CHAPITRE XIV
L'art, à la renaissance , ne pouvait pas éviter de tomber dans le paganisme. — > Vjiriosteà Rome est reçu par le pape. — Ce qu*U aurait voola obtenir de Sa Sainteté. — Bulle du pape contre ceiu qui réimprimeraient le Fnrioso. -"-L'Arloste à.Ferrare. "- .0«m< est présenté à Léou X par Bibbiena. — Académie nouvelle qu'il fonde à Rome. — Caractère de la poésie de Berni. — La satire de Bemi a d'heureuses Influences sur lea mœurs des leitrés. >- F'ida , que Gilierti conduit A l'audience de Sa Sainteté , est encouragé et récompensé. — Lé pape applaudit i l'Idée de la Christiadc. — Jugement sur ce poKme. —-Vida dans son évéché. — Sannuzar partage l'exU de. son souverain , vient en France , et retoame en Italie après la mort de Frédéric. — Son poème sur l'Enfantement de la Vierge. — Se^ églogues. — Sannazar à Naples. — Ferreri , Postumo et autres poëtea, protégés par Léon X. ->État des mœurs à Rome.
L'Arioste.
Nous revenons toujours k Savonarole; Savonarole est plus qu'un moine, c'est une idée. Comme il se plaignait éloquemmeut en chaire dit matérialisme païen qui s'était introduit k Florence jusque dans la poésie , cette langue angélique qui, pour parler au chrétien , n'aurait dû, disait-il, employer jamais que des inaages chrétiennes ! Le zèle emportait le prédicateur, qui ne comprit pas assez que le sensualisme qu'il déplorait était une fatalité k laquelle Fart ne pouvait malheureusement échapper. Voyons ce qui se passé. L'intelligence, qui veut connaître les phénomènes de la pensée, l'analyse des
operatious de rantendemept , vient attendre sur les bords du Lido Tune de ces barques qui conduisent chaque Jour k Venise quelque Hellène fugitif : k Tun de ces Grecs chassés violemment de Gonstantinople , elle emprunte Platon ; k l'autre, Âristote, les deux grandes divinités de l'imagination et de la raison. Pour étudier l'histoire , elle n'a que Tacite , Tite-Live* Xénophon, Thucydide; pour comprendre et reproduire les miracles antiques de la parole sur la multitude, il faut qu'elle s'attache k Démosthène , k Gicéron ; veut-elle chanter en vers, Virgile, Homère, Horace, Ovide doivent l'inspirer ; a-trcUe envie de jouer sur la scène quelques-uns des ridicules de la société , il faut /({u'elle lise Aristophane , Plaute ou Térence; comme le frère de Saint-Marc, est-elle chaînée de donner une constitution au peuple. florentin, tout d'abord on lui demandera si elle connaît la législation romaine ; k l'imitation de Pontano, essaye-t-elle de mettre en dialogue les sottises des lettrés, de toute nécessité il faut qu'elle aille k l'école de Lucien.
Suivons cette intelligence : la voici en contemplation devant un de ces fragments de marbre achetés si cher par Laurent le Magnifique , qui l'a placé dans s^n musée de Saint-Marc; mais ce marbre est grec; l'artiste qui le fouilla , Grec , et l'inditidualité qu^l représente , grecque encore. Si l'intelligence voyageuse, comme elles le sont toutes k cette époque , veut aller k Rome pour assister aux fouilles du Gampo Vaccino , que verra-t-elle sortir de terre sous la pioche du fossoyeur ? une colonne du temple de la Paix , une statue de Vesta , une frise de l'arc de Sévère , des dieux de l'enfer, du ciel, des eaux, de l'air, tout le monde idolâtre. Esprit et matière, œuvres émanées du cerveau ou faites de main d'homme , édifices e( livres , tout ce qu'elle voit , tout ce qu'elle touche , tout ce qu'elle respire, tout ce qui tombe sous la vue ou sous le sens dans l'empire de
Tart , est issu du paganisme. Commeut > dans cette atmosphère païenne, garderait-elle la robe chrétienne qu'elle reçut au baptême? cela était difficile. Sous cette couche de poussière mythologique , elle va trouver l'art , et l'art sous des formes dont le christianisme ne peut encore lui ofirir , en Italie du moins, que d'imparfaits rudiments : est-il donc surprenant que , pour dérober k l'antiquité ses secrets , l'intelligence se soit faite païenne?
Écoutons le cardinal Bessarion écrivant k c Démétrius et Andronic, fils du sage Gémiste : >
t J'ai appris que notre père et précepteur , s'étant dépouillé de tout ce qu'il avait de terrestre , s'est envolé vers les cieux, dans un lieu de pureté, pour y danser, avec les dieux célestes,, la danse mystique de Bacchus. Je me félicite d'avoir eu commerce avec un si grand homme. La Grèce n'en a point produit de plus sage depuis Platon , si vous en exceptez Aristote ; de sorte que, si l'on veut admettre le sen- ' timent de Pythagore sur la descente et le retour éternel des âmes , je ne ferai point de difficulté d'avancer que l'âme de Platon , engagée par les liens indissolubles du destin , pour achever la période de ses révolutions , -avait choisi Gémiste pour sa demeure (1). >
Nous voudrions savoir ce que Savonarole aurait pensé de Bessarion, s'il eût connu cette épître; assurément il en aurait fait un païen et aurait brûlé la lettre dans le même bûcher qui consuma , par son ordre , les oeuvres de Boccace et d'Ovide. Il aurait eu tort peut-être ; Bessarion , trop plein de son vieil Homère , dont il veut ressusciter la langue en Italie, parle comme un prêtre de l'antique Samos , parce qu'il a besoin de raviver dans l'âme des fils de Gémiste cette
(1) In Leonis Allatii Diatribâ de Georgiis . p. 392. ^Entret. sur divers sujets d'histoire, par la Croze. Cologne, 1740, in-12, p. 386-
flamme qui s'alluma au foyer de la Grèce antique. Dirat-on qu'il croyait k Bacchus, k Pythagore , qu'il écrivait une profession de foi? Non, sans doute! Bessarion faisait de la mythologie dans son épître, tout comme Jean d'Udine en faisait sur les murs du Vatican : c'est la forme dont l'un et l'autre poursuivaient la réhabilitation. Si iin saint évêque a dû succomber au paganisme, attenéons-nous a trouver dans les poètes de la renaissance , italiens et latins, toutes les folies de langage dont n'a pu se préserver une âme chrétienne comme celle de 'Bessarion. Quand donc Léon X encourage une littérature où domine l'élément païen , après les protestations qu'il a faites au concile de Làtran. contre le naturalisme , ne nous hâtons pas de le condamner; étudions son époque, et si, k l'aide de cet éléngient profane, il a su donner aux lettres et aux arts une impulsion profonde, croyons que mieux qu'un autre il connaissait l'instrument dont il se servait.
Quand sur cette .muraille de soixante pieds , toile que le pape avait livrée k Michel- Ange pour peindre le jugement dernier, nous vîmes, pour la première fois , Caron conduisant les âmes dans sa barque, notre foi murn^ra contre le grand artiste; mais nous nous rappelâmes bientôt les vers de Dante, qui place le nautonnier dans son enfer (1).
Ainsi, l'un des premiers, Dante a consacré la formule païenne.
Parmi les poètes qui brillèrent k la cour de Léon X , et qui sacrifièrent trop malheureusement au paganisme, tous ne méritent pas également d'attirer notre attention. S'il en est dont la gloire n'aura pas de fin , on en compte beaucoup d'autres qui firent un moment quelque bruit en Italie , mais
(0 Ed écco verso noi venir per nave Un vecchio bianco per antico pelo Gridando : guai a voi , anime pravc !
dont la renommée n'a pas mérité de traverser les Alpes. Â ceux-Ia , quelques mots de souvenir suffiront. Tiraboscbi, en exhumant leurs noms , n'a pu leur donner Timmortalité. C'est en vain que TArioste s'écrie : c Dis-moi que tous les jours je pourrai m'entretenir avec Bembo, Sadôlet,Paul Jôve, GavallQ, Blosio, Molza, Vida et Tibaldeo (1). >
Bembi, Sadolet., Vida, Paul Jove, Molza peut-être, n'avaient pas besoin du poëte pour vivre dans l'éternité ; mais Blosio et Tibaldeo , qui oserait leur dire : Lève-toi et marche ?
En 1513, l'Arioste avait fait le voyage de Rome, pour joindre sa voix k celle des lettrés qui célébraient comme un bonheur public l'exaltation de Léon X. Le pape connais-^ sait l'Arioste, qu'il avait vu plusieurs fois â Ferrare; et, s'il faut en croire le poëte , le cardinal de Médicis lui aurait fait de brillantes promesses' (2) qu'il ne tint pas lorsqu'il fut devenu pape. Quelles étaient ces promesses?
Il est facile de comprendre l'Arioste ;. il attendait, dit-on, un chapeau de cardinal. Rolli 'attribue le refus de Léon 1 au ressentiment, dont le pape avait hérité de Jules II , contre le duc Alphonse ,fprotecteur de l'Arioste (3). Du reste, le poëte ne nous a pas mis dans la confidence de toutes ses espérances. Il venait k Rome aussi pour obtenir de Sa Sainteté une bulle contre ces forbans qui , sous le nom de li-
(1) Dimmi ch' al Bembo, al Sadoletto , al dotto GioYio , al Gayallo , al Blosio , al Molza , al Vida Potrô ogûi giorno , e al Tibaldeo farmotto. — Sat. vu.
(2) E più Yolte e legato, ed in Florenxa Mi disse, che al bisogno mai non era
Per £ar da me al fratel auo differenza. — Sat. iv. (3) Arvea quel papa eredltato daGiulioll Todio contra Alfonsoduca di Ferrara. Sicchè promovendo TAriosto al cardinalato, questi corne uomo onorato e fedelissimo al suo duca , sarebbe contrario a' suoi disegni. — Rolli, Ann. alla Sat. iv.
bmres , traitaient les auteurs comme lés lansquenets leurs prisonniers. Il' achevait en ce moment son FuriosOy cette épopée romanesque qui devait donner au monde poétique un second Homère. Le pape embrassa tendrement TÂrioste (1), et lui promit une bulle , dont il paya la moitié des irais. On conçoit la mauvaise humeur et le serment du poète de ne pas revenir dans une ville où , pour toute récompense^ Q reçoit sur les joues un baiser pontifical.
A-t-il dit toute la vérité? nous en doutons. Ce n'est point nn froid baiser qui nous aurait valu de sitôt ces beaux vers que nous écoutons dans un ravissant silence , mais bien , comme le remarque ici Gabriel Simeoni , les ducats dont le pape fit don k l'auteur pour imprimer le Furioso (2). Simeoni a raison , et l'Ârioste lui-même a reconnu plus tard les bienfaits de Sa Sainteté. Il lui écrivait de Ferrare, en 1520: t Je serais bien ingrat si je n'avouais les services signalés que m'a rendus Votre Béatitude (3). « En fait de services, ce sont les dons pécuniaires que prisait l'Ârioste, parce que , comme il le dit ailleurs , avant qu'Alphonse l'eût fixé définitivement k Ferrare, il menait une vie fort dissipée.
Le Furioso, achevé vers la fin de 1515, parut k Ferrare en 1516, in-4° , chez Mazzoccho, qui le premier fit usage en cette ville de caractères grecs (4). Le poëte eut soin de placer en tête de son œuvre la bulle de Léon X , qui punit d'une amende de cent ducats tout imprimeur assez hardi
(1) Piegossi a me dalla beata sede;
La luano, e poi le gote ambe mi prese.
Ë'I santo bacio in amendue mi diede. — Sat. m.
(2) LeoD.X donô ail' Ariostoper fornire ii suo libro plù centinaja dl Bcadi. — Gabriel Simeoni , Note sur la satire de l'Avarice.
(3) Finalmente parendomi troppo mancare al mio debito ed essere ingrate aile obligazioni grandissime che io havea a V. Santità. — Baruffaldi, la VitadiM. L. Ariosto, in-4o , Ferrara , 1807 , doc. xil,p. 280.
(4) BaruiTaidi , 1. c, p. 170.
pour reproduire le Furioso sans la permission de Fauteur (1). On a pu s'étonner avec quelque raison que le chef de TËglise prit tant de souci d'un poëme oii La Fontaine a trouvé le sujet de quelques-uns de ses contes. Il est certain que le Roland de 1515 ne ressemble pas k celui que nous avons si souvent traduit; il n'avait d'abord que quarante chants; rArioste le fit reparaître , en 1532 , en quarante-six
(1) Voici le texte de la balle donnée par Léon X :
Dilecte flli,8alutem et apostolicam benedictionem. Singalaris tua et pervetus ergâ nos familiamque nostram observantia , egregtaque bonaram artium et litterarùm doctrine , atque tn studiis mitioribas, prassertimque poeticis ejegans ac preclarum ingenium jure prope soc a nobis exposcere videntar , ut que tibi usui futura sunt Justa praesertim et honesta petenti, ea tibi liberaliter et gratiosè concedamus. Quamobrem cum libros vemacnlo sermone et carminé quos Orlandi Fariosi titalo inscrlpsisti, ludicro more, longo tamen studio et cogitatione, multisque vigUiis confeceris, eosque conductisabs te impressoribus ac librariis edere cupias ; cùm ut cura diligentiâque tuâ emendatiores exeant , tum ut si qnis fructus éft de causa percipi possit , is ad te potiùs, qui conûciendi poematis laborem tulisti , quàm ad allenosdeferatur, volumus et mandamus, nequis, te vivente, eos tuos libros imprimere aut imprimi facere, aut impressos venundare, Yendenâosve tradere ullis in locis andeat , sine tuo jussu et concessione. Qui contra mandatum hoc nostrum fecerit^admiserit, is univers» DelEccIesia& toto orbe terrarum expers excommunicatusque esto; necnon ]ibrornn\ cm* ninm amissione ac ducatorum centum( quorum quinquaginta fubrics divorum apostolorum Pétri etPauli de llrbe, reliqui quinquaginta tibi et accusatoribus executoribusque pro rata asoribantur) pœnis plectatur. Mandantes proptereà unive.rsisetsingulis venerabilibus fratribus arcbieo piscopis et episcopis eorumque in spiritualibus vicariis generalibus , et aliis ad quos spectat, in virtute sanctœ obedientis, ut prsemissa servari omninofacian-tyContrariis non obstantibus quibuscumque. Dat. Ronns apud sanctum Petrum , sub annulo piscatoris , die Martli M. D. XVI. pontiflcatûs* npstri anno quarto.
A tergo.
Dilecto ûlio Ludovico de Areostis Ferarien&i.
Jacobus SaDOLETUSi
ehants, avec des épisodes que la morale a dû flétrir (1). On connatt le mot intraduisible que l'on prête au cardinal d'Esté, qui venait d'achever la lecture du Furioso : t Où diable , seigneur Arioste , avez-vous pris toutes ces extravagances (2)? » Le mot a fait fortune aux dépens du prélat : il est probable qu'il ne s'en est jamais rendu coupable* D'abord , mieux qu'un autre , Hippolyte d'Esté , poète et musicien (3) , devait être sensible aux magnificences de toutes sortes que la muse de l'Arioste a répandues dans son ouvrage. Trente ans s'étaient écoulés depuis l'apparition de l'Qrlando innamorato de Bojardo ', et trente-quatre depuis celle du Morgante de Pulci. Il connaissait ces deux ouvrages , et on le fait parler comme si les géants , les fées , les paladins, les enchanteurs, venaient d'être trouvés par l'Arioste. C'est une impertinence qu'il n'a pas dite, et d'autant plus invraisemblable que, vaniteux comme il l'était , il devait être flatté des fines louanges que le poète donne k la maison d'Esté. Si les archives de cette famille pouvaient un jour se perdre , on les retrouverait dans le Furioso de l'Arioste.
A Ferrare , ou il venait de se fixer , notre poëte avait trouvé la médiocrité , c'est-k-dire le bonheur. Nous le voyons remuer des vers , des pierres et des fleurs. Les vers étaient ceux de son Orlando , les pierres , celles de la petite
?* (1) Gingnené, Histoire littéraire d'Italie, t. ix , p. 363. —La prima edizione è rarlssima; e vi si trovano moltissime variazioni e cangkmenti che poi nelie altre fece TAriosto, e perci6 ai rende molto instruttiva e cnriosa. — Haym , Notizia de* Ubri rari , p. 1 12.
(2) Messer Lodovico, dove mal avete pigliato taote cogiionerie?— Ginguené , t. ix , p. 355.'
(â) Maximam noctium partem stadiis dabat; nunqaam tam occupatus fuit, quin librom et librarium pretio haberet.— Aless. Guarini, cité par BarufTaldi , p. 124.
maison qu'il se bâtissait , et les fleurs , celles du jardin » un des ornements de l'habitation. On dirait , en lisant son poëme , que les vers ne devaient pas plus coûter k l'Arioste qu'a quelques-uns de ses héros les grands coups d'épée qu'ils s'amusent k distribuer. Il n'en est rien pourtant. A cette imagination de fée, l'expression n'arrivait qu'après de longues fatigues de cerveau, que prouvent assez les nombreuses ratures dont son manuscrit est couvert. Il n'est pas de stances qu'il n'ait soumise k la critique éclairée de ses nobles amis de Rome, Bibbiena, Navagero, Flaminio, Bembo.
Sa maison était petite, mais propre, et reluisante an soleil. On connaît l'inscription latine qu'il avait fait placer sur la façade de l'édifice : .
Parva , sed apta mlhi , sed nulli obaoxia , sed non Sordida , parva meo sed tamen sre domas.
Il en avait été ï'architecte ; car il ne se mêlait pas seulement de poésie : il faisait le Vitruve, et présidait k l'œuvre dont il avait donné le dessin. Gomme on s'étonnait que l'artiste qui , dans son poëme , avait bâti tant de palais enchantés se fit une demeure si modeste, il répondit en riant que les vers coûtaient moins cher que la pierre. Cette pierre était k lui , au moins ; elle ne devait rien k personne , car il l'avait payée de ses deniers. A côté était un petit jardin qu'il aimait k bouleverser , et auquel il faisait violence, comme k sa muse quand, elle était rebelle. Son filis nous le représente traitant son parterre comme son poëme , défaisant le lendemain ce qu'il avait construit la veille, se regardant comme le père de chaque fleur qu'il avait semée, et dont il ne connaissait souvent pas la racine. Un jour qu'il se penchait pour assister k l'éclosion de câpriers, il fut
fort étonné de voir sortir de terre une tige de sureau (1).
Berni.
Croirait-on que Bembo conseillait k l'Arioste d'écrire le Roland en latin ? L'Arioste répondit au secrétaire de . Sa Sainteté qu'il voulait chanter en toscan. 11 eut raison : qui le lirait aujourd'hui, s'il avait imité Sannazar et Vida? Bemi , qui choisit la langue italienne , naquit dans le château de Lamporecchio , petite ville de Toscane. Bien jeune encore , il s'asseyait dans le chœur de Santa-Maria del Fiore , k côté de ces chanoines néoplatoniciens qui tous aimaient les lettres. Le cardinal Bernard de Bibbiena devina les talents poétiques de Bemi , le conduisit k Rome , et le présenta d'abord k Sa Sainteté , puis aux humanistes qui formaient le cortège de Léon *X. Après la mort du cardinal, Berni passa, en qualité de secrétaire, au service de Giberti, évêcpie de Vérone et dataire du pape. Quand nous trouvons un homme en faveur k la cour pontificale , d'jivance nous sommes sûrs qu'il doit cultiver les lettres ; et
(1) Nel]e cose de' giardini teneva il modo medesimo che nel far de' versi, perché mai non lasciava cosa alcuna , che piantasse, più di tre mesiin un loco ; e se planta va anime di persiche, o semeoti di alcana sorte', andava tante voile a vedere se germogliavano , che flnaimente rompeva il germoglio; e perch& aveva poche cognizioni d'erbe, ii più délie voite presameva che qualunque erha che nasoesae vicina alla cosa semioata da esso, fosse qaelia ; la castodiva con diligenza grande , sio tanto che la cosa fosse ridotta a termlni , che non acadeva aVerne dabbio. Mi ricordo che avendo seminato .de* capperl , ogni giorno andava a vederli , e stava con una allegrezza grande di cosi belia nascione : floalmente trovd che eran sambuchi. ~ Baruffaidl , 1. c, p. 199.
Les écrivains do siècle de Louis XIV n'ont pas compris l'Arioste, GOfflme on peut s'en convaincre en consultant : — - Rapin , Réflex. générales sur la poétique. — Ant. Godeau, préface sur le poëme de Saint Paul. — Balzac , sur l'Infanticide par D. Heinsius. — Jacques Pelletier du Mans, Art poétique , 1. 1, ch. v, de l'Imitation.
c* est ce que faisait Giberti (1). Beroi était une de ces natures insouciantes qui ne songent guère au lendemain. Pour passer son temps , il se mit a instituer k Rome une académie qu'il baptisa du nom d'Académie des vignerons (2).
Les membres de cette société, qui n'ao^aient pas besoin d'aller chercher au fond d'un verre une inspiration que la muse leur fournissait volontairement, avaient toutes sortes de noms tirés de la vigne : l'un s'appelait le cep , un autre le bourgeon, un troisième la grappe (3). Ce qui nous rassure sur les penchants de cet institut œnophile , c'est que nous y trouvons de véritables buveurs d'eau. Bemi représente assez bien notre Rabelais. 11 avait la Verve drolatique , l'expression aventureuse , la saillie féconde , la gaîté folle de l'auteur de Pantagruel. Dans aucune littérature, nous ne connaissons un écrivain qui ^it plus d'esprit que Bemi (4). C'est le poète de l'imprévu, de la disparate, de tout ce qu'on nomme caprice. Jamais, auteur ne se moqua avec une plus ravissante bonhomie de son lecteur ef de son sujet (5).
Un jour il s'amuse h chanter la peste, et il improvise sur
(1) Ginguené, Hlst. Titt. d*lt.,t. ix, p. 171.
(2) Mss. inediU, riguardanU a' tempi di Leone. — Bib. Barberioi, fasc. 30, p. 17 e seg.
(3) Ginguené , Hist. lilt. d'It., t. ix.,-p. 172.
(4) Giudichiamo, chenon minor Iode ai debbe a qaesto poeta nel saer génère , che a ciascuno di qualunque più nobile. — Grescimbeni, Gomm. intorno alla suaist. délia volgare poesia , in Ven., 1730, in-4o, 3 vol., p. 25.
(5) Enunciare con totta Paria di.verità an paradosso ridicolo, il sostenerlo con ragioni frivole e goffe , espresse con sottil grazia ; Padornarlo con strane metafore e con paragoni lontani e talor sublimi ; e mostrar più baldanza e sicurezza del proprio assunto , aliorchè si rompe in codtraddizloni maggiori; io credo sia questo a un di presso qaello çhe costituisce lo stile di Berni. — Gav. Garlo Rosmini , Vita d'Ovidio , 1. 11, p. 123.
ce sujet quelques centaines de vers d'Une adorable bouifonnerie, et qu'il adresse au cuisinier de son bienfaiteur. Ginguené en a traduit quelques fragments que nous allons citer. D a été plus hardi que nous ; traduire Bemi , c'est dire en prose la tentation de saint Antoine, par Callot.
t J'ai lu l'histoire d'une certaine Pandore et de sa boîte oîi étaient renfermées la peste, la fièvre et toutes les maladies qui en sortirent k la fois. Les gens k qui la douleur fait perdre la tête lui jettent volontiers la pierre et hii envoient chaque jour trois cents malédictions. C'est de Ik , disent-ils , que nous viennent tous nos maux ; sans elle nous .n'aurions pas tant de drogues k prendre. A la fin, cet amour-propre m'ennuie... Cette Pandore est un mot grec qui siguifie.tous les dons ,. et ces gens-lk l'ont expliqué tout de travers. Ils ne voient pas que la nature a tout fait, tout opposé, tout mis en équilibre ; qu'elle a créé le mal et le bien , les maladies et les remèdes ; elle inventa la peste parce qu'il. en fallait. Nous étions expédiés tous tant que nous sommes, bons et méchants , si elle ne l'inventait pas , tant les gueux se multipliaient sur la terre. L'histoire' dit comment la peste nous en délivra. De même que dans les corps mal constitués , lorsqu'il s'engendre de la bile, des flegmes et d'autres çaauvaises humeurs , si l'on veut manger , dormir, aller et se porter bien, il faut s'exécuter de bonne grâce et évacuer largement; de même le monde, ce corps énorme, qui plus il est grand , plus il engendre d'humeurs , a souvent besoin d'être recuré k fond ; et la nature , qui se sent de la plénitude ,j)rend de la peste en médecine , comme de la rhubarbe ou du séné. Elle se purge par ce moyen ; je crois que c'est précisément ce que les médecins appellent une crise. Et nous, pauvres imbéciles, nous faisons alors la grimace dès qu'on dit que la peste est dans le pays : nous nous lamentons comme si l'on nous tuait ; nous qui devrions la
choyer, la payer k tant par mois , l'entretenir comme ud capitaine dont ou se sert pour toutes les expéditions que Ion veut... La peste est une épreuve, une pierre de touche qui réduit les amis k un pour cent. Elle fait d'eux ce que le vent fait de la graine... Veux-tu être promptement tiré d'affaires ? meurs de la peste, maître Pierre; au moins <u n'auras pas autour de toi des notaires qui veulent dresser ton testament , ni n'entendras pas cette formule : c Gomment vous trouvez-vous? > la chose la plus tourmentante du monde. Qui meurt de la pesté ne meurt pas k la moderne ; il n'a pas de dépenses a faire pour .son enterrement (1). »
Berni a des chutes qui ressemblent k celle de Scarron dans le sonnet sur son pourpoint :
c Manger de la viande grillée et salée (2), sans boire ; tomber de fatigue et ne pouvoir s'asseoir ; avoir le feu k ses côtés et la bouteille loin de soi ; payer promptement et recevoir sou k sou ; prêter k fonds perdus ; assister k une fête et n'y voir goutte ; suer en janvier comme en août ; avoir
( 1 ) Hist. lut. d'Ital. , t. ix , p. 1 87- 1 89.
(2) E mangiar carbonata senza bere ,
Essere stracco , e non poter sedere ,
Havereil fuoco presso e '1 vin dlscoBto ,
Riscootere a bell' agio , e pagar toato ,
E dare ad altri per havere a havere ;
Essere a una festa , e noavedere ,
E sadar di gennajo corne, d'agosto ;
Havere an sassolin in una scarpetta ,
E ana pulce dentro a una calza
Che yadi in giù e 'n su per istafetta;
Una mano'imbrattata e una netta , ^
Una gamba calzata , e una scalza ;
Esser fatto aspettare , et baver fretta ; Ghi più n' ha , più ne metta ,
E conti tutti i dispetti , e le doglie :
Che la maggior di lutte è Thaver moglie. — Opereburlesche di Francesco Berni ed'altri, inUtrecht, at Reno, 1726, 3 vol. ln-12.
un petit caillou dans soo soulier , et une puce daus ses bas qui va et vient comme une estafette ; avoir une main propre et Tautre sale , une jambe couverte et l'autre nue ; être obligé d'attendre quand on est affairé : ajoutez et ajoutez encore ; comptez tous les déjpits et tous les ennuis ; le plus grand tourment est d'être marié... k une mécliante femme , ajoute en note le poète (1).
S'il faut inventer pour vivre , Bemi ne mourra jamais ; il a trouvé le rire. Avant lui , les satiriques de Florence et de Naples exposaient, comme au pilori, des figures barbouillées de suie ou de boue. Ange Politien , écrivain parfiuné dans ses écrits et dans ses vêtements, n'a rien de mieux k donner k son rival qu'une lèpre d'hôpital. Pontano, le secrétaire du roi de Naples, pour se moquer d'un humaniste qui l'offense, le loge dans un bouge de Gomorrhe. Bemi comprit autrement la théorie de l'ironie ; sa plaisanterie n'offense ni Toeil ni l'oreille ; il ne va pas chercher ses images dans une léproserie ou dans une ville dévorée par le feù du ciel, et l'on peut toucher saris compromettre sa santé oa sa pudeur la main qu'il égratigne. On devine, sans qa'il ait besoin de nous l'apprendre , que l'inspiration lui est venue k table , au milieu d'un cercle d'amis joyeux , ou le matin, dans son lit, la fenêtre de son appartement entr'ouyerte , en respirant les parfums de ce petit jardin qu'il aimait tout autant que l'Arioste aioiait son parterre de Ferrare (2).
Nous comprenons l'influence qu'un esprit délicat comme le sien dut avoir sur les mœurs littéraires de son époque, cpi'il adoucit et corrigea. Avant lui, l'humaniste est un pédant grossier, tout hérissé de grec et de latin , qui se fôche
(1) Cattiva , sMntende.
(2) Orland. innam., 1. ii , c. i , st. 5 , 6 , 7.
256 POÉSIE, -i— POÈTES.
comme un portefaix de l'ancienne Rome, et dont la colère a je ne sais quelle mauvaise odeur qui porte au cen^eau, Berni lui apprit à se mettre en colère sans pécher contre le catéchisme ou la civilité (1).
C'est k lui que doivent probablement naissance ces saillies poétiques que le peuple attache souvent cotnme des actes de folle vengeance sur les murs de Rome, pendant la teiiuè d'un conclave (2) ; ces boutades humoristes connues en Italie sous le nom de brindisi , et ces arrêts, sous forme de sentence, dont la gravité doctorale déguise (3) adroitement le ridicule. Nous concevons le penchant de Léon X pour cette ironie poétique qui faisait la guerre aux travers humains sans toucher aux personnes (4).
Berni fit. école k Rome. Jean de la Casa, Ange Firenzuola, Fr. Molza, Pierre Nelli ont marché sur ses traces, mais n'ont pu le faire oublier. Comme tous les imitateurs , ils ont exagéré les défauts du modèle. Le maître n'est que caustique, le disciple s'est fait libertin * Berni lui-même donna plus tard , dans ses Caj^itoli , de tristes exemples de dérèglement d'esprit ; il était vieux alors. Ses amis se réunissaient ordinairement dans les jardins d'Uberto Strozzi, de Mantoue , qui possédait k Rome une belle villa (5). Sébastien del Piombo, le peintre, et d'autres artistes en. faisaient
(1) La manière de ce maître a été fort bien appréciée par M. Pa-' nizzi, dans sa Dissertation sur la comédie improvisée. —ForeignRev.,
(2) Le succose composizioni poetiche che i Romani produssero durante i conclavi , debbono alla Bernesca Accademia la sua origine. — Mss. délia Bibl. Barberini , fasc. 3 , p. 17 e seg.
(3) Leone X non poteva saziarsi dell* interna compiacenza che proyava del suo felieissimo incremento , e del suo pronto operare a dilatamento della civiità che formavala principal cura del cuore del papa.— Mss. Barberini.
(4) Ginguené , Histoire litt. d'Italie, t. ix, p. 172.
(5) Ginguené , Histoire litt. d'Italie, t. ix , p. 172.
partie, et probablement Michel- Ange. Sébastien disait k Berni : c Buonarotti ne cesse de répéter que son marbre n'a pas comme vos vers la puissance de donner l'immortalité (1). > La poésie burlesque inventée par Berni ne fit pas seulement fortune en Italie , elle traversa les Alpes. Au delk des Pyrénées, elle semble avoir inspiré Cervantes ; au delà des mers. Sterne ; au delk des rives du Rhin , quelques-uns des réfoimateurs.
Quand on assiste k ce grand combat des théologastres de Wittemberg contre les moines de Cologne» il est impossible de ne pas reconnaître que Fltalie a prêté , dans cette lutte, plus d'une arme au protestantisme. Au moment oh Luther vint en Italie , le rire était déjk k la mode : Pontano s'en servait. 11 est probable que dans le couvent des Augustins, où il se tenait caché, quelques-unes des facéties du Napolitain seront tombées dans les mains du Saxon.
Son Eckius , son Edmondanus , son Hogstraet , son Latomus, sont calqués sur les héros des satiriques italiens. Luther n'a pas trouvé un seul péché que les Napolitains n'aient imaginé , mais pour s'amuser ; tout au plus peut-il se vanter d'avoir introduit dans ses dialogues Satan, auquel n'avaient guère pensé ses devanciers. Il est malheureux qu'il ait trop tôt traversé les Alpes ; Berni lui aurait enseigné , peut-être, l'art de rire sans grimacer; mais nous doutons qu'il eût voulu profiter des leçons du maître. C'est justement cette gnmace qui faisait de l'effet sur ses auditeurs habituels : le paysfSm de la montagne du Poltesberg n^aurait pas compris , a cette époque , la fine plaisanterie de Berni ; la grossièreté de l'image était , k ses yeux , une preuve de plus de l'inspiration du Saint-Esprit. Eck, sur les rives de la
(I) E dice che la vita de' suoi marmi non basta a fare il vostro nome eterno corne lui fanno i vo^itri divini carmi.
Mulda, passait poar un damne; sur les bords de i'Âmo, ou sur le quai de la Chiaja, le malheureux, immolé par Politien ou Pontano , pouvait se promener sans craint^ d'être insulté par la multitude ; le poète ne jouait pas , comme Luther, le rôle d*apôtre.
On ne connaîtrait pas Berni , si Ton ne voyait en lui qu'un satirique qui, selon Crescimbeni , ne reconnaît d'autres maîtres, dans son genre, que Dante et TÂrioste (1). Gravina remarque avec raison qu'il a, daos plusieurs de ses pièces , la grâce de Catulle (2). La Crusca le range parmi les lesti de la langue italienne (3). Foscolo préférait TOrlando innamorato refait par Berni , au Furioso de l'Arioste. Son style a quelquefois la douceur de la musique (4).
Vida.
Un jourGiberti ( Jean-Mathieu ) , Tévêque de Vérone , lisait k Léon X quelques pages du poëme des Échecs : De Ludo
(1) Cresclnibeni, 1. c, p. 25.
(2) Gravina , Rag. poet., lib. it , § 24.
(3) Hallam, Histoire de la littérature de l'Europe pendant les xve, xvf et xviie siècles. Paris, 1S39, t. i , in-8o , p. 422.
(4) Cominciano i Poeti dalla destra
Parte deir anno , e fanno venir faori
Un castroD , coronato di glnestra.
Cuopron la terra d'erbette e di Ûori ;
Fanno ridere il cielo e gli élément!.
Voglion eh* ognun sMmpregni e sMnnamori : Che i frati alF hora usciti de' couventt,
Ai Capitoll ior vadano a schiera
Non più a due a due , ma a dieci a venti. Fanno che '1 pover asin si dispera
Ragliando dietro aile sue innamorate ,
E cosi circonscrivon Primavera.
— Capitoio 10 délia peste , p. 13 , (^. In Veoetia , per Dominico GigUo.
«ïlfi.
'^■li.
ScacûlUae (i). Le pape écoutait attentivement , émerveillé du bonheur d'expression avec lequel Tau leur avait rendu des détails techniques qui semblai^t rebelles k Tart du versificateur. Tout k coup, k la vue de ces pions qui se meuvent, parlent, agissent comme les héros de YÊnéide^ le pape s'écria qu'il fallait avoir un Dieu dans le corps pour animer ainsi une figure taillée dans le bois (2). 11 voulut connaître le nom du thaumaturge , et il apprit qu'il s'appelait Jérôme Vida , chanoine du monastère de San Pietro del Po , k Gréloone, sa ville natale; que, depuis la mort de Jules II , il habitttt fiome, oh il cultivait les sciences théologiques; qu'il était d'une conduite exemplaire , simple dans ses goûts, passionné pour l'étude , et cherchant ses inspirations sous les beaux pins dont les jardins de Martial étaient remplis. Le lendemain Giberti présentait son favori k Léon X. Vida n'igno-' rait pas qu'il allait trouver dans Sa Sainteté un poète et un amateur d'échecs. Il n'est pas étonnant qu'il tremblât. Mais il se rassura bien vite quand il entendit le pape réciter quelques vers de l'élégie sur la mort de Séraphin Âquilano , début de la muse de Grémone. Ou causa de poésie pendant quelque temps. Léon X, malgré toutes ses sympathies pour l'antiquité , croyait le moment venu oii le poète devait quitter cet Hélicon , vieux de plusieurs mille ans , pour gravir le Golgotha. t D y avait , disait-il , une épopée magnifique enfermée dans la crèche de Bethléem , la Christiade (3) , c'est-a-dire le monde échappant au démon ; l'humanité coupable rentrant en grâce auprès de Dieu et réhabilitée par le sang de Jésus ; la croix , symbole et in-
(0 Fabatli.Orat. de Vida.
(2) Porrô res adeo nova et ex.plicatu difflciUima taotà carminum majestate atque elegantiâ exponi faaad potuit , nisi ab eo qui divino ingenio prœdJtas sit.— Fabroni , p. l74-t76. — Faballi, Orat, de Vida.
(3) Fabroni, I. c, p. 175.
260 POé«IE. — POÈTES.
stniiDeDt de civilisation. Arrière les livres païens ! II n'y a qu'un livre que le chrétien doive ouvrir pour y chercher des sujets dignes d'un enfant de Dieu. > Cette idée grande et niajestueuse sourit au poëte, qui promit a Léon X une épopée chrétienne, et sur-le-champ se mita l'œuvre ; t œuvre périlleuse, comme il le dit, et qu'il n'aurait jamais entreprise si deux grands papes de la famille des Médicis, Léon X et Clément \II, ne lui eussent, l'un indiqué le sujet du poëme, l'autre assigné le terme où devait paraître l'épopée (i).
Le papeavaitcomprisqu'aupoëtebiblique ilfallaitun monde qui ne ressemblât pas k celui delà Rome antique, une sorte de Thébaïde oîi la divinité mythologique ne posât jamais le pied , k l'abri de la poussière et des distractions des grandes cités; une retraite pleine de beaux arbres , d'eaux écum^uses , de doux silence. Il l'eut bien vite trouvée. Le prieuré de Saint- Sylvestre, k Frascati (2) , était vacant : il y nomma Vida , et Vida se mit en route après avoir pris congé , d'abord de Sa Sainteté , puis de Giberti , son protecteur ; puis de Bembo et de Sadolet, qui probablement enviaient son bonheur. Ils avaient raison , car il venait de trouver t des arbres toufiiis , des sources d'eaux vives, des cascades» de la mousse, un notus frémissant k travers le feuillage de ces pins qui viennent si bien sous le soleil de Rome (3). » Que pou- Ci ) Quisquis es, auctor te admooitum ?ult se non laudis ergo opas adeo periculosum cupide aggressum ; verùm et honestis proposiUs prsemiis à duobus summis pontiflcibus demandatum scito : Leone X prius , mox Clémente VII , ambobas ex Etruscorum Medicum clarissimâ familiâ, cujus liberalitati atque industris, haec «tas litterasac bonas artes , quae plané extinctae erant , excitatas atque reviviscentes débet. — Praefatio ad Christ.
(2) Tiraboschi , St. délia lett. it., t. vir , p. 1433. (3) Me me rura juvant mea,
Optatoque diu perfruor otio , Per te quod peperi mihi , Giherte , ô animi sola quies mei ,
vatt-il déisirer de plus ? C'est Ik , dans ce fortuné séjour , que le poète commença sa Chris tiade. Quand îl était content de lui, il prenait le chemin de Rome, allait droit au Vatican , et demandait a parler k Sa Sainteté. En qualité d'humaniste, il avait ses libres entrées au palais pontifical. On assure que, lorsqu'il entendit l'invocation du premier chant , Léon dit tout haut :
Cedite, romani scriptores , cedite, graii \ Nescioquid majus nascitur Iliade (t).
Distique , du reste , dont on a sadué chaque poëme épique né depuis Homère , qui restera toujours sans rival.
11 ne faut pas prendre k la lettre le compliment de Léon X : comme humaniste, le pape n'était pas infaillible. Sans doute il y a dans l'œuvre de Vida de grandes beautés, et des beautés diverses, de style, dépensées, d'idées; mais, k tout prendre , l'eût- il écrit dans la langue italienne, avec cette pureté de diction que possédaient Berni , l' Arioste , Bembo , nous doutons qu'il eût détaché un seul diamant de la couronne d'Homère. Toutefois il ne faut pas oublier que le Tasse a copié presque textuellement de Vida la peinture (te rassemblée des démons qui ouvre le 4® chant de la Jérusalem délivrée, et la harangue de Pluton. C'est la plus belle louange qu'on puisse faire du talent de Vida. Ailleurs , il emprunte k l'un des hymnes du prieur une déli-
Pro quo mille adeam aeces.
Nu ne aestus vacuum glandiferojuvat Evitare sub Uice ;
NuDC aadire noti murmura garruli ; Densas per nemorum comas Haud longé scâtebris fontis ab algidi.
(1) M. Souquet de la Tour , la Christiade de Vida , in-8p. Paris, 1826, Préf.
â6â POÉSIE. — POÈTES.
cieuse comparaison , ou plutôt un véritable tableau : le vase enduit de miel que le médecin présente aux lèvres du malade (1).
La grande image du Pandémonion que Milton avait tirée du Tasse appartient à Vida : on connaît cette strophe de la Jérusalem :
Ghiama gli abitator dell' ombre eterne.
On eu retrouve l'expression dans le poème de la Christiade :
Rcceigitur dédit ingeasbuccinasignum
Quo subito intonuit csecis domus alta cavernis UDdique opaca , Ingens ; antra intonuere profunda , Atqae procul gravido tremefàota est corpore tellus (2).
Ce que personne n'aurait pu dérober à Vida , c'est son inaltérable douceur de caractère , sa piété sans faste , son
(1) Haud secus admotà qui morbig arte medentur. Ne gustu horrescat languens medicamen amarum MeUe liount super; et dulci sub cortice condunt.
Hym. 5, y. I61.
(2) Raynouard, Journal des Savants , mars 1820, p. 146.— De l'Ail., par Madame de Staël , 2« partie, 1. 1 , ch. 12. — Salfi, Hist. litt. d'IUl., t. X , p. 270.
Le Tasse a fait d'autres emprunts à Vida , que M. Raynouard indique dans le Journal des Savants :
Chant IV, Stance XXXll.
Gome per acqua o per cristallo intlero Trapassa 11 ragglo , e nol divide o parte ; Per entro il chiuso manto osa il pensiero. Si penetrar ne la yietata parte.
Vida avait dit dans un hymne adressé au Christ :'
Quale vitrnm radiis penitus sol transit adactis, lUssoque domûs subit interiora métallo, Intimaque illustrans penetralia lumine vestit.
amour pour son vieux père , sa reconnaissance pour Giberti son protecteur, son culte pour Léon X. Au milieu de toutes les séductions de la nature qui l'enchaînèrent plus tard k Frascati, il aimait en imagination k revoir les lieux de sa naissance, k baiser au front sa mère, k presser sur son cœur les blancs cheveux de son père. Il a peint en vers touchants les angoisses d'un fds k leurs derniers instants (1). h poète parait dans cette scène suprême au moment où , comme l'oiseau voyageur , il rentre dans le nid paternel , pour jouir de la surprise de ses parents , leur montrer les marques de dignités que lui conféra son s(Hiverain , leur crier : c Me voici ! » et tomber dans leurs bras. Les souvenirs de piété filiale reviennent souvent dans les récits de Vida , et portent véritablement bonheur au poète , qui pos* sédait une qualité assez rare chez les écrivains de sa nation, la mélancolie (2).
Quand il aimait , c'était de toute la force de son âme. Un jour Giberti venait de quitter Rome pour aller au loin remplir des missions dont le pape Clément VU l'avait honoré. Ce fut un coup terrible pour le cœur de Vida , qui ne put dire adieu k son noble ami : les sanglots l'étouffaient. Après les larmes viennent les vers, et ils sont attendrissants : c Reviens , dit Vida, reviens bien vite ; peut* être que, lorsque tu seras de retour, j'aurai dépouillé mon enveloppe mortelle ; mais je ne te quitterai pas : mon âme t'accompagnera sur les montagnes de neige et sur les pics
(1) Gelelmi Vidae et Leooœ Oscasalae parentum intmibus. — Vid» op. GeneTs, 160â , in- 16, p. 541.
(2) Heu genitor mihi adempte , repens , heu mater adempta ; Nun ego vos posthac, non amplius ora videbo, Gara : semel saltcm ah ! Ilcuisset utrumque tueri , Âote obitus , vestrâqiie oculos saturare figura Congressuque frui , farlque novissima verba.
de glace. Si, dans ta patrie , ma tombe s'offre k tes regards, donne k mon ombre un souvenir ; car je ne te demande pas des larmes, ce serait trop de vanité! Tu diras : J'aimai Jadis cette poussière , et la terre me sera légère, et je dormirai eu paix daus la mort (1). >
Vida eut un Jour une tentation belliqueuse. Léon X encourageait les princes chrétiens k se liguer contre les Turcs. Le poète rêvait déjk la chute du croissant , et dans sa joie il voulait s'associer k ce triomphe des armes chrétiennes.
t ©ui, disait-il k Léon X , j'irai oii m'appelleront Bellone et Mars ; le païen est revenu. De mon glaive flamboyant j'enfoncerai les escadrons ennemis. — J'ai du cœur, du sang, de l'audace , du sang-froid : le barbare tombera sous mes coups (2). >
Vida se rappelait qu'il avait étudié k l'école de Jules IL Nommé par Clément VII évêque d' Albe, dans le Montferrat, un jour, du haut des tours de son église, il voit venir les Français, qui se jettent en furieux sur la ville, emportent le rempart , surprennent les Impériaux qui fuient de toutes parts. L'évêque n'a pas peur ; il avait fait ses campagnes dans son poème des Êchees. Il réunit les habitants , les harangue , fait sonner la charge , repousse les Français et
(1) Mi sat erit taeito tecum si pectore dices :
Et Dostri non est expers htc pulvis amoris :
Tum mihi terra levis , placidâ tum in morte quiescam.
Jo. Matthœo Giberto ; Op., p. &39^
(2) Ibo qaè Bellona vocabit et Mars Hostlum irrumpens cuneos ahenâ
Lucë coruscos.
Est mihi pectus, mihi sanguis, est vis Vivida, est prssens animus, trementes Barbari bellum, atquecadent meâ sub Guspide reges.
Leoni X, Pont, max., I. c, p. 5361*
délivre la cité. Mais bientôt la famine se fait sentir dans Albe , qui manque de pain ; Tévéque vend jusqu'à son dernier vêtement pour en procurer aux malheureux, et, de peur . que le fléau ne vienne de nouveau affliger la ville , il sème des fèves dans les champs voisins et jusque dans le jardin del'évêché, et s'adressant k la terre : t 0 terre bienfaisante ! ditril , garde-toi de tromper la semence que ma main te confie. Du haut de mon palais , je promènerai bientôt les yeux sur la plaine , et mon cœur battra de joie k la vue des malheureux , dont l'un cueillera , l'autre mangera , un autre encore emportera sur ses épaules ces vertes dépouilles (1). » Les fèves prospérèrent : au printemps suivant , le champ désolé était couvert de milliers de petites fleurs blanches , gage assuré d'une abondante moisson, et le bon évêque bénissait la Providence. Il était sûr que ses pauvres ne mourraient pas de faim. Â midi, la cloche du palais sonnait, et l'on voyait arriver les commensaux ordinaires de Vida , des indigents auxquels il distribuait la nourriture quotidienne, puis il se mettait k table. Il ne mangeait qu'une fois par jour, et jamais de viande ni de poisson. Il avait écrit au-dessus de sa salle k manger : c Étranger^ si tu nias pas peur d'un plat de légumes , viens ^ assieds-toi près de moi (2). » L'étranger n'acceptait pas l'invitation (5).
(1) H. Souqoet de la Tour, la Christiade de Vida, iri-8o. Paris , 1826 , Préface.
(2) Hospes t si oius dapesque inemptas Don piget Cœnare, mecumaccumbe, persooam exue; Naturft disces quantuli indigeat cibi , Ne transmarinis sit opus apparatibus.
— la cœoaculo ?il]œ sase RoncianaB.
Marci Hiero., Vidae crem. Alb. ep. Op. Geneyœ , 1605 , p. 555. (3) V. Cœs. Scalig. in Hyper., seu Ub. vi Poetices. — Olaus Borrichius, Oissert. m de poet. iat., nt> 117. — René Rapin, Réflex. sur la poésie.
SiiNNAZAR.
En 1501 , toute une famille de princes se trouvait réunie sur le rocher d'Ischia : c'étaient Frédéric d'Aragon , roi de Naples, qu'Alexandre VI venait de priver de ses Étals, qu'il partageait entre les rois de France et d'Espagne (1) ; la reine Isabelle sa femme et ses nombreux enfants; la sœur de ce prince , veuve de Mathîas Corvin , roi de Hongrie , et sa nièce Isabelle , veuve de Jean Galéas , duc de Milan.
Naples venait de tomber dans les mains des Français , et le monarque , abandonné de ses sujets , était réduit k conclure avec d'Aubigny un traité en vertu duquel il put se retirer dans l'île d'Ischia. Le cœur se serre en voyant si lâchement trahi un prince comme Frédéric , qui s'appliqua pendant son règne k faire fleurir les arts , k protéger les lettres , k soulager l'indigence , k rendre bonne justice k ses sujets. Qu'avait-il fait pour mériter une si noire ingratitude? L'histoire en a vainement cherché les motifs. La devise de Frédéric était : Oubli du passé : Recédant vetera ; et il avait bien souvent pardonné.
Dégoûté de la royauté , il voulut la quitter comme il l'avait prise, sans peur et sans reproche. II aurait pu continuer une lutte oii le courage ne lui aurait pas fait défaut; il préféra le repos au trône. Muni d'un sauf-conduit de Louis XII , il quitta les rochers d'Ischia , et fit voile pour la France , oii , sous le nom de duc d'Anjou , il devait recevoir un tribut annuel de 30,000 ducats. Que les flots et les vents soient propices au vaisseau qui porte le dernier rejeton
(1) Dumont, Corp. dip.,vol. m, p. 1. — Bibl. degiiScrUt. Napol.— GiambatUsta Crispo da GaUipoli, Vita di Sann. Nap. 1720.
de cette maison d*Âragon , k laquelle Naples dut pendant tant d'années ses splendeurs ! Si vous jetez les yeux sur le pont du bâtiment , vous apercevrez d'abord le prince que Giannone regarde comme le restaurateur des lettres anti* ques, gloire qu'il partage avec Ferdinand son père (1); puis quelques rares domestiques fidèles au malheur , car Frédéric a laissé sa famille k Ischia (2) ; et, près de l'exilé , un poète qui a vendu deux belles terres patrimoniales pour subvenir aux besoins de son maître : c'est Sannazar ( Jacopo Sannazzaro) qui s'exile avec celui qu'on nommait hier Frédéric d'Aragon , et qui salue Naples eu beaux vers.
c Parthénope mes amours , douce sirène, adieu; jardins enchantés, demeure des Hespérides , adieu; adieu, Mergellioâ , n'oublie pas Sannazar, et reçois cette guirlande, tribut des regi^ets d'un maître qui n'a rien autre k te donner. Salut, ombre de ma mère! salut, ombre de mon père! acceptez l'hommage de mon encens. Vierge de Fomello , ne taris pas pour moi ton fleuve favori , et que le sommeil me rende l'image et la fraîcheur de tes eaux absentes ; qu'il accorde k mon corps fatigué de chaudes ombres et un doux zéphyr ; que les autres fleuves répètent ton agréable murmure, car je pars pour l'exil, exilé volontaire (3). »
Qu'étaient devenus ces jours heureux où le poète , pour
(1) Principe cotanto saggio di moite lettere adoruo , che a lui non meaehea FerDandino suo padre, deve Napoli il ristorameoto délie discipline e délie buone lettere. — Lib. xxix , cap. 4.
(2) Vie de Sannazar , par le marquis de Valory , en tête de TËnfantement de la Vierge. Paris , 1838 , in-8o , p. 44-45.
(3) Parthénope mihi culta , yale ; blandissima siren , Atque horti yaleant , Hesperidesque tuœ ; Mergellina , ?ale, nostrî memor ; et mea flentis Serta cape , heu domini munera avara tui.
Maternœ salvete umbrse , saivete paternœ !
Ëpigr., 11b. 111 , ep. 7 , edente Gomino.
amuser Ferdinand et son fils Frédéric , improvisait dans Ta langue des lazzaroni de petits drames k Timitation de ceux que joue Polichinelle dans les baraques de la place du Largo di Castello ! Des palais des princes ils passaient bien vite dans la rue, oii le peuple s* amassait pour les entendre. Les historiens de cette époque ne parlent qu'avec transport d'une farsa qu'il composa h l'occasion de la conquête de Grenade, et qui fut jouée en 1492, en présence d'Alphonse , duc de Calabre , au château Capuano {!).
C'est une étude curieuse que celle de cette farsa , oîi l'on trouve en germe la comédie italienne , dont Bibbiena , dans sa Calandray peut passer pour le créateur. En plus d'un passage, on reconnaît le malheureux penchant de Sannazar pour la satire. II traite Mahomet, un des héros de la pièce, comme il traita plus tard Politien.
Frédéric avait choisi pour exil la ville de Tours : il y resta jusqu'en 4503 , époque de sa mort. De ce petit nombre de serviteurs montés avec leur prince sur le vaisseau napolitain, un seul fut jusqu'à la fin fidèle au malheur. Ce fut encore notre poëte, qui, après avoir fermé les yeux de son maître , quitta Tours et prit le chemin de l'Italie, emportant avec lui divers manuscrits d'Ovide , de Gratins , d'Olympius Némésien, de Rutilius Numantianus, de Martial, d'Ausone, de Solinus (2). D retrouva sa belle Parthénope, et sa Mergellina (Mergoglino), assise sur la colline du Pausilippe, et cette petite source dont il aimait a entendre le murmure-, et oîi le pêcheur venait si souvent autrefois se désaltérer (3).
(1) De ÀDgelis, Biograp. uDiverselIe, art. Sannazar.
(2) Salû , Gontin nation de Thist. d'Italie , par Ginguené , t. x , p. 90.
(3) Est mihi rivo Vitreus perenni
Fons , arenosum prope littus , unde Ssepe discedens sibî nauta rores Haurit amicos.
Le vainqueur avait respeclé la maison du proscrit. Ce fut UD jour de fête pour Naples et les membres de l'Académie de Pontano , que celui oii Sannazar leur fut rendu. On vit arriver pour embrasser Texilé : Jérôme Carbone, Thomas Fusco , Rutilio Zenone , le duc Antoine Carbone, Cariteo , André Matheo , Pierre Summonte.
L*Arcadie, qu'il commença fort jeune et termina en France (1), parut a Naples en 1504 , un an après le retour de l'auteur dans sa patrie. C'est un roman mêlé de prose et de vers , ainsi que l'Ameto de Boccace et les Asolani de Bembo , et où Sannazar emploie fort heureusement le vers que les Italiens appellent sdrucciolo (2) ; il fit une vive sensation en Italie.
Florence, qui n'aimait rien de ce qui venait de Naples, applaudit néanmoins a l'heureuse pureté de style dont Sannazar avait fait preuve dans son poëme. D'habiles connaisseurs, entre autres Tiraboschi, disent qu'après trois siècles TArcadie est restée comme une des belles inspirations de la muse italienne.
Le vers de Sannazar est harmonieux, souple, gracieux, trop élégant peut-être. Le naturel n'est pas la qualité de l'auteur. Sannazar aime k briller , et ses bergers ressemblent un peu k ceux de Foutenelle. Aux époques de renaissance littéraire, l'écrivain fuit la simplicité avec le même soin qu'il aurait mis en d'autres temps k la chercher. Sannazar imite beaucoup plus qu'il ne crée, et plus l'imitation est apparente, plus il croit au succès. Il est heureux quand on le compare k quelqu'une des gloires des âges primitifs de la littérature : il faut qu'il descende de Virgile au moins.
(1) Elle fut publiée à Venise en 1502, sans l'aveu du poète. — De Aogelis, Biographie univ., art. Sannazar.
(2) Sain, Contin. de l*hisloire litt. d*Italie, par Ginguené, t. x, p. 92-93.
Le plus grand reproche qu'on parut adresser a rArioste , e'est que sa poétique ne se trouvait pas dans Âristote , que ses héros ne ressemUaiait pâs k ceux d'Homère , et que ses mondes étaient inconnus des anciens. A œ Ghrii^he Colomb de l'épopée romanesque , on faisait un crime des terres nouvelles qu'il avait découvertes.
Il faut reconnaître que Sannazar a cherché sincèrement, sinon dans l'expression , du moins dans la fable , k donner une physionomie nouvelle k Téglogue. Dans Virgile, c'est un drame pastoral qui , d'ordinaire , a pour horizon l'ombre de ces beaux pins qui , depuis dix-huit siècles , élèvent i leur parasol de verdure dans les campagnes de Rome. Avant > Sannazar , d'autres s'étaient essayés dans la poésie buco* lique, particulièrement Benivieni , chanoine de Florence, ] qui fit de ses bergers de véritables platoniciens (1). San- ^ nazar, comme le remarque l'Arioste, imagina d'enlever les '^ Muses k leur montagne et de leur donner pour habitation le t sable de la mer (2). 5i
L'idée est peut-être neuve , mais n'est pas heureuse : ^t d'abord le poète a rétréci le cadre de ses drames ; la mer, 1
même avec son espace immense , ne saurait fournir cette is variété inépuisable d'images que donne le spectade de la vie ^] du pasteur, au milieu des vallons, des montagnes et des j{ forêts. Ensuite le pêcheur, qu'il emploie comme acteur, est '4 un être que beaucoup de ses lecteurs n'ont pu voir et qui ne ^pi doit intéresser que médiocrement. Chacun de nous peut % vérifier l'exactitude des peintures de Virgile et de Théoerite : %
(1) Ridono i prati, ove le luci sole Floria mi volge, eincoronar sivede L'erba di bianche , e pallide viole.
Egloghe co' loro argomenti, Fir. 148I.
(2) Giacopo Sannazar ch* aile Camene Lasciar fa i monti ed abitar le arène.
Furloso, St. 17, dcrn. chant.
"4\ •loc
POESIE. — POETES. â7l
vienne le printemps, les champs sont k nos portes. Mais le héros de Sannazar, qui donc ira le chercher sur la mer? Toutefois, remarque M. Charpentier, il y a des effets ravissants dans ces coups de filet lancés au soleil couchant sur des flots rougeâtres ; dans cette petite barque qui s'avance orgueilleusement vers le rivage , avec sa pèche miraculeuse ; dans cette vie du batelier, au bruit des orages. Sannazarles a rendus souvent en peintre et en poète (l).Scaliger ne Ta peutêtre pas flatté en le plaçant immédiatement après Virgile (S).
G*est , dit-on , après Tun de ces repas littéraires qu'il avait institués pour célébrer la fête de Virgile , et si bien décrits par Alessandro d' Alessandri , que Sanuazar vint écouter Ëgidius de Viterbe , que Léon X devait décorer de la pourpre romaine. L'orateur prêchait ce jour-lk sur la Vierge; Sannazar, en l'entendant, conçut l'idée, ditron, de son poëme en l'honneur de Marie. Quelques fragments de cette épopée , lus k Rome , avaient donné une grande idée des talents de l'écrivain. On savait que Sannazar n'avait pas toujours pris ses sujets dans le monde qu'habite la mère de Dieu ; que plus d'une fois il s'était mis en scène , même dans son Ârcadie , avec de terrestres, beautés dont il avait trop vivement célébré les charmes.
A Rome donc , on fut heureux d'apprendre que Sannazar cherchait k faire oublier des folies de jeune homme , par trop poétiques , en chantant, k la manière de Vida, les mystères de la foi chrétienne. L'intention était louable , et les encouragements du saint-siége ne pouvaient manquer
(1) Hos omnes ingenuitate, simplicitateque dictionis, et bucolici affectus amoenitate superavît , vir ingenii perelegantis, et blandissimâ scribendi dulcedine commendatissimus Saonazarius. — De sermone pastoral!.
(2) In carminé pastorali solus legt dignus omnium qui post Virgilium scripsere. — • Scaliger.
au poëte. Léon X , âu moment où la voix d'un moine venait de troubler l'Église , était heureux que le dogme catholique trouvât un défenseur parmi les humanistes séculiers , et , comme il le dit , un David pour frappet* au fr(H)t un nouveau Goliath , et pour apaiser de sa sainte lyre les fureurs d'un autre Saiil (1).
Il est manifeste que le pape cherchait a encourager toute pensée religieuse , qu'elle se traduisit en vers , comme chez Vida ou Sanuazar ; en prose , comme chez Sadolet; eu couleur, comme chez Raphaël d'Urbin; eu marbre, comme chez Sangallo ; en airain , comme chez Sansovine. C'est le poëte théologien qu'il protège dans Sannazar , qui doit venir au secours de l'Église menacée par un morne allemand. A cet athlète de la foi , il promet son amour et l'affection du saint-siége (2).
Nous pensons , avec Erasme , que le poëte eût mérité plus de louanges encore, s'il avait sacrifié moins souvent au paganisme dans un sujet tout chrétien (3). Qui pourrait pardonner.^ quand il s'agit de mystères tels que ceux qu'il célèbre , aux vers sibyllins que Marie porte dans ses mains ;
(1) Gratulamur itaque tibi quôd... nobis ipsis imminente hinc Goliade armato ,"hinc Saule à furiis agitato , afTuerit pius David, illum fundâ à temeritate , hanc lyrâ à furore compescens. — Dilecto âlio Sineèro Sannazario , Léo Papa X.
(2) Tu ita tibi peisuadeas voliimus nos te et tua omnia perlndè ac nostra complextiros esse , nec nos , nec hanc sanctam sedem unquam tui vel affectûs vel oper» immemores futuros. — Dflecto Ûlio..... Léo papa X. Le poêle dédia plus tard sou livre à Clément Vil, qui lui écrivit une lettre de félicitations qu'il terminait ainsi : « Tantam tibi babemos gratiam , quaotam capere grati et memoris pontiûcis tanto devincta ofltcio inens potest , sicut et re ipaâ tibi ostendere parati sumus et ut experiare etiam adhortamur. » Sans le sac de Rome par les soldats du connétable de Bourbon , il est probable que le poète eût reçu le chapeau de cardinal. — Crispp , Vita del Sannazzaro , p. 26 et nota 68.
^3) Plus laudis erat laturus si materiam sacram tractâsset allquanto sacratius. — Ciceronianns , Tolosae , 1620 , p. 90.
k ees Néréides qui forment le cortège du Christ ; k Protée racontant les merveilles de la Rédemption ? Mais peut-être Sannazar avait-il le droit de se servir des divinités païennes pour chanter le triomphe du christianisme, au moment oii les dieux du vieux monde étaient mis en fuite par un morceau de bois , couvert , il est vrai , du sang de Jésus. C'est l'ingénieuse réflexion de l'un des biographes du Napo- Utain (1).
Nous reconnaissons avec Flor. Sabinus que Sannazar est toujours resté chaste , quoiqu'il ait abordé avec hardiesse tous les détails du mystère de l'enfaiftement de Marie (3) ; nous comprenons que cette langue latine qu'il parle si purement ait pu séduire l'oreille d'un pape, et qu'Égidius de Viterbe , cet esprit si religieux , ait écrit k Tauteur : c Lorsque je reçus votre divin poëme , je voulus connaître tout de suite cette merveilleuse création. Dieu seul , dont le sou£Qe l'inspira, peut vous récompenser dignement, non pas en vous donnant les champs Ëlysées , fabuleuses retraites des Linus et des Orphée, mais la bienheureuse éternité (3). »
Avant que le souhait du bon Égidius s'accomplit , Dieu réservait au chantre de Marie de cruelles épreuves. Cette demeure aérienne pendante comme un nid d'oiseau sur les flancs du Pausilippe , et qu'avaient respectée les Français lors de l'invasion de Naples , fut saccagée plus tard par les Impériaux (4). Sannazar supporta ce malheur en véritable chrétien ; il refit sa demeure. La belle urne oii , k l'imitation des anciens , il s'amusait k déposer un caillou blanc ou noir, suivant que le ciel avait fait pour lui le jour heureux ou néfaste , fut remplacée par une petite chapelle dédiée k
(f) Valory, 1. c, p. 92.
(2) FI.SabiDus, Lingux latinœ Scriptorum Apologia. Bas., 1540.
(3) Valory, p. 106. — Roscoê, t. m , p. 294 , note 3. (4j Grispo , Vita del Sannazaro , p. 28 , e nota 75.