagnes de l'Italie ; pour Hutten , le tilleul de la Franconie est mille fois plus beau que le hêtre de la campagne de Rome.
A l'exception de Jules H , et nous dirons pourquoi, Erasme a respecté tout ce qui de son temps porta la tiare . M ais il s'est dédommagé de ce silence obligé, en dénigrant tout ce qui avait un froc, en Allemagne comme en ItaKe. En Allemagne, c'est k l'intelligence du moine qu'il s'est attaqué surtout; en Italie, ce sont les mœurs qu'il a poursuivies : ces mœurs, il ne les a guère connues , car rarement il est descendu dans un monas-
PUÉFAi^E. Vil
tère. 11 lui suffit de deux ou trois épigramioes oomme diaque naUon en possède sur le dergé conventuel , épigrammes qui, eu hadie , avaient deux à trois sièdes d'existence , et depuis Dante s'étaient transmises par voie de poète jusqu'à Pontano^ pour inunoler les cénobites k sa risée. Hutten et Érasme se seraient bien gardés d'aller visiter un de ces monastères oii ils prenaient plaisir k loger tant de fabuleuses Mes ; ils auraient trouvé agenouillé dans une petite chapelle un pauvre frère qui , les mains jointes , priait Dieu de le délivrer de ces dignités mondaines que le pape lui imposait, et qu'il était obligé d'accepter par obéissance ; car l'obéissance aussi a ses martyrs ! Mais que leur faisait la vérité ? ils emportaient avec eux un roman ingénieusement disposé en drame , et qui ne devait voir le jour qu'en Allemagne : car c'est une chose bien remarquable qu'ils n'ont osé imprimer en Italie aucune de leurs bouffonneries antimonacales ; et cependant , k cette époque , de tous les pays du monde , l'Italie seule jouissait du privilège de penser et d'écrire librement.
Un historien contemporain a déjk remarqué la couardise d'Érasme, c Tant que le philosophe est en Italie, dit Adolphe Huiler, il fait l'éloge de cette nation, même dans ses épitres familières. Mais , quand les Italiens se vantent hautement d'avoir été ses maîtres , le Batave orgueilleux s'irrite et se metk les dénigrer (1). >
(1) Solange er in Italien lebte, and wenn er an seine Freunde schrieb, rûhmte er dièses Land ; spœter aber , als Italiœner Ihn anfeindeten und ihm von^arfen , dass er ihneu ja seine Kenntnisse und seine ganze Bildung schuldig sei , sprach er cben in Jenem andern Sinne. — Leben desErasmus, p. 196.
YUl PREFACE.
Lorsque nous conçûmes le projet de décrire cette grande révolte contre la foi de nos pères qu'on appelle réforme, nous pensâmes que notre devoir était de visiter le pays qui en avait été le berceau. Il nous tardait d'apprendre si ces théologiens, moines pour la plupart, qui combattirent Lutber, avaient été, comme il osa le dire, déshérités du ciel ; si Dieu avait abandonné des créatures qu'il avait suscitées pour défendre son Église ; si la vérité n'avait eu pour athlètes que des intelligences privées de raison ; et nous fûmes heureux , en exhumant de la poussière cette légion de nobles défenseurs du catholicisme , de voir que nous avions été trompé , et le monde avec nous ; que la parole d'Eckius , de Faber, de Priérias, était aussi splendide que Luther la faisait terne , et que l'illumination d'en haut n'avait pas plus manqué que le CvOurage k tous ces nobles preux en Jésus- Christ. A vrai dire , il nous répugnait de croire que leur piété envers notre vieille mère n'eûtpas été récompensée dès cette vie.
La même pensée qui nous poussait vers l'Allemagne nous a conduit en Italie. Luther l'avait visitée en i510. Dans quelques fragments de ses Tisch-Reden , il nous a raconté sous quelles impressions il avait repassé les Alpes ; mœurs et intelligences , il n'a rien épargné. L'intelligence de ses hôtes a été magnifiquement vengée; c'est le temps , cet historien sans peur, qui s'est chargé de leur réhabilitation. Lorsque, assis dans son auberge de l' Aigle-Noir, entre Amsdorf et Justus Jonas , Luther parlait des ténèbres épaisses qui s'étendaient sur les cloîtres , le temps prenait
yfi