‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 16 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

Léon X ne trouva que des visages tristes. Point d*arcs de triomphe, destatuesy decolounes, d'inscriptions, mais des rues nues et silencieuses. Si l'on entendait par de rares intervalles quelques cris , c'était les cris de : Serra ! serra ! que poussaient des enfants par allusion aux armes des Bentivogli. Paris de Grassis s'était approché de Sa Sainteté, le visage renversé, et haussant les épaules en signe de tristesse : — Laissez donc , lui dit le pape, il faut les remercier, ils m'ont fait rire (i).

Le pape arriva le 8 décembre à Bologne , et François I^ trois jours après. Les cardinaux attendaient le roi , k la porte de Saint-Félfx, en robes rouges. Le cardinal de Saint-Georges, évéque d'Ostie, l'ami d'Érasme, la tête découverte, harangua Sa Majesté. Paris de Grassis avait eu bien soin de lire ce discours, dont il vante le naturel et la simplicité. Le roi , également dtécouvert , répondit en quelques mots remplis d'affection envers Sa Sainteté , dont il se disait le fils soumis ; envers le siège apostolique , qu'il aimait d'un amour filial ; envers les cardinaux , qu'il regardait comme des pères et des frères (S). Le discours achevé, les cardinaux vinrent, l'un après l'autre, donner au roi le baiser fraternel. Paris de Grassis lui disait k voix basse le nom de chacun des prélats.

On entra dans Bologne, mais si confusément, que le maftre des cérémonies en fiit scandalisé : c'est k peine si on daignait l'écouter ; aussi combien il se plaint des officiers de la suite de Sa Majesté et des princes eux-mêmes , qui marchaient k l'aventure ! Toutes les cloches de la ville étaient en branle ; les trompettes sonnaient des fanfares ; les cors , les

(1) Respondit se graUas lllis agere quôd ridendi materiem Bibi dédissent. — FabronI , p. 95.

(2) Respondit... se flllum sua sanctitatls, et Banetas sedis apostoUe» olMequentem amlcum et flliom , capidum omnium bonorum et eommoditatum dominorom cardinaliom , sioot patrom et fratromsiiorii^. — Parid.de Graasi Diarium.

tambourins mêlaient leurs l>ruits divers aux cris du peuple , que la pompe du cortëge avait mis en joie. On avait préparé dans le palais un appartement magnifique pour Sa Majesté. Quatre cardinaux dînèrent k la table du roi. Le pape , revêtu de ses habits pontificaux, attendait le monarque dans la salle du consistoire , ce jour^k , si pleine qu'on craignit , un moment , qu'elle ne s'écroulât. Le roi mardiait entre deux cardinaux , les plus anciens du sacré collège. La foule était si grande dans les appartements, qu'il resta longtemps comme emprisonné au milieu des flots mouvants des seigneurs italiens et français : il riait de sa mésaventure, tenant h main du maître des cérémonies , qu'il avait pris pour son introducteur. P&ris deGrassis, tout glorieux deéette marque royale de distinction , laisse échapper ici un mouvement de vanité bien pardonnable : c Le roi , dit-il , et mot (1) montâmes les marches du tr6ne où le pape était assis. » Le roi s'agenouilla , baisa la mule du pape , qui lui prit la main et lui présenta la joue. François I^ adressa au pape quelques chaleureuses paroles , auxquelles Léon X répondit dans un style dont il avait seul le secret, et qui, au témoignage de l'évéque de Pesaro , ce jour-lk parut encore plus beau que de coutume. Au signe du maître des cérémonies, le roi prit place k la droite de Sa Sainteté , sur un siège magnifique ; son chancelier , Duprat , s'approcha et , la tète découverte , prononça le discours d'obédience.

A chaque formule d'hommage , l'évéque de Pesaro avait bien recommandé au roi de France de se découvrir , et le monarque se prêtait avec une docilité exemplaire aux prescriptions du cérémonial : le pape se montra moins exigeant que Paris de Grassis, et pria François l^ de rester couvert. Le discours du chancelier est un manifeste eu l'honneur

(1) Rex et ego ascendimu? ad osculum pcdis , etc.

13â ALLIANCE AVEC LA FRANCE.

Aa saint-siége, dont l'orateur pi;oc]ame les titres il l'amour non moins qu'^ la reconnaissance du royaaœe de France. C'est en même temps une profession de foi du roi trèschriitieii envers l'aatorilé du chef de l'Église. H est. beau d'entendre le vainqueur de Marignan s'écrier , par l'oigne de son orateur officiel : < Très-saint-père, — l'armée du roi très-chrétien est k vous; disposez-en k votre gré : — les forces de la France sont à vous : — ses étendards sont les vôtres :— Léon , voici devant vous votre fils soumis, luiu , i religùme, tuus jure, (uus more majorum , (uuf coiuueiudine, tuu« fide , tuus voluntate. • L'expressiw française ne rendrait qu'imparfaitement la valeur du mot latin. ■ Ce fils dévoué, ajoute-t-il, est prêt k défendre en toute occasion vos droits sacrés , et par la parole et par l'épée. > L'ombre deJules 11, quisans doute assistaitkcette entrevue, dut u-essaillir de joie. Sadtrfet, lui, fut plus content du monarque que du chancelier , dont la parole manque sonvent de cette belle simplicité qu'affectionnât le Modéuais (i).

La harangue terminée, le roi s'indina en signe d'assentiment , et Léon X lui répondit en termes pldns de bienveill.iiK'i'. Il n'avait pas. pris pour modèle l'orateur français. Il Un KiiLi]ite, suivant sa coutume, doux, harmonieux, cber-

(li II V a dam l'œuvre dn chancelier beaucoup de phrases où l'on sent W Hiivail de l'écrlTaln, comme dnns celle-ci, par exemple : « N»'" qiilri, quaso, tautara dlcendl v1in,Sduclam, facLiltaLemqje pneeump' 9i!rll,q[ii ublmajeBlntlstuac, B.Pater, radios fulgoresque , teTerendl»siisiiisquc IbIos Pattes, flrmlsslmas Christian» reipublic» colomna* cardinesqueliiBpeMrit ; non el slatlm prœ metu alngullantla interrupinquc vcrbaeicidnnt?)lagua timoré balbutiât? genua [ormldlnc tltaticntPcor patpitet? capllll rigeantP vuUue palleatP pluribusque iMls hiiilfani el nlmis feilscentem oratioDem abrumpalP— Oralio habita Eunoniic coram Leone Poot. U. — Exempt. In BIbl. VatieapS. — R*" coë, 1. Fil, p. 46G.

chant par un soin peut-être trop curieux k éviter la rencontre de voyelles qui , en se heurtant Tune contre l'autre , font un bruit dont Toreille est péniblement affectée. Sa Sainteté prit ensuite par la main François l'% qu'elle conduisit jusqu'à l'appartement oh elle devait quitter ses vêtements pontificaux. Le roi s'approcha de la fenêtre , oh Léon X vint bientôt le retrouver. Paris de Grassis ne perdait pas de vue les deux souverains : il connaissait Léon X , et il avait peur qu'il ne tombât innocemment dans quelque faute contre le cérémonial romain. Aussi , dans la crainte que le pape ne portât la main k son bonnet , comme Tavait fait Alexandre VI lors de son entrevue avec Charles YIII , il s'approcha tout doucement de Sa Sainteté , et lui dit h l'oreille de bien prendre garde que le vicaire de Jésus-Christ sur la terre ne devait aucune déférence, même k un empereur : « ce que Léon X observa fidèlement, ajoute l'évêque, du moins en ma présence (1). >

Le pape célébra le saint sacrifice en présence du roi , le 12 décembre, dans l'église de Sainte-Pétrone, oh il se rendit processionnellement, précédé du monarque, qui marchait au milieu de ses officiers. Quand le pape s'avança vers son trône pour revêtir les habits pontificaux , le roi voulut faire la fonction de caudataire , malgré la vive opposition du pape. Au moment oh le pontife-prêtre montait les degrés du maître-autel pour commencer la messe, on .vit le roi s'agenouiller et répondre tout bas aux prières du célébrant. U avait refusé le fauteuil qu'on lui avait préparé. Il resta debout jusqu'k l'élévation , et prosterné , les mains jointes , jusqu'k la communion .

La communion du célébrant , du diacre et du sous-diacre terminée, le pape demanda au roi s'il désirait s'approcher de la sainte table. Le roi repondit qu'il n'était pas en état de

(1) Bossi , Storia d'italia , t. xviii, p. 665-630.

grâce , mais que plusieurs de ses officiers souhaitaient vivement recevoir le corps de Jésus-Christ de la main de son vicaire sur la terre. Quarante d'entre eux s'avancèrent dévotement vers Tautel ; et, comme il n'y avait que tn&nte hosties dans le saint ciboire , il fallut en rompre dix pour satisfaire la dévotion des assistants, c Cependant, dit h relation , ce n'était que la moindre partie des courtisans qui auraient voulu communier de la main de Sa Sainteté. > Le roi fut obligé d'écarter la foule et de ne laisser arriver k la sainte table que les plus illustres de ses officiers. Un d'eux, qui ne pouvait pénétrer jusqu'au célébrant , s'écria : c Trèssaint-père , je serais bien heureux de communier de votre main ; mais puisque ce bonheur m'est refusé , et que je ne puis lui dire k l'oreille les péchés que j'ai commis , je confesse tout haut que j'ai combattu , et rudement, Jules II, et que je ne me.suis guère inquiété des censures fulminées par Sa Sainteté. — Et moi , dit le roi , j'ai péché comme lui. — £t nous aussi , dirent plusieurs seigneurs. Pardon , trèssaint-père. » Le pape leva la main et leur donna l'absolution. Le roi reprit la parole, et, avec une franchise peutêtre trop militaire , dit tout haut : f Très-saint-père , ne soyez pas surpris que tous ces gens aient été ennemis du pape Jules ; car c'était bien le plus grand de nos adversaires , et onc n'avons connu homme plus terrible dans les combats. A vrai dire,. il eut été mieux capitaine d'une armée que pape de Rome (1). »

(I) Un as ImTO , inquit Paris Grassius, ad Pontificem exclama vit, dicens in suo vulgari gallico , quôd ex quo non potait communicare de manu Pap», etdesiderabat, saltem yolebat PapsB conftteri , et cùm non posset propriùsaccedere,sic nt in aure Pontificis posset peccatumsuum conflteri , altè dlxit se coniiteri , quôd contra Papam Julium qnantùm potnisset etiam malo animo hostiliter prœliatus esset, et suas censuras non curasset. Quod Rex audiens subdidit , et se quoque in eo peccato ftiisse ^t esse. Post Regem muiti barones idem dixerant, et veniam

Le lendemain , le roi touchait un grand nombre de malades, après avoir communié dans Téglise des Dominicains.

petferunt i adver&ùs qaos omnes Papa apertam maniim proferens , benediiit et absolvit. Quo facto, dixit Rex : Pater Sancte, non miremini si omnes isti sunt iDimici Papae Julii, quia ipse etiam fuit maxlmus inimicus noster, et non cognovimus noBtro seculo terribiliorem hostem inbellis, quàm Papam Julium» qui in yeritate fuit prndentSssimus capltaneus , et meliùs fuisset imperator exercitûs , quàm Papa Romanus. — Fabron. Vita Léon. X, in Adnot. 44, p. 180.

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