DERNIERS ÉVÉNEMENTS. — MORT DE LÉON X, J
Le» ordres d'Alleiuagae se rassemblent à Nuremberg pour donuer ud successeur A Maximillen 1". — Charles d'Autriche et François !<' briguent l'empire. — Conduite polttique' du' ftsftot^iége. — Charles est élu. — Rivalité des deux princes. — État des esprits dans le duché de Milan. — Schlnner reparaît sur la scène. — Léon X écoute les propositions de Charles-Qulnt. — Les hostilités éclatent. — Lc.4 Français eont chassés de Milan. — Parme et Plaisance rentrent sons la domination de l'Église. — Le pape quitte la Magliana pour aller à Rome et rendre grâces à Dieu du triomphe des confédérés. — Il tombe malade et meurt.
Après la mort de Maximilien , les ordres se rasseiublèreDt k Nuremberg, conformément a la bulle d'or, pour élire un empereur. Jamais l'Europe n'avait paru aussi attentive k un spectacle électoral donné par l'Allemagne : c'est que jamais, non plus , deux semblables rivaux n'avaient été en présence : le roi de Naples, Charles , et le roi de France, François I". L'ÂUemage était elle-même agitée sérieusement ; le nouveau maitre qu'on allait lui imposer pouvait lui ravir au dedans ses franchises , au dehors compromettre son repos. Et pourtant, ce trône germanique, si envié, donnait k l'élu plus de splendeur que d'autorité réelle : au delk du Rhin , souverain ayant la préséance sur tous les autres monarques ; en deçk , instrument ou esclave d'une foule de ducs et de princes , d'évêques et de cités , de marchands et de nobles qui lui laissaient le titre , mais exerçaient les prérogatives de la royauté (1). Cet état de servitude avec les apparences du
(i) Guicch., K xiii. — Gaillard , Uist. de François Ic^ in-8o, t. i, p. 271.
pouvoir n*a point échappé aux historiens ; Tun deux , Pierre- Martyr d'Anghiera , a peint la fastueuse misère de celui qui s'appelait le roi des Romains. « Voyez , demande-t-il , qu'est-ce donc que cette dignité impériale? Tombre d'un arbre gigantesque ; un rayon de soleil qui perce le vitrage pour illuminer l'appartement ; essayez d'arrêter au passage un de ces rayons lumineux , puis d'en faire un habit de soie , ou de vous eu servir k table en guise de mets (1 ) ! >
C'est cependant pour cette ombre stérile tombant de la cime d'un arbre , pour cette gouttelette de lumière qui ne peut servir k aucun besoin delà vie commune , que tant d'ambitions s'agitaient en Europe. La politique de Rome se dessina nettement en cette conjoncture. Léon X ne pouvait, sans danger, soutenir les prétentions de l'un des deux compétiteurs a l'empire; ce qu'il devait essayer, c'était de les faire échouer l'un §t l'autre.
En Allemagne , quelques électeurs d'une grande influence étaient disposés k refuser leurs votes aux deux rivaux , et k choisir pour maftre un homme de race germanique. Ce projet souriait au pape, qui envoya Robert des Ursins, archevêque de Reggio , k François P' pour l'engager , afin de faire manquer l'élection de Charles , a soutenir de son crédit un prince teuton incapable d'inquiéter ou le saint-siége ou la France. Le projet, dit Roscoë, était admirablement conçu , mais il devait échouer (2).
(0 ut verum fateamor, dicite, quid est esse imperatorem, dicite; estne aliud qaicqaam qaàm altissimse arboris ambra ? Est solis radius perlfenestram intrans qui domum illnminet; apprehendite mana , si potestis, ejus luminis unciolam quam inde auferatis; parate vobis ex eâlace , quibus indaamîni , sericeas^vestesi replète mensas P— P. Mart. de Ang., Ep. 654.
(2) Roscoë, t. m, p. 406. — Ut regem Ncapolitanum, cujus rcgni propriétés ad Ecclesiam romanam spectat, nullo pacte in^omanorum regem eligant , obstantc sibi defectu inhabliitatis et ineligibilitatls, ex
U2 derniehs événements.
L'ambition eat sur François I'' plus d'empire que la voiK de l'envoyé du saint-siége : il voulait li tout prix la couronne impériale.
Les deux prétendants prirent pour négociateurs auprès des électeurs des ministres d'une rare habileté. François I^*^ choisit Bounivet, esprit souple et délié, qui avait fait ses preuves de diplomate en Angleterre ; et Fleuranges , qui connaissait les affaires d'Allemagne , maniait la phrase avec autant d'adresse que l'épée , et k table buvait comme un Allemand. Charles jeta les yeux sur Ërard de la Mark, évoque de Liège, k qui François avait fait manquer le chapeau de cardinal (1), et qui joignait k la prudence du serpent , comme on le disait alors , l'astuce du renard ; et sur le comte Henri de Nassau , un des beaux seigneurs de l'époque. Les ministres du roi de France voyageaient avec des chariots remplis d'or (S), et les poches chargées de lettres de change qu'ils espéraient escompter k Nuremberg . Les chariots furent bientôt vides ; mais quand les lettres furent présentées au comptoir des marchands, personne ne voulut les accepter. Les Fugger , qui avaient plus de confiance en Charles qu'en François I«% avancèrent cent trente mille florins au roi d'Espagne, qui ne leur donna pas même sa signature pour garantie. C'est qu'Allemands de sang et de cœur, ils préféraient au monarque français un prince qui parlait leur langue et avait été élevé en Allemagne (3) .
Le nonce du pape k la diète était Thomas de Vio , dominicain versé dans les sciences théologiques , et que le pape
Gonst. CJem. quarti. — Gold. , Gonst. imp. , 1. 1, p. 429. — Giannone, p. 10.
(1) Robertson , Hist. de Gharles-Qu'mt, 1. 1, p. 340, 1843.
(2) Et avoient toujours avec eux 400,000 écus qu'archers portoiont en brigandins et en bougeltes. — Mém. de Fleuranges , p. 248. ^ SimondeSismondi, Hist. des Franc, t. xvi , p. 98.
(3) Schmidl , HIst. des Allemands, t. vi , p. 182 et suiv.
MORT BE LÉON X. i45
avait élevé récemment a la dignité de cardinal. Son rôle était bien simple : il devait observer attentivement le& mouvements des deux prétendants , et traverser leur élection. Robertsou admire ici la politique de la cour romaine : seul de tous les monarques , Léon lisait dans l'avenir. Il y avait un égal danger pour l'équilibre européen dans le triomphe de Tun des deux rivaux : le premier, déjk roi d*£spagne et du nouveau monde; le second, duc de Milan et seigneur de Gènes. Le pape avait prédit que l'élection de l'un de ces souverains compromettrait la liberté de l'Europe, l'indépendance du saint-siége et le repos de l'Italie. Avec François I^, plus de barrières de glace pour séparer l'Italie de la France ; avec Charles , maître de 1 Espagne et de Naples , plus de mer entre les Ëtats de l'Église et les possessions de ce monarque. Cajetan , fidèle aux instructions de sa cour , dut rappeler aux électeurs la constitution qui excluait du trône impérial les rois de Naples , et le daager qu'il y aurait a donner le titre de roi des Romains k un jeune prince mat* tre du Milanais (1).
Un moment on crut que la politique de Rome l'emporterait. La plupart des électeurs , justement alarmés des périls que signalait le nonce du pape , étaient décidés k repousser les deux compétiteurs. L'électeur de Trêves (2) , n'ayant pu réussir k faire nommer sou candidat , le roi de France , proposa aux membres de la diète de porter leurs voix sur l'un des grands vassaux de l'empire. Les États offrirent la couronne k Frédéric , descendant de Witikind , qui si longtemps avait défendu contre Gharlemagne les dieux et la liberté de son peuple (3).
(1) Roberison , 1. 1 , p. 336. — Goidast., Gonst. imp., Fraocf., 1673 , . 1 , p. 439.
(2) Schmidl, l.c.,t.vi, p. lOOetsuiv.
(3) Maleville, I. c, p. 47. •
444 i)fr:RMERs événëmëi<<ts.
Frédéric refusa. Tous les historiens ont célébré le désîtt-» téresseoient de ce prince, qui rejette une cparonneque se di$puteat les plus puissants monarques du monde; mais peut-être dans ce refus entrait-il moins de générosité que de sagesse. Frédéric ne possédait en Saxe que le cercle électoral et une partie de la Thuringe. Mieux qu'un autre il coinnaissait le prix réel d'une couronne, la vie agitée qu'avait menée Maximilien P^ , ses luttes avec les ordres germaniques , ses querelles avec la France et ses combats en Italie» Lé char funèbre que ce prince , sur la fin de ses jours , traînait k sa suite , était un symbole trop éloquent de Tinstabilité des choses de ce monde, pour qu'un homme qu'on appelait du nom de sage se laissât prendre au piège de la royauté. Comment soutenir la guerre qui éclaterait après Féleclion , avec des révenus bornés comme les siens , quand Maximilien , qui tirait des subsides si abondants de ses possessions dé la Bourgogne y n'avait pas même de quoi payer la solde alTiérée des Suisses?
Il paraît que , frappés de la générosité de Frédéric , les électeurs le prièrent d'une commune voix de nommer au trône vacant (1). Frédéric opina pour le foi d'Espagne. Le S juillet, l'archevêque de Mayence proclama, dans l'église dé Saint- Barthélémy, Charles d'Autriche empereur d'AUeinagne. Le nonce de Sa Sainteté, conformément aux instructions qu'il en avait reçues , voulut, dit Robertson , se faire un mérite auprès du futur empereur, en lui offrant volontairement, au noni de Léon X, une dispense pour réunir la couronne impériale k celle de Naples (2).
(i) Gaillard, Hist. de Frant^ois I^'f, 1. 1 , p. 301.
(2) Gaillard, I. c, t. i, p. 340. — Giannone, Hist. de Naples, t. ii , p. 498. — Gregoiio Leti, Vie de Tempereur Charles-Quint, Aiaslerdara, 1708 , t. i , p. 104. — Sandoval , Historia de la vida del emperador Carlos V. En Pampiona , 1614 , t. i , p. 130 et suiv.
Charles reçut celte nouvelle sans manifester la nooindre émotion , comme si , dit Pierre -Martyr, il eût tenu déjà sous ses pieds le monde entier (1). On ne comprit pas d'abord , en Allemagne non plus qu'en France , ce qui avait valu à Charles une si haute dignité. A peine âgé de dix-huit ans , et jusqu'alors sous la tutelle de Chièvres, son gouverneur, il n'avait révélé aucun de ces talents supérieurs qui présagent un grand prince : mais l'impassibilité qu'il montra quand les envoyés allemands vinrent lui faire hommage de la couronne frappa d'admiration l'Europe entière. A quelques jours de là, il montrait , dans un tounioi , qu'au besoin il saurait se servir de la lance pour défendre ses droits. A Yalladolid , il permit k son écuyer de rompre une lance avec lui, et il le désarçonna. A son tour il l'attaqua en champ clos , et brisa trois fois le fer de son adversaire , sans que le mot Nondùm^ gravé sur son écusson, eût été seulement égratigné. Sickingen n'eût pas mieux fait : Charles avait gagné ses éperons de chevalier (2).
Le pape n'était pas sans crainte sur les dispositions du nouvel empereur a l'égard du saint-siége : Charles aurait-il pour l'Église la déférence de Maximilien? et quel pai'ti préndrait-il envers ce moine augustin qui troublait en ce moment l'Allemagne? Le jour où Charles serait couronné , Rome saurait si définitivement elle pouvait compter sur le dévoûment du prince.
Charles ne perdit pas un moment , et partit pour Aix-la- Chapelle , que la bulle d'or avait désipée pour le couronne-
(t) Res digna visu , sine ullâ ostentatione tanlnm honorem suscepit. Rex, jam Caesar, qaidquid !n hamanis prœstare fortana potest visus est nihili facere ; tanta estejus gravitas et animi magnitude , ut habere 8ub pedibus universum prse se ferre videatur. — Pet. Mart. Ep., ep.
(2) Schmidt, 1. c, t. VI , p. 199.