L HISTOIRE
L'écrivain ne tarda pas k recevoir, comme encouragement, le titre de chevalier , une pension , la chaire de philosophie au gymnase romain (1) ; en attendant d'autres récompenses qu'il eut obtenues si la mort n'était inopinément venue surprendre Léon X. Clément Vil acquitta la dette de son cousin. Paul Jove obtint successivement un logement au Vatican , la dignité de chantre de l'église de Côme , et l'évéché de Nocera. Depuis sa réception au palais de Léon X , il s'était mis avec ardeur au travail , encouragé d'ailleurs par Sadolet et Bembo. L'œuvre s'avançait : elle était presque achevée , quand Rome fut assiégée par le connétable de Bourbon. Les soldats pillèrent la maison de Tévëque. Il lui restait un trésor qu'il avait caché, avec son service de table, dans l'église de la Minerve. En fouillant ce sanctuaire , deux officiers espagnols, Herrera et Gamboa, découvrirent la cassette. Gamboa prit l'argenterie; Herrera s'empara du manuscrit, qu'il se hâta de porter k l'auteur , et dont il demandait un prix élevé. Paul Jove ruiné , n'ayant pas de quoi payer la rançon de son livre , s'adressa k Clément VU , qui , tout aussi pauvre , proposa k l'officier espagnol Herrera un bénéfice k Cordoue en échange du manuscrit : le marché fut accepté (S). L'histoire de Paul Jove n'était pas rachetée trop chèrement. Paul Jove est un historien philosophe qui ne se contente pas , comme on a fait jusqu'alors , d'exposer des faits , mais qui cherche k les expliquer : il apprécie les mœurs , les coutumes , les institutions des peuples divers dont il parie (3) ; et
più éloquente acritiore. — Tiraboschi, St. délia lett. It., t. vu, p. 888.
(1) Lettera dell* abate Gaetano Mariai... nella qaale sMUustra 11 ruolo de' profesflori deir archiginnasio romano, ln-4o, p. 47.
(2) Tiraboschi , t. vu , p. 390.
(3) Quod de Jovio rogas, sencx satis belle historlam condit in quà non modo res gestas, sed mores et instituta non modo rcgum, sed prope omnium gentium prosequitur, suo qiiodam dicendi génère grandi ac bene sonante. —Aon. Paleariuà , Ëp., cp. 17 , lib. t.— Gelio
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ces peuples, c'est le monde entier. Il a décrit avec un soin extrême le passage des Français a travers les Alpes sous la conduite de François 1^'; et, dans le récit de cette glorieuse expédition, son style s'anime, se colore, et semble se précipiter comme nos soldats en attaquant et en franchissant les pics de glace que la nature leur opposait pour barrière. 11 est malheureux que nous ayons perdu cinq livres de ces annales, les plus fertiles en grands événements : nous aurions voulu voir comment il aurait peiat Jules II.
Jamais historien n'eut moins soin de sa réputation que Paul Jove. II se représente languissant dans le repoà, parce que personne ne s'offre pour l'acheter ; il a besoin de manger deux fois par jour, la soupe k chaque repas , et de se chauffer de la Saint-François k la Saint-Grégoire; et en vérité , ditril , bien fou qui s'alambiquerait la cervelle k ses dépens (1).
Ailleurs il se vante de donner aux uns de riches brocarts, aux autres un mauvais sarrau . et il s'écrie dans uq accès d'humeur presque gasconne : Malheureux qui me provoquent, je vais faire venir ma grosse aurtillerie, et nous verrons k qui restera la victoire (2) !
Il parle dans une de ses lettres de la plume d'or et de la belle encre dont il va se servir pour raconter la vie de Henri II , roi de France (5).
Il serait difficile de défendre l'honneur d'un écrivain qui se vante ainsi de sa vénalité : qui sait? peut-être y a-t-il de la forfanterie jusque dans cette prétention k la malignité? 11
Galcagnini Op., p. 101.— Sadoletl Ëp. fam., t. i , p. 212, 361; t. ii« p. 194.
(1) Leit. de' principi, t. m , p. 100. Yen., 1077. — Tiraboschl, I. c, t. VII, p. 893-894.
(2) Tiraboschi, t. vu , p. 894. — Lett. de' principi, t. iii , p. 12.
(3) Lettere, t. m, p. 41.
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nous semble a nous , qui avons lu ses ouvrages , qu'il vaut mieux que sa réputation. Un historien qui prend plaisir a mentir n'en appelle pas , comme Paul Jove , en têle de son livre, au témoignage de ceux dont il écrit la vie (1), et , avant de publier son œuvre , il n'a pas soin de l'adresser k l'an des capitaines les plus illustres de Tépoque, qu'il veut consulter sur la guerre oii fut engagée Venise (2). 11 loue franchement la bravoure de nos soldats quand ils viennent pour la seconde fois, sous François ^^ envahir le Milanais ; il prend parti pour le duc d'Urbin qui se révolta contre le saint-siége ; il dit k haute voix les défauts de Léon X , ménage les Frateschi, ennemis des Médicis, proclame la générosité, la vertu, le courage, partout où il les trouve, et appelle du nom de monstre, Ghristiem, roi de Danemark. Il est vrai , comme le remarque Thomas , que Ghristiem , ce Néron du Nord , était alors détrôné et enfermé dans une cage ; mais la cage pouvait être brisée d'un jour k l'autre (3).
Des libéraUtés de Clément VU , des présents des princes étranges , et du revenu de son évéché , oii il n'avait jamais résidé , Paul Jove avait acheté la villa Pliniana, sur les b(H*ds du lac de Côme , dont il avait fait un palais ou plutôt un musée. Il a décrit sa maison de campagne en poëte , en peintre, en archéologue : c'est un morceau achevé de style que cette description.
(1) Absolato tandem opère , id in publicam ederc non dubitem , magnum berclè incorrnptsveritatis argomeotam, qaandoquidem pleriqae eoram qui hœcbello paceque gesserant adhuc vivant, ac idcirco gravi èilstimationis meae cum pericolo mentiontem refellere possint. ^ Jov., PriBf. Historfs, ad Gosmum Hedicen.
(2) Adnionet me fama nominlstai ut bistoriam nostrorum tem-
porum, qnam summâ diligentià conscripsi , nec priùs publicem quàm te consniam. D. Bart. Liviano. — Gaet. Morini , p. 1 1 1.
(3) Essai sur les Éloges , 1. 1. — Œuvres compl., Paris, Betin, 18(9, in-8o, p. 144.
236 L'fliSTomË.
On voit k travers les blanches eaux du lac d*énormes tronçons de colonnes , des pyramides a demi brisées , des fragments nombreux de statues antique^; au milieu» une tle remplie de pommiers, séjour de cette vierge toujours jeune que les Grecs nommaient Écho, qui répond par deux fois quand on l'interroge ; près des bords , et pendante sur la colline, une villa rafraîchie par de doux zéphyrs; dans cette habitation rurale, une salle k manger oii président Apollon et les Muses ; k côté, une salle dédiée k Minerve et ornée des statues de Pline T Ancien, de Cécilius, de Rufus Gellinius, d'Âttilius le Grammairien; puis la bibliothèque, formée de livres choisis , l'appartement des Sirènes , la salle des trois Grâces.
Dans le lointain , ce sont des montagnes qui s'inclinent en rampes verdoyantes , étincellent au soleil , et dont les fleurs portent jusqu'au lac de Gôme leurs doux parfums ; dans les vallées , des vignes , des pins , des oliviers » des myrtes, des orangers, des arbres de toutes sortes; sur le dernier plan, des rocs de granit k la tète chenue, des neiges éternelles, des glaciers aussi vieux que le monde; et au-dessus de ce paysage, le pavillon lumineux du-^ciel de Tllalie.
C'est dans cette retraite que Paul Jove composa son livre des Éloges (i), véritable musée ou il a fait entrer le grand capitaine et le philosophe, le théologien et le poëte , l'orateur et le médecin , des empereurs et des doges , des moines et des reines. Quand on apprit que l'évéque avait conçu l'idée d'un semblable livre, chacun voulut avoir l'honneur de figurer dans sa galerie. Hercule Gonzague lui envoya les portraits du Mantouan et de Pomponace ; un Musulman, celui de Mahomet , par Gentile Bellini ; Yasari , les bustes
(I) Ëlogia virorum ab avorum memorià publicatis ingenii monumentis illustrium.
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des principaux personnages de rantiquité ; Fernand Gortez, une émeraude m. forme de cœur, sans doute^pour que Paul Jove fît usage de sa belle plume en le peipant ; et TArélin s'envoya lui-même, après avoir posé devant le Titien, afio que rhistorien épargnât au moins la figure de celui qui se nommait le fouet des princes (1).
GUIG&AKDIN.
Comme Paul Jove, Guichardin a raconté les événements dont ritalie avait été le .théâtre depuis Texpédition de (Parles YIII; mais il a plus d'un avantage sur sou rival : d'abord, la plupart des faits dont il donne le récit, il les a vus ; puis la langue dont il se sert est l'idiome vulgaire ; enfin, les charges politiques dont l'ont investi ses maîtres ont dû lui livrer des secrets qu'un autre ne pouvait connaître.
Il était fils de Pierre Guichardin , citoyen de Florence, que l'empereur Sigismond avait décoré du titre de comte palatin (2). Bien jeune, nous le trouvons k Pise, k Ferrare,k Padoue, étudiant le droit civil, et k Florence, après qu'il a reçu le grade de docteur, expliquant les Institutes de Justinien. C'est un jeune homme grave, studieux, austère dans ses m<eurs , sévère dans ses vêtements , sobre k table , et ardent au travail (3). 11 avait k peine trente ans quand la
(1) On consultera sirr Paul Jove : Thoanas, lib^ ii$— Imperialis » Mussum ; — Ghelinl , Theatrum , etc. ; — Bodin , Méthode hiat. ; — <^irdanl, Apol. Neronls $— Boissard , Icon.;— MaresH epist. ;— Frehcr, Theat. ; — Bayle , Dict. hiftt.
(2) Manni , Elog. di Gulcciardlni , EU Tosc., t. ii , io-fol., p. 306»
(3) Tra le cosecbe diconsl di GuicckirdinI , non deve ommetterel il 800 amore straordinario per io studio , per il quale si assicura che egll passasse gli intieri giorni senza mangiare / né dormire. — Luigl Bass.» Ann. ail. Vita di Leone X , t. x , p. I n .
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république lui confia Tambassade d'Espagne; il s'acquitta de cette mission avec tant de bonheur, que le monarque lui fit pcésffît d'an service d'argenterie d'un grand prix (i). A l'ëtëvation de Lëcm X» il fut diargé de complinienter le nouveau pape ; le discours qu'il tint à Sa Samteté était plein de noblesse ; la cour de Rome en fut enchantée, et L^m X» en présence des cardmaux , témoigna tout son contentement k l'orateur. Plus lard, en 1515, lorsque le pape passa par Florence pour se rendre k Bologne , où François I®"" et sa suite étaient attendus , Guichardin eut l'honneur de le complimenter, k Gortone , au nom de la république. Le lendemain, il fut nommé avocat consistorial de Sa Sainteté.
Pour comprendre le prix de cette faveur, il faut savoir que Guichardin était un des habitués des jardins Rucellaï; républicain de cœur, partisan des Frateschi , et favorable à Savonarole; âme honnête, du reste, qui n'aurait jamais pris le poignard de Boscoli pour affranchir son pays , et incapable de trahir la confiance mém« d'un pape., quoiqu'il ressemblât k ces vieux sénateurs de Venise, toujours en arrêt contre la politique de Rome (â). Léon X connaissait parfaitement les opinions de Guichardin , et il n'hésita pas a lui confier le gouvernement de Modène et de Reggio. Guichardin exerça cet emploi en homme habile ; revêtu d'une double autorité , il sut se faire respecter et aimer, comme gouveraeur militaire et comme administrateur civil. AdrienYI n'eut pas peur des talents littéraires de l'historien , et Clément VU les récompensa plus généreusement encore que
(1) Roscoê, t. m, p. 193.
(2) Contra quesU Ponteflci fii più speciaimente amaro , cos) per qutir usBto rancore cbe i ministri di lungo servigio concepiscono contra i padroni da coi non ottennero le mercedi sperate , corne forse percb' eg)i riconosceya da loro la peixtita délia Ubertà ncUa saa repubbltca. — Paiiav., Ist. del. con. di.Tr., lib. ii, c. ii, n^^ 8, ail. ann. |52l.