CHAPITRE VU
Situation où se trouTe le pape aprèd la bataille de Marignan. — il est forcé par les éirénements de se rapprocticr des Français. — Canosae est chargé de traiter avec le vainqueur. — Entrevue i L.ondres d'Érasme et de Canosse. — Les néguciatlons «ont entamées, et Léon X obligé de subir les conditions imposéespar François ler. — Léon X part de Rome pour avoir une entrevue avec le roi. — Fêtes qu'on fait au pontife i Florence. — Entrevue è Bologne des deux souverains. — > PArLs de Graasls. — Le cliancelier Duprat.
La victoire de Marignan , on ne saurait se le dissimuler , ouvrait k François I*' les portes de Florence et de Bologne , c'est-k-dire qu'elle menaçait Léon X k Rome dans sa souveraineté temporelle, k Florence dans ses intérêts de famille, On se rappelle que les Médicis devaient leur rétablissement aux efforts combinés de l'empereur d'Allemagne et du roi d'Espape. L'un et l'autre étaient impuissants pour arrêter les progrès du vainqueur. Il n'eût tenu qu'k François I«' de réveiller en Toscane, contre d'anciens bannis, des ressentiments mal éteints que l'habileté de Julien n'avait pu entièrement assoupir (1). Savonarole conservait k Florence de nombreux partisans. Les Frateschi , ces démocrates de 151S , rêvaient une république basée sur celle dont le dominicain avait écrit la constitution. Machiavel croyait que le temps viendrait tôt ou tard où Ton pourrait arracher Florence aux Médicis. Les Médicis, maîtres du pouvoir, avaient habilement pardonné au conspirateur;
{i) Simonde Siamoadi , t. xv, p. 38G.
mais ils refusaient de l'employer, Machiavel , on ne le croirait pas s'il ne l'avait dit dans une lettre confidentielle (1), aurait consenti volontiers k remuer quelque chose dans TËtat, ne fut-ce qu'une pierre (2) ; et il y en avait plus d'une 2l Florence , mais Julien ne voulut pas que le secrétaire de Soderini y mtt la main. Redoutait-il l'esprit remuant du Florentin , ou méconnaissait-il les talents de l'écrivain ? C'est ce qui! est difficile de déterminer. L'oubli ou la défiance paraissait une égale offense a l'àme de Machiavel. Ce qu'il y a de certain , c'est que tout ce qui se décorait du titre de patriote aurait sans doute ouvert la porte de Prato aux Français, fait sonner les cloches du campanile de Giotto en signe d'allégresse , et battu des mains sur le passage de François V^^ tout comme avaient fait Marsile Ficin et Savonarole , quand Charles VIII fit son entrée dans Florence. On ne trouverait pas dans l'histoire un peuple aussi mobile que le peuple florentin : il ne sait ni se gouverner ni gouverner les autres; il se dégoûte aussi vite de Michel Lando, le cardeur de laine, que de Côme de Médicis , le père de la patrie ; il chasse et rappelle plusieurs fois les mêmes maîtres, et finit par se donner k Jésus-Christ, qu'on lui propose pour roi, mais dont l'élection, soumise au grand conseil, ne passe qu'k une assez faible majorité (5). La situation du pape n'était pas sans danger : recourir
(1) Ang. RodolQ, Pensieri intorno allô scopo <li Nicolô Machiavelii , nel iibrodel Principe. Milano» 1808.
(2) Voyez le chapitre xiu de ce volume, ayant poor titic : Les historiens,
(3) Le monogramme du Christ fut placé au-dessous de l'entablement du vieux palais, avec cette Inscription :
GhHsto régi suo domino dominantium, . Deo summo opt. max. libcratori , Mariaeque Virgini Reginx dicavit An.Sal. MOXWU.
aux armes paraissait impossible ; Jules li lui-même ne l'aurait pas tenté. Restait la voie des négociatious , qu'il allait essayer. Le vainqueur était plein de déférence pour le saintsiége. Jeune autant que brave, nous l'avons vu, quand le soleil se couche , k Maripan , se jeter k genoux sur le champ de bataille , et remercier le ciel du succès de la journée. Il connaissait Léon X ; il savait que ce prince prodiguait des encouragements aux lettres , aux sciences et aux arts. De retour de son ambassade k Rome , Budé avait dit k son royal maître tout ce qu'il avait trouvé dans le nouveau pontife d'aménité, de douceur, de piété, de savoir. Naturellement donc le monarque français était disposé k traiter favorablement Sa Sainteté. Il comprenait du reste k merveille que, pour pénétrer plus avant en Italie, il devait se garder de rompre avec le saint-siége, comme l'avait fait trop malheureusement son prédécesseur. Quant au pape , il est probable qu'il eût voulu rester fidèle k la politique de Jules II. S'il abandonnait ses alliés , s'il consentait k se rapprocher de la France , c'est que la nécessité l'y contraignait. D'un moment k l'autre le vainqueur pouvait donner l'ordre de jeter un pont de bateaux sur le Pô (i), traverser le fleuve , s'emparer de vive force de Parme et de Plaisance , et faire payer bien cher aux États de l'Église l'opiniâtreté de leur chef temporel. U était évident toutefois que le cœur n'était pour rien dans ce rapprochement forcé. Les alliés du pape, c'étaient ceux de Jules II : l'empereur Maximilien, le roi catholique , surtout les Suisses , qui avaient donné k l'Église de véritables preuves de dévoûment. Une alliance contractée sous le canon de Marignan ne pouvait être durable. Aux yeux de Jules II , la France était l'ennemie naturelle de l'indépendance italienne. Or Léon X était de l'école de cet homme d'État.
(1) Roscoë, t. III, p. 38.
Quand \iendra le moment où Léon X abandonnera François I«' pour renouer des négociations avec ses anciens alliés , nos historiens crieront k la trahison , sans prendre garde que la papauté ne pouvait pas plus oublier une fidélité qui ne s'était jamais démentie depuis le commencement des hostilités , que sympathiser avec une puissance qui , si souvent , avait troublé le repos de l'Italie. Depuis vingt ans la France inquiétait le saint -siège. Sous Alexandre YI, elle avait protégé et assisté les barons romains , sujets rebelles de rËglise ; sous Jules II , elle ne s'était pas contentée d'accueillir les cardinaux schismatiqiies , elle avait affiché sur les murs de ses églises la déchéance du pontife , et flétri du nom de simoniaque l'homme que le sacré collège avait élu k l'unanimité. Elle ne cessait de gravir et de descendre les Alpes, et, dans ses défaites comme dans ses triomphes , de susciter de nouveaux ennemis k l'Italie. Brescia, Novare , Bologne , Milan , Rome elle-même , étaient remplies de ruines qu'elle laissait partout où elle passait. Si l'Allemagne avait reparu avec ses lansquenets en Italie, c'est la France qui les y avait appelés. Voila les plaintes que Jules II ne cessa de faire entendre pendant toute la durée de son pontificat. Ce qu'il est bien important de faire remarquer , c'est que les papes n'ont point été la cause des luttes qui ont ensanglanté l'Italie, et qu'ils en ont été les victimes : ils n'ont pas allumé la guerre , ils voulaient l'éloigner k tout prix , et nous devons nous rappeler les conseils d'abord , puis les menaces , les prophéties enfin qu'Alexandre VI fit entendre k Charles VIII. Faisons de l'histoire et non pas du sentiment, et demandons s'il n'est pas vrai que Louis XII ait fait frapper une médaille où il prophétisait la chute de Babylone , c'est-k-dire de Rome ; si les parlements français n'avaient pas poussé le monarque k briser avec le salntsiége ; si François \^^ ne songea pas k enlever de vive force,
s'il était nécessaire, Panne et Plaisance, que Jules II avait réunies aux États de l'Église? Que si les temps changent, si le cor d'Uri appelle de nouveau les montagnards suisses sous les drapeaux de Schinner , pour défendre celle qu'ils appellent leur mère ; si un grand capitaine comme Charles- Quint vient o£frir un jour son épée au saint-siége , comment Rome refuserait-elle de pareilles avances et de tels défenseurs? Avec les Français k Milan , le pape n'aurait pu rester maître a Rome, parce que de Milan ils pouvaient, comme Charles VIII , demander passage U travers le patrimoine de saint Pierre , pour réclamer ou conquérir Naples ,. et envahir la Sicile. On voit d'un coup d'œil combien l'occupation de Milan était grosse de périls pour l'Italie. Elle avait donné k François I^"" la Méditerranée jusqu'au golfe de la Spezia , l'Adriatique et Venise, la Savoie ei le Piémont, et une partie de la Suisse.
Il fallait arrêter le vainqueur : Léon X eut recours aux négociations ; le diplomate pouvait être plus heureux que le guerrier. Léon X avait en France les sympathies de tous les humanistes; c'est un humaniste qu'il chargea des intérêts du saint-siége auprès de François I®'.
Louis Canosse , d'une noble famille de Vérone , représentait, dans les négociations qui s'ouvrirent bientôt a Milan, Léon X, dont il était le légat. C'était un homme adroit, délié, qui savait tourner une difficulté, par-dessus tout un causeur aimable; du reste, bon humaniste, et, au besoin, faisant d'excellents vers latins. Il avait su tromper l'œil si fin d'Erasme , ce qui annonçait un talent de diplomate.
Quand Érasme était allé chercher en Angleterre des fêtes et peut-être des florins , car il aimait assez l'argent , il avait fait connaissance k Londres d'André Ammonio de JiUcques , qui lui-même cherchait fortune , et qui avait été
assez heureux pour plaire k Heori YIII, dont il était le secrétaire latin (1). Or, en 1 SI 0, Louis Canosse descendit incognito chez Amnsonio. On disait qu'il venait en Angleterre pour sonder les dispositions de Henri YIII , et peutêtre pour le décider k traiter avec la France. Un jour que le philosophe dînait chez le secrétaire de Sa Majesté , il aperçut près d'une cheminée , causant avec son ami , un homme de tournure assez commune , vêtu d'un vieil habit , les cheveux retroussés , le chapeau râpé , et qu'il prit pour l'un des poètes faméliques dont l'Angleterre abondait k cette époque, ou plutôt pour quelque importun qu'Ammonio saurait bien vite éconduire. 11 causa sans prendre garde k l'étranger; car le philosophe aimait beaucoup les beaux vêtements : l'étranger ne dit mot et n'écouta pas même. On se met k table; l'inconnu s'assied k côté du maitre de la maison. Ërasme, étonné, demande en grec la condition de ce convive. Ammonio répond , dans la mênne langue , que c'est un riche marchand de la Cité ; k quoi notre philosophe dit en souriant qu'il en a toutes les allures. On continue de causer, t Est-il vrai, demande Érasme, très-curieux de son naturel , que Léon X ait envoyé secrètement un légat en Angleterre? — On le dit, répond Ammonio. — Le pape n'a pas besoin certainement de mes conseils, reprend Erasme ; mais , s'il m'avait consulté , peut-être que je lui aurais donné un autre avis. — Ah ! et lequel lui auriez-vous donné? ajouta Ammonio. — Lequel! reprend Érasme; au lieu (l'une paix entre les deux puissances , qui ne peut pas se traiter si vitement, et qui , du reste, a de graves inconvénients pour la discipline militaire, car elle aflfaiblit et
(1) C.Gesner et Bayle ont donné le catalogue des œuvres d' Ammonio, humaniste fort distingué et qui était nonce de Rome en Angleterre. — f^otr, sur ce savant, Erasmi Ep., op. 4 , lib. xvii; ep. 6, libt xxni; ep. 24 , lib. ij.
éteint le courage , J'aurais proposé une belle et bonne trêve de trois ans , par exemple/ — Pas trop mal , ajoute AmmcHiio ; mais» a vous dire vrai , je crois que le légat ne vient pas proposer autre chose. — Est-ce un cardinal, le légat? demande le philosophe. — Non , répond Ammonio , en regardant Canosse , mais il eu a l'esprit. — C'est déjà quelque chose, reprend Érasme en souriant. Le marchand, qui n'avait rien dit jusqu'alors , hasarda d'abord quelques mots en italien, puis en latin. Érasme le regardait tout surpris; mais quel fut son étonnement quand, se tournant de son côté , l'étranger lui dit en style tout cicéronien : t Vraiment, je suis émerveillé qu'un homme comme vous consente à rester parmi des barbares , k moins que vous ne préfériez être seul id plutôt que sans rival k Rome ! • Érasme, flatté, fit le modeste et bégaya quelques excuses qui n'eurent pas l'air de convaincre l'étranger. Le lendemain il retournait chez Ammonio pour connaître le nom du personnage mystérieux. Ammonio le lui dit. Qu'on se peigne l'effroi du pauvre philosophe , qui tremblait en pensant qu'il aurait pu hasarder sur le ministre du pape et sur le pape lui-même quelque plaisanterie mordante, comme il aimait k en faire; et alors que seraient devenus ses projets de dédicace k Sa^ainteté (1)?
Voilk le négociateur dont Léon X avait fait choix (2). Canosse, aidé de Charles III, duc de Savoie (5), soutint les intérêts du pape avec autant de persévérance que de bonheur. Et d'abord il réussit k faire garantir aux Médicis l'autorité qu'ils exerçaient k Florence (4). C'était un véri-
(]} Eras. Ep. 1239, ep. 24, 1. iv;.ep. 12, 1. xxvi. — De Burigni , Vie d'Ërasme , 1. 1 , p. 207.
(2) Roscoé, t. III, p. 39.
(3} Histoire universelle, traduite de l'anglais, in-4o. (4) Beicarius, i. xix, no* 21-22.
ALLÎàlNGE AVEC LA FRANCE. 121
table succès pour le diplomaie» car les Médicis, dans la querelle de François l" avec le duc de Milan , s'étaient franchement déclarés pour Maximilien Sforce. Le plus beau triomphe peut-être que le légat obtint, c*est que les Bentivogli , ces ardents adversaires de Jules II, ne rentreraient pas dans Bolope, qui appartiendrait définitivement au saintsiége.
Il fallait une compensation k François P% qui se montrait exigeant. On convint, après de longs débats, que le pape rappellerait les troupes de l'Eglise au service de l'empereur contre les Vénitiens , et remettrait k Sa Majesté très-chrétienne les villes de Panne et de Plaisance (1). Le vainqueur ne s'oubliait pas.
Ces deux conditions étaient sévères. La première exaltait l'orgueil des Vénitiens; la seconde détruisait en partie la belle œuvre de Jules II ; l'une affaiblissait les forces de l'allié du saint-siége; l'autre fixait les Français en Italie. Plus d'Alpes pour les étrangers.
Léon X refusa longtemps de ratifier le traité. La diète helvétique délibérait , k Zurich , sur la question de savoir si la Suisse ferait passer de nouveaux secours au duc de Milan (2) déchu. Mathieu Schinner, k Inspruck , pressait de nouvelles levées; l'empereur ne paraissait pas disposé k céder la Lombardie (3). On parlementa; on échangea des notes. A la fin, François, mécontent, menaça d'attaquer les États de l'Église , et d'envahir la Toscane. Léon X céda.
En apportant k Rome le traité qu'il venait de conclure avec François 1®'(4), Canosse n'oublia pas de raconter au
(1) Gaillard, Histoire de Fi'ançois 1er , in*8o, 1. 1 , p. 211.
(2) Roscoê, t. m, p. 39.
(3) Roscoë , t. m , p. 40.
(4) FabronI , Vlta Léon. X , p. 92.
iâ2 ALLIANCE AVEC LA FRANCK.
pape la déférence , le respect , Taniour pour le saint-siége y que n'avait cessé de montrer le monarque dans tout le cours des négociations. Ce n'était pas un rôle que jouait le roi de France « car il aimait autant qu'il admirait le caractère de Léon X.
Le pape voulut remercier François !«■ de ces témoignages de dévoûment , dans une lettre oit il relève , avec un bonheur infini d'expressions, les belles (jualités que le ciel avait départies au jeune prince. C'est de l'adresse, si l'on veut, mais qu'on ne saurait blâmer. S'il lui parle en termes indirects de la victoire de Marignan , c'est pour en attribuer la gloire k Dieu , et pour le conjurer d'utiliser ce triomphe au bonheur de la grande république chrétienne. La lettre finit par un souhait tout cordial : c Adieu! aimez-nous (1)! > Il y avait longtemps que les rois de France n'étaient accoutumés h un langage si plein d'affection : François I«' était bien fait pour le comprendre.
Ce prince avait plus d'une fois , pendant le cours des négociations, témoigné le désir de traiter directement avec Sa Sainteté. Léon X consentit avec joie k l'entrevue demandée. Depuis plus d'un siècle , Rome sollicitait l'abrogation de cette pragmatique sanction qui livrait l'élection épiscopale à de capricieuses et funestes influences. Léon X espérait qu'il l'obtiendrait de François P'.
Brantôme a mis en relief, avec sa verve accoutumée de
(1) Tum sperofore ut hoc virtutum tuaru m spécimen, quodquidem in tam tenerà œtate oobis das, cum lis operibus quas maximas atque amplissimas habes conjunctum et consociatum , univers» Reipublica; christianœ magnum brevi adjumentum atque ornamentum afTerat. — Francisco Gallorum régi » quinto cal. oct.— P. Bembi Ep, lib. xi , ep. I. — Foir encore la lettre écrite au même prince, Ep. Bcmbi , op. 2 , lib. XI.
styie, les périls que faisait courir k TÊglise de France cette forme d'élection toute populaire, c Le pis étoit , dit-il , quand les chapitres ou les couvents
> ne pouvoient s'accx)rder en leur choix, le plus souvent
> s'entre-battoient , se gourmoient k coups de poing, » venoi^t aux braquemarts , et s'entre-blessoient , voire
> s'entre-tuoient... Ils élisoient, le plus souvent, celui qui t étoit le meilleur compagnon, qui aimoit plus les... les
> chiens et les oiseaux , qui étoit le meilleur biberon ; bref,
> qui étoit le plus débauché... Aucuns élisoient quelque
> simple bonhomme de moine , qui n'eust osé grouiller , ni » commander , faire autre chose , sinon ce qui leur plaisoit,
> et le menaçoient s'il vouloit trop faire du galant et rogue
> supérieur. D'autres élisoient , par pitié, quelque pauvre » hère de moine qui , en cachette , les déroboit , ou faisoit
> bourse k part, ou mourir de faim ses religieux. Certains » évéques élevés et parvenus k ces grandes dignités , Dieu
> sait quelle vie ils menoient , une vie toute dissolue ; après
> chiens , oiseaux , fêtes , banquets , confréries , noces et, . . ,
> dont ils en faisoient (1), •
Notre plume s'arrête, car les détails que doùne ici l'historien sentent par trop le corps de garde : il dit tout ce qu'il sait , tout ce qui lui a été raconté , tout ce qu'il a vu peutêtre.
Léon X, qui poursuivait dans le concile de Latran l'œuvre de la réformation sacerdotale commencée par Jules II , ne pouvait laisser subsister une forme d'élection qui livrait le sanctuaire k d'aussi graves désordres : l'Église est une monarchie , et non point un république.
L'entrevue devait avoir lieu k Bologne. François I*' n'aurait pas voulu de Rome , oii le pontife eût effacé le monar-
(1) Gaillard , Histoire de François hr , t. m , p. 315,316, note.
que; le pape ne voulait pas de Florence, où le moindre trouble pouvait exposer la fidélité douteuse des républicains du jardin Ruccellaî.
C'est Paris de Grassis (Paride de' Grassi), évêque de Pesaro, qui nous acconapagnera dans ce voyage du pape de Rome k Bologne. Il était maître des cérémonies sous Jules II , qui , plus d'une fois , se permit de rire de la gravité doctorale que Tévêque mettait dans Texercice de ses fonctions , et qui , plus d une fois encore , osa lui désobéir. Paris de Grassis avait trouvé dans Léon X un pape beaucoup plus docile, qui se prétait avec une complaisance attentive aux exigences de l'étiquette, et qui se serait bien gardé de se brouiller avec son bon serviteur. Aussi l'évéque avait-il pour son souverain une admiration, un amour, un culte qu'il témoigne k chaque instant dans son Diarium. Ce diarium est un journal ou Paris enregistre les événements grands et petits qui se produisent autour de lui. 11 fait une amère peinture de son prédécesseur Burchard, auquel il avait bien promis de ne pas ressembler , et il a tenu fort heureusement parole. C'est une belle âme , qui croit difficilement au mal, qui n'invente jamais, qui ne se cache pas derrière un paravent pour surprendre une confidence dont on fera bientôt un véritable roman ; a qui la médisance , la calomnie surtout paraissent inconnues, et dont tout le rôle se borne k raconter ce qu'il a vu , jamais ce qu'on lui à dit ; et ce qu'il a vu , k ses yeux revêt toujours une forme solennelle. C'est l'homme des petites choses , un autre Penni , qui , dans une cérémonie , son bâton k la main , met k ranger sur deux lignes mathématiques les membres du sacré collège toute la gravité que Jules II , son ancien maître , mettait k donner audience aux ambassadeurs de la république vénitienne; écrivain, du reste, de petit style et aux longues phrases ; écolier de sixième fleurissant souvent sa
narration de barbarismes et de solécismes ; évéque d'une régularité de mœurs parfaite ; favori qui n'employa jamais son crédit qu*k faire du bien (4).
Le pape quitta Rome, dont il nomma gouverneur ou légat le cardinal Soderini , frère du gonfalonier , qu'il avait rappelé de l'exil (2). Il emmenait vingt cardinaux, plus de trente prélats, ses camériers, une partie de sa maison. Sienne , que devait traverser le cortège , eut peur de tout ce monde qu'il lui fallait héberger et nourrir, et dépêcha un courrier k Sa Sainteté pour la prier de prendre un autre chemin (3). Jules II aurait fort mal reçu sans doute un pareil message ; Léon se contenta de changer de route. A Gortone, Jules Passerini traita magnifiquement le pape. Des députés florentins étaient venus pour lui présenter leurs hommages. Il arriva le 26 novembre a Marignolle (4) , où il attendit, dans la maison de plaisance de Jacques Giaufiliazzi , que les préparatifs que Florence faisait pour recevoir le fils de Laurent le Magnifique, et qu'avaient interrompus les pluies, fussent entièrement achevés : heureuse visite, dont le propriétaire voulut éterniser le souvenir dans cette
(1) La relation par Paris de Grassis de rentrée de Léon X ù Florence a été publiée par Dom. Moreni soub le titre de : De ingressu summi pontif. Leonis X Florentiam ^ descriptio Paridisde Grassis civis Bononiensis, Pisauriensis episcopi , ex Cod. Man. nunc primùm in lucem édita , et notis illustrata à Dominico Moroni , Academi» Florentins « nec non Colambarise socio. — Roscoê l'a. placée à la fin de son 3e vol., App., sous le noCXXIX, et Fabroni , en partie, sous le no 44 de ses Adnotationes , p. 280 et sulv.
(2) Quia mos erat, absente pontifice, creare legatum qui ejus nomine res administraret ; hoc munus mandavit Soderini cardinaU. ~ Fabroni , p. 93.
(3) Fabroni , p. 94.
(4) Notizie istoriche dei contornidi Firenze, raecoltedali' abate Domenico Moreni , t. iv, p. 132.
inscription latine , placée sur la chambre k coucher de Sa Sainteté :
Dulcis et alta quies decimo pergrata Leoni Hic fait ; hiac sacram jam reor esse locam.
Gianfiliazzi et ses fils, doctes latinistes, fêtaient, dans Léon X., l'humaniste beaucoup plus encore que le souverain.
Florence s'était mise en frais pour recevoir son glorieux enfant. Les architectes, les peintres, les sculpteurs, les poètes s'étaient présentés en foule, jaloux de témoigner leur reconnaissance au prince éclairé qui régnait k Rome. Les architectes abattirent quelques pans d'anciennes murailles , afin que le cortège papal put se dépHoyer dans toute sa magnificence; les humanistes imaginèrent toutes sortes de belles devises et d'inscriptions d'un style antique; les poètes improvisèrent des canzoni en latin et en français , que des chœurs de jeunes filles et de jeunes garçons devaient chanter sur le passage de Sa Sainteté.
Jacques di Sandro et Baceio da iMontèlupo avaient sculpté sur un arc de triomphe divers traits d'histoire ; Julien del Tasso avait élevé sur la place Saint-Félix un autre arc que surmontait la statue de Laurent le Magnifique. San Gallo , Baceio Bandinelli , François Granacci se signalèrent par de beaux travaux. Jacques Sansovino avait fait le dessin d'un portail érigé devant Santa Maria del Fiore, et sur lequel André del Sarto peignit en clair-obscur des sujets historiques (1). Depuis la mort de Savonarole, le paganisme a relevé la tête à Florence; il règne dans les lettres et dans les
(I) Vnsaii , Vita di Andréa del Sarto, 1. 1, Opère, p. 567. Firenze, 1832, 1838, in-8o.
arts. Cette belJe école mystique qui venait des montagnes de rOmbrie, et que le dominicain voulait introduire dans sa ville bien-aimée , n'a duré que quelques jours et s'est éteinte au souffle du naturalisme. Fra Bartolommeo, qui peut-être eût retardé le triomphe du sensualisme , va bientôt mourir. André del Sarto parlait aux yeux , séduisait les sens , et, au lieu de vierges tout idéales et tombées du ciel , peignait , sous le nom de Marie, des femmes dont Toriginal, reconnaissable k la première vue , habitait Tatelier du peintre. Toutes ces divinités, que Peuni nous a décrites en racontant les cérémonies du couronnement de Léon X, se retrouvent sur le chemin que le pape parcourt depuis la porte de Saintr Pierre Gatolini jusqu'à l'église de Santa Maria del Fiore. Nous avons, de plus que dans le premier triomphe, un Hercule colossal que Baccio BandineUi a élevé près des Loges, et un Romulus que Julien del Tasso a placé près du pont de la Sainte-Trinité.
Léon X se montrait joyeux de ces témoignages ingénieux d'amour. 11 s'arrêtait pour écouter les chants improvisés en son honneur , pour lire les inscriptions latines dont chaque arc triomphal était décoré , pour admirer les inspirations des peintres, des sculpteurs, des architectes; pour contempler ces colonnes et ces obélisques , ces statues et ces trophées que Florence avait élevés à chaque pas. Quand il aperçut la statue de son père Laurent, il inclina la tête en signe de respect, et l'on vit couler ses larmes. Ses yeux (1) s'étaient arrêtés avec une émotion indicible sur ces mots que portait le piédestal de la statue : Hic est fititis meus dilectus (S).
(1) E fu Visio alquanto lagrimare. —Ex rel. anon. ap. P. arid. de Grassi, de ingressu Pont. Leonis X Florentiam , p. 9.
(2) L'anonyme , cité par de Grassis » a doané diverses inscriptions : — LeoniX laborum Victor!.— Léon i X P. M., propter mérita.— Leoni X t^ont. Max., fidei cultori. — Spes ejus in Domino , Léo. pont. max. — Omne dulce in ore Leonis.
Le peuple , répandu dans les mes , sur des baloons improvi* ses, et jusque sur les toits, criait : Palle! palle! Le trésorier de Sa Sainteté jetait k la foule des pièces de monnaie. Le peuple aurait voulu , comme dans chaque grande cérémonie» saluer de salves d'artillerie le passage du cortège; mais Paris de tirassis avait sagement fait interdire ces bruyantes démonstrations de joie.
Dans le récit qu'il nous a laissé de l'entrée de Léon X k Florence, on le voit , plus occupé que le héros de la fête luimême y demander k Sa Sainteté la solution d'une foule de questions relatives au cérémonial , et a chacune desquelles il parait que le pape répond avec sa grâce accoutumée. On avait oublié k Rome l'ombrelle antique qu'on portait audessus du souverain pontife. — Faut-il en commander une nouvelle, irès-saint-père? Le pape incline la tête. « Itafactum est , > dit le maître des cérémonies. — Combien de torches devant le saint sacrement , porté sous un baldaquin par les chanoines de la cathédrale? Deux cents? — Même signe, c Et fuit œnlenlus. > Combien de valises en avant du cortège? Cinquante au moins? — Deux cents , dit le pape.
— Faudra-t-il faire préparer pour le pape et les cardinaux une collation dans la seconde église oii Sa Sainte s'habillera?
— Léon X répond qu'il faudra consulter k cet égard les cardinaux. Le pauvre évêque de Pesaro fut un moment bien tourmenté. Le gonfalonier ne voulait pas céder le pas aux cardinaux ; le maître des cérémonies riait de cette prétention , que soutenaient énergiquement les prieurs. On fut obligé d'en appeler k Sa Sainteté , qui donpa raison a de Grassis. Mais nos sénateurs s'obstinent et vont s'asseoir sur une estrade élevée k la porte de la cité, et, la toque sur ,1a tête, regardent défiler les cardinaux qui vont au-devant du pontife. Le maître des cérémonies ne se déconcerte pas ; il a sa vengeance toute prête. En passant, les cardinaux avertis tiennent les yeux baissés, évitant soigneusement
de regarder le balcon sénatorial ; et le 'gonfalonier et les prieurs, raconte orgueilleusement de Grassis, en furent pour lear vanité punie (1).
Cependant le cortège était arrivé sur la place de la Cathédrale. A rentrée de l'église , on avait constrait une estrade qui s'étendait jusqu'au maftre-autel. Le pape s'agenouilla, pria longtemps , bénit les assistants, et se retira dans le mo* nastëre de Santa Maria Novella. Le lendemain , après avoir prié dans l'élise de F Annonciade , il alla visiter le palais de ses pères et embrasser Julien son frère , qui n'avait plus que peu de temps k vivre. Il voulut , le premier dimanche de TAventy assister au saint sacrifice dans la chapelle des Médicis , dédiée k saint Laurent. L'office achevé, on le vit , les mains jointes , la tète baissée sur la poitrine , s'avancer silencieusement vers cette pierre qui recouvrait ce Laurent de Hédicis, la gloire des lettres et de l'Italie, et pleurer au souvenir de ce père bien-aimé (2).
A Cortone, parmi les citoyens que Florence avait envoyés au-devant de Sa Sainteté , Léon X remarqua particdièremeut un homme jeune encore , de belle mine, qu'il avait vu deux ans auparavant k Rome. Il se rappela que, sur le refus de Bernard ftuccellaï , qui n'avait pas voulu complimenter le pape sur son exaltation, Guichardin s'était chargé de cette mission, dont il s'était acquitté en véritable orateur. Il voulut le revoira Florence , mais pour lui annoncer qu'il le nommait son avocat consistorial. C'était un belle conquête pour la papauté (3).
Les tribulations du maître des cérémonies n'étaient pas finies . A Bologne, au lieu de ces figures dé Florentins épanouies ,
(1} Et sic vexiliifer, et priores remanseruntin suâ vanitate.
(2) Dumqae genna submisit ante sepalcrum Patris, erratorum venian ilti h Deo precaturus , visas est illacrymari. — Fabrooi , p. 95.
(3) Manni , El. di Gaicciardini , Elog. Tos., t. ii , in-fol., p. 306.