‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 29 sur 61 · PEINTURE. — RAPHAËL · texte numérisé non relu

PEINTURE. — RAPHAËL

§ I. Jean Santi, le riRE de RkfEAEL.

Colboniolo Inbifté par les «aettras tfe Rapliatl. -.• Jean SattU « sod père* «icree afee siiecès la peiatare A Urbin. — Son amour pour Raphaël. — Il consacre s«n habitation à ht sainte Vierge, qnMl peint à fresque, aidé , dit-on, par son enfant. -^ Mort de Jean Santi. — Jogemeit sur ce peintre.

Colbord<do, petite ville du comté d'Urbin (1)« possédait» au moyen ^e, une forteresse dont il me reste que quelques débris épars sur le dos de la noontape où jadis die s'âe^tait. De ces ruines la vue s'étend sur des cdHnes plantées d'divierset coupées par deux rivières , Tlsauro et TApsa, dont les eaux , après avoir arrosé les plaines de Pesaro , vont se jeter dans l'Adriatique. C'est dans ce bourg démantelé que vivait, au quatorzième siècle, Santé, dont les descendants portèrent un monaimt le nom de Santé ou Santi. Plus tard, k répoque de Yasari , on traduisit d'après la mode italienne le nom latin de Sanctius en celui de Sanzio , que porta si glorieusement Raphaël (2).

En 1446, Sigismond Malatesta vint avec les troupes du pape ravager le territoire du comte d'Urbin et incendier Gol-

(1) Ao commencement du quinzième siècle, Urbin ne formait pas encore un duché.

(2) Rafaël ton Urbino und sein Vater, von J. D. Passavant , Leipzig, 'm-8o, 2 vol. et atl. 1839. C/est un livre remarquable, et dont nous nous sommes aidé dans nos recherches sur Raphaël.

bordolo. Perozzolo, petit-fils du vieax Santi, fut obligé d'abaDdotiner sa patrie et d'aller s'établir dans la capitale de la province, oii il^mourut en 1457. Santi, son fils, qui s'était mis k faire le métier de courtier pour nourrir sa famille, fut heureux dans son commerce (1). En 1450, le 21 octobre, nous le voyons acquérir, au prix de S40 ducats» une pièce de terre appartenant k Pierre^Antoine Paltroni, secrétaire du comte; quelques mois plus tard, le 30 avril 1451, une bdle prairie arrosée par des eaux vives ; et deux ans après, une maison k double corps de logis (2), dans là Gontrada del Monte , nom de la rue qui partait du marché et venait aboutir au sommet du monticule.

C'est dans cette maison que naquit Raphaël. De ce belvéder qu'on prendrait pour un anneau de la chaîne des Apennins , le regard a toutes sortes de magiques spectacles : le matin, le soleil qui sort de l'Adriatique; au milieu du jour, des forêts étincelantes de feux ; le soir, des jeux variés d'ombre et de lumière. De l'ouest k l'est on aperçoit les montagnes onduler comme autant de vagues au-dessus d'une mer orageuse : on reconnaît le Furlo k ses larges échancrures, qui rappellent la brèche de Roland de nos Pyrénées ; k l'ouest , sur le pre-

(1) Santi était an treccone, comme on dit en Italie , vendant tontes sortes de petits objets, une espèce de mercier. M. Passavant a extrait d'un registre de la confrérie de Ste-Marie de la Miséricorde quelques notes curieuses : dans ce livre, p. 16, on lit : Sancte de Peruzino de Colbordole , a di xv Ag. 14&6, bolognini septanta quatro per più cose tolte da la sua botegha.

P. 132 , 1463 , Giugno 25 , per doy fune e per agutl e per altre cose tolte de la sua botegba , bol. 30.

Dans le grand-livre de la confrérie , 1463-1479 , p. 89 : A di 4 Maggio, 1466 , per fune, vischîo , maschioli e altre cose tolte a la sua bothega , bol. 92 , a Sancte da Peruzino gia de Colbordole.

(2) Ces deux maisons, qui ont pour n*« 275 et 277, existent encore , et appartiennent à M. Bonifoschi , descendant des Albini.

Tous deux les ont puisées vraisemblablement k la même source : dans le spectacle qui se déroulait k leurs regards, de leur observatoire inspirateur de la Gontrada del Monte.

Santi ne fut point élevé en artiste : il ne fréquenta aucune de ces écoles où , sous la direction de Squarcione et de VerrOchiOy l'écolier doué de quelque imagination faisait de si rapides progrès. Heureusement il vivait dans une ville où chaque église , chaque couvent offrait quelque œuvre d'ancien maftre, depuis Jules do Rimini , qui peignait au commencemeni du quatorzième siècle, jusqu'à Pierre della. Francesca. Pierre demeura près de Santi pendant une partie de l'année 1469, aux frais delà confrérie du Corpus Domini , chargée de payer la pension du peintre du borgo di San Sepolcro (1). Parmi les artistes qui laissèrent une trace ineffaçable de leur passage a Urbin , il faut citer Octavien di Martino Nelli, qui exécuta, en 1407, dans l'église de Santa Maria Nuova , k Gubbio , une fresque qu'on a mise sous verre pour la préserver des ravages du temps. Octavien , si l'on en croit la chronique , était disciple d'Oderigi , ce miniaturiste que Dante, qui écrivit k Gubbio deux chants de sa Divine Comédie (2) , a placé dans son purgatoire (5).

A l'époque dont nous parlons, les peintres flamands faisaient fréquemment le pèlerinage de l'Italie, pour venir y étudier les principes de l'art. Les confréries des grandes

(!) 1449 Aprile 8 , Bolognini 10, dati a Giovanni di Santé da Colbordolo , per fare le spese a Mtro piero del Borgo cli'era venuto a Tedere una tavola per farla a conto délia Fraternità. Reg. de la conf., B., p. 51 . (2) A Gubbio, sur la maison Minelli, on a placé cette inscription pour rappeler le séjour du poète florentin : me mansit Danthes Aligbierius, poeta et carmina • scripsit. Federicus Fallutius virtuti et posteritati posuit.

(3) 0, diss' io lui , non se' tu Oderisi , L'onor d'Agobbio, e Tonor di queir arte Ch' alluminar è chiamata in Parisi ?

cités accueillaient avec distinction ces hôtes étrangers, et leur commandaient des tableaux d'autel qu'elles payaient généreusement : c'est ainsi que les frères du Saint-Sacrement d'Urbin donnèrent k maître J. de Gand 250 florins d'or pour le travail dont il s'était chargé y en peignant un maîtreautel que le couvent lui avait demandé (1).

Santi connut van £yck, qu'il cite avec admiration, et qu'il désigne le plus souvent , dans sa chronique » sous le nom du grand Johannes. Il fut émerveillé de l'habileté que ce maître mettait k reproduire les. objets naturels , de façon k tromper le regard. Santi ressemble au spectateur placé pour la première fois devant une œuvre de Gérard Dow; ce qui le frappe, c'est l'art de rendre la nature morte , ou van £yck paraissait n'avoir pas de rivaux : il faut l'écouter alors ; il est poète k la manière justement de celui qu'il veut louer :

c Qui pourra jamais imiter le coloris clair, limpide, transparent d'un rubis, et sa vague splendeur? Qui pourra peindre un soleil du matin ou le miroir d'une eau encadrée dans les fleurs et des fruits ? Quel peintre sut jamais repro* duire la blancheur du lis , la fraîcheur d'une rose? Cette merveille est trouvée (2). »

(t) Page 73, 1474. A maestro Giusto da Gunnto dcplntnre per florin! 350 d*oro lui o promessi , per la suafntica perdepingerc la tavola délia Fraternità , etc.

Quelquefois le corn ta d*Urbin venait en aide à la Fraternité , pour l'aider à payer les travaux des peintres.

Dans le registre déjà cité on lit, p. 75, 1474 : Marzo 5. Fiorini l& d'oro dati dal conte Federico per aiuto délia spesa della tavola a Guido di Mengaccio per la Fraternità.

(3) Chi serra ( sara) quel che possi et chiar colore , Lucide e trasparcnte de un Rubino Contrafar mai , o cl suo vago splendore? Chi è quel che possi el sol in sul mattino Dîpingere mai , o un spe^îhiar dei' acque II. " Id

290 IIAPIIAEL.

Saijli, leuiluijs-lui celle justice, nu connaissa(l~pïiË j^ousie de métier : il louait eu lieaux ternies ses riva Un artiste de celle nature devait être heureux, et ii lefU' toutes sortes de bonhears. D'abord , son atelier de la C trada del Monl£ ne désempbssait pas de visiteurs. C'ei peine s'il pouvait suOire aux nombreuses demandes confréries d'L'rbin et des villes voisines, oii sa r^putal de peintre doreur était si bien appréciée. Nul ne sa^ rehausser d'or comme lui les ailes d'un séraphin : anss voit-on occupé sans cesse k dorer des anges pour les fi'è du Sainl^Saaement (1). C'était enfin une notahilitë de ville avec qui le prince Frédéric ne craignait pas de caua Quand il eut, après de longs travaux, amassé quel()i centaines de ducals, ilsongea sérieusement 'a se mari D lit choix, d'une jcuue fille du pays , la belle Magia , runi( enfant d'un marchand nommé Baptiste Ciarla. On ci'oitqi l'a peinte sous les traits de l'une de ces madones que i pinceau aimait k reproduire. En effet , les vierges de Si ont toutes un véritable air de famille : front large , cha vigoureuses, œil noir, quelque chose d'un peu raascu comme la beauté romaine. Raphaël s'est souvent inspiré

Clan trondo e fior , vicinl al lor conllno? Quai mai si excellente al maniln nacque ^^H

Clie un bianco gtglio Facci , o fregcB l'osa i^^H

Cum quel bel pur clica natnra placqucP -^V^

m paraKon se trova *—

(U On lit dans le registre de la conTrérlu du Corpo di Critto!

1'. IÎ7, 1486, novembre IS, ducati doi d'oroo Glohe de Santé | comprar l'oro per anrtoiarc gli angioll alla Fraternilà.

IG, verso, UST.Giugno 10 llur. 3 n! per depiofiere e andomre II i gioli , a mohan de Saaie.

)>. 130, 1487, per dppingere eandorare li angioll n Globan

iiirHltiir

le Candellerl a

ftAPHAEL. 291

type inventé par son père ; seulement dans ce bel œil noir il a mis une prunelle mobile ; sous ces chairs rosées , du sang ; dans cette carnation luxuriante , de la vie , et dans tout le profil, un idéal que Santi n'aurait jamais trouvé : c'est un homme de métier que Santi, et presque jamais d'inspiration .

Le vendredi saint 1483, Magia mit au monde un enfant qui, selon la pittoresque expression de M. Passavant, devait être un jour la plus brillante étoile du firmament de Tart (1). Santi voulut qu'il portât le beau nom de Raphaël, ainsi que s'appelait ce séraphin qu'il avait peint si souvent pour les frères du Saint-Sacrement.

Si l'on en croit Vasari , Santi ne voulut pas que son enfant reposât sur les genoux d'une autre nourrice que Magîa, qui devait faire passer dans le sang de Raphaël quelque chose de sa douceur maternelle. François Venturini venait de faire imprimer k Urbin , par Maître Henri de Cologne, une grammaire latine ; ce fut lui, dit Maffei , que Santi choisit pour donner des leçons k Raphaël : Michel- Ange de Florence était un élève de Venturini (2).

Santi aimait son fils comme il aimait sa femme : avec passion. Il l'a placé dans quelques-uns de ses cadres, entre autres sous les traits d'un enfant k genoux en contemplation devant la sainte Vierge et son divin fils , dans un tableau qui , d'Urbin, a passé au muséum de Berlin. On ne saurait en douter, c'est bien Ik Raphaël avec ses cheteux noirs, son bel œil , son cou de cygne et sa peau rosée ; avec

(1) Als der leuchtendste Stern ain Kûnstlerûrmamente , p. 21 , 1. 1.

(2] La grn m ma ire se termine ainsi : Impressus Urbini permagistrum Henricnm de Colonie , imperante duce Guidubaido cum illmo D. OctavianoUbaldino, anno saiiitiferse incarnationis , M. CCCC XCIIII. Ce même Imprimeur avait publié, l'année précédente, le Tractalusde Paleis et Oli?ls.

cette fleur de carnation et de coloris que Tâge ne fit qu'épanouir.

Santi ne quittait pas un seul montent sou bien-aimé. Lui commandait-on au dehors quelque tableau d*église, alors la petite famille se mettait en chemin , dans une voilure couverte, s'arrêtant h chaque église qu'elle trouvait sur sa route, pour aller passer quelques instants en contemplation devant un tableau de vieux maître. Santi expliquait à son enfant le sujet du cadre , le procédé mécanique du peintre , sa pensée intime, ses défauts ou ses qualités.

Si vous traversez TOmbrie, interrogez la première jeune fille que vous trouverez, et demandez-lui si elle connaît Dante Alighieri , Torquato, Tasso, Lodovico Ariosto, Niccolb Machiavelli , Micael-Angelo ; elle hochera la tête en signe d'ignorance : prononcez ensuite le nom de Raphaël , vous la verrez sourire : un seul souvenir des gloires de Tltalie est resté dans toutes les intelligences, celui du peintre d'Urbin. Dans TOmbrie , c'est quelque chose de plus qu'un artiste : c'est un être inspiré, une sorte de génie céleste , comme un ange qui conâmuniquait avec ses semblables à l'aide de la couleur. La , il n'est pas d'église de village , pas de presbytère, pas de maison noble qui ne se vante, bien souvent k tort , de posséder au moins un dessin de cet adolescent merveilleux. Un jour son père, qui avait une vive foi k Marie, voulut consacrer k la Mère des anges la maison qu'ail habitait.. Jamais il ne fut mieux inspiré ; sa madone, peinte k fresque,- était si belle, si pure de dessin et si suave d'expression , que , Jean étant mort , on dit hautement que Raphaël avait aidé son père dans cette œuvre magistrale (1). Pourquoi pas? l'enfance du grand homme

(1) On Ht dans le journal du pape Clément X, attribué àOrigoet Lancisi , au sujet de leur entrée à Urbin en 1703 : Alla pendice detta Contradadel Monte vedranno la casa dove nacque il gran RaffaelOr En>

est presque toujours prodigieuse. Mozart , ce Raphaël de la musique, a dix ans quittait ses compagnons de jeu pour courir au piano et improviser des mélodies qui arrachaient des larmes de joie k son vieux père.

Raphaël eut le malheur, bien jeune encore, de perdre son père. Jean mourut dans les plus tendres sentiments de piété, le l*"" août 4494 , 'et fut enseveli dans l'église de Saint- François, qu'il avait dotée de si beaux ouvrages ; regretté de tous ceux qui l'avaient connu , et pleuré surtout de son fils bien-aimé, et de son élève fidèle, Evangelista da Piano di Melito (1). Magia Ciarla, sa première femme, était décédée trois ans auparavant. Il institua dans un testament, fait deux jours avant son décès, en présence de maître Ambroise Barocci, sculpteur et lapidaire de Milan, de son élève Evangelista, et de Tomasso dî maestro Trojano Alberti, pour héritiers universels , Barthélémy son frère , et Raphaël son fils. A Bernardina, qu'il avait épousée en secondes noces, il laissa , jure resiittUionis , les 60 florins qu'elle avait apportés pour douaire dans la communauté, quelques bijoux de prix et une partie de sa garde-robe.

Que si maintenant nous voulons apprécier comme artiste Jean Santi , nous trouverons eu lui un digne représentant des peintres qui fleurirent vers la fin du quinzième siècle ; systématique dans l'ordonnance de ses tableaux, ainsi que ses

treraoïia \a detta casa e vi osset vcrano una piccola imagine dipinla nei muro da Raffaelo ailora gloTinetto.

Dans TÂImanacco de! Metaoro, Âocona, 1813, la madone est regardée comme l'oeuvre de Santi. L'imagine di una madonna a fresca ben eoDservata chedicesi opéra del padre di Haffaelo e ricorda la forza deir anUca scuoia.

La fresque a Iseaucoup souiïert depuis qu'on l'enleva du mur extérieur pour la transporter dans une chambre de la maison. De malheureuses retouches ont gâté l'œuvre du maUre.

(1) Pungileoni , Elogio storicu di Giov. Santi , p. 13<>.

devanciers ; attache aux formes traditionnelles léguées par récole de Giotto, mais cherchant dans les détails à se rapprocher davantage de la nature, k reproduire plus fidèlement la vie réelle qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Il est aisé de s'apercevoir des efforts du maître , dans quelques-unes de ses compositions, pour se créer une personnalité, et quitter la voie d'imitation oii tous ses rivaux s'étaient engagés , et marchaient avec plus ou moins de gloire. Santi lutte , et sou* vent avec bonheur, pour s'affranchir du joug de ces types que les peintres se lèguent comme un héritage. C'est un homme de réaction , qui n'avait pas assez de génie pour être complètement réformateur. Il est grave, sévère, touchant. Ce qu'il exprime avec le plus de bonheur, c'est la figure de l'enfant : comme dessinateur, il est loin d'égaler Mantegna, plus loin encore , comme peintre d'expression , de François Francîa. Vous ne trouvez point en lui le jet si hardi de Luca Signorelli , ni le ton solennel de son ami Melozzo de Forli. Toutefois son nom ne saurait périr : d'abord , parce qu'il fat le père de Raphaël; ensuite, parce que , comme artiste, il a laissé des œuvres remarquables de sentiment religieux et de style.

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