II
Tattente de secours d'hommes qu'on lui promettait liier encore et qu'il n'obtiendra pas : Ferdinand le Catholique , qui avait trouvé trop chère , k vingt mille ducats , la rançon du capitaine Pierre de Navarre , qui faisait sauter les rochers k la manière d'Ânnibal ^ garde prudemment l'argent qu'il a promis aux Suisses; Charles III, duc de Savoie, reçoit splendidement François l" , et tâche de <létacher les Suisses de la confédération ; les Suisses, mal payés , commencent k prêter l'oreille aux propositions du prince ; les contingents de Berne , de Biel , de Fribourg et de Soleure se mutinent et gagnent Arona , pendant que le reste des cantons fidèles marche sur Gallerate. Le pape seul faisait noblement son devoir : ses conseillers , Bibbiena entre autres, le pressaient de se rapprocher de François I®'' , et d'abandonner volontairement Bologne, oii les Bentivogli allaient chercher k rentrer, p^dant4}ue le duc de Ferrare profiterait dé la conquête du Milanais pour recouvrer Modène et Reggio. Ils prétendaient qu'une résistance inutile compromettrait la sûreté des États de l'Église; mais Jules, alorâ légat du saint-siége k Bologne, n'eut pas de peine k triompher de ces conseils pusillanimes, en montrant au pape le sort dont étaient menacés tant d'hommes généreux qui s'étaient compromis pour soutenir les intérêts de l'Église, si l'on abandonnait cette place, un des plus beaux joyaux de la couronne pontificale. Le pape écouta cet avis , et résolut d'attendre l'événement , sans céder une seule parcelle de cette terre acquise si noblement par Jules II , k moins qu'il n'y fût contraint par la force (1). La lutte, d'ailleurs, n'était pas fiuie; les Suisses des petits
(1) Etiamsi honor noster vobis vilioregset, saltem certè charam puto toi nobiiium fldeliBsimoramgue hominum qui omnia sua devoverunt romano pontiflci, ut patriam tyrannis libèrent. — Epist. Julil Med. card. ad Pontif.j ap. Fabr. in Vità Leonls X , p. 90. — Roscoë, t. m . p. 34.
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cantoDS d'Uri , d'Unterwald , de Schwy tz et de Glaris s'avançaieDt k marches forcées sur Monza, pour couvrir Milau. Ils étaient au nombre de plus de trente mille , et avaient pour chef Mathieu Schinner , évéque de Sion , cardinal de la sainte Eglise , et légat en Lombardie sous Jules IL Ce seul homme valait une armée.
Depuis Mézerai jusqu'à M. Simonde Sismoudi, les historiens qui ont raconté les expéditions des Français en Italie n'ont donné , dans leurs récits , qu'un rôle odieux k Tévéque de Sion , Mathieu Schinner : c'est dans les annales allemandes , italiennes et suisses qu'il faut étudier une des plus belles figures de la Renaissance. A Sion on chante , dans de vieilles ballades, les hauts faits de ce prélat, dont 00 montre le château en ruine , comme dans la vallée de l'Isère on arrête le voyageur pour lui faire voir l'habitation de Bayard. C'est des récits des historiens étrangers , de la correspondance de Pierre-Martyr d'Anghieria , des légendes valaisanes , des manuscrits de l'abbaye de Saint-Maurice , que nous nous sommes aidé pour connaître le rôle que ce prélat joua dans les événements militaires du seizième siècle. Ësirce notre faute si notre appréciation ne ressemble pas k celle d'historiens qui , esclaves d'un faux patriotisme, ne peuvent se résoudre k rendrejusticekun ennemi, surtout quand cet ennemi porte une robe rouge ou violette? Nous ne partageons ni leurs antipathies ni leurs préjugés.
Mathieu Schinner naquit k Muhlibach , petit village valaisan, dans le dizain de Couches (1), de pauvres gens qui cultivaient la terre. En Suisse , au moyen âge , il y avait dans les grandes villes des écoles presque toujours tenues par des moines , oii l'enfant pouvait aller apprendre k lire , et, s'il avait reçu du ciel d'heureuses dispositions, s'instruire
(0 Simier , Descriptio Valleaiœ , Lagd. Bat. 1633, in-12, p. 44.
100 mahignan.
dans les lettres bumaiues ; mais la science ne lui était pas donnée gratuitement comme en Italie. La leçon finie , l'écoiier, en Saxe, allait chanter sous la fenêtre des riches; presque toujours la fenêtre s'ouvrait, et une femme paraissait qui jetait un grœschen au petit mendiant : le pain que ce liard Taidait k acheter s'appelait le pain du bon Dieu, panis propter Deum. On montre encore la maison de bois d'Eisenach , vieille de plusieurs siècles , et qu'habitait Cotta quand Martin Luther, fils de Hans Luther de Mœhra , vint chanter son cantique de Noël pour demander l'aumône : les grands l'avaient repoussé; la pauvre veuve lui sourit et lui donna quelques pièces de monnaie qu'il baisa dévotement. En Suisse, l'écolier chantait aussi, mais sur la place publique, quelque vieil air montagnard , puis il faisait le tour du cercle que sa voix avait formé, et , son bonnet a la main , mendiait, sans rougir, le pain du bon Dieu. Un jour, parmi les auditeurs de Mathieu de Muhlibach , se trouvait un vieillard qui , ravi de la figure de l'enfant, l'appela, l'interrogea, et, se tournant vers les assistants , leur dit : c Cet écolier sera votre évêque (1). > 11 disait évéque comme nous aujourd'hui dirions empereur ou roi ; car en Suisse l'évêque était le roi de la science, et par conséquent le monarque des intelligences.
Mathieu apprit donc k lire k Siou. De Sion nous le voyons passer k Zurich , et de Zurich k Corne , oîi , sous Théodore Lucino, il étudie les lettres (2). L'enfant ne mendiait plus; il avait, k force de travail et de succès, conquis le droit de s'asseoir sur les bancs de l'école ; k dix-sept ans il savait le
(1) Hic erit episcoposet princeps nostet* erit.— Ciacconius, Dicta et gesta summorum Pontitlcum , cum add. Aug. Oldoinf. Boms , in-folio » t. III , p. 296.
(2) Ciacconias, loc. cit., t. m. — P. Jovii , Matth. cardinalls Sedunensis Eloglam, inséré dans la Descript. Vallesiœ de Simler , p. 363.
grec, Fitalieu el l'allemand. On assure qu'il avait peu de goût pour les poètes profanes de l'antiquité ; il préférait Boèce k Virgile. Après l'Évangile , c'est le livre de Consolaîione qu'il feuilletait le plus souvent. Il disait, dans un vague pressentinaeot d'avenir, qu'il aurait un jour plus besoin de philosophie que de poésie. C'était , du reste , une de ces âmes contemplatives , comme on en trouve dans les pays de montagnes, qui se plaisent sur les hauts lieux, auprès d'un torrent ou d'une avalanche , partout oii la nature physique étale quelque horreur . Schinner, k peine entré dans les ordres, était appelé à desservir une petite cure dans un village , oii sa piété, dit la chronique, jeta toutes sortes de bonnes odeurs. L'évêque de Sion voulut se l'attacher et le fit chanoine delà cathédrale. Â Sion , la chronique encore nous le représente préchant le matin et le soir la parole de Dieu , apaisant les discordes (1), priant et vivant dans la chasteté; si bien que, l'évêque étant mort , il fut choisi par le peuple (2) pour administrer le diocèse : Jules II confirma l'élection.
La prédiction du vieillard s'était accomplie.
Avec son coup d'œil d'aigle, le pape avait bien vite deviné le prêtre valaisan. Nous nous rappelons le cri que Jules II avait jeté quand le sacré collège, k l'unanimité, lui donna la tiare : c Seigneur, délivrez-nous des Barbares. » Les Barbares, c'étaient ces Français que Charles VIII avait amenés en Italie. L'évêque de Sion comprit le sens de cette prière, et se mit k l'œuvre pour aider Sa Sainteté k chasser les Français : œuvre , selon lui , toute catholique d'abord , car
(0 K^iH multus erat et eiBcax in componcndis controversiis qua; inter cives atque fioitimos interœderent, usque adeo rectè atque incorruplo judicio, ut nemu vel factiosus, eum ultro oblatum arbitrum rejiceret. — Paul. Jovlus, I. c.
(2) Populus spectatum moribns por suifragia deligeie et pontiûci maximo mllrà exornandum olTerre consuevorat. — Paul. Joviu?, p. 363.
les Français en Italie , c'était la papauté captive ; œuvre patriotique ensuite, car François 1*' k Milan , la Suisse n'avait plus d'Alpes.
Or , comme chrétien et comme Suisse , Mathieu Schinner voulait la double indépendance de son pays et du saintsiége.
S'il eût vécu du temps de la domination autrichienne , il aurait prêté sur le Grutli le serment des trois libérateurs ; 41 avait leur foi , leur courage, leur piété. Son Gessier, c'était François I^'. Pour en délivrer la Suisse , il aurait volontiers pris i'arc de Guillaume Tell. A défaut d'arbalète, il avait sous sa soutane un crucifix qu'il agitait au moment où le cor d'Uri sonnait la charge. Du haut du tertre, oii la balle ennemie pouvait facilement l'atteindre , il jugeait des coups de lance que ses montagnards portaient aux Français. Ses soldats l'aimaient et l'admiraient ; il savait les fasciner de la voix , de la parole et du regard. Il couchait sur la neige comme le dernier goujat; il escaladait les pics de glace comme un chasseur de chamois , et vivait au camp comme un ascète (1), jeûnant plusieurs fois la semaine, ne mangeant jamais de viande , ne buvant que de l'eau , disant son bréviaire le matin et le soir, et restant en prières des heures entières la veille d'une bataille.
Les historiens disent que jamais, depuis saint Bernard , parole sacerdotale n'avait été entraînante comme celle de l'évêque de Sion. A sa voix, Uri, Cnterwald, Zug, Schwytz, c'est-k-dire les cantons en qui vit le souvenir du Grutli , s'ébranlent pour porter secours h l'Église menacée , guidés par Schinner, qui n'a pas plus peur du canon que des balles.
(1) Vir inter primos impcratores sque nuoicrandus atque inter bonospootiflces. — Elogia S. R. E. Cardinalium , pietate, doctrinâ, legationibus ac rébus pro Ecclesià gestis , illustriiim. Roms , l75i > in-folio, p. 100.
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On le trouve aux avanl-postes, au centre, à Tarrière-garde, partout où il y a une lance h aUrouter, Tâme d'un soldat mourant k recommander k Dieu, un fuyard k ramener, un rocher k rouler sur Tennemi. Winkelried n'était pas plus audacieux , l'ermite Nicolas de Flue plus confiant en Dieu , le soldat de Morat plus amoureux du sol natal.
Jules II devait récompenser tant de zèle pour le saintsiége : il nomma l'évêque de Sion cardinal du titre de Sancta Potentiana et légat en Lombardie (1).
C'était 6n 1512. Paris de Grassis nous a donné quelques détails sur la cérémonie oii l'évêque de Sion vint recevoir k Rome les insignes de légat.
Le pape était sur son trône. L'évêque, ayant k ses côtés deux cardinaux , s'avance, fléchit le genou et reçoit de la main du pontife une croix d'or (2).
< De par cette sainte croix, dit le pape au légat, marche, triomphe et règne : in nomine Patris , et Filii , et Spiritûs saneti (3). •
^ — Arneny • répond l'évêque eu baisant le pied, la main et la joue de Sa Sainteté. Quelques jours après il marchait, et, revêtu du signe dont oh l'avait armé, il triomphait des Français k Novare , puis rentrait dans son diocèse pour chanter un Te Deum en action de grâces , prêt k reparaître si les ennemis repassaient les Alpes ; mais il avait eu soin de les garnir de lances et de canons, se reposant du reste, pour dormir tranquille, sur ces pics de neiges et de glaces, seul chemin par oii, cette fois, les Français pouvaient pénétrer en Italie.
Il aurait dû savoir k quel ennemi il avait affaire : les Fran-
(ij CiaccooiuB, loc. cit.
(2) Mss. du Vatican, t. iii, p. 761 , cité par Raynaldi.
(3) In boc signo sanctissims cruels intende , prospéré procède et fegoa lin nomine Patris , etc. Ihid.
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çais escaladèrent ces rochers. Ils n'étaient plus qu'k quelques journées de Milan, quand les Suisses, au nombre d'environ douze mille, appartenant en partie aux cantons de Fribourg et de Soleure, deWattevillek leur tête, prennent peuret gagnent le chemin d'Arona pour retourner dans leurs montagnes (1). Le cardinal accourt; il compte sur cette parole miraculeuse que Dieu lui donna ; il se présente aux fuyards, les harangue et en ramène un bon nombre, tambour battant , jusqu'à Milan, oîi ses paysans des Waldstetten saluent son arrivée de leurs acxîlamations. Aussitôt, au son du tambourin, il rassemble ses soldats sur la place du Château, et là, dit le maréchal de Fleuranges, « fait foire un roud , et lui au milieu en une chaise, comme un renard qui prêche des poules, leur adresse un discours. > Le renard était un vrai lion : nous allons voir ce qu'étaient les poules dont parle le maréchal.
C'était le 15 septembre (1515), au soir. Quelques heures de jour restaient encore. Les Suisses, au signal de Mathieu Schinner, qui les précède en habits pontificaux, s'ébranlent et marchent sur San Donato, qu'occupait l'armée française.
De la position des confédérés, une digue élevée traversait de riantes prairies et conduisait au camp français, qui était assis au couchant, sur trois lignes séparées entre elles par des terre-pleins oii l'armée était échelonnée. Le camp était adossé aux ruines d'un temple païen élevé par l'empereur Julien. Le roi était au centre, le duc d'Alençon a l'arrièregarde, le connétable de Bourbon au pied des débris antiques. La plaine oîi se déployait l'armée française s'étendait jusqu'au Tessin, entre une double ligne de collines légèrement ondulées et couvertes de maisons de plaisance. A droite du camp coulait le Lambro, qui arrosait de ses eaux une
(i) Mallet, Uist.des Suisses, p. 29, t. ni.
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partie de la plaine eulrecoupée de bouquets de bois , d*arbres fruitiers et de plants de vignes que protégeaient des arbres séculaires ; çk et Ik quelques habitations rurales variaient le paysage. De larges fossés avaient été creusés par Pierre de Navarre le long de la droite du camp , et remplis par le Lambro ; soixante-quatorze pièces de gros calibre battaient toutes les avenues. Les boucliers des archers, placés sur le parapet dans toute la longueur du front et fortement liés entre eux, défiaient toute espèce d'attaque (1).
Le bourgmestre Rust conduisait Taile droite des Suisses, composée des gens de Zurich , de Schaffhouse et de Coire ; les bourgmestres de Lucerne et de Bâle menaient Vaile gauche. L'artiUerie, composée de quatre coulevrines, était commandée par le capitaine Pontely, de Fribourg ; Tarrièregarde obéissait h Werner Steiner, de Zug (2).
Werner Steiner va se heurter comme un furieux contre les retranchements ennemis, oîi il est reçu h grands coups de canon ; il hésite, fléchit , et , écharpé par des décharges d'artillerie, valâcherpied, quand, la lance au poing, survient notre évêque avec ses montagnards. Le combat recommence. Cette fois c'est la ligne ennemie qui se rompt ; c'est l'artillerie de Pierre de Navarre dont le feu s'affaiblit; c'est le canon français , qui a traversé k bras d'hommes les Alpes helvétiques, dont s'empare ce bataillon d'enfants perdus qu'on reconnaît aux plumes blanches flottant sur leur tête (5) . Le moment était critique, et si le roi ne fût accouru , prenant en flanc les Suisses, le renard aurait conduit ses poules dans l'église de San Donato, pour chanter un nouveau Te Deum. Animés par la voix du cardinal , qui au cri de France répond par le cri d'Uri , les montagnards résistent au choc , se
(1) Archives d'Escher et Holtinger, p. 1 56, 166.
(2) Léo , Hi9t. d'Italie , t. i , p. 664.
(â) Siraondc Sismondi , Hist. des Français , t. xix , p. 374.
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servent de leurs courtes épëes pour couper les jarrets de leurs adversaires, meurent et donnent la mort. Le carnage fut affreux : la nuit y mit fin. Les Français rentrèrent, sans être inquiétéSy'^dans leurs retranchements ; les Suisses couchèrent sur le champ de bataille, François P' sur un affût de canon.
Mais la journée avait été belle pour les Suisses^ qui s'étaient emparés d'une batterie française de huit pièces de canon qu'ils avaient aussitôt tournées contre l'ennemi ; la première ligne , commandée par le connétable de Bourbon , avait été mise en déroute , et Bayard lui-même avait été obligé de reculer. Pendant toute l'action , Schinner n'avait pas un moment quitté les premiers rangs. La bataille finie, il s'était occupé d'envoyer des vivres et des munitions k ses montagnards, et, si on l'eût écouté, ses géants, c'est le, nom qu'il donna cette nuit k ses soldats , seraient rentrés k Milan pour réparer leurs pertes ; et peut-être qu'il eût triomphé de l'irrésolution des chefs , qu'il avait formés en conseil de guerre , si quelques boulets français , qui vinrent tomber sur le tertre oh les Suisses délibéraient , n'eussent forcé le conseil k se séparer (1).
Au point du jour, les Suisses se réveillaient a la voix de Schinner, se jetaient k genoux pour faire k Dieu leur prière du matin, leur prière suprême peut-être, et écouter la harangue de leur chef. Guichardin , amoureux de l'antiquité, met dans la bouche de Schinner un discours dont la phrase se déploie et s'enroule comme celle de Tite-Live. Nous préférons le récit de Pierre-Martyr d'Anghieria , qui , n'étant qu'k quelques lieues du champ de bataiUe , a pu recueillir des fuyards les paroles du cardinal. Sa harangue est courte et sent Tacite ou Salluste , et beaucoup plus, il faut l'avouer»
(I) Léo, I. C, p. 564.
MARI&NAN. lOT
le soldat que le prêtre. < Compagnons , leur dit-il , rappdezvous Novare. Lk, vous étiez un contre dix, et vous avez mis en fuite les Français , et vous les avez chassés de lltalie (1) ! > Ils se relèvent en front de bandière , et, aux sons muques du cor alpestre , marchent k Tennemi tous k la fois y k travers les corps de leurs frères tués la veille, qui jonchaient le terrain. Le choc fut terrible. Rust, le Zurichois, donne tète baissée dans les rangs des lansquenets , qui, étourdis du coup, chancellent, se débandent, se rallient aussitôt , et de nouveau sont obligés de reculer. Les Suisses avancent, mais lentement, sous le feu d'une artillerie terrible qui les protège (2). Les lignes françaises , trouées de toutes parts, étaient gravement compromises, quand le roi en personne arrive k la tête de ses gendarmes , se jette au plus fort de la mêlée et ranime le courage des lansquenets, qui reviennent k la charge. La lutte renaît avec des chances variées; on crie victoire dans les deux camps : la victoire est encore incertaine ; Suisses et Français agitent des drapeaux enlevés k l'ennemi , en signe d'allégresse. Si l'artillerie du duc de Bourbon fait de larges brèches dans les rangs des montagnards, Tépée des hommes d'Uri, de Zug et d'Unterwald est tachée glorieusement du sang français. Toutk coup, au plus fort de la mêlée, on entend crier : San Marco ! San Marco ! C'est d' Alviane qui arrive avec ses cavaliers, mais dont l'attaque est repoussée. Les deux ailes de l'armée française continuent le combat , mais mollement, et finissent par fléchir, laissant le centre aux prises avec l'ennemi , lorsque le gros de l'armée vénitienne sunient pour prendre part k l'action : il y eut quelque hésitation parmi les Suisses (5). En ce moment,
(1) Pétri Martyr. Ep., cp. 566.
(2) SImonde Sismondi , Hist. des Fr., t. xiX , p. 374.
(3) Ligue de Cambrai , llv. v, t. ii , p. 498. — Planta , Histoire de la confédération helvétique, vol. ii.
Trivulce fâil rompre la digue du Lambrô, dont les flots inondent le terrain occupé par les montagnards, qui ont deux ennemis k combattre : les Français dont le feu redouble d'activité, car l'instant est décisif, et le sol trempé, glissant, qui se dérobe sous leurs pieds : il fallait céder. Les divers corps se réunissent, se rallient et, par un mouvement combiné , se retirent , mais l'arme au bras , la mine fiëre , les rangs serrés , dans un silence lugubre , emportant ave<î eux: leurs caissons , leurs canons , leurs bagages , leurs blessés , leurs prisonniers , et douze belles bannières de lansquenets , trophées de la journée. Une seule enseigne leur manquait,, mais qu'ik avaient perdue et qui n'avait point été enlevée : le taureau d'Uri. Le roi ne veut pas qu'on les inquiète dans leur retraite (1); mais les lansquenets se précipitent pour reprendre leurs drapeaux : peine inutile. Rodolphe et Dietig Salis font chèrement payer leur désobéissance k ces bandes indisciplinées (2).
Tel est le récit incomplet , décoloré de cette journée de Marignan, oii périt la fleur de la noblesse française, et oii 15,000 Suisses consentirent k mourir et non pointa reculer. Les vaincus avaient pris le chemin de Milan. En route , la nuit, une des compagnies qui avaient le plus souffert s'arrêta, pour se reposer, dans une misérable grange. Le lendemain la grange était cernée par les chevau-légers des Vénitiens, et les Suisses sommés de se rendre à discrétion. — Les Suisses ne se rendent jamais, dit le commandant! — En ce cas, on vous brûlera. — Brûlez-nous! Et on les brûla.
A Milan , les Suisses tinrent conseil et parlèrent de paix. Schinner, cet autre Annibal, aima mieux s'exiler que de
(1) Léo, I.c.) p. 56Ô.
(2) GesseruDt tamen Helvetii, minime tamen, ut scrtbitui , victi sed lassi prae inediâ et vigiliâ languidi, ducibus omnibus ot sociis niâjori ex parte desideratis. — Pet. M. Ep., ep. 657.
MABIGNAN. 109
traiter avec les Français. Il quitta donc Milan et se rendit k Inspruck.
A Rome, dans l'église de Santa Maria délia Pietk, nous avons vu la tombe oii reposent les restes de Schinner : c'était le soir, au soleil couchant. Seul dans cette demeure silencieuse, il nous sembla que le sépulcre s'ouvrait , et que le cardinal nous apparaissait, comme k Marignan, le glaive des évêques de Sion a la main, le front haut, le menton sillonné de rides noires et profondes, Tœil gauche k demi fermé, tel que nous le représentent ses images répandues dans le Valais (i).
Reste dans ce tombeau , ombre illustre , sans crainte d'outrage de quiconque comprendra l'époque oii tu vivais , et cette loi des temps féodaux qui te forçait, comme tant d'autres archevêques allemands, k revêtir le casque. Qu'importe que des historiens passionnés aient tenté de flétrir ta mémoire; n'as-tu pas pour la protéger les louanges de Jules II , de Léon X, d'Adrien VI , qui célébrèrent tes vertus (2)? N'as-tu pas laissé parmi tes lettres ces lignes que t'adressait Érasme , qui ne flatta guère la pourpre : « Médicis est mort ; je souhaite au saint-siége un homme qui vous ressenable ; k dire vrai , en connaissez-vous un qui ressemble plus k Votre Éminence que Votre Éminence elle-même (5)? »
(1) Dans an des bas-reliçfs, du tombeau de François 1er, le Primaticea représenté le cardinal de Sion à la tête des Suisses, précédé de son porte-croix. — Biogr. univ., art. Schinner.
(2) ... Neque enim de te tuis summis prsestantissimisqae virtutibus ollorum hominum artibus tantùm quidein partem detractum iri patiar. — Epist. Léon. X, Math. Gard. Sed. Cal. nov. — Gùm perspecta nobis esset et virtus et prudentia tua, deque tuâ in me atque in rempubllcam, in quam quidem plnrima tua egregla prsclaraque ofDcia
extiterunt, flde et cuitu magnopere confiderem — Gtacconius,
t. ni, p. 294.
(3) Le cardinal voulait l'attirer à Rome; il lui promettait une pension de 500 ducats par an , et se chargeait des frais du voyage. Quin-
iiO MAR16NAN.
N'âs-tu pas pour toi ces mots du roi chevalier, qui disait k Paul Jove : t Rude homme que ce Schinner, dont la parole m*a fait plus de mal que toutes les lauces de ses montagnards (1) !
Les historiens de tous les partis s'accordent à célébrer le courage héroïque de François !«' dans cette terrible affaire. Pendant près de vingt-huit heures , il ne mangea ni ne dormit (â). Deux fois le sort de Tarmée était compromis, quand le prince, monté sur son cheval de bataille, sans crainte des boulets ennemis, arrive pour arrêter les Suisses. Il portait k Marignan une cotte d'armes d'azur semée de fleurs-de-lis d'or et un casque orné d'escarboucles, afin , disait-il , qu'on le vît de plus loin. La bataille gagnée, il voulut recevoir l'accolade de Bayard. « Certes , ma bonne épée , » s'écria le guerrier après qu'il eut reçu le roi chevalier, c vous serez moult bien gardée et sur toutes autres honorée, et ne vous porterai jamais si ce n'est contre Turcs, Maures ou Sarrazins. » Quand François aperçut le connétable de Bourbon , il lui dit en riant : c Tu ne t'es épargné dans cette affaire non plus qu'un sanglier. » Il porta la main k son casque en
gentos ducalQs quos tua benignitas niihi in singulos annos offert Jam mibi acceptos interpretor, non minus obnoxius quàm si recepissem. — Erasmus Rot., MatthaBo Gard. Sed. ep., 1. xx, p. 726. Bas. Froben, in-folio, 1638.
11 lui écrivait en 1 521 : Si visum est Deo pastorem suiim (Leonem X) ad soiidiorem felicitatem evocare , precor at nobis contingat aliquis tui simillimus, si quis tamen lai similior esse potest quàm es ipse tui. — Ep. 13,.1. XXI.
(1) Maxime verô ei gloriosum fuit Francisci Regisjadicium, quum asseveraret , me audiente , aliqoantè plus sibi sumptûs atque perioiili i^edunensis facundiae indomitaoî vim quàm tôt legionum ejus gentis euspides attulisse. — P. Jov., p. 356.
(2) Et>clan ducis et strenui militis offlcio eà nocte fanctus est Rex. Horas octo et viginti absque cibo et quiète dicitur consampsisse ; ab ocreâ et crepidà usque ad clypeum armatus. — Pet. Mart. Ep., ep. 556.
MXRIGNAN. Ili
signe de respect et d* admiration au moment où Trivulce venait pour le féliciter sur cette heureuse journée. Trivulce, qui s'était trouvé à dix-sept batailles rangées, disait que ce n'étaient que des jeux d'enfants auprès de celle de Maripan, vrai combat de géants.
Us lansquenets se battirent admirablement k Marignan ; « race barbare et corrompue, » dit un vieil historien , c dont le métier est de tailler, couper, voler, brûler , tuer, paillarder, Uasphémer, faire des veuves et des orphelins ; garnements qui voleraient comme les mouches autour du diable , si le diable voulait les payer généreusement (1). •
Sur le champ de bataille de Marignan, encore teint de sang, le roi donna Tordre de célébrer trois messes solennelles , oii les vainqueurs assistèrent sous les armes : Tune en signe de joie , pour remercier Dieu de la protection qu'il accordait k la France; l'autre en signe de douleur, pour l'âme de tant de braves tombés si glorieusement; la troisième en signe d'espérance, pour le rétablissement de la paix. Une petite chapelle, oii l'on aurait recueilli les restes des chefs de l'armée française, devait porter aux âèdes k venir le témoignage de la piété du prince envers celui qui donne et ôte les couronnes , et de sa reconnaissance peur les soldats morts k ses côtés (2).
Les Suisses, après le départ du cardinal de Sion , sortirent de Milan, enseignes déployées et tambour battant, et rentrèrent, sans être inquiétés, dans leurs foyers (5). Ceux qui défendaient le château oii s'était enfermé Maximilien tent résolus k tenir jusqu'k la dernière extrémité; mais le prince, au premier bruit de l'artillerie de Pierre de Navarre . prit peur, et, malgré les représentations de son conseiller
(0 Ghron. von Sebas. Frank , p. 217.
(2) Roscoê , t. III , p. 35-36.
(3) Archives d'Escher et Hottinger, p. 177.
Morone, voulut entrer en pourparler avec le vainqueur (1). Les conditions furent bientôt réglées ; Maxiuoilien renonçait k la souveraineté de Milan en échange d'une pension annuelle de quelques milliers de florins et du titre de maître d'hôtel de Sa Majesté le roi de France (2). C'était faire bon marché de Théritage des Sforce : Tombre de Louis le More dut tressaillir dans sa tombe. Les Suisses résistaient encore ; il fallut, pour les contraindre k céder le château, un ordre signé de Maximilien, qui leur déclarait que, e malgré leur opposition, il avait, par la force de sa volonté souveraine, disposé du château et de sa personne ducale en faveur du roi très-chrétien (3). >
L'entrée de François ï®' dans Milan fut magnifique ; on le complimenta en vers et en prose : la prose ne valait pas les vers. Il est vrai que ces vers étaient de Jean-Baptiste Eguazio, un des plus doctes humanistes de l'époque, et que Venise avait choisi pour féliciter Sa Majesté. Ce poëme, où l'auteur célèbre les exploits des Français, fut imprimé plus tard, dédié au chancelier Duprat, et valut k l'auteur le médaillon en or du monarque (4).
Un moment ces chants de joie cessèrent : Alviane venait de mourir k Ghedo le 1®' octobre (1615). L'armée voulait transporter k Venise les restes de l'illustre capitaine ;
(1) Bernard! Aluni , de Belloveneto, lib. vi, in Grœvil Thés., vol. v, part, ni, p. 271.
La conduite de Morone a été diversement jugée. M. Bossi n'attribue la reddition du château qu'à la faiblesse de Maximilien ; M. Rosraini , dans sa y%e de TrivulcB^ semble accuser de trahison Morone. \\ dit de cet homme d'État : che cangiava come s'usa anche de'giorni nostri, a seconda délie circonstanze , e dei tempi , maniera di pensare , e di scrivere.
(2J Archives, p. 187.
(3) Lunig, Cod. It. dipl., t. i , p. 523.
(4) Tiraboschi , St. délia lett. It., t. vïi , p. i486. — Degli Agostini , Notizie di Batt. Egnazio, negli opus. di Calogerà , t. xxxiii, p. 05.
MARIGNAN. iiS
mais il aurait fallu que Marc-Antoine Colonne consentit k laisser passer le cadavre, et Théodore Trivulce , fils du maréchal de France , ne voulut pas qu'on demandât un libre passage pour le corps d'un homme qui , vivant , n'avait pas besoin de permission pour forcer les lignes ennemies. André Navagero fut chargé de l'oraisou funèbre du général. Il en fait un vaillant homme d'armes , un soldat sans peur , quelque chose d'antique. Alvianc se délassait, dans la culture des lettres, des travaux de la vie militaire (1). 11 fonda à Pordenone une académie qui devint bientôt célèbre (S) ; il devina les talents poétiques de Jérôme Fracastor. L'Italie lui doit ce poète, dont il protégea l'enfance. Pour nous, Fracastor vaut mieux que ses plus belles victoires. Alviane eût pu facilement faire sa fortune dans les guerres d'Italie ; il préféra mourir pauvre et laisser k Venise le soin de donner du pain k la veuve et aux enfants d'un des plus célèbres capitaines de l'époque (3).
(1) Andres Naugerii patricii veneti oratio habita in funere Bartholomsi Liviani, insérée dans les Opéra omnia Andreœ Naugerii. Patavii, ni8,in-4<», p. 3.
(2) Luigi Bossi, Ànn. alla Vita di Leone X , t. ni , p. 204-206.
(3) Paul. Jovii Hist., |. xv. — Paolo Paruta, I. m. — Guicc, 1. xii. — Sismondi, Hist. des Rép. It., t. xiv.
Consotter Paul, Jovius, Hist. sui temporis , I. xv. — Simonde Stsmondi, Hist. des Républ. Ital., t. ^i\, — Guicciardini, lib. xii. — Fran. Belcarii, Rerum Galiicarum commentarii , lib. xv.— Martin du Bellay, Mémoires, liv. i. — Paolo Paruta, Stor. venez., lib. m. — Mémoires du cheTal. Bayard , ch. xlix. — Joseph. Marlanse de rébus Hisp., I. XXX. — Mémoires de L. de la Trémoilïe, ch. xyi. —De Fleuraages , 1. xvi. — Lettre de François 1er à la duchesse d'Angoulérae sur la bataille de Marignan , insérée dans Gaillard , t. i , p. 432. — Gaillard, Histoire de François 1er, t. i. — Brant., Hommes illust., art. Gaiiot, Imbercourt , etc.