THÉOLOGIE. — LINGUISTIQUE
C'est A tort qu'on reproche à Léon X d'av6Ur négligé les théologiens. •— Professeurs qni enseignent la sainte science au Gymnase. — Mouvement imprimé par le pape à l'étude des langues. ^ Ambrogio trat aille à sa grammaire polyglotte. — li est èhargé d'enseigner le chaldéen à Bologne, — Pagnini traduit le psautier de rhé> breu en latin. — Léon X protège les travaux de l'orientaliste. — 'Valerianii reçoit des encouragements du pape et s'occupe d'un grand ouvrage sur les hiéroglyphes. - — Travaux divers de ce savant. — Réformation du calendrier de Jutes-César, entreprise par Léon X.
Nous ne concevons pas le reproche que Pallavicini fait k Léon X d'avoir négligé les théologiens : il nous semble que les faits parlent assez haut! Thomas de Yio, auquel il donna la pourpre romaine , était un des plus habiles thomistes de son époque; Prierias, qu'il avait nomnié maître du sacré palais, était, au témoignage d'un protestant (1) , versé dans les matières ecclésiastiques; Sadolet, son secrétaire et peut-être son ami , est un des plus illustres exégëtes que compte l'école catholique, et Jacobatio, qu'il fit cardinal, n'avait pas son égal dans le droit canon. Il est probable que Pallavicini ne connaissait pas le Ruolo de l'archigymnase romain, que l'abbé Gaetano Marini a publié d'après l'original qui existe k Rome. La théologie y tient sa place, la plus belle, la première, comme la nourrice et la maitresse de toutes les sciences. Trois professeurs montent en chaire pour l'enseigner : le matin, un religieux de l'ordre de
(1) Man hielt Ibn fûr einen grossen Theologen und beredten Prcdlger. — Uelin , Lexicon , etc., t. m , p. 1017. Basel , 1786 , in-folio.
Saint-Augustin; le soir, maître Nicolas de Luna, et les jours de fête , Cyprien Beneti ou Benedeti.
Bjeneti, Espagnol de naissance, et de Tordre des Prédicateurs, est auteur de divers traités d'une haute inaportance (1). Il avait été lecteur en logique au gymnase sous Jules II et sous Alexandre VI : l'université de Paris le comptait au nombre de ses docteurs (2).
On ne prend pas garde, en répétant l'assertion de Pallavicini , que la théologie devait nécessairement s'associer au mouvement imprimé par ce pape k l'étude des langues. Si le poète épique cherche k s'inspirer dans Homère , dont l'idiome. avait une chaire au gymnase romain, le prêtre qui sort de l'école oii professent Lascaris et Favorino , si jamais le dogme catholique est attaqué , ira , pour le défendre , puiser des arguments dans les Pères grecs , dont il entend la langue. Et d'oii venaient donc la plupart de ces docteurs qui brillèrent au concile de Trente? N'est-ce pas des écoles instituées par Léon X ?
C'est k Lascaris que Léon X avait confié la direction de cette imprimerie établie sous les auspices du pontife , et d'oii sortirent des commentaires sur les tragédies de Sophocle , des Scolies sur Homère , les opuscules de Porphyre et quel-ques écrits destinés a éclairer le texte du prince des poètes grecs (3).
Chigi, le fermier des mines d'alun du saint-siége, avait prévenu Léon X , en montant a ses frais une imprimerie qu'il mit sous les ordres d'hellénistes célèbres. Corneille Benigno de Viterbe (4), l'éditeur du beau Ptolémée qui
(1) Dé non mutando Paschale. — De prima orbis sede. — Figura? quaedaiQ de prsBeminentià Logicen. — Introductio ad Logicam.
(2) y^oyes Cat. cod. lat. Bibl. Laur., 1. 1 , p. 270 ; l. ii , p. 43.
(3) Hodius, de Grsc. ill., p. 258.
(4) Valerianus, de Litt. infel., lib. ii.
aivait élé publié a Rome en 1507, était un de ses protes. Son premier ouvrier se nommait Zacharie Calliergi , Cretois de naissance, qui, k Venise, en 1499 (1) , avait surveillé rimpression du grand dictionnaire étymologique de la langue grecque. Au mois d'août 1515 , Chigi , le fermier du pape , le protecteur de Raphaël , le banquier des cardinaux, dont il payait généreusement lès dettes , et le protecteur de tout ce qui s'occupait de lettres ou d'art , annonçait au monde savant qu'il venait 4e publier les œuvres complètes de Pindare, in-4® , enrichies de notes et de notules. L'année suivante , il faisait paraître une magnifique édition des idylles et des épigrammes de Théocrite. Reiske, quand il voulut , deux siècles plus tard, publier un Théocrite , fut obligé de rendre hommage k la pureté du texte , au choix intelligent des leçons (2) du Théocrite imprimé par le grand Lombard de Rome* Les éditions laissées par €higi sont devenues très-rares ; il donnait ses livres.
Mais ce n'était pas seulement les lettres grecques que Léon favorisait dans l'intérêt des divines Écritures ; il voulut ouvrir aux théologiens les sources jusqu'alors cachées des idiomes dé TOrienl.
Un des chanoines de l'église de Saint-Jean-de-Latran , Thésée ■ Âmbrogio, descendant de la famille des comtes d'Albonèse (3) , parlait un grand nombre de langues mortes et vivantes; k quinze ans, il entendait, dit-on, le grec comme Musurus de Crète , et le latin comme Érasme (4). À l'exception du latin et du grec , il apprit seul toutes les autres langues, ainsi qu'il le dit lui-même (5). Il avait élu-
(1) Fabricii , Biblioth. graeca, t. \.
(2) In praefat., p. 12, édit. de Vienne et Leipsig , 1766.
(3) Celso Rosini , Lycaeum Later., lîb. xvii, p. 3t2.
(4) Mazzuchelli , Scrit. d'It., l. ii , p. 699.
(b) In reliquis omnibus, de quibus in hàc noslià varianim littefa-
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ié les lettres a Milan /et le droit k Pavie , soas Ëlieniie Ottone et And. Bassignana(i). U se trouvait a Rome, en 1512, k rouverture du concile de Latran. Le monde chrétiea avait répondu k l'appel de Jules II. La ville sainte était pleine de savants , venus pour prendre part aux travaux de l'assemblée. L'Inde y comptait divers missionnaires envoyés parle prêtre Jonas ou Jean ; la Syrie et la Chaldée étai^t représentées par Joseph, prêtre; Moyse, moine-diacre, et Elias , sous-diacre. Le cardinal de Sainte-Croix chargea le chanoine de traduire du chaldéeu en latin la liturgie de Itglise orientale : malheureusement il ne manquait k Âmbrogio, pour remplir les ordres du cardinal , que la connaissance même de l'idiome , qu'il étudia et apprit en quelques mois. Puis il se mît k l'œuvre liturgique, qu'il acheva fort heureusement. Pendant qu'il s'occupait de ce travail, Âmbrogio donnait au sous-diacre Elias des leçons de latin , et en retour en recevait de syriaque. Léon X, qui cherchait k répandre en Italie le goût des langues orientales, envoya le philologue enseigner le chaldéen k Bologne.
Ambrogio n'avait pas voulu de la pourpre, que Léon X lui avait offerte. U quitta Rome , emportant de beaux manuscrits chaldéens qu'il devait k la munificence du pape et de divers cardinaux. Après deux ans de professorat k Bologne, Ambrogio, queSchelhom appelle le restaurateur du syriaquiB (2) , revint k Rome , rappelé par Sa Sainteté, qui fournit au savant les types nécessaires pour l'impression du psautier chaldéen. Il allait le mettre sous presse , quand survint la mort de son protecteur, puis, le sac de Rome par le
rum harmoniâ locati somus , ego ipse ( novit Deus quin non mentior ) iuTo^î^axTo; exUtî. — Introd. in chald. linguara , p. J77.
(1) Tiraboschi , t. vu, p. 1057.
(2) Primas syriasmi in Italià, Jmo in oinni Europâ restaurutor. An», '•^t-. t. XIII, p. 232.
â04 . , LINGUISTIQUE.
connétable de Bourbon. 11 partit pour Pavie, abandonnant au soldat du vainqueur ses trésors d'archéologie sacrée et le manuscrit de son psautier, fruit de si longues veilles et qui, perdu, fut retrouvé dix ans après, en 1554, dans la boutique d'un charcutier.
Cette perte , qui aurait jeté dans le désespoir tout autre qu'Ambrogio , n'interrompit qu'un moment ses doctes labeurs. Son dessein était de publier une grammaire polyglotte : chaldéenne, syriaque, arménienne, etc.; magnifique ouvrage que Mazzuchelli regarde comme le premier essai en ce genre qu'ait produit l'Italie. On n'a rapporté qu'imparfaitement le titre du livre (1) d'Ambrogio. Comme un assez grand nombre d'érudits , tels que Reuchlin et Pic de la Mirandole, il croyait k une science cabalistique dont l'homme pouvait se procurer la notion h l'aide de quelques formules magiques, Sur les rives rhénanes , l'abbé deSpanheim, Trithemius, évoquait les esprits de l'air, qui soudain accouraient , disait-il, et lui livraient des arcanes qu'il n'a pas publiés. On trouve dans la grammaire d'Ambrogio une conjuration ou prœcepium, et la réponse du démon. Le bon chanoine les a données en toutes lettres avec les caractères démoniaques qu'il a figurés exactement et qu'il transmit k Postel (2).
(1) Introductio in chaldaicam linguam , sYiiacam atqu« armenicam et decem alias iinguas. Charactefum differentium alphabçta , clrciter quadraginta , et eorumdem invicem conformatio. Myslica et cabaiistica quàmr pluritna scitu digna. Et descriptio ac simulachrum Phngoti Afranii. Theseo Ambrosib ex comitibus Albonesii J. V. Doc. Papien. Canonico regulari Lateranensi ac sancti Pétri in Cœlo aureo Papiae praeposito auctore. I539 e'xcudebat Papiae Joan. Maria Simonela Cremoneo. In canonicâ sancti Pétri in Cœlo aureo, sumptibus et typis auctoris libri. Anno à virginis partu 1539. Kal. Martil.
(2) Verum cùm in dignosccndis.variarum linguarum characlcribus ac litterarum figuris, propenso semper animo versa rer , nolui etiam hoc scrlbéndi genus prœlcrmilterc intactum, et roganti PosteMo imper tivi. Ibid., p. 213.
PlaignoQs ces iutelligences , et ne les blâmons pas trop sévèrement, ce serait de la cruauté. La science aussi porteau cerveau ; mais quand le monomane , délaissant l'espace et de retour sur cette terre , recouvre sa raison pour protester de sa soumission aux décisions de TÉglise , pourquoi nous montrerions-nous plus sévères que Jules II ou Léon X ? Laissons dire k Trilhemius : — Tu me demandes comment j'ai connu les secrets enfermés dans ma stégaûpgraphie ; écoute, ce n'est pas l'homme qui me les a livrés, c'est Dieu lui-même (1) ; pourvu que ce savant soit tout prêt comme un pauvre petit enfant k écouter la voix du père ; et Trïthemius et Âmbrogio déclarent que le père n'a qu'k parler.
Santé Pagnini (Santés Pagninus) ne donna pas , comme Ambrogio , dans les rêveries de la cabale. Un voyageur, le père Esprit Rotier, inquisiteur de la foi k Toulouse , qui passait k Lyon en 1541, au mois d'août, au moment ou la ville éplorée célébrait les ifunérailles de l'illustre étranger, voulut savoir pourquoi les cloches dé toutes les paroisses sonnaient à la fois ; pourquoi trois cents hommes v.êtus de* noir tenaient un flambeau k la main; pourquoi tout ce peuple répandu dans les rues semblait si triste. On lui répondit que Lyon enterrait le bon religieux dont la voix, non moins que la piété, avait préservé la province du venin des nouveautés luthériennes (2). C'est k ses exhortations que la ville devait cette léproserie qui s'élevait sur les bords de la Saône , et qui avait été fondée en partie par les dons de riches marchands florentins (3). Pagnini pensait au corps et k l'àme.
(i) Gasparis Schotti è Societate Jesu, Schola steganographica , Norimbergae, 1680, io-io , p. 25.
(2) QuéUf et Echard , Script, ord. Praidicat, t. ii, p. 114.
(3] Onlil daits un acte coosMla ire du 9 septembre 1534 (archives de Lyon ) : Les échevins font oJTrir deux porsons de vin de Bourgogne à
â06 LlNGUISTiOCE^
Ce jnoine , de Tordre de Saint-Dominique , ëtait né k Lucques en 1470. Au couvent de Fiesole, près de Florence, il avait reçu des leçons de Savonarole. L'écolier avait pris à son maître tout ce qu'en bon chrétien il pouvait lui dérober. Symphorien Gbampier dit que le frère était doux quand il exbortait, véhément quand il reprenait, grave quand il prouvait, abondant quand il louait, et qu'il usait, pour réprjiner les mauvais instincts populaires^ tautôt du frein, tantôt de l'éperon (1).
Pagnini , savant orientaliste , l'homme trilingue , comme le nomme le poète Voulté (2), avait conçu le projet de donner une version latme de la Bible d'après le texte hébreu. n employa , comme il le dit , vingt-cinq ans à ce grand travail, conférant tous les manuscrits qu'il avait en son pouvoir (3). Quand sa version fut achevée, il vint k Rome. Il n'y avait qu'un souverain qui pût faire les frais d'une semblable publication, encore fallait-il que -le prince compHt l'utilité de cette traduction. Pagnini trouva dans Léon X uâ protecteur et un juge. Il a raconté son entrevue avec le saint-père : .
c Le pape, ditril, qui savait que j'avais traduit en latin
frère Sanctis, jacobin prêcheur florentin, en faveur des prédications qu'il a faites et fait journeilement en faveur des pauvres , mêmemept que par son moyen quelque homme de bien florentin fait faire à Saint- Laurent, pour les pauvres portefaix , bâtiments et édifices qui excéderont en dépense 5 à 6 mille livres.
(1) Erat in exhortàndo dulcis, in redarguendo vehemens, in probando gravis , in persuadendo fidelis , in laudandis virtutibus copiosiis; in flectendis pcrpuli animis nunc fraeno , nunc calcarUias utebatnr. — Quétif et Echard , t. ii , p. 1 15.
(2j Ergo abijt Sanctes , patris lux , ille trilingnis Quem summi excepit regîa sacra Jovis.
(â) Gollatis igitur ïnter se multis , iisdemque probatissimis HèbrsBorum exemplaribus quanta maxime valuit diligentiâ et fide, omne vetos Testamentum ex Hebraicâ veritate latinati donavit. -^ Sext. Senensis, m BIb. Sanct.
les deux Testaments, témoigna le désir de voir mon ouvrage. Quand il en eut parcouru quelques pages : -—Je veux, dit-il, que le manuscrit soit recopié k mes frais, etk mes frais imprimé (1). >
On conçoit la joie du savant. Quelques mois après, ca*ractères , papier, ouvriers , tout était prêt ; et Tannée suivante , paraissait le psautier , accompapé de commentaires rabbiniques (2).
La mort de Léon X suspendit l'impression de la version latine de Pagnini. Heureusement un cardinal se chargea de la dette dii pontife, et Toeuvre du dominicain put enfin paraître, non point k Rome, qui méritait k tant* de titres d'avoir les prémices de l'œuvre , mais k Lyon , cette cité gallo-italienne , qui avait conféré k Pagnini le titre de citoyeîi (3).
La version de Pagnini , qu'elle mérite les éloges exagérés de Huet et de Toufon (4), ou la critique amère de Richard Simon -, n'en est pas moins un glorielux témoignage en faveur de l'écrivain qui s'applique k d'aussi graves études ,* puis de la papauté qui les encourage et les protège si noblement. Luther a dit que la papauté tenait la Bible sous clef. La réponse de la papauté est péremptoire : elle paye pour la répandre. Il est une version dés livres saints que l'Église
(1) Léo X me cùm Romse agerem accito, quam olim elucubraveram utriusque Testameatl tranBlationem, ut slbi ostenderem behignè etperhamaniterinjunxit. Is cùm y'idisset aliqjiot qaatenriones^et ex iis estera SQO prsBclaro perpendisset ingénie : volo , inquit, ut meis impeusis lotus transcribatur liber , et typis exacte revisus excudatur. » Scriptores ord. prœd., t. ii, p. 115.
(2) yoir un opusc. du Père Gontini sur ce sujet , dans les Nov. Race, d'opusc, t. XXXI.
(3) Veteris et Novi Testament! nova translatio , Lugd., 152S , in-4o.
(4) Le Long , BIbl. sacra , 1. 1 , p. 286 , Parisiis , 1723.
aime et vénère , c'est celle de saint Jérôme. Quand on nous dirait qu'un pape a refusé d'approuver une version dans la langue dont s'est servi l'immortel docteur, aurions-nous le droit d'en être surpris? Et pourtant voici un pauvre frère de l'ordre de Saint-Dominique qui veut entrer en lice avec le glorieux écrivain , et donner au monde une traduction nouvelle de la Bible , quand l'esprit , pendant tant de siècles , s'est nourri de la parole du vieux Père. Et il se trouve que trois papes, l'un après l'autre, et grands par des mérites divers, Léon X, Adrien VI et Clément Vil , prennent sous leur patroniige l'auteur et son livre ! Remarquons bien , dans l'intérêt dû saint-siége, que la version de Pagnini est en latin, écrite dans un idiome qui peut être compris en Italie, en Allemagne , en France, en Espagne, en Angleterre, dans tout le monde catholique .
Quand le latin aura fait son temps; quand le florentin, pour nous servir de l'expression de Bembo , sera devenu Ja langue de toutes les intelligences, alors la Bible parai tira dans l'idiome vulgaire; seulement l'autorité voudra lire la version . nouvelle avant d'en permettre l'impression, et elle aura bien raison. Attendons quelque temps; un Espagnol dii nom de Servet voudra reproduire le travail du dominicain ; mais en marge de son édition il ajoutera des notules oii il. répandra le venin de ses doctrines : et l'autorité ne s'alarmerait pas ! Mais c'est un sacrilège que va commettre Servet. Qui donc lui a permis de compléter , d'éclaircir le vocable latin dont se sert Pagnini? Le père de cette parole latine est mort, et il ne reviendra pas pour la défendre : et voilk ce qui enhardira Servet !
Le mouvement imprimé par Léon X k l'étude des langues se répandait dans toute l'Italie. C'est le moment où le cardinal Ximenès met sous presse les premières livraisons de sa
Bible polyglotte (i); Guidacerio le Calabrais, sa grammaire hébraïque, beau travail qu'il devait refaire en i539 k Paris, oii il était professeur (3), et François Rosi de Ravenne, la Philosophie mystique d'Âristote , traduite de l'arabe (3). Ces trois ouvrages portent en tête de la première page le nom de Léon X , k qui ils sont dédiés. Cette étude passionnée des langues mortes servait admirablement le progrès des sciences exactes. A Rome, on s'occupait de traduire les ÉlémenLs d'Ëuclide et des traités d'arithmétique qu'on devait k des Arabes; les mathématiques étaient en boDueur dans les universités du continent italien.
Il est certain qu'avant Léon X le gymnase romain possédait déjk une chaire spéciale de mathématiques. Copernic les enseignait a Rome vers 1500; mais Léon X est le premier qui ait attaché d'honorables émoluments au titre de professeur de cette science , et qui ait porté le nombre des maîtres k deux , un pour le matin et l'autre pour le soir : le premier maître, Lucas de Burgo, de l'ordre des frères mineur, recevait annuellement 170 florins d'or; le second maître, Antoine de Fermo, 70 (4).
Le professeur d'astrologie n'avait que 100 florins. C'était, à ce qu'il parait, Pierre d'Arezzo, chanoine de sa ville natale, et que Léon X, le 5 septembre 1515, avait nommé notaire du palais de Latran et comte palatin. André Sansovino avait fait le dessin de la maison qu'habitait ce
(1) Histoire dn cardinal Ximeoès . par messire Esprit Fléchier. Amsterd. 1700. — Le cardinal dépensa des sommes énormes pour l'achat de manuscrits , en tontes langues , des livres saints. — Iselln , allgcm. Lexicon , in-foiio , t. iv , art, Ximenès.
(2; Tafurl, Scrittori del Regno di Nap., t. m, part, i, p. 353.— Gaillard, Hist. de François 1er , in-i2 , t. vu, p. 310.
{Vj Roscoê , t. Il , p, 283.
(4) Gaêtano Marinl , 1. c, p. 46.
3i0 LINGUISTIQUE.
sâvaDt , que Yasari appelle un astrologue illustre. Â cette époque, Tastrologte avait des chaires daos presque toutes les universités d'Italie, et k Rome comme ailleurs. A Padoue, l'astrologie fut longtemps regardée comme la pierre angulaire de l'édifice universitaire (1). Léon X, dans son enfance, avait du goût pour les spéculations astrologiques; c'est une faiblesse d'esprit qu'il conserva longtemps et que son historien Paul Jove blâme > mais sans amertume, parce qu'elle était* dans ce siècle, partagée par les hommes de la plus haute intelligence (2). Décriée par l'université de Paris, condamnée par le concile de Trente , et proscrite par Sixte-Quint (3) , l'astrologie fut bannie de l'Italie, toutefois après avoir rendu de véritables services a l'astronomie et peut-être plus encore k la poésie. Tous ceux qui s'adonnent k l'étude des astres trouvent ordinairement dans la magnifique contemplation des sphères célestes quelque chose de divin qui ennoblit, inspire et remue leur âme. Marsile Ficin, Poli tien, Benivieni , ces grands astrologues, quittaient le ciel pour célébrer la Divinité. Du reste, cette alliance de la science et de la poésie n'est point un phénomène en ce siècle, mais bien comme une loi et une condition ordinaire du génie. Ruecellaï se sert, dans son poème sur les Abeilles, de miroirs grossissants qui l'aident k faire des observations de physique ; Yarchi l'historien étudie la propriété des nombres en traduisant Euclide ; Fracastor laisse un moment son beau poème pour combattre les épicycles et aplanir la route au système de Copernic (4) ; Celio Calcagnini , après avoir
(1) Tanquam necessariissimas.
(2) Vita LeoD. X , 1. m. — Gauric, de Nativit., tract, ii.
(3) G. Marini, l. c, p. 45.
(4) Fracast. opéra, p. 57. — Libri, Hist. des sciences math, en Italie, t. m, p. 100.
LINGUISTIQUE. 21i
écrit une ode latine , s'occupe de soutenir le mouvennent de la terre et la fixité du soleil (1); Pierio Valeriano, qui a cherché aux soupers de Goritz l'explication d'un hiéroglyphe égyptien , retourne k son habitation en rêvant k des vers sur la rose; Machiavel se distrait de son travail sur l'art de la guerre en improvisant des satires; Sadolet rassenable les éléments d'un travail exégétique tout en célébrant le retour a la lumière de quelques statues antiques ; Raphaël d'Urbin écrit des sonnets sur le verso de ses dessins ; Michel-Ange quitte son ciseau et son pinceau pour prendre la plume et jeter sur la première feuille de papier de délicieuses fantaisies de poète.
Ces poètes philosophes , historiens , médecins , astronomes , étaient si nombreux les jours de réception au Vatican, que Valeriano s'est pris de pitié pour Léon X, dont il déplore l'infortune. Il nous montre cette tourbe de versificateurs s' abattant comme autant de mouches importunes et venant troubler le saint-père k table , au lit, dans son palais , k la promenade , k l'église , la nuit et le jour (2).
Valeriano , qui se moque ainsi de ses confrères en Apollon , était poète latin. Il cherchait k imiter, dans ses vers , Horace et Properce , dont il avait fait une heureuse étude. 11 aimait le monde créé, et plus d'une fois il y
(t) Quôd cœlura stet y terra autem moveatur, traité qui parut avant
celui de Copernic.
(2) . . . Viden' ut turba importuna poetœ
Quàin primùm nostro illuxit Léo Maximus oibi , Hune, miserè at&igunt quocumque in limine; nu ne in Porticibus , nunc in tecto et penetralibus imis , In »peculâ , in luco citreorum . alioque recessu ? Sive is res duras et magna negotia versât , Et qusB omncs nunc invadunt incendia terras , Sive cibum captt , etc.
— Sermocui tituiusest Simia, ad liConem X. Poemahi vrria , p. 57 ,
Ugd., infol., IG2G.
trouva des images dont il se servit pour rappeler la brièveté de tout ce qui vit ici-bas. Sa délicieuse strophe sur Rosine a dû vraisemblablement inspirer Malherbe : tous deux usent de la même comparaison pour peindre la rapidité avec laquelle se fanent et la rose et la jeune fille qui en porte le nom (1).
Né k Bellune, en 1477, Valeriano avait de bonne heure changé son nom de Gianpietro, en c^lui de Pierio , ou Plerius. 11 eut des maîtres renommés, Georges Yalla, Jean Lascaris et Marc-Antoine Sabellico (2). Chassé de sa patrie, en 1509, par l'irruption des Impériaux, il alla chercher un asile a Rome. Nous n'avons pas besoin de dire que ce fut un prince de TEglise qui lui donna l'hospitalité. Â cette époque , la maison des prélats romains est , suivant l'expression d'un humaniste, le port oii abordent les lettres fugitives. Jean François de la Rovère , archevêque de Turin , logea l'exilé dans le château Saint-Ange (3). Pour un poète, c'était un séjour inspirateur que ce vieux môle d'Adrien d'oii l'œil pouvait errer sur les campagnes de Rome, voir le Soracte en hiver tout couvert de neige , la campagne verdoyante au printemps, les longs méandres du Tibre aux eaux jaunissantes , et le pont Saint- Ange incessamment traversé par des flots de peuple. Non loin de la était la demeure du cardinal Jean de Médicis , oii Valeriano passait souvent la soirée. Le cardinal, devenu pape, n'oublia pas le neveu d'Urbain Bolzani, l'un de ses précepteurs : Pierio eut
(f) u4d Rosinam, Es rosa , fersque rosam roseo pro fronte ligalam ,
Indicium rosei verticis ipsa rosa est.
Unus odor flori et fi onti , color anus et unus Est décor : aroborom vita eadem ut sapias. (2) Hicroglyp., l. 46, ep. nuncup.
(3} Tiraboschi, t. vu , p. 862.
part aux libéralités du pontife , et fut choisi pour diriger les éludes d'Alexandre et d'Hippolyte de Médicis (1).
A Rome vivait un Allemand du nom de Jean Goritz , qui exerçait TofSee de juge , et dont la maison était le rendezvous de toutes les célébrités. A certains jours de Tannée , k la fête de Sainte- Anne , entre autres , il donnait un repas splendide auquel il invitait les artistes , les prélats , les étrangers de distinction (2) . Le repas achevé , les convives se rassemblaient dans les jardins contigus k la maison , et alors commençaient , sous la présidence de Bembo ou de Sadolet, et quelquefois de Goritz lui-même, des lectures sur divers sujets littéraires. C'est k Tombre des hêtres de ce beau jardin que Flaminio (Marc-An loîne) et Jérôme Vida aimaient k rêver; c'est en présence de ces inscriptions antiques dont il était rempli, que Pierio Valeriano conçut l'idée de son grand ouvrage sur les Hiéroglyphes (5).
C'était la première fois que la science essayait d'expliquer ces énigmes gravées sur le granit depuis plusieurs milliers d'aunées. Valeriano crut avoir trouvé l'alphabet de cette écriture symbolique que nous ont léguée les Égyptiens; il s'est mépris sur la valeur des signes; mais qui oserait accuser de présomption vaniteuse un savant qui avait passé des années en contemplation devant des obélisques?
Du reste , il ne faut pas s'y tromper , ce n'est pas la valeur phonétique de chacun des signes attachés sur la pierre par les Égyptiens, que Valeriano s'est proposé de déterminer;
(i) Vai., He\am. in epist. ded. ad Cath. Galliae reginam; Ven. I5à0.
(2) Tirabosclii , I. c, t. vu , p. 143.
(3) Joannis Pierii Valeriani Belluneosis Hieroglyphica , seu de Sacris ^ypUorum allorumque gentium litteris commentarii , in-foiio, Lugduni, 1526. — L'ouvrage a été traduit en français sous le titre de : Commentaires hiéroglyphiques , ou images des choses , mis en français par Gabriel Gliappuys , Tourangeau , infol., Lyon , 1576.
il n*a pas cherché a deviner la lettre mais l'idée ou le symbole; et il n'a pas seulement poursuivi l'emblème chez l'Égyptien , mais chez les Grecs et les Romains,
Ne parlons pas de la patience monacale , de la sagacité gauloise , de la science linguistique qui brillent dans son œuvre. Quelque chose déplus merveilleux, c'est la connaissance que notre savant possède de tout ce qui touche a Ja civilisation des peuples anciens. On dirait qu'il est d'un autre monde , et qu'il habita , si le système de Pythagore n'était pas une chimère , quelque âme qui se promenait autrefois dans les catacombes de Memphis , ou sur la Via Sacra de Rome, car il sait aussi bien son Egypte que son Italie. Quand il se trompe , et cela lui arrive, c'est avec tant de candeur , qu'on l'admire encore. Léon X protégea les recherches de l'antiquaire , et ce n'est ni la faute de Valeriano, ni celle du pontife, si l'alphabet égyptien ne fut pas trouvé k celte époque; l'Egypte n'était pas ouverte , et c'était la seulement qu'on pouvait espérer de le déchiffrer .
Quand il avait cherché jusque dans le silence des nuits l'origine ou la signification d'une allégorie antique, travail fastidieux d'érudit. Valériane s'occupait d'une physiologie du lettré (i). La thèse qu'il se proposait de développer est bien triste : il voulait prouver que quiconque ici-bas veut se livrer aux Muses est dévoué fatalement k l'infortune. Rien de plus douloureux k parcourir que les pages oii il a rassemblé avec la minutieuse patience d'un Allemand tous les genres de malheur qui sont venus fondre de son temps sur les hommes illustres qu'il avait connus et aimés. Il semble qu'un livre comme celui de Valériane ne devait pas être écrit a la cour d'un prince qui allait a la recherche d'un humaniste comme d'un trésor; qui lui donnait des lettres de
{!) Contarcnus, sivede litleraiorum infelicilale, libri duo.
LINGUISTIQUE. 2t5
noblesse , un appartement au Vatican , un jardin , une maison , une prébende , un évécbë , un chapeau de cardinal. Valériane aurait pu se citer comme un exemple des faveurs qui attendaient, sous Léon X, tout homme qui cultivait les lettres. Mais Valeriano met parmi les infortunes dont le ciel afflige quiconque essaye d'écrire les accidents nombreux de celte vie : la chute d'un cheval, la mort au milieu d'un repas , le naufrage en pleine mer , le coup de lance sur le champ de bataille , la fièvre , la phthisie ; et , sous ce rapport, on ne voit pas pourquoi l'homme de lettres échapperait à la loi commune (1).
Vraiment Valeriano est un ingrat! c Mais sans ces lettres que vous calomniez , mon noble ami , aurait pu lui dire Sadolet, oii donc serais-je? k Modène, dans l'officine de mon père le médecin. Et Bembo? enterré dans un des fauteuils du sénat de Venise , patricien comme son père , et , comme lui, sans gloire ni renommée. Et vous-même vous n'assisteriez pas aux soupers de Goritz; vous ne nous expliqueriez pas k la lueur des flambeaux ce langage muet écrit sur la pierre en lettres dont vous seul avez le secret; vous seriez encore au service' de ces seigneurs de Venise (2) dont vous étiez obligé de supporter la mauvaise humeur. >
Belle âme , du reste , plus encoœ que beau talent , Valeriano s'est peint dans chacun de ses ouvrages. C'est Ik qu'il faut l'étudier pour comprendre les louanges que ses contemporains lui ont décernées ; il n'avait pas d'ennemi. Ainsi que Sadolet , il avait conservé la longue barbe du siècle dernier, celle qui allait si bien k Jules II , formée de trois touffes s'amincissantk l'extrémité, comme le pape la porte dans le
(0 D'israeli's Calamities of authors , 2 vol. in-8o, pref. (2) Valer., De vitae suae calamitate :
Patriciis igitur servire coegit egestas.
Si 6 TMJBOLOGIE.
tableau peint par Raphaël , et qu'on admire au palais Corsini à Rome. Yaleriano, quand sous Léon X vint la mode des mentons rasés, ne voulut pas couper sa barbe, et comme GR riait quelquefois lorsqu'on le voyait passer , il crut faire taire les moqueries en prenant la défense de la barbe. Il soutient que la barbe est l'honneur du menton , comme les branches sont l'ornement de l'arbre (1). Cet ingénieux badinage ne parut qu'après la mort de Léon X. On croit que Yaleriano s'occupa de la réformation du calendrier. Le calendrier , établi sous Julès-César par Sosigènes , est fondé sur la révolution annuelle du soleil en trois cent soixante-cinq jours et six heures. Après quatre ans, ces six heures donnant un jour, il fut décidé qu'k la fin de cette période on compterait ce jour entier, et que l'année dès lors serait formée de trois cent soixante-six jours. Il y avait une erreur dans le calcul de l'astronome d'Alexandrie, une erreur de onze minutes sur la période entière des six heures; de sorte que dans l'espace de cent trente-quatre années , ces onze minutes formaient un jour de vingt-quatre heures. It fallait une réforme : elle fut présentée au pape Jean XXIII, en 1412, parle cardinal d'Ailly, puis portée au concile de de Constance en 1414, au concile de Bâle en 1436 et 1439 (â). Nicolas V s'en occupa k son tour. Jean de Novare avait présenté k Jules II un projet de réformation. Le but du savant était de déterminer l'époque précise de la Pàque. La fête de la Résurrection de Jésus-Christ avait été fixée par le concile de Nicée au dimanche qui suivait le quatorzième jour de la lune de mars; mais les 1257 années
(1) Qaôd ornamenti causa sit à nature producta, re ipsâ coostat. Nam veluti arbores natura frondibus , ita viros ad eorum dignitatem uberias augendam barbâ ornari voluit. — Pro Sacerdotum barbà.
(2) Origines et raison de la liturgie catholique, par M. l'abbé Pascal , art. Calendrier.
écoulées depuis 5â5 , époque de la première réforme opérée par le concile, plaçaient Téquinoxe du printemps au 10 ou au 12 de mars , au lieu du 21 du même mois. Jules II comprit donc l'importance du travail de Jean de Novare (1). Léon X chargea les Pères du concile de Latran de s'occuper de la correction des tables alors en usage.
Il écrivit aux évêques et aux patriarches de la catholicité de lui adresser, dans un délai de quatre mois, les observations des astrologues et des théologiens. Il fit la même prière au roi de la Grande-Bretagne , Henri YIII (2) ; les directeurs des académies de l'Italie devaient lui transmettre le résultat de leurs recherches. C'est alors que l'évéque de Fossombrone, Paul de Middlebourg, écrivit un traité en vingt-trois livres , sous ce titre : De rectâ Paschœ celebratione (3) ; Basile Lapi , religieux de l'ordre des Âugustins , son de jEtatum compulatione et dierum anticipatione (4), et Antoine Dulciati son de Calendarii correctione. Ces trois ouvrages sont dédiés au souverain pontife , qui les remit k la commission nommée par le concile. Grégoire XIII devait terminer l'œuvre que la mort ne permit pas h Léon X d'achever. L'idée de la soustraction de dix jours de l'almanach en usage est due k Lilio. Pour prévenir une anticipation semblable à l'avenir, l'astronome calabrais (5)
(1) Roscoê, t. IV, p. 92.
(2) Rymer , Foad., t. vi , para i , p. 1 19.
(3) En adressant son livre à ce concile , l'évéque engageait les Pères ù corriger le nombre d'or, qui diuturniiate iemporii jam facluê eit plumbeus. — Fahrïc.t Bibl. med. et inf. œtal., t. v, p. 2l7. f^oir^ sur les travaux de la réforme du calendrier entreprii^e par le concile de Latran, Sanctornm Concil. et Décret. Gollectfo nova, éd. J. Mansi, t. vi, in-folio. Lues, 1752.
(4) Ab. Ximenes, Introductioad Gnomon. Florcn., p. 102 el seq.
(5) Maflei, Verona Ul., parte ii , p. 293. — Tafuri, SciiU. napol., t. III , parte 2 , p. 465.
voulut que les cycles dont le nombre ne serait pas divisible par 4 fussent des années communes : elles étaient bissextiles dans le calendrier de Jules César (i).
(1) La réforme proposée par Lilio et adoptée par Grégoire XIII fut attaquée par beaucoup de prolestants et même par quelques catholiques. Ugollno MartelU Va défendue admirablement dans deux ouvrages qu'il publia à Lyon, Tun en latin en 1582, sous ce titre : De anni intégra in integrum restitutione , unâ cum apologiâ quœ est sacrorum temporum dssertio; Pautre en italien, sous le titre de : /m Chiave del calendario gregorianû. — ployez Salvino Salvini , Fasti consol. , p. 23, 211.