II
quelqu'une de ces natures aimantes vers qui Fàme se sent attirée par d'irrésistibles sympathies. Ainsi fait-elle dans notre univers physique, eh jetant au pied du Grinddwald le myosotis au diadème bleu de ciel ; sur le versant du Grimsel abrupt, le rhododendron k Tombelle purpurine. Entre Hutten et Luther, comme pour nous consoler, elle mit Mélanchthon , ce f cygne aux blanches aile», qui va posa* son nid au milieu des lotos grecs , k Fombre du palpier idum'éen ou du hêtre italique. > Dans ce drame que nous nommons la Réforme , oii gronde sans cesse le tonnerre , oii rhumanité ne marche qu'à travers la sombre lueur des éclairs , oii Tazur du ciel est obscurci par d'étemels nuages , ou Toiseau cesse de chanter, Fétoile de briller, la rose de fleurir, elle suscite ce beau jeune homme qui, un .moment, moment bien court (1) ! aima tout ce qui fait battre le cœur, tout ce qui charme l'oreille , tout ce qui enchante le regard : poésie , musique et peinture.
Mélanchthon s'essaya , lui aussi , dans le dialogue ; il voulut faire rire , mais son rire fut tourmenté.
Voici le sujet de sa colère :
La Sorbonne avait condamné divers articles de la symbolique iK^ittembergeoise. Mélanchthon prit la défense de son maître bien-aimé ; son pamphlet eut peu de succès dans le monde théologique. Luther imagina de venir au secours de Philippe : le maître et le disciple se réunirent , et de concert
(1) Sur la un de ses jours , Mélanchthon avait épousé<toutes les vieilles haines de Luther : à propos de la prophétie du moine sur la papauté, voici ce qu'écrivait Mélanchthon : — Sed nostrum est orare Deum patrem , in nomine filU sui Dom. nostri Jesu Ghrlsti , ut compleat et ad exitum perducat epitaphium seu prophetiam lllam quam de seipso Rev. pater Dr. Martinus vaticinavit hoc versu :
Pestis eram vlvus , moriens ero mors tua , papa.
— Hist. de Vitâ Luth.
composèrent ce Ludtis où l'on reconnaît évidemment la complicité littéraire de Mélanchthon , bien qu'il ne porte que le nom du Saxon. C'est une scène où Ton joue perpétuellement sur le mot , et par conséquent dont tout le sel est dans le vocable latin : 0 vos rudes et vos Sorbonici , dit Mélanchthon; la Sorbonne répond : rtides^ proposition offensante, si par rudes vous entendez ces pieux serrés dont on fabrique l'auge des porcs. Spectabilis Domine décerne ! L^Sorhonne se récrie: de cane! nous ne sommes pas progéniture canine, entendez-vous !
Ces tristes concetti firent sourire quelques blanclies b^bes de sorbonnistes , mais le peuple resta froid , cela devait être.
Alors le cygne , dont Menzel nous a parlé , eut le courage de souiller son beau plumage pour amuser les passants.
A Nuremberg, la ville des* flèches ailées, des clochetons transparents , k côté de cette maison travaillée comme une dentdle où naquit Albert Durer , était un atelier de graveurs qui avant la Réforme gagnaient leur vie \ peindre , sur une planche de buis , ces fleurs aux corolles épanouies , ces séraphins aux ailes déployées , ces vierges aux blanches tuniques, ces pères éternels a la barbe soyeuse, et ces mille figures dont l'art aujourd'hui peut k peine reproduire les charmants caprices. La guerre déclarée aux images par Carlstadt avait nui k leur commerce. I/atelier fermé , les ouvriers, ou les poètes plutôt, se mirent k parcourir l'Allemagne. Quelques-uns arrivèrent k Wittemberg, où Luther ne tarda pas k utiliser leur talent. Leur couteau, car ils ne se servaient pas d'un autre instrument pour évider le bois , catholique d'abord, se fit luthérien pour ne pas manquer d'occupation : le grand artiste était Ik , qui avec sa verve intarissable leur fournissait chaque jour de nouveaux sujets. Mélanchthon , puu. se venger peut-être du peu de succès de son Ludus adversùs sacrilegam Sorbonam, aida son maître
dans la composition d'une caricature dont la vue seule devait faire rire, aux dépens de la papauté^ tous les buveurs de bière de Tauberge de 1* Aigle-Noir , k Wiltemberg. On se mit k Tœuvre. Luther, qui savait un peu de dessin, traça le croquis de Fimage. Gallot n'eût pas mieux fait.
Donc représentez-vous une sorte de monstre tel que le fiévreux en imagine dans ses rêvasseries nocturnes , ayant une tète d'âne ; la main droite semblable au pied d'un éléphant , la main gauche k celle d'un homme ; le pied droit fait en forme de sabot de bœuf, le pied gauche d'un griffon ; le ventre d'une femme enceinte ; les bras , le cou , les jambes squammeuses ; le bas des reins terminé par un dragon qui jette des flammes.
C'est le fameux pape-àne , PapstrEsel , qui défraya , pendant de si longues années , la conversation de tous ceux qui prédisaient la chute du catholicisme (f).
On avait fait courir le bruit que l'original avait été trouvé au fond du Tibre , par un véritable miracle de Dieu , qu'on mettait eu tiers dans cette farce de Tabarin. Un de ces ouvriers nomades de Nuremberg prit le dessin, qu'il reproduisit fidèlement sur le bois.
Puis Mélanchthon se chargea de la légende, qui montait, descendait et s'enroulait, avec toutes sortes de caprices bouffons, autour de l'image.
Cette légende est elle-même un véritable tour de force d'imagination.
c Le dragon qui sort du podex papal, jetant par la bouche des flammes, signifie les menaces, les bulles virulentes, les blasphèmes que le pape et sa séquelle vomissent sur cette
(0 Deutung der Zwo greulichen figuren, Papst-Esels zu Rom und Mônch-Kalbs za Freiberg , in Meissen gefunden. Witt, — Le même pamphlet parul en latin ; on le trouve dans les Opéra Lutheri, t. ii , p* W2 et seq.
Ik REFORME. 437
terre au moment oii ils s'aperçoivent que leur destin est accompli. »
Puis vient, comme dans nos complaintes rurales, la moralité ; elle est bouffonne pai* son sérieux :
€ Chrétiens qui me lirez, ne méprisez pas un si grand prodige. Le doigt de Dieu est ici dans cette peinture si fidèle dei TÂntechrist : Dieu a eu pitié de vous; il a voulu vous tirer de la sentine du péché a Taide de cette image miraculeuse. »
La gravure parcourut bientôt rÂllemagne réformée. Attachée a Faide d'une épingle a la fenêtre des cabarets, étalée sur l'échoppe du libraire aux foires de Francfort, collée en guise d'illustration dans quelque pamphlet contre Rome , partout elle excitait le Rire : c'était une prophétie contre la papauté, traduite en signes visibles.
Le mouvement iconologique une fois donné , la caricaturé rem^daça le dialogue ; le sermon bachique, la discussion aristotélicienne : on n'attaq^ji^ plus le moine par des arguments bibliques , qu'il pouvait repousser. Un morceau de bois amassé dans un buisson, et sur la fibre ligneuse, polie comme la pierre a aiguiser, quelques linéaments taillés k l'aide d'un couteau de cuisine, et le capuchon fut livr» aux moqueries populaires.
Le Rire en voidait surtout k la papauté ; il inspira Luther, qui cette fois cessa d'avoir recours k Mélânchthon.
Deux images sorties tout entières de sou cerveau obtinrent un succès prodigieux.
Dans la première , le pape est assis sur son trône pontifical , dans toute la splendeur de ses vêtements : de chaque côté de sa face se dressent deux oreilles d'àne. Autour de la tête du vieillard , nagent , glissent , volent dans le vide, une myriade de démons. L'un d'eux est allé ramasser dans la
table de nait d'un père du couvent un emblème immonde qu'il pose sur la cime de la triple couronne.
L'autre, connue sous le nom de la Truie papale, représente le pontife assis sur une truie aux larges Hancs, aux mamelles gonflées, que le cavalier pique k coups d'éperon. D'une main il bénit ses adorateurs : une vieille édentée , un paysan qui ressemble k Tun de nos. niais de mélodrame ; de l'autre il présente l'emblème que nous n'osons nommer : la truie lève le grouin , flaire avec délice ; le pape , impatienté, crie a l'animal :
— Vilaine bête , veux- tu bien marcher ! au concile ! au concile (1) !
Il fallait bien raconter les prodigieuses imaginations du génie réformateur, si nous voulions donner une idée du Rire, dans l'une des représentations matérielles de l'art. L'historien ne saurait être blâmé parce qu'il a soulevé, comme le fils du patriarche , un pan de la tunique luthérienne. Serait-ce simplenient pour dérider quelques fronts moroses qu'il aurait étalé aux regards ces boufibnnes nudités ! Â Dieu ne plaise ! L'histoire , cette fille de la vérité , porte aussi un miroir oii Hutten apparaît avec son dialogue obscène, Luther avec ses causeries trempées de vin et de bière , Mélanchthon avec sa légende comico-sérieuse , pour nous montrer jusqu'où peut s'abaisser l'intelligence qui n'écoute que le mensonge ! Voyez combien la parole , ce beau don du Seigneur, a été par eux souillée ! En vérité, s'il est une âme qui dût rester pure, c'était celle de cet adolescent, qui porte dans l'œil , sur les lèvres , sur la figure , quelque chose de raphaélique ; de ce professeur parfumé de langue grecque , qui verse chaque jour à ses auditeurs le nectar ho-
(1) Sau, du musst dich lassen reiten.
mérique; de cet hôte d'un monde idéal qu'habitent les ombres de Platon et d'Âristote ; du commensal d'Érasme et du correspondant de Sadolet ! Pour plaire k je ne sais quelles exigences terrestres , pour amuser un peuple d'écoliers et de marchands, le malheureux Mélanchthon consent k jeter de la boue k la face de cette royauté spirituelle qui civilisa le monde !
Pendant que Luther , Mélanchthon et Hutten s'étudient ainsi k dégrader la papauté, que fait cette fille du ciel? Elle inspire Bramante qui pose les fondements de l'église de Saint- Pierre, Raphaël qui peint la transfiguration , Michel-Ange qui trace sur les murs de la Sixtine la création de l'homme : ces images valent bien celles que la réforme a produites !
Retournons k Léon X .