L'HISTOIRE
de Fiorcnce à la mort de Jnllcn de Médlcis. — Léon X consulte Machiavel sur
*'Ornn& de gouvernement à introduire à Florence. >- Plan donné par le publlciste.
^ '-^on X refuse de rocceptcr, parce qu'il anéantirait les llbrrtés de la cité. —
^ ■'^•^■"leorc de Mactaiavrl. — A quelles conditions 11 offre de rentrer an service
^^«iic|«. — Son livre du Prince. — Machiavel historien. — Pavl Jwe cntre-
lj^ ** ^*ô«rlre Thlstoire générale de son époque. — Il fait le voyage de Rome pour
d^ ^ ^^*^1c|nes fragments de son ouvrage à Léon X. — - Encouragements qu'il reçoit
da»^ ^**i»ileté. — Ce qu'il faut penser de la vénalité de Paul Jove. — L'historien
tatj^ ^^ villa du lac de Côme. — GvichardUn a un véritable avantage sur ses rl>
^e^^^ v^**^' écrire l'histoire. — H est nommé avocat consistorial par Léon X. — Il
fif^^^ ''^tcr son histoire au moment de mourir. — Ses préjugea contre la cour de
^-^ Belles qualités de son livre.
Machiavel.
Comment Valeriano n'a-t-il pas placé Léon X dans sa galerie des lettrés que le sort poursuivit de ses rigueurs? Il n'en est pas qui aient été plus cruellement éprouvés dans leurs affections. Après son père, c'est son frère qu'il perd : il pleurait hier son frère Julien , aujourd'hui c'est Laurent son neveu que le ciel lui ravit.
A la mort de ce prince , Florence se trouva dans une périlleuse situation . Un moment on craignit que le parti des Fraleschi ne se réveillât , et que l'autorité de la maison de Médicis ne fût ébranlée et peut-être anéantie. On conseillait à Léon X de s'emparer du pouvoir , d'imiter Jules II , et de réunir la Toscane aux Étals de l'Église. Un délégué du pape aurait, en qualité de légat, gouverné Florence. Des esprits plus généreux voulaient qu'il rendît a la république ses
220 L^UISTOIRB.
vieilles institutions populaires. L'un et l'autre de ces avis étaient dangereux. En confisquant la Toscane au profit du saint-siége, Léon X se brouillait avec la France, avec Venise, avec Naples et l'Empire, qui n'auraient pas souffert une semblable usurpation. A Florence , du reste, le poignard de Boscoli n'était pas perdu , mais seulement égaré. Comment restituer a la république ces antiques . privilèges dont elle avait fait toujours un si funeste usage? Une ville comme Florence, oii chaque riche citoyen , sous les yeux môme du peuple , élève impunément des palais qui ressemblent a des forteresses, n'est pas faite pour être libre. Jetez les yeux sur ces masses de pierre , qu'on dirait élevées lés unes sur les autres par quelque Titan , vous reconnaîtrez la ville des nobles, la ville de la force individuelle , la ville de l'homme bardé de fer, mais jamais la ville de la liberté, qui ne se cache pas derrière des pierres. Entre ces murailles épaisses, vous trouverez des bourgeois des sept arts majeurs, des juges et des notaires, des marchands de draps étrangers, des changeurs ou banquiers , des fabricants d'étofl*e de laine, des médecins et des épiciers droguistes , des fabricants de soieries et des merciers, des fourreurs et des pelletiers, qui sont arrivés k la fortune , de la fortune au pouvoir, mais pas un véritable républicain. A Florence , remarque ici un publiciste distingué , le caractère fondamental de la liberté est l'élection , et pourvu que les habitants de la cité aient le droit d'élire les magistrats et la faculté de parvenir , k leur tour, aux magistratures, ils ne s'embarrassent guère de tracer des limites k un pouvoir qu'eux-mêmes, d'un jour k l'autre , peuvent être appelés k exercer (1).
Après la conspiration de Boscoli, Machiavel, rentré dans la vie civile et négligé par les Médicis de Florence , s'occu-
(1) M. Avcnel, RevueuniverseHe^t. i , 3e liv. 1827, p. 412.
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l'histoire. ââ<
pait, dans s^on habitation de laStrada , près deCasciano, de son traité du Prince , et des Discours sur Tite-Live qui ne devaient voir le jour qu'après sa mort (1). Léon X savait que Machiavel , au camp , en ambassade , dans ses voyages , k Florence, partout oii le sort l'avait conduit, s'appH* quait h étudier les formes diverses des gouvernements , les mœurs des peuples , le génie des époques , comparant les institutions anciennes aux institutions modernes , cherchant les causes diverses de l'agrandissement et de la chute des vieilles et des nouvelles dynasties , et la raison apparente ou mystérieuse de la conduite de tout ce qui, sous le nom de pape, d'empereur, de roi, de duc, de capitaine, occupait la scène, en Italie, depuis l'expédition de Charles VIII. Il savait que Machiavel avait eu pour ami, pour confident , pour protecteur, Savonarole, César Borgia, Jules II. Plus d'une fois , comme nous l'avons vu , il avait eu recours k Vettori , l'ambassadeur de Florence, pour obtenir du secrétaire de Soderini des renseignements sur la conduite que le saint-siége devait tenir en quelques circonstances difficiles. L'ambassadeur, ami dé Machiavel, ne dissimulait pas : il nommait, avec toute la franchise permise à un diplomate, celui qui demandait les renseignements; Machiavel savait fort bien le nom du personnage caché derrière Vettori. Or Léon X , en cette occasion , s'était servi du diplomate pour consulter le publiciste sur la forme du gouvernement a introduire k Florence. Machiavel dut , selon nous , être plus étonné de la confidence du pape que du pardon même qu'il en avait obtenu. C'est la première fois qu'un prince demande des conseils politiques k celui qui voulait le chasser et le tuer peut-être. Avant de connaître la réponse de
(t) M. Périès , Histoire de Machiavel , en léte des œuvres de l'écrivain florentin , 1. 1 , p. 186. Paris » 1823 , in-8o.
222 l'histoike.
Machiavel, nous en faisions une mentalement. 11 nous semblait que le complice de Boscoli devait dire a Sa Sainteté : Très-saint-père, Florence veut être libre; rendez-lui le gouvernement dont elle jouissait quand les marchandises du monde commerçant s'entassaient dans les boutiques de la rue Callimala ; qu'elle n'ait d'autres maîtres que les maîtres de l'art de la laine ; affranchissez -la , et votre nom sera béni. C'eût été le langage d'un républicain : Machiavel ne le tint pas. Il est probable que Léon X connaissait l'ancien secrétaire de Florence, homme de plaisir, amoureux de la table (1), oii il restait beaucoup plus de temps qu'il ne convient k un Spartiate ; impatient de cet état d'obscurité et de gêne ou il était obligé de vivre , et disposé k faire le sacrifice de principes politiques qui l'empêchaient de rentrer dans l'administration du pays.
Il est certain que Sa Sainteté avait lu la correspondance de Vettori avec Machiavel. Une lettre de l'ancien secrétaire de la république avait dû la frapper vivement : c'est celle oii l'écrivain , en retraçant quelques scènes de cette vie toute champêtre qu'il mène forcément k sa villa de la Strada, fait une profession de foi politique qui devait tôt ou tard amener une réconciliation entre les Médicis et le confident ou , si Ton veut , le complice de Boscoli. Qu'on nous permette d'en citer quelques fragments. C'est dans ces pages, qu'un hasard providentiel livre au grand jour pour le malheur du cœur humain , qu'il faut étudier Machiavel ; Ta se trouve le meilleur commentaire qu'on ait fait de son traité du Prince (2).
(1) Era amatore de' placeri deila tavola, e mangiatorc alquanto iauto e smodato. — Oorniani, Secoli délia letleratura ïtaliana , t. iv, p. 35. Brescia , 1806 , in-8o. — Varchi ajoute : « Che alla somma inlelligenza dei governi , degli stati e délie cose del mondo, non seppe aggiognere In gravita délia vita. »
(2) Cette lettre, trouvée à Rome dans la bibliothèque Barbcrini, a été
L HISTOIRE. ââS
t J'habite ma villa, et depuis mes derniers malheurs je oesuis pas allé vingt fois a Florence Jusqu'à ce montent , je m'étais amusé k dresser des pièges aux grives , je Otte levais avant le jour, je tendais des gluaux et j'allais avec un paquet de cages sur le dos , ressemblant k Gito lorsqu'il l'evient du port chargé des vivres d'Amphitryon. Le moins que je prenais de grives était deux , le plus sept. C'est
^Qsi que j'ai passé tout le mois de septembre Mainte-
^^^i , voici la vie que je mène : je me lève avec le soleil , i^ vais dans un de mes bois que je fais couper , j'y demeure ^^ux heures k examiner l'ouvrage qu'on a fait la veille et k ^ entretenir avec les bûcherons , qui ont toujours k se " ^ÎQdre de quelque malheur arrivé k eux ou k leurs voi- 4{?^.. ... J^orsque je quitte le bois , je me rends auprès d'une ^ Câline, et de Ik k mes gluaux, avec un livre sur moi, Àoi^c IDante, soit Pétrarque, soit un des petits poètes tels qae libuUe, Ovide, Catulle. Je lis leurs plaintes passionnées et leurs transports amoureux , et je me rappelle les miens , et je jouis un moment de ce doux souvenir. Je m'en vais ensuite a rhôtellerie qui se trouve sur le grand chemin ; je e&use avec les passants, je leur demande des nouvelles de l^^r pays , j'apprends un grand nombre de choses , et je rcuaatque la diversité qui existe entre les goûts et les esprits de la plupart des hommes. Sur ces entrefaites, arrive l'heure du dÎBer; je mange avec ma famille le peu de meis que me fournissent ma pauvre petite villa et mon chétif patrimoine. ^^. ■^«pas fini , je retourne a l'hôtellerie ; j'y trouve ordiuair^^nent l'hôte , ainsi qu'un boucher , un meunier et deux cuHrlionniers. Je m'encanaille avec eux le reste de la jour-
P<^Ur la première fois imprimée h Milan par M. Ang. lllidolfi en IStO, ^^* son ouvrage qui a pour titre : Pensieri intorno allô scopo di ^*'co/ô MachiavelU nel libro II Principe. Elle se trouve dans i'édi- ^^^^ italiemne des œuvres du publiciste , publiées à Florence chez P^ssigli , Borghi et comp. 1831 , in-8o, 2 vol., p. 872.
234 l'histoire.
née , jouant au cricca , au cric-crac. 11 s'élève mille disputes , à mille emportements se joignent des injures , et , le plus souvent , c'est pour un liard que nous nous édiauffons et que le bruit de nos querelles se fait entendre jusqu'à Casciauo.
> Le soir venu , je m'en retourne au logis et j'entre dans mon cabinet. Je me dépouille dès la porte de ces habits de paysan, souillés de poussière et de boue; je me revêts d'babits de cour ou de mon costume , et , habillé d'une manière convenable , je pénètre dans l'antique sanctuaire des
grands hommes des temps passés Je m'entretiens avec
eux; je leur demande compte de leurs actions; ils nae répondent, et, pendant quatre heures, j'échappe ainsi à l'ennui, aux chagrins, k la pauvreté. Et comme Dante a dit : Il n'y a point de science si l'on ne relient ce que l'on a entendu, j'ai noté tout ce qui, dans leurs conversations , m'a paru de quelque importance , et j'en ai composé un opuscule de Principatibus ^ où je plonge autant que je puis dans les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l'essence des pouvoirs, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient et comment on les perd. Mes services doivent convenir a nn prince, et surtout a un prince nouveau ; voilh pourquoi je veux délier mon livre a la magnificence de Julien.
> Je me consume et ne puis rester plus longtemps dans la même position sans que la pauvreté me rende l'objet de tous les mépris. Je voudrais que les seigneurs de'^édicis commençassent à m'employer, dussent-ils d'abord ne me
faire retourner que des pierres chacun devrait tenir h se
servir d'un homme qui a déjà acquis, aux dépens des autres, l'expérience qu'il possède. On ne devrait pas non plus douter de ma fidéHté (1). •
(i) Tra<l. deM. Périès.
L^HJSiOlRE. 3â5
Voila riioinme qui , hier , armé du poignard de Brutus , en menaçait les oppresseurs de sa belle Florence. Il ne peut plus vivre dans robscurité; la pauvreté lui pèse comme un insupportable fardeau. A tout prix, il faut qu'il rentre en grâce k la cour de ses t tyrans, > Ce qu'il leur demande , c'est un emploi dans la république, une place k leurs festins, un rang dans leur cortège; et s'ils jugent tout cela trop beau , une pierre de leurs palais h rouler en leur honneur. Comment tant d'obséquiosité , car envers un si beau génie nous n'aserions nous servir du mot propre, n'at-elle pu trouver grâce auprès de Léon X ? Comment expliquer les refus humiliants que Machiavel essuie, le silence obstiné du pape? C'est que dans sa villa de la Strada , dans les bois oii il rêve de poésie , a la table de son aubergiste , et jusque dans ce cabinet oii il évoque les ombres des sages anciens , Machiavel sert deux maîtres : le mattre présent , c'est-a-dire le pape, tout-puissant k Florence; le maître futur, c'estrk-dire le Boscoli qui tôt ou tard renversera la puissance des Médicis. Son cœur est républicain , sa plume est monarchique.
Ainsi donc le génie pas plus que le laurier ne préserve de la foudre. Machiavel tombe, tout comme son compatriote est tombé trois siècles auparavant. Dante, exilé, voudrait revoir sa patrie , mais les Guelfes veillent sous les armes pour défendre Florence. Alors le poète, dont Dieu n'a pas daigné écouter les ardentes prières , lève les yeux sur l'empereur Henri Yll, t baise , comme il le dit , la terre, » où se sont posés les pieds de son glorieux seigneur , de son très puissant triomphateur, et il lui crie : < Pourquoi donc
tardes-tu? Tu ignores donc que ce n'est pas dans les
eaux du Pô , ni dans les eaux du Tibre que se désaltère cette bête cruelle qu'on appelle Florence , mais dans les eaux de l'Arno qu'elle empoisonne ! C'est la vipère dans le ventre
226 l'histoire.
de sa mère! Êventre la mère pour arracher et tuer la
vipère (1) •
Voyons donc le plan de constitution que le publiciste a tracé :
t Deux formes de gouvernement peuvent êlre introduites k Florence : la monarchie et la république. La monarchie est impossible dans tout État oh règne l'égalité civile. Florence offre tous les éléments propres au développement du principe républicain. Pour fonder une république , il faut satisfaire trois classes d'individus : la noblesse, la bourgeoisie, le peuple. La chute du dernier gouvernement ne peut être attribuée qu'a la faute que le pouvoir commit en écartant des emplois des hommes qui, par leur naissance, leur fortune ou leurs talents, doivent briller au premier rang. > Dans la combinaison de Machiavel, les places importantes sont dévolues aux hommes de vieille race , et c'est Sa Sainteté qui dirige les choix. La bourgeoisie fait partie ititégrante de l'État ; seulement Sa Sainteté a soin de se réserver la nomination des bourgeois comme membres du conseil des Deux-Cents. Puis vient le peuple. Il faut lui rendre ou du moins promettre de lui rendre une partie de ses attributions : par exemple , rouvrir pour lui la salle des Mille ou des Six-Cents au moins , et lui laisser le droit de nommer k toutes les magistratures , excepté k celles des Soixante-cinq, des Deux-Cents, et du tribunal de la Balia , droit qui appartiendra exclusivement au pape. Et afin que Sa Sainteté soit sûre que ses partisans feront partie des conseils populaires , elle désipera huit aecoppiatori ou scrutateurs qui dépouilleront les votes en secret , et pourront faire tomber le sort sur ceux qu'elle aura désignés.
f Au fait, s'écrie Machiavel, content de son travail, dans
(I) M. Avenel, I. c, p. 420.
l'histoire. 227
le plan que j'ai Thonneur de soumettre à Sa Sainteté, tous les pouvoirs lui sont livre's. Elle fait la paix , elle Tait la guerre , elle rend la justice , elle rédige les lois , elle nomme les chefis de l'État , elle dirige les élections (1). >
On pourrait penser que cette constitution imaginée par Machiavel est un piège tendu k la papauté , si l'écrivain ne s'était réservé une place de secrétaire dans ce prodigieux gouvernement, ob la vie et les libertés de tout un peuplé sont abandonnées au bon plaisir d'un seul homme. Léon X fiit plus libéral que Machiavel. D comprit parfaitement que le secrétaire livrait Florence k l'anarchie ; que , le pontife étant mort, pas un Médicis ne pourrait garder le pouvoir. D laissa donc aux Florentins la constitution qu'il avait trouvée en vigueur lors de son retour de l'exil , mais tempérée par quelques règlements qui limitaient l'action populaire dans l'administration des affaires.
Le livre du Prince , qui devait populariser le nom du publîciste, était achevé depuis plusieurs années, mais ne parut que longtemps après la mort de Léon X. Dans cet ouvrage , où la politique est érigée pour la première fois en véritable science , il ne faut pas chercher autre chose qu'une suite de formules a l'usage des gouvernements , auxquelles Machiavel a voulu donner une valeur dogmatique. On explique de deux manières les prétendus mystères dont on dit que l'historien enveloppe sa pensée : — L'écrivain , dit-on , semblable au Spartiate qui , pour dégoûter de l'ivrognerie , exposait aux regards un esclave ivre , pousse k la liberté en montrant la tyrannie dans toute sa nudité ; — le républicain avancé donne aux maitres momentanés de Florence des leçons qui, réduites en pratique, auront bientôt
(I) Discorso sopra il riformare lo stato di Firenze , fntto ad tstanza di Papa Leone X.
â28 L*UIST01RE.
mis fin k là tyrannie qu'ils font peser sur sa patrie (1). L'apologiste du secrétaire florentin ne voit donc pas qu'il fait de Machiavel tout k la fois un rhéteur et un lâche. Il n'est ni l'un ni l'autre. Machiavel est l'homme de la force brutale, de la ruse, de la fraude, du mensonge, quand le pouvoir a besoin de mauvaises passions pour réussir; de la clémence, de la générosité, de la liberté, de toutes les nobles inspirations , quand le pouvoir, pour vivre, a besoin de faire de la vertu : la nécessité c'est son Dieu, l'homme k la tète du gouvernement ne doit pas en avoir d'autre. Règne-t-il de la veille seulement , il faut qu'il use de clémence, parce que la clémence rallie les partis. Quand il aura gouverné quelque temps , il pourra , s'il en est besoin , répandre le sang, mais d'abord goutte k goutte. Vivre, voilk toute sa loi ; qu'il vive , n'importe k quel prix. Et la preuve que ce ne sont pas de vains jeux d'esprit ou un piège tendu aux Médicis que les maximes du Prince , c'est que vous les retrouvez ailleurs aussi effrontément exprimées. Qu'on lise attentivement les chapitres 9, 14 , 40 du I®' livre des Discours sur Tite-Live, on y verra toute la doctrine du Prince.
Le moraliste a flétri le chapitre 18 , où Machiavel fait un précepte, en matière de gouvernement, de l'hypocrisie, du parjure et de la fraude.
Cette triple condition de vie qu'il impose a tout pouvoir,
(1) L'una è che zelantissimo egli délia liberté délia sua patria , voile porle innanzi agli occhl in lutta la sua orribilità l'aspetto difforme délia tirannia , per .eccitarla sempre più air odlo et ail' aborrimento délia medesima. L'altra che essendo nemicoll Machiavelti, e per principj e per rlportate oiTese , dcUa famiglla de' Medici , ed indirizzando egli le sue lezioni ad un principe délia stessa, abbla volutopersuaderlo a metterie in pratica, spinto dall' ambizione di dllatare il suo dominio , dal che invece a lui ne dérivasse danno e rovina. — Vita di Nicolô Mach<, op. ed. di Firenze. 1782 , t. i, pr^f.
l'histoire. SS9
de quelque source qu'il émane , est indiquée dans le chapitre i5du livre II des Discours sur Tite-Live (1).
Et qu'on ne nous dise pas que son catéchisme politique ne s'adresse qu'au monarque : le peuple doit eu observer les enseignements, s'il veut se perpétuer au pouvoir; car, comme dit l'écrivain, l'art de tromper n'est pas moins nécessaire au desposte qu'au républicain , et Rome le mettait habilement en pratique , quand elle se vantait de se faire des alliés des peuples qu'elle réduisait en esclavage (2).
Il ne faudrait pas, afin de justifier le traité du Prince, qu'on s'autorisât du privilège que Clément YII accorda k Blado pour l'impression des œuvres du publiciste. Clément VII, Florentin dans l'âme , voulait honorer , dans Machiavel , rhomme de génie. Du reste, il pensait que des livres qui pour être entendus ont besoin du silence et de la réflexion ne peuvent guère troubler la société (3). L'œuvre du Spinosa politique n'était pas alors comprise : peut-être que la pa-
(0 Che gli uomini di piccola fortuna non vengono a giadi , senza lu forza e senza la fraude.
(2) L'arte dMngannare non ê meno ncccssaria al principe che aile repubbliche , e Roma non polè usar nel principio il niaggior inganno di pigliare il modo di farsi compagni i popoli circonvicini , poichè sotto questo nonle se gli fece servi. — Cap. 13 , I. li.
(3) Cette édition, donnée par Blado avec le privilège de Sa Sainteté, contenait l'histoire de Florence, le traité du Prince, la vie de Castruccio Castracani, le récit de la mort de Vitellozzo Vitellozzi, et les Discours sur la l'c décade de Titc-Livc.
Ambroise Catharin Politi , dominicain , puis évéque , dans un vol. in-fol. de mélanges , publié à Home en 1552 , a inséré le traité suivant : de Libris à christiano delestandis et à christianismo penitus eliminandis: on y trouve un chap. qui a pour titre : Quàm execrandi sunt Machiavelli Discursus et institutio sut Principis. — Le cardinal Pole(Quirini, Diat. ad Epist. Polit., t. i , p. 265), s'élève avec force contre les maximes du livre du Prince. — Girolamo Muzio dans son Gentiluomo , le père An t. Possevjn dans sa Bibliotheca , Th. Bozzio dans le DeRuinis gentium, ont attaqué et réfuté Machiavel.— Paul IV Plie concile de Trente l'ont condamné.
230 i/histoirk.
pauté prenait pour un caprice d'artiste une pensée toute sérieuse (1).
C'est a ce pape lettré que Machiavel dédia son Histoire de Florence, un des beaux monuments de la langue italienne. Le secrétaire ne nous a pas trompés en nous disant , dans sa lettre k Vetlori, qu'il évoque les grandes ombres de l'antiquité qui accourent k sa voix ; il a dû plus d'une fois , quand il composait son livre, réveiller Tacite. L'exposition de son histoire est digne du biographe d'AgricoIa. Comme Tacite, Machiavel est grave, solennel, sobre d'ornements ; et, s'il y eût songé , il aurait pu sans doute nous rendre les livres des Annales que le temps ou l'incurie des hommes a détruits. Personne mieux que lui n'aurait pu comprendre ou devines* les mystères de la vie impériale : et comme il les aurait décrits! Voyez-le dans son traité qui a pour titre : De tart de la guerre; ne diriez-vous pas qu'il a passé toute sa vie dans les camps? Lorsqu'il fait de la stratégie, il semble écrire sous la dictée de d'Alviane ou de Pierre de Navarre. C'est lui qui fit comprendre aux Italiens toute l'importance de l'infanterie.
Il est probable que Bossuet , quand il conçut le plan de son discours , avait sous les yeux le premier livre de l'Histoire de Florence, qui n'a pas de modèle dans toute l'antiquité. L'Italie a raison de s'enorgueillir d'un écrivain qui reste maître de chaque sujet qu'il traite : émule de Lucien dans YAsino d'Oro et les Capitoli; supérieur, au témoignage de Voltaire, k Aristophane dans la Mandragore ; rival de Plante dans la Clizia; plus ingénieux que Bemi dans les
(1) L'abiiudine che Machiavelli avea di scrivere in certo quai modo air azzardo , e senza un disegno ed un fine preciso , potea iragionevolmenie far nascere qualche dubbio , c questo ancora nella corte romana , sulla sinceriià délie sue intenzioni. — Loigi Bossi , Ano. alla Yita di Leone X , t. x , p. 49 , nota.
l'histoire. 351
Decennali. Son style sait prendre tous les tons : concis , serré, grave dans ses œuvres de politique; abondant, pittoresque dans son histoire ; vif, rapide dans sa Vie de Castruccio Castracani; brillant, âégant dans ses comédies; facile, rempli de naturel dans sa correspondance amicale avec Vettori. C'est Thomme le plus complet qu'ait possédé ritalie, et qui seul a mérité cet éloge gravé sur son tombeau de Santa Croce :
Tanto nomini nullum par elogium.
Paul Jove.
Clément VU, ce grand protecteur des lettres, traita Paul Jove plus favorablement encore qu'il n'avait traité Machiavel, et lui conféra le riche évêché de Nocera.
On ne saurait disconvenir que l'expédition de Charles YIIl en Italie n'ait été favorable au mouvement des études historiques. Avant cette époque, quelques essais ont été tentés, pour ressusciter cette science , par Paulin de Piero , Dino Compagni et Jean Yillani, k Florence; par Dandolo k Venise ; par iEneas Sylvius , que ses talents firent élever k la papauté; par Poggio et Léonard d'Ârezzo. Mais ces tentatives, louables sans doute, ne furent point heureuses. Sous la plume de ces écrivains , l'histoire est tantôt une légende , tantôt un journal , tantôt un simple résumé d événe^ ments qu'ils enregistrent sans méthode, sans critique, sans inspiration* A l'apparition de Charles VUI , l'Italie est le champ de bataille oii luttent les nations les plus puissantes du monde; le canon et l'épée ont cessé de décider seuls de la victoire : la parole , aidée quelquefois de l'éloquence des Grecs anciens , et, il faut le dire, de la duplicité des Hellènes modernes , est une autre puissance qui combat au moyen
232 l'histoire.
des protocoles, des manifestes, des instructions, et qui a ses chefs comme Tarme matérielle a les siens. Grâce aux lettres, ressuscitées par les Médicis , l'humaniste n'est plus relégué dans un monde invisible ; il peut se mêler k toutes les scènes qui se jouent autour de lui ; il peut y prendre même une part active, k l'instar de Machiavel, sous Jules II; en étudier les causes, en faire connaître les acteurs, comme Paul Jove et Guichardin.
Avouons que ces lettrés ont de glorieux privilèges , puisqu'un pape comme Léon X vient demander une constitution politique au commensal d'un aubergiste de village, au compagnon d'un charbonnier : il est viai que cet homme s'appelait Machiavel.
Paul Jove donc avait entrepris d'écrire le récit de cette gi*ande expédition de Charles VIII . Le premier livre de son histoire était k peine achevé, qu'il eut envie de faire le voyage de Rome , et d'en lire quelques fragments a Léon X. C'était un des élèves de P. Pomponace (i), un écolier d'imagination , de beaucoup de mémoire , et qui s'était occupé de grec et de latin et même de médecine (2). Paul Jove venait a Rome sans aucune lettre de recommandation : il n'eut besoin que de décliner son nom , celui de son précepteur , et le sujet de sa demande, pour obtenir une audience du pape. S'il eût été ambassadeur, le maître des cérémonies l'aurait fait attendre ; mais toutes les portes du Vatican s'ouvraient k qui se recommandait des Muses. Il eut donc son audience dans l'appartement de Sa Sainteté, cejour-lk remplide lettrés. Paul Jovelut plusieurs pages de ses annales, et, la lecture finie, Léon X affirma qu'après Tite-Live, aucun historien ne lui semblait plus éloquent que Paul Jove (5).
(1) Elog. vir. Jit. ill., p. 44. Venet., 1546.
(2) Calcagnini Op., p. lOI.
(3) Confessé che dopo Livio non avea Irovalo il più elegant^e et il