CHAPITRE VlII
La pragmatiqoe sanction de Louis IX et de Cbarles VU. — Est modifiée dans on temps de schisme par les Pères de Bâte , — et repoossée par le salnt-slége. — Abos qu'elle produit eu France. -^ Louis XI veut l'abolir. — Elle est un moment rétablie par Louù XII. — Concordat qui abroge la pragmatique. —? Esprit de cette constitution disciplinaire, qui ^roure en France de vives résistances. — Analyse de quelques-unes des dispositions du concordat. — Quel Jugement on doit en porter. — Les deux monarques se séparent. — Retour k Rome de Léon X. — Mort de Julien de Médlcls.
Léon X et François h' avaient k traiter d'affaires sérieuses : de la question de Naples , — de la question des feudataires du saint-siége , — de la question de la pragmatique sanction (i).
Le roi de France , maître de Milan , voulait chasser les Espagnols de lltalie et s'emparer du royaume de Naples. Gomme il ne pouvait réussir ni dansl'un ni dans l'autre de ses projets sans l'assistance de Rome, il sollicitait l'intervention armée du pape. Pour Léon X, c'était vaincre que de gagner du temps. D disait que Ferdinand était vieux , infirme, malade, et que la mort imminente de ce prince le délierait naturellement de ses engagements envers la maison d'Aragon, et qu'il aviserait alors si , dans l'intérêt de sa politique , il devait refuser ou accorder les secours dont la Frailt^ avait besoin pour conquérir Naples. — Le roi comprit les raisons de Sa Sainteté , et la question fut réservée.
(0 Gaicc, 1. XII , Tol. II. ~ Rymer , Fcodera , t. xiii. — Pauli Jofii Hifit. sui temp., 1. xvi. — Sirnoode Siemondi , t. xiv.
François I*' avait reçu des services du duc de Ferrare et du duc d'Urbin. Pour le duc de Ferrare, il demandait la restitution des places de Modëne et de Reggio ; pour le duc d'Urbin , le pardon du saint-siëge (1).
Léon X , sans refuser positivement la restitution des deux places conquises par Jules II , exigeait qu'on lui remboursât les 40,000 ducats d'or qu'il avait donnés k l'empereur pour l'investiture de cette double souveraineté. Or, comme François I*' n'était pas en état de payer cette somme, c'était une question k traiter plus tard.
Le duc d'Urbin, neveu de Jules II, dont il avait commandé les armées , instrument docile des Français , sujet rebelle qui, après en avoir été requis, avait refusé de joindre ses troupes k celle de Sa Sainteté , semblait indipe d'intérêt comme de pitié. Le pape n'eut pas de peine k convaincre François P' de la félonie du feudataire , qui dès lors fut abandonné.
Restait la question relative k la pragmatique sanction , dont le roi de France, et le pape plus encore, demandaient l'abrogation.
En droit ecclésiastique , on nomme pragmatique sanctiou un code ou recueil d'ordonnances qui règlent l'administration religieuse d'un royaume. En France, on connaissait deux pragmatiques , l'une de saint Louis , l'autre de Charles VII.
Avant d'entreprendre sa seconde croisade contre les infidèles , Louis IX voulut assurer pendant son absence le repos de l'Église gallicane. Dans une ordonnance célèbre, il régla les promotions , collations , provisions et dispositions des prélatures et des autres bénéfices et offices ecclésiastiques.
Quelques critiques doutent toutefois que la pragmatique qui porte le nom de Louis IX soit véritablement l'œuvre du
fl) Gailiard.Hist. de François I", t. i, In 8" , p. 214-215.
monarque ; il n*eQ est pas fait mention dans Thistoire des àémdés de Philippe le Bel avec Boniface YIII.
En 4438, au mois de Janvier, les Pères du concile de B&le députèrent à Tours des ambassadeurs pour se plaindre Il Charles YII de la conduite d'Eugène IV , qu'ils venaient de déclarer suspens. Le prince avait écouté leurs plaintes , et promis de s'occuper incessamment des affaires de FÉglise. A Bourges, la même année, dans l'assemblée qu'il provoqua, se trouvèrent, outre le Dauphin et les princes du sang, vingt-cinq évêques , cinq archevêques , plusieurs Abbés , et beaucoup de députés des chapitres et des universités du royaume (1). Le roi présida l'assemblée , dont les séances s'ouvrirent le 1" mai. Les nonces d'Eugène, l'archevêque de Crète et l'évêque de Digne, et un docteur, y dénoncèrent la conduite des Pères de Bàle comme attentatoire au^ saint-siége , et prièraoït le roi de reconnaître le concile de Ferrare, que le pape venait d'ouvrir, et de révoquer la sentence de suspense portée, le 25 janvier, k la trente et unième session, contre le légitimé successeur de saint Pien*e.
Les députés bâlois , Tévêque de Saint-Pons de Tomières , l'abbé de Vézelay, le docteur Thomas de Courcelles, l'archidiacre de Metz , Guillaume Hugues , et un chanoine de Lyon nommé Jean de Mauze (2) , demandèrent que les décrets publiés par les Pères de Bàle fussent reçus et observés en France; que le concile de Bàle fut tenu pour légitime ; que le décret de suspense porté contre Eugène IV eût force de loi dans tout le royaume , et que défense fût faite aux sujets de Sa Majesté de se rendre a Ferrare.
Dix docteurs et prélats furent choisis pour examiner les décrets du concile de Bàle : l'examen dura jusqu'au
(1) Gaillard , 1. c, t. m , p. 309.
(2) Fran. Pinsonii Hist. Pragm. Sanct., in-fol. Paris, 1666, p. 718.
7 juillet. Ce jour-lk , le roi publia Tédit ft)nDu sous le nom de pragmatique sanction, œuvre modifiée des Pères du concile, née par conséquent dans le schisme; car les Pères avaient évidemment rompu l'unité. La pragmatique fut enregistrée au parlement de Paris le iS juillet 1439.
Rome refusa constamment de l'approuver ; le concile de Bâle n'en voulut pas non plus (1). c C'était , dit Pie II , une tache qui défigurait l'Église , un décret qu'aucun concile général n*avait porté , qu'aucun pape n'avait reçu ; un principe de désordre dans la hiérarchie ecclésiastique ; une confusion énorme des pouvoirs » oii le laïque jugeait souverainement le prêtre , ôii la puissance spirituelle ne pouvait s'exercer que sous le bon plaisir de l'autorité séculière; c était le parlement transfoimé en concile , le pape devenu le vanal de quelques juristes (2). >
Pie II f qui s'exprimait ainsi k l'assemblée de Mantoue , en 1459, avait raison. Brantôme a raconté ce qu'était l'Église de France sous le régime de cette convention : un schisme était inévitable , si Louis XI ne l'eût prévenu en reversant l'œuvre de son père (3).
Dans une lettre au pape , en date du 27 novembre 1461, Louis XI disait au pape : — c Nous avons reconnu , trèssaint-père, que la pragmatique sanction est attentatoire k votre autorité, k celle du saint-siége; que, née dans un temps de schisme et de sédition , elle finirait par amener le renversement de l'ordre et des lois, puisqu'elle vous empêche d'exercer la souveraine puissance que Dieu vous a déférée. C'est par la pragmatique que la Subordination est détruite , que les prélats de notre royaume élèvent un édifice
(1) Gaillard; l.c, t. III, p. 311.
(2) F. Berthier, Hist. de rÉglise gallicane, t. xvii, ln-4o, p. 32. Paris, 1749.
(3) Bergier, Dict. de théologie , nvlicle Pragmatique Sanction.
de licence , que l*utfité qui doit lier tous les chefs chrétiens se trouve rompue. Nous vous reconnaissons , très-saintpère , pour le chef de TÉglise , pour le grand prêtre , pour le pasteur du troupeau de Jésus-Christ, et nous voulons demeurer uni k votre personne et k la chaire de saint Pierre. Ainsi nous cassons dès k présent et nous détruisons la pragmatique sanction dans tous les pays de notre domination; nous voulons que le bienheureux apôtre saint Pierre, qui nous a toujours assisté , et vous, qui êtes son successeur, ayez dans ce royaume la même autorité pour les provisions de bénéfices qu'ont eue vos prédécesseurs Martin V et Eugène IV. Nous vous la rendons* cette autorité; vous pouvez désormais l'exercer tout entière (1). »
Rome fit éclater sa joie : tout n'était pas fini pourtant; il fallait que l'abolition de la pragmatique fût revêtue des formes légales. Louis Xt rendit une déclaration que de la Balue , évêque d'Angers , fut chargé de porter au pariement. Le parlement refusa de l'enregistrer. L'université avait encouragé la résistance des conseillers par un appel au concile général ; les poètes vinrent aussi, qui s'amusèrent k crier merci pourla pragmatique , dont ils n'avaientpeut-être jamais lu une seule ligne. En 1479, Louis XI , qui croyait avoir k se plaindre de Rome , retira tout k coup la parole qu'il avait autrefois donnée au saint-siége , et voulut rétablir l'œuvre de Chartes VIL A son avènement au trône, Louis XII confirma les dispositions principales de la pragmatique (2) , dont plusieurs arrêts du pariement limitèrent l'autorité^ Si ces disputes se fussent perpétuées , l'Église de France était menacée dans son repos , et le schisme introduit peut-être dans le sanctuaire.
(1) Franc. Berlhier, I. c, t. xvii, p. 52-53.
(2) Pinsonli Hist. Pragm. Sanct., in-fol., p. 725-726.
Jules avait ouvert le concile de Latrau , oii de sa pleine autorité il voulut étouffer ces ferments de discorde, sans cesse renaissants. Il (it donc lire dans la quatrième session , le 10 décembre 1512, les lettres de Louis XI pour la suppression de la pragmatique. L'avocat consistorial en requit en forme l'abolition ; un promoteur demanda que les fauteurs de cette constitution , rois ou sujets , pussent être cités au tribunal du concile dans le terme de soixante jours, pour fîûre entendre les raisons qu'ils avaient de soutenir un acte si coiitraire k l'autorité apostolique du saint-siége. Les Pères firent droit au réquisitoire , et décidèrent que l'acte de monition serait affiché k Milan , à Âsti , k Pavie (1). Les procédures allaient commencer ; le royaume de France avait été mis en interdit. Louis XII compris le danger où il s'était jeté; il songea sérieusement k se réconcilier avec le pape, en désavouant le conciliabule de Pise, et en promettant d'envoyer k Rome des prélats français pour prendre part aux actes du concile, et répondre sur le fait de la pragmatique. Seulement il demandait un délai, sous prétexte que les chemins n'étaient pas libres, k cause de la guerre, c U eût sans doute tenu parole (2) k la paix, dit l'historien de François I**, si la mort ne l'eût prévenu. >
Son successeur, François P'^ avait reçu la même sommation et avait répondu dans les mêmes termes ; il voulait donner satisfaction au saint-siége. Le pape et le roi, avant même l'entrevue de Bologne, étaient d'accord sur la nécessité d'abolir la pragmatique ; c'était une affaire trop grave pour être traitée dans le peu de jours qu'ils passèrent ensemble. En se séparant, ils laissèrent : le pape, les cardinaux d'Ancône et de Santi-Quatri ; le roi, le chancelier Duprat,
(1) Franc. B^thier, Hist de TÉg. gall.,t. xvii, p. 399.
(2) Gaillard , Histoire de François 1er, t. m , p. 3iT.
munis de pleins pouvoirs pour terminer les différends qui trop longtemps avaient divisé l'Église et la France (1).
François !•' prit congé de Sa Sainteté le 15 décembre, emportant avec lui plusieurs grâces spirituelles et temporelles que lui accordait Léon X : la suppression des évêcbés de Bourg et de Ghambéry , nouveaux sièges élevés au détriment des élises de Lyon et de Grenoble ; l'antorisatioit de lever une décime sur tous les biens de l'Église de France; l'abolition des censures que les prélats français avaient encourues sous Jules II ; le privilège de nommer , & vie durant, aux évêcbés et aux abbayes de la Bretagne, de la Provence et du Milanais. Le pape , en outre , fit présent au prince d'une croix enrichie de pierres précieuses , e^tinaée 15,000 ducats, et contenant un fragment du bois de la vraie croix, c gros comme une noisette, dit la relation (2). »
Le chancelier Duprat travailla quelque temps k Bologne avec les commissaires du pape (3) k l'œuvre de discipline ecclésiastique qui parut sous le nom de Concordat , et fut publiée k Rome le 18 août 1517 avec l'approbation de Sa Sainteté.
Citons quelques-unes des dispositions les |^5 importantes de ce traité :
Les églises cathédrales et métropolitaines sont dépossédées, par les articles lY et X, du droit d'éleaioo. En ca$ de vacance , et dans les six mois , le roi nomme un docteur, un licencié en droit ou en théologie , ayant toutes les qualités requises ; le pape confirme Télection (4).
(1) Gaillard, I. c.,t. m, p. 320.
(2) Franc. Berthier, Histoire derËgiiae gall., t. xvii, p. 413-414.
(3) Pinsonii Hist. Pragm. Sanct., p. 727. ^
(4) Franc. Berthter , Hist. de l'Ëgl. gall., I. xvii ,p. 435-442.
Même disposition pour les abbayes et les prieurés conveutuels.
Dans chaque cathédrale, une prébende sera dévolue k un docteur, ou licencié, ou bachelier en théologie, qui fera preuve de dix ans d'étude dans une université. Ce prébendier, qui recevra le nom de théologal, sera obligé de faire des leçons au moins une fois la semame, et pourra s'absenter du chœur sans rien perdre des émoluments attachés kla résidence personnelle (art. x).
La troisième partie des bénéfices , quels qu'ils soient , appartiendra désormais k ceux qui auront pris des grades dans l'université (art. xi et xii ).
Le concordat détermine le temps des études : dix ans pour les docteurs et licenciés en théologie ; sept ans pour les docteurs et licenciés en droit et en médecine ; cinq ans pour les maîtres et licenciés es arts ; six ans pour les simples bacheliers en théologie ; cinq- ans pour les simples bacheliers en droit (art. xiii, xiv et xv).
On choisira pour la collation d'un bénéfice le gradué le plus ancien ou le plus titré dans la même faculté , ou qui aura pris des degrés dans une faculté supérieure. Le docteur l'emportera sur le simple licencié, le licencié sur le bachelier; la théologie l'emportera sur le droit , le droit sur la médecine; et, pour hotiorer particulièrement les saintes études, les bacheliers en théologie seront préférés aux licenciés des facultés inférieures ( art. x vu ).
Les cures des villes et des faubourgs ne seront conférées, qu'k des gradués , ou k ceux qui auront étudié trois ans en théologie ou en droit , ou bien k des mattres es arts ( articles XX et XXI )•
Les clercs concubinaires seront punis par la soustraction de leurs bénéfices , et ensuite par la privation des bénéfices mêmes et par l'inhabileté aux saints ordres (art. xxix).
Telle est la substance de ce concordat auquel Léon î attacha son nom; œuvre de sagesse dont la papauté a droit de se glorifier. Le pape disait , en parlant de la pragmatique, qu elle abandonnait l'Ëglise de France aux brigues, aux violences , k la simonie. Cette accusation était fondée, c C'est une vérité incontestable que les élections canoniques rétablies par le concile de Bâle n'étaient qu'un mensonge. Dans chaque province, les seigneurs se rendaient maîtres au moins des principales dignités ; ils avaient en quelque sorte des droits à la nomination , comme patrons des ^lises ou comme descendants des pieux fondateurs (1). >
On a eu toit de reprocher au concordat d'anéantir nos libertés, c Quelle part , dit ici un juge dont le témoignage ne saurait être suspect, quelle large part les souverains n'avaient-ils pas dans le système électoral? La pragmatique leur laissait la prière et les bons ofSces. Or les prières et les bons offices d'un roi sont de véritables ordres , et, s*il arrivait qu'on refusât d'écouter les unes et les autres , de' quels funestes effets pareil refu^ n'étaitril pas suivi !... Si vous jugez l'ancien mode disciplinaire sous le point de vue romain , vous ne sauriez refuser de convenir que la pragmatique laissait au pape le droit de réformer les abus qu elle pouvait faire naître : quelle source par conséquent de dis- . eussions, de démêlés, de désordres de tous genres !... Reconnaissons donc que le concordat de Léon X rétablit la paix dans l'Ëglise de France , qu'il a fait plus de bien au royaume que la pragmatique. Ne nous étonnons pas qu'il ait essuyé ^ dès sa naissance , tant de querelles. Le clergé ne put voir tranquillement qu'on le privât de son plus beau droit, celui d'élire ses pasteurs : il sentit vivement cette
(I) Essai sur iEneas Sylvius , par M. Verdière, in-««. Paris, J1843, p.8i.
perte; il en appela au futur concile. Un changement si subit dans le gouvernement des églises étonnait tous les esprits ; le temps seul pouvait les calmer (i). >
Le temps est venu depuis que M. de Marca écrivait ces lignes si sages ; il a fait taire les plaintes du clergé , les doléances des parlements, les boutades des poètes, caria poésie elle-même avait entrepris de, donner tort à Léon X. Sans doute , c'est une belle et sainte coutume que l'élection des pasteurs par le clergé lui-même dans les temps de foi , de piété, de paix; mais quand les mœurs se corrompent, que les saintes études sont abandonnées , que les esprits sont agités , alors le scandale s'introduit facilement dans le sanctuaire. Ce n'est pas le plus digne qui souvent est élu , mais le plus riche; le pauvre , qui a de la science et de la vertu i se voit préférer Thomme opulent, qui n'a que des trésors souvent mal acquis. Qu'on jette les yeux sur l'Ëglise gallicane, et qu'on nous dise si , depuis le concordat , elle n'a pas gapé en science, en moralité, en vertus et en lumières! Un moment, il y a de cela un demi-siècle, TËglise gallicane, TËglise concordataire fut mise k de terribles épreuves ; ne triomphat-eUe pas de la prison et de Téchafaud? A la même époque à peu près, une autre Église, celle d'Allemagne, oii Téleotion eapitulaire avait été conservée , fut tentée par son prince, Joseph IL Comment se tira-t-elle de cette épreuve ? l'histoire le dit assez.
(1) Marca , Traotatus de Concord. Imp. et Sac, lib. vi , ch. ix , p. 888. Verùm si promotiones apostoiicas , iUtno capiiulorum electlones conféras, fateberis profect6 tantùin prœstare Romans sedls ordinationem qaaatùm est primae sedis coUegium singularium capitulis ecclesiaram prsstantias ac sublimias : quod etsi unum Romanus pontifex loinos dignum presbyterio donavit , supra mille invenies rudes , Ignares, hebetes et prorsùs ineptos ab ordinariis esse proçnotos.-— iGn.
Sylvii Opéra, p. 1048.
Ji. 10
Et ce u'est pas seulement l'indépendance du clergé gallican que Rome préservait, des atteintes signalées par tous les bons esprits , mais le prêtre , qu elle arrachait k cette ignorance où trop longtemps il était resté plongé, en exigeant qu'il étudiât trois ans en théologie pour obtenu* une cure, dix ans pour gagner le doctorat, six ans pour être simple bachelier. Si ces conditions avaient été remplies par ceux que les chapitres décorèrent du titre d'évêque , nous n'aurions pas vu, à Bâle, le cardinal d'Arles se faire apporter les reliques de la ville pour les mettre sur le siège des évêques absents; comme s'il n'eût pas dû savoir que J.-C. avait donné au pape et aux évêques, et non k des châsses de saints , le pouvoir de terminer des questions de ibi : c'est la réflexion du docte Berthier (1) ; et sept évêques n'auraient pas consenti k déposer Eugène lY , quand les canons en demandent douze pour déposer un simple évéque, comme Nicolas de Gusa, un des nonces k la diète de Mayence, en 1444 , l'observait justement (2).
(1) Berlhier , I. c, t. xvi , p. 368.
(2) Le 25 juin 1439, les Pères de Bâle déposèrent le pape Eugène IV comme désobéissant, opiniâtre, rebelle, violateur des canons, scandaleux, parjure, hérétique, etc;; or ce décret était porté par one assemblée où l'on ne comptait que trente-neuf prélats , dont huit seulement étaient évêques , quand les canons en demandent douze pour la déposition d'un simple évéque. Saint Antonin dit que quelques-uns de ceux qui déposèrent Eugène avaient été privés de leurs dignités par ce pontife, à cause de leurs crimes. Eugène IV mourut en 1447, âgé de 64 ans : c'est un des grands papes dont s'honore l'Église. 11 s'écriait, quelques heures avant de rendre son âme à Dieu : G Gabriel , qu'il eût été bien plus à propos pour toi de n'avoir été jamais ni cardinal , ni pape, mais d'avoir vécu dans ton monastère, occupé des exercices de ta règle! — Sa vie fut édifiante; il aimait les lettres, il avait le talent de la parole et la science des alTaires. Il eut le bonheur et la gloire d'élever au cardinalat Bessarion , et honora de son amitié Théodore Gaza, Pléthon, Ândronic de Thessalie, Nicolas Perroti, Valerio de Viterbe, Filelfe, etc. (Caraffa, de Gymnasio romano, p. 17 1). Cia-
Le grand repix)che que le clergé gallican , T université, lesi parlements, les lettrés, si Ton veut aussi, faisaient Léon X , c'est que sa bulie détruisait une œuvre disciplinaire depuis longtemps en vigueur dans TËglise de France. En cela, ils méconnaissaient évidemment les droits du saintsiége. N'est-il pas des circonstances oii une dérogation aux règles communes devient une nécessité ? Dt qui décidera si ce temps est venu? Le prêtre, qui n'a pas la plénitude du sacerdoce , branche , dit Thomassin , de cet arbre divin dont Févêque est le tronc (1)? L'évêque, dont la juridiction, bien que divine , ne peut s'exercer que sur la matière assignée par le souversûn pontife , qui peut l'étendre ou la diminuer , comme le cardinal de Lorraine le proclamait au concile de Trente (S)? La primauté ayant été donnée k saint Pierre , afin d'ôter toute occasion de schisme , dit saint Jérôme (3), le pape seul a le droit de faire des lois qui obligent rÉglise ; mais ces lois , variables de leur nature , ne sauraient le lier an point qu'il ne puisse y déroger (4) pour de justes raisons dont seul il est le juge.
Léon X , après son entrevue avec François l^' , avait quitté Bologne et repris le chemin de Florence. C'était toujours avec une joie nouvelle qu'il revoyait sa ville natale et cette belle église de Santa-Maria del Fioro , oii reposaient
conias (Chacon ) a fait un beau portrait de ce pape : Vir aspectu insignis , et ve.nerationedignus , gravis in dicendo potiùs quàm eloquens , modies littérature, muitae cogoitionis, historiœ praesertim , liberalis in omnes , etc.
(1) De la Discipline de l'Église , p. i , ch. i , no« 9, lO , 13.
(2) Quare à Deo utique jurisdictionem provenire , sed exerceri in subjectâ materiâ aliis à pontiûce destinatâ, quam idem con ferre potest antminuere. — Pall.» Hist. con. Trid., 1. xix, cap. 6, n» 3.
(3) Ut capite constituto , schismatis tolieretur occasio.
(4) De l'ancienne et de la nouvelle discipline de l'Église en France , par M. Richeaudeau , directeur du grand séminaire de Blois, in-8<>. Avignon, 1842, p. 47.
les restes de taut de néoplatoniciens qu'enfant il avait si tendrement aimés , mais qu'il avait raison de délaisser désormais. La était enterré, sous une dalle obscure , Marsile Ficin, auquel Léon X avait transféré, en 1487, le canonicat qu'il possédait dans cette église. En vain aurait-on cherché du regard la tombe qui enfermait les restes du glorieux réformateur de la philosophie de Platon : il dormait Ih comme un homme qui n'eût fait aucun bruit en ce monde, quand Florence , sur l'observation du pape , songea à réparer son oubli et son ingratitude. Quelques années plus tard , Marsile avait son monument funèbre dans une église où tant de gloires sont ensevelies (1). Léon X avait k payer une dette d'enfance k ce sanctuaire de sciences et de vertus. Il voulut que les chanoines eussent désormais le rang de protonotaires du saint-siége, et le droit d'en porter l'habit dans les cérémonies publiques (2).
Au moment bii le pape entrait k Florence , les successeurs de Philippe Giunta , le grand imprimeur (3) , préparaient une édition des œuvres de Jérôme Benivieni. Après avoir favorisé le platonisme , Jérôme devait terminer sa triple vie de philosophe, de poète et d'artiste, par des Laudes a Marie (4), qui l'inspira plus heureusement que Platon, Ce
(I) En hoHpes hic est Marsilius sophiae pater , Piatonicum qui dogma, culpâ temporam Situ obrutum illustraos , et atticura decus Servans , Latio dédit fores primus sacras , Divlnœ aperiens mentis actus , numine.
Vixit beatus ante Gosmi , munere Laurique Medicis ; nunc revixit publico.
S. P. A. F. Ann. MDXXI.
(2) Salvini lad. cron. dei cauonici Fior. — Mss. presso il Capitolo.
(3) De Florentinà Junctarum Typographie , auctore Aut. M. Bar> dinio. Luc», 1791 , voi. ii.
(4) Lande in honore di Nostra Donna , p. 144.
Tu Maria , tu sol se' quel la
Via ch' al ciel ciascun conduce ;
retour a la vérité catholique par rintercession de la Vierge est un phénomène qui se reproduit souvent dans la vie des néoplatoniciens de Florence. Nous l'avons déjà signalé eu parlant de Politien.
De retour k Rome , Léon X reçut des plaintes des habitants de Sienne contre Borghèse Petrucci , gourvemeur de la ville (1) : on Taccusait d'incapacité, de malversation, d'orgueil, de lâcheté. Borghèse servait mal les intérêts de l'Eglise : on l'avait vu tout récemment , quand le saint-siége avait besoin d'une coopération active , déserter son poste et s'enfuir. Il fallait h Léon X une âme dévouée. Raphaël Petrucci , évéque de Grosseto et commandant du château Saint- Ange , était un homme capable , déterminé et qui w manquait pas de courage; il avait donné h Léon X des gages d'une constauce a toute épreuve et d'un véritable dévoûment (2) : Léon X lui confia le gouvernement de Sienne. Petrucci se mit en marche avec deux cents lances et deux mille hommes d'infanterie. Borghèse comptait sur quelquesuns de ses partisans , mais il fut abandonné dans le danger; il n'osa le braver et, la nuit, s'enfuit vers Naples, laissant la ville ouverte k Raphaël Petrucci, qui s'en empara sans coup férir. L'évéque de Grosseto, au lieu de
Tu se' porto, nnvç o Stella ;
Tu ministra , guida e duce.
Chi non è da la tua luce
S<;prto , in tenebrc caramina ;
Chi , Maria , da te déclina ,
Non sa dove il suo fin sia.
yoir ce qu'il dit sur Jésus: Laudead JesH, 14ô; Laudedi Jesu, ibid.; De la Pazzia del Christiano et de* suoi elTecti , 1 4(»; Del corpo di Christo, 146-147 ; Stanze in passlone Domini , p. 151. — Opère di Hierony. Bénivieni, Fircnze per li heredi Di Pliilippo di Giunta, nell' anno del Signore 1519, nel Mese di Marzo, m- 17, ^ f^oyez Tiraboschi, 1. c, i. VII , p. 827-828.
(1) Roscoë, t. m, p. C8.
(2) La Vie de Léon X , papp , par Paul Jove , p. 283-284.
Tamitié qu'il lui eût été si facile d'obtenir , ne gagna que la haine des habitants : malheureusement cette haine était méritée (1).
A peine arrivé k Rome , le pape reçut d'heureuses nouvelles de Florence : son frère Jdien se rétablissait de jour en jour; les médecins n'avaient plus aucune crainte. Ce n'était pas la première fois que la science s'était flattée de triompher du mal. L'année précédente, Léon, qui croyait k un retour k la santé, écrivait a Julien :
« Vous savez bien que je n'ai rien au monde de plus cher que vous. Je vous en conjure donc» laissez Ik les affaires , et ne songez qu'k vous rétablir , et pour vous et pour moi. Persuadez-vous bien que je veille sur vos intérêts comme si vous étiez près de moi , toujours k mes côtés. Mon bon, mon tendre frère, si vous m'aimez, si vous croyez que je vous aime, courage; ne pensez qu'k une seule chose, a votre guérison (2). »
Les douces espérances dont Yespuccio avait si souvent flatté Léon X s'évanouirent bien vite. Les médecins reparurent près du lit du malade , silencieux et mornes : leur art était désormais impuissant ; Julien ne pouvait être sauvé que par un miracle. Après de longues souffrances , supportées avec un courage tout chrétien, Julien mourut le 17 mars 1516, dans l'abbaye de Fiesole (3), n'ayant joui qu'un instant du bonheur que lui avait fait' son frère bienaimé , et emportant les regrets de Florence , qui pleura , k la mort de son premier magistrat , l'administrateur intègre, l'ami du peuple, le chrétien doux de cœur, le patriote pas-
(1) Fabroni, p. 115. — Hieron. Negri, Lettere de' Prlncipi a' Principi.
(2) Petrl Bembi Ep., lib. xi , ep. 4.
(3) GiuseppedelRosso, TOsservatore Fiorentino, t. ii, p. 73.
sionné pour la gloire de son pays , le protecteur des lettres et des arts (1).
Sa vie avait été traversée par des souffrances et des chagrins de toutes sortes. Pourries adoucir. Dieu lui avait donné, comme k son père, un inépuisable trésor de philosophie chrétienne. Quand la douleur était trop vive, il avait, après la religion , les Muses pour les adoucir. D chantait dans l'infortune , tout comme avait fait Pierre. Grescimbeni dit qu'il ne se laissa pas gâter par le mauvais goût du siècle, c'estrk-dire par le naturalisme païen (2). L'Ârioste a célébré dans de beaux vers les vertus de Julien ; Bembo l'a placé comoie interlocuteur dans ses Asolani, et Michel-Ânge a vonlu travailler au tombeau qu'on lui fit élever dans la sacristie de Saint-Laurent (3).
(1) Roscoô » t. m , p. 70, note.
(2) Gomm., vol. il , parte 2 » lib. 6 , p. 338.
(3) GapelJa de' Depositl. •— Del Rosso, rOsservatorcFloreotioo, t. ii,