‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 36 sur 61 · LES TURCS · texte numérisé non relu

LES TURCS

Protection accordée à Jules Romain par Léon X. — Cet artiste achève la salle de Constantin. — 1^ bataille de Makence. — Léonard de Vinci Tient à Rome. — > Accueil que lut fait Sa Sainteté. — Sansovlno. ^* Lu papauté, tout en favorisant Tart , ne néglige pas les intérêts du christianisme. — Ses divers appels aux princes catholiques pour se croiser contre les Turcs. — ^néas Sylvius ( IMe il). — Léon X prêche la sainte croisade.

Parmi les jeunes artistes qui formaient le cortège accoutumé de Raphaël, il en était un que le maître aimait plus que tous les autres, parce qu'il était vif, affable, gracieux, conteur élégant, amoureux de son art, et patient autant qu'assidu au travail. Quand il eût été le fils de Raphaël, dit Vasari, qui fait un si beau portrait de Jules Romain ^

(Pippi (1)), il n'en aurait pas été plus chéri. Raphaël lui avait confié , comme au plus habile de ses disciples , la ^

direction des travaux des loges du Vatican. C'est Jules qui ^

peignit la création d'Adam et d'Eve, l'Arche de Noé, le i

Sacrifice , Moïse trouvé sur les eaux par la fille de Pharaon. ^:

11 avait aidé son maître dans le travail de la chambre di ^

Torre Borgia ; on lui doit en partie les peintures k fresque :

de la Farnésine. Enfin Raphaël, au moment de mourir, ^.

l'avait chargé d'achever la salle de Constantin. Léon X avait y

accepté Jules Romain . i!

(1) Fu dolcissimo nella conversazione , gioviale, affabile, grazioso e tuito pieno d'ottimi costumi. — Vasari, Vita di Giulio Romano, p. 706, cd. di Fir., t. i. "^

C'était un peintre d'une imagination puissante, mm d'une fougue désordonnée , tenant beaucoup plus de Michel- Auge que de Raphaël , et qui en toute chose ne voyait que la forme ; coloriste chaud et amoureux de l'effet. Ne lui demandez pas une de ces têtes si ineffables de chasteté , comme les sait rêver et peindre Raphaël ; on croirait qu'il n'a jamais ouvert la Rible, et surtout le livre divin des Évangiles. S'il a besoin d'un personnage, il préférera le chercher dans l'Olympe plutôt que dans le Ciel des chrétiens; ses enfants, quand il en peindra, comme dans la Famésine , seront des génies aux formes arrondies , aux chairs fleuries , k la figure mutine « éveillée, de vrais amours de théâtre. Mais commandez-lui une bataille; alors vous verrez le mouvement qu'il y jettera : il sera poëte, et vous entraînera dans la mêlée. Vous entendrez le hennissement des chevaux, le cliquetis des armes, le cri des mourants, les acclamations du vainqueur , l'écroulement des tours , un bruit assourdissant de coups de lance et de dague. La bataille recommencera pour vous ; après dix siècles , elle revivra , dans chacun de ses épisodes, avec une effrayante vérité.

Le grand poëme mural oii la papauté avait voulu que la peinture chantât en couleur l'ancienne et la nouvelle loi, le christianisme avant et après la révélation, n'était pas achevé quand mourut Raphaël. Le peintre devait raconter, dans la quatrième salle du Vatican , la victoire de ce gibet où l'Homme-Dieu avait été cloué pour racheter le monde. Cette croix , que le paganisme regarda longtemps comme une folie , devait un jour porter en lettres de feu l'arrêt de mort du paganisme. Qui mieux que Raphaël pouvait décrire aux yeux cette apparition surnaturelle? Au moment oii la renaissance , protégée par la papauté , nous livre k chaque heure du jour quelque débris de ce que le paganisme appelait ses dieux , il est beau d'assister aux développements de

cette pensée toute chrétienue, qu'un pape guerrier comme Jules II , ou artiste comme Léon K , poursuit avec tant de persévérance : le triomphe visible de TÊglise narré par tous ces arts h la fois dont TaRtiquité nous livra les secrets. La papauté ne se cache pas : éHe protège la sculpture , représentée par Phidias ; la peinture , représentée par Apelles; la poésie, représentée par Homère et Virgile; la philosophie, représentée par Platon et Âristote. Elle accueille toutes les lumières profanes venues d'Orient, elle va les cliercber en Grèce comme en Egypte , et, une fois h Rome , elle s'en sert pour la glorification dé l'œuvre du Christ. Elle fait élever des temples imités de l'antique, qu'die dédie au prince des apôtres ; elle relève une colonne païenne qu'eUe met sous la protection d'un disciple de Jésus; elle convertit le Panthéon en une église chrétienne, et dans sa demeure k elle elle veut que partout l'œil lise en toutes sortes de beaux caractères le triomphe de notre Dieu.

Raphaël avait fait le dessin de l'apparition de la croix dans les airs , et du carton de la bataille contre Maxence. Son intention , comme nous l'avons dit , était d'exécuter à l'huile les peintures diverses de la salle de Constantin ; deux figures, celles de la Justice et de la Charité , avaient été traitées par ce procédé. Plus tard, on s'aperçut que la peinture à l'huile n'avait ni le brillant ni la fermeté delà peinture k fresque, qu'elle ternissait facilement et tombait dans le noir. Alors Jules Romain , Jean François Penni , Jean de Lione et Raphaël del Colle , firent abattre les plâtres préparés par Raphaël , mais en conservant comme des reliques précieuses les deux figures allégoriques de la Justice et de la Charité, peintes par le grand maître.

C'est Jules Romain qui voulut traiter seul la bataille contre Maxence , et c'est certainement une des plus belles œuvres de ce peintre. Grâce k lui , on assiste véritablement k

la dernière lutte des deux cultes, représentés , le paganisme, par ce terrible Maxence , le dernier des Romains ; le christianisme, par Constantin, l'homme choisi de Dieu pour étouffer le polythéisme. Le duel est terrible. Le coursier qui emporte l'empereur est aiguillonné par un éperon divin, tant il marche vite; à peine si les soldats qui portent la bannière oii flotte le signe de la croix peuvent le .suivre dans sa course k travers la plaine. Dans le fond , on voit venir deux cavaliers qui tiennent k la main les têtes sanglantes de chefs ennemis , un troisième qui montre .du doigt Maxence , que son cheval entraîne vers un torrent. Constantin, au-dessus duquel plane un groupe d'anges protecteurs, lève son javelot pour frapper au cœur son rival , tandis que dans le lointam on entend le son des trompettes qui annoncent la défaite des païens. La bataille est gagnée ; les ennemis du Christ fuient dans un pêle-mêle affireux : les uns essayent de franchir le pont qui va manquer sous leurs pas ; les autres traversent le torrent dans des canots oii la flèche chrétienne vient les atteindre ; il en est qui se jettent avec leurs pesantes armures dans la rivière, tâchant , mais en vain, de s'accrocher k la barque qui porte leurs compagnons , et qui , surchargée déjk , menace de s'engloutir sous la vague furieuse. Il est manifeste que Raphaël a dessiné les épisodes de cette lutte terrible ; on le devine k quelques traits empreints de son génie mélancolique; par exemple, k ce vieux guerrier qui dans le porte-enseigne d'un parti ennemi a reconnu le] cadavre de son fils.

Léon X avait k Florence entendu souvent parler de Léonard de Vinci; il connaissait quelques tableaux de ce maître : il n'est donc pas étonnant qu'il désirât l'attirer k Rome. Léonard, de son côté, était bien aise de voir si Michel-Ange et Raphaël méritaient la renommée qu'ils avaient acquise. Le vieux peintre florentin voulait, avant d

mourir, défier ces beaux génies; et certes Tauleurdela Cène avait des droits incontestables k se mesurer avec quiconque au monde se mêlait de manier le pinceau. C'était plus qu'un peintre. Pendant que Raphaël se livrait à la composition d'un traité de myologie , que Michel-Ange dessinait les planches anatomiques de son ami Columbus, il avait étudié, dans l'Anthropotomie de Marc- Antoine délia Torre, toute la charpente osseuse du corps humain. C'était aussi une nature privilégiée qui ne savait pas seulement broyer admirablement de la couleur , mais qui possédait en maître l'architecture, la sculpture, la musique, l'hydrographie, la mécaj)ique, et qui aurait, au besoin, célébré en beaux vers chacune de ces sciences diverses. Seulement l'âge commençait k glacer cette main glorieuse qui avait exécuté la tête du Christ dans le taHeau de la Cène, sainte Anne et la Vierge, fondé une académie k Milan , trouvé le moyen de canaliser le Tésin , produit ses admirables traités sur la perspective, la lumière et l'anatomie, élevé de colossales statues, et écrit k Louis Sforcé : « Item, en peinture je puis faire ce que l'on désirera , tout aussi bien que qui que ce soit (1). •

L'artiste avait donc quitté Milan vers la fin de septembre 1515, comme il le raconte lui-même (2), avec quelquesuns de ses disciples : Jean Boltraffio, François Melzi, Salaino, Lorenzo et Fanfoja.

En route il eut le bonheur de trouver Julien de Médicis , son protecteur, qui se rendait k Rome. Julien, ainsi que tous ceux de sa famille, protégeait les arts : il aimait Léonard. C'était pour lui une bonne fortune que la rencontre d'un homme tel que le Florentin , qui , pour abréger les longueurs

(1) M. Delécluze , l'Artiste, 31 octobre 1841 , p. 28.

(2) Passavant, 1. 1 , p. 218. —Codex B. Bib. Ambrosienne , aujourd'hui à la bibliothèque des Beaux-Arts , à Paris.

du chemin , avait des secrets qu'aucun peintre de son époque n'avait possédés. Il formait, kTaidedela cire, qu'il pétrissait entre ses doigts aussi finement que le marteau peut étirer Tor, des papillons, des fleurs, des têtes d'ange (1), sur lesquels il soufflait, et que le vent emportait comme autant de bulles de savon. Certainement si un voyageur, en passant , avait couru après ces fantaisies ailées , il n'aurait jamais soupçonné qu'elles étaient l'œuvre du peintre du Cénacle.

Léon X attendait avec impatience le Florentin , qu'il accueillit en pape. Quelques jours après , à une nouvelle audience, Léonard recevait de la bouche même du pontife la commande de divers tableaux , et , entre autres , de cette Sainte Famille qu'on admire aujourd'hui dans la galerie de Saint-Pétersbourg (2).

Léonard voulait prouver au pontife , et peut-être encore plus h ses rivaux, que l'âge n'avait point encore engourdi les doigts qui avaient produit laGinevraBenci. Et en efi'et, dit ici M. Passavant, cette Sainte Famille montre (pie si Léonard pouvait être vaincu par Michel-Ange, ce n'était ni parla perfection du dessin , ni par le fini du modelé. Nous aimons Raphaël, qui vient au-devant de son rival k cheveux blancs , lui presse les mains, le loue en beaux termes , et le regarde sur-le-champ comme son ami. Raphaël était alors dans toute sa jeunesse et dans toute sa gloire : le Prométhée florentin, c'est le nom que Lomazzo donne k Léonard , dut être heureux de ces témoignages d'admiration. Nous nous attendions à voir Michel-Ange embrasser le représentant de l'école florentine, et prendre la figure inspirée de Léonard pour la placer dans quelques-uns de ses tableaux, ainsi qu'il

(1) Passavant , p. 219. — Vasaii , p. 460 , t. i , éd. Florence.

(2) Passavant, t. i, p. 219. — Vasari, Ann., p. 452, t. i.

faisait de toute créature humaine qu'il admirait : il n'en fui point ainsi , malheureusement pour Buonarotti , qui chercha querelle au vieux maître, et le força de quitter Rome d'abord, et ensuite Florence en 1519, lors du concours pour le plan de la façade delà basilique de Saint-Laurent; concours oii il le vainquit, du reste, glorieusement.

Raphaël , qui ne connut jamais l'envie , protégea Luca délia Robbia , qui fit pour Léon X , sur terra invelriata , les armoiries qui ornent les appartements du Vatican (i). Un grand artiste que le pape employa et traita magnifiquement , c'est André Contucci , si connu sous le nom de Sansovino , et qui termina quatre bas-reliefs de la chapdle de Notre-Dame de Lorette , commencés par Bramante. Sansovino sut faire vivre le bronze.

La papauté, en se faisant homme dans Tintérêt de Tart, qu'elle traitait en grand seigneur, ne négligeait pas la cause des peuples dont Dieu lui confia la conduite.

Nous ne connaissons pas de plus beau spectacle que celui qu'elle donne au monde chrétien pendant plusieurs siècles, en convoquant tous ceux qui reçurent le saint baptême , empereurs , rois , ducs , princes , peuple , a se croiser contre les Turcs. Il ne se passe pas un jour sans que sa voix dénonce les conquêtes de l'islamisme menaçantes pour la religion du Christ. A tous ceux qui voudront combattre l'infidèle , soit l'épée , soit l'obole k la main , elle promet toutes les récompenses spirituelles qu'dle peut accorder. On peut dire que la papauté fait en quelque sorte l'office de journaliste : grâce k cet œil qu'elle tient toujours ouvert sur l'Orient, dès que le Turc avance d'un seul pas, la chrétienté en est avertie. A tous les chrétiens elle ne dit

pas seulement : Ne laissez pas perdre ce sang précieux qui

(I) Roscoë, t. IV, p. 301 , 302. — Vasari, 1. 1, p. 227.

coula sur le Golgotha ; Tinfidèle est à vos portes , renversant la croix du Sauveur , le sanctuaire sacré , la tombe de vos ëvéques ; mais : Si le croissant triomphe, c'en est fait de la civilisation , de Thumanité , de Fart ; la barbarie sera votre tombeau. La papauté a ses pontifes, qui prient du haut de la chaire de saint Pierre ; ses missionnaires, qui parcourent le monde ; ses saintes filles qui pleurent , ses ambassadeurs qui négocient; ses poètes même, comme le Mantouan, qui appellent aux armes dans la langue de Virgile. On dirait que le monde catholique est frappé de vertige et de cécité; il laisse venir les Turcs, et aifec^ de ne pas croire aux prophéties de la papauté. Les' Turcs marchent, et cette fois ils sont à Constantinople(1455). c Seule , crie Tévéque de Sienne aux monarques germains rassemblés k Francfort , seule au milieu des cités grecques , Constantinople était restée debout , asile des lettres , séjour de la sagesse antique , forteresse de la philosophie (1) : la voilk couchée k terre. »

Les princes daignent k peine jeter un regard de pitié sur la pauvre esclave.

Les Turcs marchent : la papauté ne perd pas courage. Elle fait convoquer une diète k Augsbourg; ses ambassadeurs gémissent et attendrissent ceux qui les écoutent ; mais les pleurs sont bien vite séchés : nul ne yeut partir pour la sainte expédition ; le peuple dit que ses maîtres cherchent k le vder (2).

iEnéas Sylvius vient d'être élu pape, après la mort de Calixte III, qui> comme ses prédécesseurs, a prêché la

(1) M. Verdlôre, Essai sur iËnéas Sylvius Piccolomini, ia-S», 1843» p. 47.

(2) Dicebunti^e eos corrodere aurum veJle , non tiellum gerere. — Gomni. Pii II, t. I, p. 41.

croisade (i). II sait que les contrées par ou pénètrent les Turcs sont le chemin qu'avaient pris autrefois les hordes barbares ppur envahir Tltalie. 11 convoque une diète à Mantoue. Cette fois les oreilles des princes et des peuples ne sont plus sourdes : la Hongrie promet quatre mille hommes , rAllemagne quarante mille, la Bourgogne six mille, les Italiens une belle marine , les prélats le dixième de leurs revenus, les séculiers le trentième , les juifs le vingtième [S).

Bessarion est chargé de presser l'envoi des secours promis par TÂllemagne; mais il arrive au moment oii les princes sont malheureusement divisés par des querelles intestines.

Les Turcs marchent. Alors Pie II rassemble ses cardinaux : i Frères , leur dit-il , le moment de mourir est arrivé; ne disons plus aux princes : En avant! disons-leur : Venez. Quand ils verront le vicaire de Jésus-Christ, vieux et infirme , partir pour la guerre sainte , ils rougiront de rester chez eux. Allons mourir (5). Notre place sera sur la poupe d'un vaisseau , sur le sommet d'un rocher : nous lèverons les mains vers Dieu ; en face de nous , nous placerons le corps de Jésus-Christ; nous lui demanderons la victoire. Vous viendrez avec nous , mes frères , k l'exception des vieillards. »

Les cardinaux s'inclinent en signe d'assentiment.

Et k rheure dite , le pape , après avoir fait sa prière au pied de l'autel des saints Apôtres , remontait le Tibre dans une barque et arrivait k Ancône, oii l'attendaient un grand

(1) Conclave Gallisti III , Mss. Bib. du Roi , no 5153 , cité par M. Verdière.

(2) Schmidt, Hist. des Allemands, t. v.

(3) Portasse cùm yiderint Jesu Christl Vicarium , senem et aegrotum ad bella vadentem, eos pudebit manere domi.

GUERRE CONTRE LES TURCS. 36i

nombre de croisés , trente mille environ , tous hommes du peuple, pauvres, déguenillés, sans pain et sans armes. Et qui donc en prendra le commandement ? Le pape regardait tristement le cardinal Carvajal, qui, comprenant Sa Sainteté , s'inclina en s'écriant : < Me voici : je suis prêt k suivre l'exemple du souverain pontife , qui va donner sa vie pour moi comme pour les autres. » Le pape souriait de joie et de pitié , car le malheureux Carvajal n'avait plus qu'un souiBe de vie; ses dents claquaient continuellement, par l'effet du froid qu'il avait souffert dans la guerre contre les Turcs (1).

Le 14 août 1464, on vit un beau spectacle sur la mer Adriatique : douze galères vénitiennes s'avançaient k pleines voiles sur une seule ligne. Pie 11 est heureux; encore un peu de temps , et du haut de son navire il bénira ceux qui viennent au secours de la chrétienté menacée. Mais la nuit il se sentit suffoqué ; le lendemain , tous les cardinaux entouraient le lit du moribond , qui récitait le Symbole des Apôtres , demandait aux assistants pardon des fautes qu'il avait pu commettre , attirait doucement k lui le cardinal de Pavie , lui passait les bras autour du cou , et d'une voix éteinte murmurait : c Mon fils , fais le bien , prie pour moi... (3) > et mourait.

Les Turcs marchent. Sixte IV fait prêcher contre eux une croisade. Puis vient Innocent YIII, qui assipe k cette sainte guerre tous les revenus de l'Église de Rome, n'en retenant que la plus petite partie pour l'entretien de sa maison ; puis Alexandre YI , puis Jules 11, qui prient et exhortent, et ne sont pas écoutés (3).

(1) M. Verdière, Essai sur i£néas Sylvius Piccolomini , p. loi.

(2) Commentaire du card. de Pavie, 1. 1 , p. 361.— M. Verdière, I. c, p. 153-154.

(3) Raynald, ad ann. 1479,84,87,93, 1 600 , 1503, — De Burigni, Vie d'Érasme,!, u, p. 321-324.

Uo jour le soleil, en se levant, éclaira Tétendard du prophète sur les rivages italiens (1). Alors les monarques chrétiens croient avoir assez fait pour l'honneur du Christ , en prêtant a son vicaire quelques lances ou quelques sequins. Les Turcs marchent. Il faut entendre Égidius de Yiterbe, an commencement du concile de Latran , sous Jules II » pour se faire une idée des terreurs des peuples de la péninsule, f Entendez-vous, Pierre? Entendez-vous, Paul? Ent^dezvous , protecteurs de la ville de Rome ? Voici venir le Turc , qui va désoler TEglise fondée par votre précieux sang; voyez-vous cette terre sacrée qui , cette année , a été arrosée de plus de sang que de pluie (S) ! >

Alors Ëgidius pleure, prie, implore la pitié de la chrétienté , et , comme ceux qui sont venus avant lui , prophétise la ruine de rhouun'è et de l'humanité , si sa voix n'est pas entendue. Jules II , ainsi que Nicolas V, Calixte III , Pie II, Sixte IV, Innocent VIII , Alexandre VI , promet des indulgences, car il n'a pas d'autres trésors k donner a qui se croisera contre le Turc.

Comment croit-on que répondent k cet appel quelques^ uns de ces Teutons qui sont venus en Italie s'échauffer au soleil des splendides intelligences que cette terre produit? Ulrich de Hutten appelle un autre Brutus pour frapper un autre Jules; car, dit-il dans son langage d'énergumène» c Rome est menacée de mort toutes les fois qu'elle a pour maftre un Jules (3). »

Et pour effrayer ses compatriotes , il se met k tracer le

(1) Nicol. Reusner , de Bello Turcico orationes et consultationes , YOl. ih Lipg. in-4o, 1596, p. 272.

(2) Hoc anoo plus craoris hausisse quàm pluvis, minus imbrium bibisse quàm sauguinis.

(3) Juliud est Romœ, quis abestPdate Dumina firutum : Nam quoties Roms est Julius, Hla périt.

portrait du pontife romaio. Ne dirait-on pas d'un Sarmate? € Poitrine recouverte de fer, barbe touffue, chevelure ondoyante, œil louche, caché sous un front protubérant, lèvres d'où tombent des paroles de flammmes tartarémnes{l). >

c Point d'or , dit-il ailleurs , pour combattre le Turc ! Ah ! oui , il faut se croiser , mais contre Rome : Rome , oii l'on ne trouve qu'avocats, auditeurs , notaires , procureurs, bullistes, juristes, gens aux nombreux domestiques et qui s'engraissent de nos sueurs et de notre sang... Brisons leur joug insolent ; brisons nos chaînes , Teutons (â) ! »

Les plaintes qu'exhala plus tard la papauté , toujours dans ce même concile de Latran , semblent reproduire l'angélique douceur de celui qui en est le représentant. Léon X fait un appel tout k la fois au patriotisme et k la piété des princes ; il voudrait les voir s'unir dans une pensée commune de charité pour refouler au loin ces hordes barbares qui vont bientôt effacer de la terre la religion du Christ , c'est-k-dire la civilisation elle-même (3).

(1) Qui chalybe et duris amicitnr Julius armis , Terribilis barb& , terribilisque coma.

Coi torvos horrore oculos frons occulit atrox , TartaresB ignescunt eujus In ore mlnœ.

(2) Manch Advokat und Auditor, NotariuB , Procurator , Die Bullen geben , sprechen Recht , Dero jeder hat sein G'sind und Knecht , Und nehmen tâglich tÂn Von Teutschen un&er Schweiss und Biut , Ist das leiden , und ists gut P Dirnnipamus vincula eorum et projiciamus a nobia jugum ipsorum. — Klag'undVermabDunggegendie ûbermàssige, unchristliche Gewalt des Papsts in Rom.— Uiricfaiab Hutten, equitis germani, opéra qua extant omnia, éd. Hernl. Munch., Berolini, 1821 , in-S».

(3) Objurgatio cum exhortatione ad capienda arifta contra infidèles , ad reges et principes cbristianos.

Parmi les Pères du concile, Tarchevêque de Patras attirait tous les regards. Aaron, daos l'antiquité judaïque, n*avait pas une barbe plus belle de blancheur. Ne lui demandons pas de ces mouvements oratoires qui entraînent et qui subjuguent; sa parole est éloquente de douceur; c'était une âme tendre qui, ayant beaucoup souffert, avait trouvé d'ineffables ravis;sements dans sa piété envers Marie. Il parla contre les Turcs , mais sans emportement. Il voulait qu'on eut recours k la Reine des anges, et, pour la fléchir, il lui offrait les larmes que tant de mères privées de leurs enfants par la cruauté des infidèles avaient répandues devant Dieu. Il parlait k l'assemblée de sa cithare qui ne savait plus que gémir ; il se comparait k Job , qui ne pouvait plus que pleurer (1).

Mais Dieu s'est enfin laissé fléchir; les prières de la papauté ont été entendues; c'est qu'elle a prié dans les larmes, k travers les rues de Rome, sur la tombe des martyrs , les pieds nus et la corde au cou : Maximilien V^ , l'empereur , s'est attendri et vient d'appeler l'Allemagne aux armes.

Que fait Hutten ? Couché sur son lit de douleur par la maladie qu'il a contractée dans les camps, il se soulève, demande une plume et écrit au peuple qui se pressait pour apporter son obole : « Ne donne pas cette obole; n'écoute pas , je t'en prie , ces légats que Rome envoie dans les quatre parties du monde pour demander l'aumône : c'est le lait des nations qu'elle veut tarir ; c'est k la mamelle des rois qu'elle- veut s'enivrer (2). »

(Ij Et ego quidem jam aeptuagenarias , cajus cithara versa est in loctum , et organum cum Job in vocem.flentiuai.

(2) Verùm sub hoc prstextu , per hanc ûctam pielatem , sub hoc ambrato nomine expoliare imperitiorem populum, sugere lac gentium, inebriari mamillà^egum vuit. — Oratio de non dandis decimis , Opéra Hutteni , t. ii.

Alors la papauté va frapper , comme une mendiante , k la porte de tous les palais : Ouvrez-moi , dit-elle , au nom de Jésus, et donnez-moi un homme ou une obole.

Léon X écrit au roi d'Angleterre :

c Le moment va venir oii vivre ne sera pas un poids insupportable : mon cœur est dans la joie , car j'apprends que Maximilien , empereur d'Allemagne , François 1*' , roi de France , Charles , roi d'Espagne , s'entendent pour faire la guerre aux Turcs. Le Turc jusqu'à cette heure a mis à profit nos dissensions ; de jour en jour il devenait plus formidable : enfin , grâce k Dieu , il est sur le point d'être arrêté dans sa marche. Je vais envoyer aux princes chrétiens des légats , tous revêtus de la dignité de cardinal , grands et nobles personnages , pour presser l'envoi du secours que les princes nous ont promis... Vous ne serez pas le dernier k prendre part k cette glorieuse croisade ; il y va de votre honneur. Que vous dirai-je encore, Dieu, notre maître k tous , vous parle ; écoutez sa voix (1). >

— c Non , non , crie un moine saxon , n'écoutez pas la voix de Léon X... Moi, Martin, je m'adresse k tous mes chers enfants dans le Christ; je les conjure de prier pour nos pauvres princes allemands : ne nous engageons pas dans cette croisade contre les Turcs , et ne donnons pa$ au pape un seul denier (S). Plutôt mille fois le Turc ou le Tar-

(1) Itaque sperare jam incipio, non longlssimè abesse illud tempus

qao vivere nos non pudeat Ad te regesque reliquos mittere legatos

decrevi ex lis qui cardinales sunt, magnos et claros viros, quibus ea sola cara sit qus ad bellum pertinet apud vos precurandi , ut celeriùâ

omnia coqflci atque testatiùs posaint Plura non dlcam, res enim

satis per se ipsa loquitur, vel Deus dominus nostér potiùs te pro se ailoquitur. — Epist. Bembi, oomine Leonis X scriptae , ep. xxi, lib. 14.

(2) Ich Martinus , bitte aile Glirlsten , wolten helfen Gott bitten, fur solche elende , vorblendte teutsclie Fûrsten , dass Y/'\r ja nit folgen wider den Tûrclien zu ziehen , oder zn geben.— Luther's Werlie, t. ii. Zu Jena , durch Donatum Richezenbeim , anno 1556 , fol. 435 , b.

tare que la messe (!) ! Faut-il vous le dire k haute et intelligible voix? je ne conçois pas plus la guerre faite k un Turc qu'k un chrétien (2). »

Léon X ne se décourage pas ; il ordonne de nouvelles prières pour que Dieu touche le cœur des rois , et il écrit k François I" :

c Les Turcs ne discontinuent pas leurs préparatifs ; s'ils ne peuvent cet été, comme on le pensait, mettre en mer leur grande flotte , nous savons qu'ils se préparent k infester nos mers de leurs pirates... Je vous en conjure, équipez au plus tôt votre flotte , afin que vos vaisseaux , réunis aux miens et k ceux du roi d'Espagne , puissent donner la chasse k nos ennemis communs... (3). >

£t un docteur en théologie monte en chaire , et parle ainsi :

f Point de guerre au Turc , je vous en conjure , mes bien-aimés : le Turc peuple le ciel de bienheureux , et le pape peuple l'enfer de chrétiens (4). Mais les cloîtres et les universités dans le royaume papiste valent beaucoup moins que les Turcs (5) ! Voulez-vous fairie la guerre au Turc?

(1) Ja vil lieber den TùrckeD uod Tattern leyden, dann dass die Mess soit bleiben. — Tisch-Reden , Eisleben, durch Urbanum Gaublsch , anno 1667 , fol. 352, b.

(2) Et ut libéré animuin meum aperiam , hoc apertè de me praedico , qaôd tam invitus Turcam gladio impeterem quàm christianum fratrem. — In confutatione déterminât. Doctorum Paris, impressâ Norinbergs , 1&25.

(3) Da operam at tuis in locis Idonea quàm celerrimè classis confia ciatur ; quâ cum meà et cam Hispanls régis , à quo idem petimas , classe conjunctâ et consociatâ, et hostibus irî obviam possit. — Ep. Bembi , ep. xvi , lib. 14.

(4) Der TûrclL macht den Rimmel voll Heiiigen. Der Papst aber follet die Hôll mit eitel Ghristen. — T. ii, Witt., fol. 508; gedr. darch Hans Lufft, 1548.

(5) Die Klôster und Universltâtem im Papstumbseind àrger dann aile Tirannei dess Turckens. — T*. vi , Witt, fol. 243.

soit , mais commençons par la papauté : ma foi , si le Turc s'avisait de prendre le chemin de Rome, je ne pleurerais pas (1). >

Léon X lève de nouveau les yeux au ciel , il prie encore ; il faut que le Seigneur se laisse fléchir : c'est k François I®' qu'il adresse de nouveau ses supplications :

< Prenons garde , lui dit-il , qu'au jour du jugement le Seigneur ne nous condamne comme des serviteurs indignes qui ont abusé des dons qu'il nous fit , et qu'il ne nous accuse d'insouciance et de lâcheté , nous k qui il confia le soin de son troupeau.

» Voici venir le loup chassé par la faim, qui a soif de cette sainte rosée dont les pauvres brebis furent baignées au baptême ; il sort de sa tanière ; attention , veillons k la garde du troupeau évangélique (2) ! »

Alors un prêtre se lève, qui , d'une voix qu'il dit inspirée, crie k tous les chrétiens :

t Faire la guerre aux Turcs , c'est faire la guerre k Dieu (5).

> Je n'ai jamais regardé Mahomet comme Tantechrist ;

Wollen iwir wider den Turcken streitcn , so lasst uns am Papstumb anfangen.— T. vi, Witt. fol. 577.

(1) Wûrd der Turck'aulf Rom zichen , so sehe ichs nicht ungerD. — Tisch-Reden, p. 136.

(2) Itaque ne à Domino sopremâ die quasi servi nequam talentis ab eotraditis malè usi deprehendamur, aut etiam ne jam nunc quidem tanquam indlgnos , quibus gregem suum regendum fovendumque permiserit, idem nos ignavi» atque inerti» redarguat et condemnet Dominus : antequam lupus famé rabidus sanguinemque ovium rore baptismatis respersarum sltiens , qui jam e sylvâ siccis faucibus est egressas, eas prœdatumet depopulatum veniat, paremus ipsi qus paranda sunt. — Bembi Ep., ep. xvii , lib. 15.

(3) Wider den Tûrcken streiten ist eben so vie, als Gott widerstreben. —T. Il, Witt., fol. 536, a.

le pape, c'est autre chose, voilk le véritable antechrist (i).

» Qui a des oreilles , entende ! et se garde de s'enrôler contre les Turcs tant qu'il y aura un pape sous la voûte du ciel (2). »

Le moine, le théologien, le prêtre, c'était Martin Luther.

Les Turcs marchent ; ils seront bientôt sous les murs de Vienne : la papauté continue de prier.

(1) Ich halte den Mahomet nicht fur den Antéchrist; aber der Papst ist der rechte Antéchrist. — T. ii , Witt., fol. 354.

(2) Wer Ohren hat zU hôren, der hôr , und enthalt sich von Tûrckenkrieg , so lang des Papsts Name unterm Rimmel noch v/as gilU — In Assert, art. 34.

Ck)nsuIter,8arroplnion de Luther touchant la guerre contre les Turcs, un Tol. ia-4o que' nous avons trouvé à la Vaticane : Zwôlf unterschied* liche Tractâtlein auss D. Marlln Luther's seinen selbst eignen Schriften zusammengetragen, durch M. Ck>nradum Andréa Jacobi, Andréa Seliger Gedâchtniss leiblichen Brnder. Ingolstadt,f600, in-4o.

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