CAUSRS DE LA REFORME
rencontrer des grammaires, des lexiques, des traités de pédagogie, des éléments de sciences astronomiques et mathématiques, écrits par des moines. €e n'est point en Italie qu'Ulrich de Hutten aurait pu publier ses Epislolœ obscurorum viroi^um : on n'aurait compris ni son mauvais latin ni ses saillies. En Allemagne, il n'^en est point ainsi : le moine a trop souvent négligé les sciences , parce qu'il n'a pas près de lui un pape pour les prêcher; son supérieur ecclésiastique est un être symbolique, moitié prêtre, moitié laïque, qui est obligé d'étouffer la lumière intellectuelle que Dieu a* mise en lui, sll veut veiller, dans l'intérêt de ses ouailles, k la conservation de cette vie matérielle <iu'on leur dispute k chaque instant. Or, qu'on lise Thistoire, les peuples barbares n'ont presque jamais opposé de résistance b ceux qui leur proposèrent de changer de religion (1).
L'Allemagne , qui possédait plusieurs universités , comme cellesde Prague , de Vienne, de Cologne, de Bâle, d'ingolstadt, d'Erfurt , manquait d'écoles élémentaires : l'instruction n'y était pas gratuite ainsi qu'en Italie.
C'est à cette absence d'institutions pédagogiques qu'il faut attribuer ce vice ignoble, répandu dans toutes les classes de la société : l'ivrognerie, c Chaque nation a son démon familier» a dit Luther; celui qui possédera l'Allemagne jusqu'à la consommation des siècles, c'est la démon de la bouteille (S). > Au seizième siècle encore, celui qui enivrait un convive jusqu'à lui faire perdre la raison et à le laisser mort-ivre sous la table, se vantait, au rapport de l'historiographe dô Nuremberg, de ce haut fait comme d'une victoire sur l'ennemi (3). Maximilien, cet empereur qui
(1) Maleville, Discours sur l'Influence de la, réformat ioo de Luther, in-8o. p. 6&, Paris, nn XII.
(2) Spangenbcrg , Adels-.Spiegel , p. ii , p. 492.
(3) Qua; plerisque (jermamœ papulis caedium et multorum malorunn
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ambitionnait la double gloire de restaurer les mœurs et réducation du peuple allemand , demanda , lors de la diète , en 149S , que les ordres de l'Empire travaillassent k supprimer les santés nombreuses qu'on portait k chaque repas. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut que les villes oii régnait cette coutume conserveraient leurs privilèges , que d'autres villes ne pourraient réclamer. Ces toasts trouvèrent un singulier avocat, le démon, qui se servit de Hans de Schwartzenberg (1), en guise de secrétaire, pour faire l'apologie du vin , et apprendre au monde que les peuples qui s'enivrent sont francs, loyaux, sincères, hardis, fidèles et robustes; tandis que les buveurs d'eau, le diable évidemment* veut parler des Italiens, sont mous, efféminés, et ne savent ni porter une pesante armure, ni garder un secret.
Campano, légat du saint-siége a la diète de Ratisbonne, en 1471 , fait une triste peinture de l'état intellectuel de l'Allemagne k cette époque : pays malheureux , dit-il , plongé dans une épaisse barbarie , et oii quelques esprits k peine s'occupent de lettres (2). Trente ans plus tard , ces ténèbres où Campano avait laissé rAllemague n'étaient pas encore dissipées ; au delk du Rhin , on trouve des savants , mais qui font peu de cas des lettres, qu'ils regardent comme inutiles. Hutten s'en est moqué dans son dialogue qui a pour titre : Nemo et nullus. Qu'étaient devenus ces temps oîi la cour des empereurs de Souabe était l'asile et le rendez-vous
causa est, dum certâ legeet aitlbus poculorum vicissHtiâine interse contendunt , et tanquam de hoste parla Victoria sit virtate et gloriâ , de eo quem insensatum etvelut mortuum reddiderint, gloriantur. — Celtes , urbls Norimb. descriptio.
(1) Hans von Schwarzenberg's Bûchlein wlder das Zutrinken j Sendbrief der Stânde der HôUe an die Zutrinker, p. 90.
(2) Incredibilis ingeniorura barbaries est; rarissimi litteras nôrunt, nulli elegantiam.—Papiensis Epist., p. 377. Hallara, 1. c, t. iv, p. 355, note.
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des poètes? A ces hommes inspirés avaient succédé les fous, meuble nécessaire des grandes maisons (4). Le nombre s'en était tellement accru, que la diète d*Augsbourg, en 1500, se vit forcée d'ordonner qu'ils ne pourraient porter désormais les armes , la bannière et l'écusson d'autres personnes que de celles qui les entretenaient (2).
Quand on suit attentivement Luther en chaire, k table ou dans sa cellule, on voit arriver incessamment , sous sa plume ou sur ses lèvres , un mot bien capable de remuer les masses, le mot d'indépendance. Il l'inscrit dans son livre de Libertate chrislianâ; il le place en tête de son traité de Captitntale Babylonicâ ; il le glisse souvent dans sa correspondance avec ses frères. Hatten , dans sa première lettre au moine au* gustin , donne k son épître pour devise : Vive, liberlas (3); et Mélauchthon semble lui-même avoir deviné l'effet magique de cette expression , lorsqu'il nous représente le chevalier Ulrich partant pour aller trouver Ferdinand, le frère de Charles-Quint, afin de préparer la délivrance de l'Allemagne (4).
Plaçons ici la remarque importante d'un historien :
c A la vérité, nous dit Schmidt, on aspirait plus b la Uberté poUtique qu'k la liberté religieuse; mais Tune et l'autre sont si étroitement liées , et l'esprit humain est si accoutumé, de sa nature, a procéder par voie d'analogie, qu'il n'est point étonnant qu'on ait passé de Tune h l'autre, et même qu'on les ait confondues. »
Il est certain que l'émancipation religieuse devait produire
(1) Stihmidt, I, c.,t, V, p. 526.
(2) Jbid.
(3} Vindiccmus communcin liberlateoL, lilieicmus oppresâam jhju diu pal lia m.
(4) Hultenus ad FcrdiiiaQdum (^aroli rratrem pronriscitur, viam facturus libertali. ~ Ep. Mci., éd. Eizev., p. 326.
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rémancipation politique; or, k cette époque, chacun, en Allemagne, se croyait esclave, et Tétait peut-être : l'enapereur , de la diète et des princes ; les princes et la diète , des nobles; les nobles, des évêques; les ëvéques, des villes; les villes, du sacerdoce et de l'Empire. Tous les pouvoirs étaient confondus : dans le recez de la diète de Cologne , en 151 S, lors de la déposition de Jules II par le conciliabule de Pise, Tempereur, au lieu de parler au nom de l'Église , d'invoquer les secours de l'autorité ecclésiastique, se pose en défenseur de la communauté chrétienne, et comme ayant droit de chercher les moyens d'éteindre le schisme (1).
Le clergé , qui travaillait k s'affranchir de plus en plus de la dépendance civile , en appelait , pour soutenir ses prétentions, a la bulle d'Innocent III, qui voulait qu'en cas de litige la partie demandant que son affaire fût jugée par un tribunal ecclésiastique forçât la partie adverse k l'y suivre; tandis qu'un rescrit de Guillaume de Saxe , de 1446, statuait que personne, de quelque qualité qu'il fût, noble ou roturier, ne citât devant un tribunal sacerdotal son adversaire, pour une contestation de la vie commune.
On voit donc quel effet devait produire l'appel k la liberté, que Luther fit retentir en chaire. La liberté, c'était : pour l'empereur, suivant le sens que Hutten donnait à cette expression , la délivrance du joug du pontife rpmain , le droit de veiller, de ses propres yeux, sur le salut de l'Église allemande , l'affranchissement des taxes de la chancellerie romaine ; pour les nobles , la conquête des grands chemins , qui leur appartiendraient en toute propriété, avec tout ce qui les traverserait, bomme de pied ou cavalier, marchandises ou denrées; pour les villes, la sécularisation d'un grand nombre d'abbayes , dont les biens allaient passer k la com-
(1) Sammiung der Reichsabschiedc , 2 p., p. 137.