‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 54 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

iG6 l'homme intime.

lui demandait dans une supplique écrite en termes pressants une faveur que les canons faisaient un devoir au pontife de refuser. — £t si j'accordais le transfert du bénéfice» dit-il au solliciteur , qu'est-ce que cela vous rendrait? — Deux cents écus d'or , répondit le serviteur. — Eh bieu ! reprit le pape, les voilk; et il déchira la supplique (1).

Une autrefois on lui parlait d'un pq^te qui faisait admirablement les vers latins et qui mourait de faim. — Gomment donc, dit en riant le pape, moi qui, dans ma vie, ai secouru tant de piètres rimeurs, j'aurais pu oublier ce chantre divin? Tenez , tenez , voilk pour le poète ; et il donnait sans compter.

A Rome , dans les États de l'Église et dans d'autres provinces italiennes , Léon X nourrissait un grand nombre de prêtres , de religieuses , de vieux militaires et d'exilés (2).

En montant sur le trône, il trouva sa capitale remplie de mendiants que les guerres avec l'étranger avaient réduite au plus affreux dénûment, et qui souvent tombaient morts de faim au coin d'une borne; son cœur se sentit ému de pitié, et il fonda l'hospice des incurables de Sainte-Marie (3) , destiné à recevoir les infirmes et les malades atteints d'affections que l'art regardait comme inguérissables. Par ses ordres , des hommes de confiance étaient chargés de parcourir la ville, d'aller k la découverte des pauvres et des malades, qui trouvaient dans cette léproserie tous les secours de Tart et de la charité (4).

(1) Aug. Old., 1. c, t. m , p. 327. ^

(2) Augusti Oldoini , ad Giac, 1. c, t. m , p. 326.

(3) Hospitalla B. Marlœ de popalo et S. Jacobi in Augastft de nrbe erectio Id archi-hospitale pauperam infirmorom ineurabiliam , com prlvilegioramlargilione, 1. 1.— Magnum baUarium Roman am,Luxemburgi , in-fol. 1727, p. 561.

(4) B. P. Natalis Aleiand. Historia ecclesiastica veieris et novi tesfamentl , 1714 , io-fol., t. viii , p. 54.

On lui doit l'établissement d'un monastère sous le vocable de sainte Marie-Madeleine (1) , asile ouvert aux filles repenties qui , voulant pleurer les désordres d'une vie passée dans le libertinage, s'amendaient , et , réconciliées avec Dieu et la société , trouvaient dans cet hospice les soins de Tàme et du corps, le pardon de leurs fautes, et Toubli du passé. Le monastère était administré par les frères de 1* Archi*charité , entretenu par les dons du souverain , les aumônes des fidèles , les quêtes faites dans les églises , et les biens des matrones mortes sans tester.

batte confrérie de l'Ârchi-charteé avait été instituée par le cardinal Jules de Médicis , pour venir au secours des pauvres bonteui et des débiteurs insolvables , dont le nombre était si grand k Rome (S). Des visiteurs choisis par le conseil d'administration avaient pour charge de fouiller les greniers, afin d'y découvrir quelque pauvre âme honteuse de sa misère, et qui, n'osant tendre la main aux passants et révéler sa gêne au curé de la paroisse , était exposée k mourir de désespoir ; ou bien encore l'ouvrier jeté en prison par un créancier qu'il ne pouvait payer , même au prix d'un travail de nuit et de jour. La confrérie veillait aussi sur les morts. II arrivait souvent qu'on promenait de porte en porte le cadavre d'un indigent , afin de recueillir quelques pièces de monnaie destinées a l'ensevelir. Dans les temps de maladie épidémique , la charité et la pitié, trop souvent soUicitées , avaient fini par ne plus s'émouvoir ; alors le corps était conduit au cimetière sans croix ni flambeau. Léon X vint au secours de l'institution par des dons et d'utiles règlements ,

(t) Bullarium , 1. c, 1. 1 , p. 607.

(2) Approbatio arcbiconfraternitatis charitatis nuper in urbeinsiitutae ad pauperum mendicare erubescentiam carceratoramque subventionem, ac morlaorum sepulturam. —Bullarium , I. c, 1. 1 , p. COO.

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et, grâce au pontife charitable, h société put donner cbaque dinaanche un pain de plusieurs livres aux pauvres de la ville de Ronae.

II est un moment dans l'histoire de l'esprit humain , au seizième siècle, oii la pensée qui craint d'être persécutée se réfugie sous la blanche soutane Au pape : c'est ce que fit Reuchlin , dans sa querelle avec PfefTerkon. Il avait publié sur la conservation des livres judaïques des opinions qui déplurent aux moines de Cologne. A Dieu ne plaise que nous condamnions le zèle du dominicain flogstraet, homme de conviction et de foi ! Reuchlin, le grand humaniste teuton (1 ), k la vue des flammes ou l'on a jeté comme hétérodoxe son Spéculum oculare , se rappelle qu'au delk des Alpes , k Rome , vit un pontife qui aime les saintes lettres avec passion, et il lui demande des juges, comme Pic de la Mirandole , notre philologue nomade , en avait demandé k Innocent VllI et k Alexandre VI. Léon lit la supplique, et désigne Grimani, le protecteur d'Érasme, et d'autres belles intelgences , pour terminer le procès. Le représentant de Fécole de Cologne est cité k comparaître , mais il ne vient pas , et le pape alors , tout en réservant les droits de la vérité, qu'a peut-être oflFensée Reuchlin , ordonne que l'affaire reste en suspens. Si Léon X ^ût vécu plus longtemps, il est permis de croire qu'il eût exigé quelques cartons dans l'œuvre de l'humaniste allemand ; Reuchlin se serait soumis aux ordres de Sa Sainteté, et tout aurait été fini. Comment suspecter la foi d'un savant qui , dans la dédicace de son Traité de la Cabale (2) au souverain pontife, écrit ces belles lignes :

(1) Nieeron , Mémoires pour servir à Thistoire des hommes illustres, t. XXV, p. 139-140. — Crenii, Animad.;pars m , p. 307.

(2) Joannis Reuchlin Phorcensis. LL. Doct. de Arte Cabalisticâ, ib. III , Leoni X dicati , Hagenau , 1617 , in -40.

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« Va , mon livre , reconnais raulorité suprême de celui qui juge le monde (i)? »

Érasme lui aussi avait pris pour juge Léon X. Il avait quitté Rome , traversé la mer, et fait son entrée k Londres , ou venait de le devancer une lettre du pontife. Le pape écrivait k son fils Henri VIII : — Je vous recommande mon cher Krasme : j'ai toujours aimé les bonnes lettres. Cet amour inné en moi , Tâge n'a fait que l'accroître , parce que j'ai remarqué que ceux qui les cultivent sont attachés de cœur aux dogmes de notre foi , et qu'elles sont l'ornement et la gloire de l'Église chrétienne (2).

(1) Totum huQc librum tuas Bubjlcio autorituti, cujus in arbitiium collata est totius mundi censura. — Ib. sub fine.

(2) iDjulii, 1615.

LÉON \ ET ÉEtASMË.

« Il existe des livres qui sont » je ne dirai piis telérés , mais encouragés par l'Université , que nous avons traduits » mis en latin , Dieu sait quel latin ! quand nous étions au collège, que nous avons mis aussi en français quand ils étaient en latin. Or quelques-uns de ces livres ont été condamnés par le souverain pontife. Et dans ces livres ne croyez pas quMl y eût des énormités , des pensées monstrueuses. Je pourrais vous parler par exemple des Dialogues d'Érasme , qiii ont été condamnés par Léon X. ^

Voilà ce que M. Jules Favrc a dit à la tribune en 1850.

Les Colloques d'Érasme, Colloquia famiUaria^ n'ont jamais été condamnés par Léon X , par la raison toute simple qu'ils ne parurent qu'en 1524, trois ans après la mort du pape. Ils couraient manuscrits dans le monde latin , quand un humaniste du nom de Honolius s'en procura une copie qu'il vendit à Froben de Bâie. L'œuvre subreptice fut imprimée, mais toute souillée de solécismes et d'interpolations ridicules qui froissèrent plus vivement l'amour-propre que l'orthodoxie de l'écrivain. Erasme, pour apaiser les lettrés, et peut-être aussi les moines, se hâta de donner une édition expurgée de ses Colloques, qui parurent le !«' août 1524 , avec une dédicace à Jean Ërasmius Froben , son neveu.

Jeté à profusion dans la cellule monacale, le livre des Colloques y fausa une vive émotion -, le syndic de la Sorbonne , Beda , requit bientôt Ja condamnation d'un ouvrage aussi dangereux , disait-il , que les plu

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Dans divers chapitres de noire ouvrage, nous avons montré de quel zèle Léon X était animé pour les intérêts

mauYais pamphlets de Luther. La Sorbonne s'assembla le 26 mai 1526 , et censura les termes peu discrets avec lesquels l'auteur parle des religieux, des TŒux que l'on fait aux saints , des pèlerinages, de la confession , des ordonnances de l'Église, de la prière des morts. Elle accosait Érasme de renouveler les erreurs d'Arius et de Wiclef.

Déférés à l'Université , les Colloques encoururent la réprobation des Facultés de droit et de médecine; en 1&18 , au mois de juillet , ils furent Interdits dans tout le royaume, condamnés au concile de Sens, que présidait Antoine Duprat , chancelier de France , et proscrits de nouveau quelques années plus tard par la Sorbonne, après la mort de l'auteur.

En Angleterre , l'autorité ecclésiastique en défendit la lecture. « La vente de mes Colloques , écrivait Érasme à Wolsey , vient d'être prohibée en Anjileterre , cela m'étonne ! Que Votre Grandeur commette quelqu'un pour Juger le livre. Si l'on y trouve quelque chose de répréhenslble , je suis prêt à le désavouer et à l'effacer. »

Il faut avouer que certains passages de ces Colloques familiers étaient bierr faits pour scandaliser des âmes pieuses. « H y a des gens, dit le satirique , qui ont recouvré la santé en se revêtant de la robe d'un jacobin : la même fortune leur serait arrivée s'ils se fussent couverts du manteau de quelque coquin : Lenonië palUo, Ailleurs , dans le dialogue qui a pour titre : Le Meptu profane ei le repas religieux, le philosophe tourne en ridicule l'abstinence, le jeûne et les fêtes. Ces plaisanteries déplurent à Vives, qui en témoigna son mécontentement à son ami. Erasme crut se justifier en affirmant que le Repas religieux lui avait été volé , et qu'on l'avait imprimé à son insu. Dans le dialogue sur les Pèlerinages , la mère du Christ écrit de sa main à un luthérien une lettre pour le féliciter de ce qu'il enseigne, suivant la doctrine de son Maître, qu'il est inutile d'invoquer les saints.

Malgré le décret de la Sorbonne , l'arrêt de l'Université , la censure de l'archevêque de Sens, la prohibition de Wolsey , les Colloques continuèrent pendant seize ans d'être étalés , vendus et enseignés en Italie. Quand on les brôlalt en Espagne, ainsi que Ghenard nous l'apprend dans une lettre citée par Colomiez, à Modène, Petro Lauro les traduisait en italien. Que faisait-on à RomeP on les laissait circuler librement; ils restaient dans les mains des écoliers. Ce n'est que sous Paul III qu'une commission d'études décida qu'on devait bannir des écoles le livre d'Érasme « comme capable de faire de mauvaises impressions contre la bonne doctrine dans l'esprit des jeunes gens. »

En apprenant cette décision , Melanchlhon écrivait à Camerarius :

<t Le ridicule décret \ on y défend de lire dans les classes les Col -

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(le la religion. A toul prendre, il eût pardonné peut-être k quelques épigrammes d'Érasme contre le froc , car il savait que, pour le philosophe, rire était vivre, et le pape ne voulait la mort de personne ; mais il se fût montré inflexible pour la moindre offense envers la religion. Les poëtes euxmêmes ont célébré la vive piété du pontife (1).

En Angleterre comme en France , on rendait justice aux sentiments religieux du souverain. Aussi, quand, après Tapparition de la Captivité de Babylone par Luther, Henri VIIl voulut prendre la défense du dogme catholique ontragé par le moine augustin, il dédia son livre, Assertio

loqoes d'Érasme. Le pape avait choisi pour Juges des héros tels que Aléandro et Sadolet. »

Or , veut-on connaître les héros de Melanchthon P Aléandro , au témoignage d'Aide Manuoe, qui lui a dédié son édition de l'Ulade d'Homère, savait aussi bien le grec et l'hébreu que s'il fût né à Athènes ou sous la tente d'un Israélite ; homme d'une rare modération d'esprit, ajoute Érasme lui-même : Fir modesiuSt humanus ae ëuavùsimus ( Epist., 1. 1 , p. 636 ].

Sadolet avait plus d'une fols demandé pour l'auteur des Colloques le chapeau de cardinal. Érasme, en cent endroits de ses œuvres, célèbre les louanges de Thamaniste , et Melanchthon lui-même a reconnu bien souvent et hautement proclamé les lumières et les vertus de celui qu'il appelait son ami.

H. Jnles Favre a dit encore : « Quant à mol , J'ai traduit au collège les Dialogues d'Érasme. Dans l'Université , non-seulement les Dialogues d'Érasme ne sont pas prohibés , mais ils sont permis : ils sont un livre classique dans les collèges.. »

Nous ignorons si l'Université a pu adopter comme livre classique des GoUoqqes où Jules Seallger a trouvé plus d'une offense aux lois de la latinité; ce qu'il y a de certain, c'est que de cet elenehu» décoré du titre de Colloques on a depuis lodgtemps fait disparaître les énormités qu'on avait si Justement reprochées à l'œuvre primitive.

(1) Ambitio quae vestibulis innixa potentûm est. Non tifoi legitimo vana curule dédit :

Sed pietas , sed sancta fldes studiumque Minervœ , Unicus et ver» r«lligionis amor. J. B. Pio.

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seplem sacrameniorum (1), h Sa Sainteté. C'est un beau volume iu-4^ sur vélin , écrit par un calligraphe d'une rare habileté, par quelque moine peut-être , qui devait porter sa tète sur Téchafaud pour la gloire de cette sainte Eglise dont Henri se disait alors le fils soumis. Le roi s'est fait peindre sur la première page du manuscrit : c'est bien Ik le bel Henri , un des princes les mieux faits de son époque , aux vêtements tels qu'il les aime , rehaussés de vives couleurs (2). Il est dans l'attitude de la dévotion , k genoux : Léon X, sur son trône» semblée coûter l'enfant qui vient offrir a son père le livre qu'il a composé pour la gloire du Christ. L'acte d'hommage est signé de la main du prince , d'une main ferme comme celle d'un martyr qui confesserait sa foi. A la fin du volume sont ces deux vers :

Anglorum rex, Henricus, Léo décime, mittit Hoc opus, et fidei testem, et amicitiœ.

Puis un nouvel acte de foi, c'est-a-dire une nouvelle signature.

La récompense ne se fit pas attendre : un autographe du pontife que l'on conserve dans les archives de la couronne d'Angleterre , et oii Léon X donne au prince le titre de : Défenseur de la foi , que les monarques anglais continuent de porter ; de cette vieille foi pour laquelle tant de catholiques allaient bientôt monter sur l'échafaud (3).

Il n'est pas de pontife qui ait reçu autant de dédicaces

(1) La première édition du livre royal parut à Londres^ in Aildibus PynàionaniSf 1521.

(2) Einerder schônstcn Mânner seiner Zeit.— Rudhart , I. c, p. 180.

(3) PontiÛcis UtterSB quibus subscripsére xxvii cardinales , datœ sunt mense octobris, an. 1521.— -Fabroni, I. c, Adn., p. 291.

que Léon X , eii prose et en vers (1). Le livre qui paraissait sous le patronage du pape était sûr d*un brillant accueil dans le monde lettré. Léon X lisait avec un soin extrême les ouvrages qu'on voulait lui dédier; il les lisait en théologien et en écrivain. Plus d'un poète lui dut le redressement d'un vers boiteux; plus d'un latiniste, l'indication d'un solécisme : son oreOle était d'une grande sévérité. On m(Hitre en Italie, dans diverses bibliothèques, des notes ajoutées à la marge d'un livre, des ratures officieuses, d'heureuses substitutions de mots qui attestent le goût et la science linguistique du royal censeur* Â cette Allemagne , qui se vantait déjà d'être plus latine que le Latium même, quand elle poussait par la voix de Luther ce cri de révolte qui émut si douloureusement les âmes , Léon X opposa un des humanistes qui avaient fait k Rome l'étude la plus approfondie de la langue de Gicéron , et la chrétienté eut une bulle qui , sous le rapport de l'art , restera comme un modèle de style. Comparez l'œuvre de Luther répondant au pape à la composition d'Âcccrfti; comme le Saxon est mesquin ! L'exorde de la bidle du pape est un tableau k la manière de Michel-Ânge (2) !

Un moment encore revenons a ces lettres écrites par Léon X , et publiées par Bembo ; c'est Ik que brillent toutes les qualités du pontife. 11 faut étudier le pape quand il dispense ses royales faveurs. Avant de se décider, il attend, il écoute, il prend conseil; souvent, c'est loin de Rome , dans un couvent obscur que ses regards s'arrêtent pour chercher quelque pauvre frère , qu'il destine , non pas

(1) Voir les dédicaces d'Érasme , de Reuchlln , de Jean-François Pie, en tête de son Examen vanitatis doctrinœ gentium et veritatie ChrUtianœ disçiplinœ^ etc. Voir encore : Pétri Galatini libell. de morte coMoîatorius ^ Mss. Vat., n» 3190.

(2) Voir la bulle Exsurgc, Peîre, etc.

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à briller dans le inonde, mais k édifier rÉglise par ses vertus.

II s'agit de donner un remplaçant temporaire au vicaire général de l'ordre des Augustins, Ëgidius de Viterbe, jusqu'à ce que l'ordre en chapitre solennel ait conféré luimême cette dignité k l'un de ses membres.

C'est sur un moine habitant Venise qu'est tombé le choix de Léon X. Gabriel n'a jamais rien demandé ; toute son anibilion est de mourir dans ce silence des saintes lettres qu'il a choisi volontairement. C'est tout k la fois un ordre et une prière que le pape adresse au bon religieux. — Allons, lui dit-il, courage, acceptez la dipité dont je vous revêts de mon propre mouvement, et que je ne vous permets de refuser sous aucune prétexte (1).

Mais Gabriel refuse en s'excusant sur l'amour qu'il a voué k l'obscurité , sur sa pauvre petite intelligence qui redoute les grandeurs, sur sa santé souffrante qui succomberait sous le fardeau. Et le pape réfute une k une, avec une grâce charmante, les objections du religieux, c Que parie-t-il de sa pauvre petite intelligence? mais la lettre qu'il vient d'écrire est un beau témoignage d'élévation et de force d'esprit; de sa santé souffrante? mais Dieu n'est-il pas Ik pour donner k son serviteur la force du corps et de l'àme? de son amour pour la solitude? mais qui se cache ainsi est bien digne d'être donné en exemple au monde; de son amour pour l'i^scurité? mais qui sait se commander k soi-même est fait pour commander aux autres. »

Alors Gabriel courbe la tête, et obéit. Et voyez comme le pape avait bien jugé l'homme : le jour de l'élection venue , le frère eut l'unanimité des suffrages.

(I) Sch'c le plané volo» nuDam me iibi hujus muneris rejiciendi facultatem permissurum. — Epist. Léon, X, Ub. xvi , 1518, p. 523.

A cette heureuse nouvelle , le pape écrit au moine :

c Je me réjouis , non pas que vous ayez obtenu une dignité que vous avez toute votre vie dédaignée , mais des suffrages qui vous ont décerné le généralat. Oh ! heureux événement ! Mais c'est un véritable mirade que cette unanimité de votes! Vous voilk revêtu d'une grande magistrature; je suis heureux que vos frères aient eu de vous la même opinion que je m'en étais formée. Adieu , bonne santé ; crainte de Dieu et amour de la justice (1). >

Tel est ce Léon X qu'a tant calomnié le protestantisme ! Est-ce Ik le pape des Propos de table de Luther , ne pensant qu'k remuer des pierres , k construire des palais , k peindre les murailles de ses chapelles? Reconnaît -on Ik le pontife mis en scène par les graveurs de Nuremberg , entouré d'hommes de plaisirs , marchant escorté d'artistes , sans o&sse penché sur le marbre, fouillant la terre , exhumant les statues antiques, et en adoration perpétuelle devant la matière?

A la vue des splendeurs matéridles dont Léon X avait doté Rome, le protestantisme a feint de sourire, et pour décrier le pape, en a fait un artiste; il s'y était pris d'abord autrement : Un jour que Hutten passait sur la place de St- Pierre^ il vit la papauté travaillant k élever un temple au prince desap&tres , et il écrivit : c Les pierres émigrent la nuit, je vous le dis sérieusement ; les princes chrétiens sont tourmentés pour contribuer k Tédifk^tion d'une basilique k laquelle deux ouvriers seulement travaillent, et l'un des deux est boiteux (2). > Quelques années après qu'Ulrich de Hut-

(t) Ta valabU, et Deum tioiebis et jusUtiam diliges. — Ep. Leonis X, Hb.xvi, p. $32.

(2) Lapides noctu migrant, nihil hic ûngo. Principes romani imperii, imè orhis fotius cuncti soliicitantur pro aede Petrl in quâ duo tantùm opiflces operantur , et aller claudos. ^ IJIr. de Hutten.

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ten avait trouvé cette facétie , que l'Allemagne prit au sérieux, l'église s'élevait k cinquante pieds au-dessus du sol. Alors le protestantisme imagina quelque chose de plus étrange peut-être : ce fut d'accuser la papauté d'avoir pris la place de l'ouvrier boiteux , et de ne s'occuper, en véritable manœuvre, qu'à poser des pierres les unes sur les autres , quand Tàme des enfants du^ Christ périssait faute de nourriture spirituelle. Grâce k Dieu, nous avons prouvé que le noble culte qu'elle avait voué k l'art ne la détourna pas un seul instant de son devoir envers l'humanité. La cx)rrespondance de Bembo existe , qui manifeste , k chaque ligne , le zèle de Léon X pour la religion, son amour pour l'Église, sa préoccupation k défendre le dogme catholique, sa tendresse pour les pauvres , sa sollicitude pour le salut des âmes, sa foi vive et éclairée. Tel nous l'avons vu au concile de Latran , tel nous le trouverons dans ses épitres familières ; c'est le même travail qu'il poursuit : la réformation des mœurs publiques , la paix parmi les princes chrétiens , le bon exemple dans le sanctuaire.

Encore si les protestants seuls s'étaient trompés sur le caractère de Léon X ; mais les catholiques eux-mêmes se sont fait plus d'une fois étourdlment l'écho des clameurs de nos frères égarés. Us pensent avoir formulé un arrêt historique , quand ils ont répété , comme des plagiaires , que le pape montra trop souvent une insouciance coupable pour les intérêts delà religion. A ces âmes abusées, disons simplement : Ouvrez et lisez la correspondance du pape , et vos yeux seront dessillés. Même dans une lettre insignifiante k quelques égards , on trouve le pape fidèle aux leçons du divin Maître, et tâchant de ramener au bercail du pasteur la brebis perdue. En achevant la lettre que nous citions tout k l'heure , et qu'il adressait k Gabriel, l'image de l'un de ses enfants rebelles se présente au souvenir du pontife , qui laisse tom-

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ber sur Luther ces lignes si pleines d'affectueuse tendresse : c Et maintenant, il faut que je noette k profit votre zèle. Un prêtre en Allemagne, Martin Luther, comme vous le savez , tente d'entraîner les âmes dans la révolte , en préchant de nouveaux dogmes. Employez , pour le ramener a la vérité , votre autorité de général de Tordre , vos conseils et vos frères; tachez d'apaiser cet homme. Si vous vous hâtez , il sera facile d'éteindre une flamme naissante ; si vous différez, je crains bien que lorsque nous tenterons d'éteindre l'incendie, nos secours n'arrivent trop tard. Mais pourquoi tous ces conseils? Est-ce que votre sagesse, votre piété, vos lumières , ne vous disent pas assez la conduite que vous avez k tenir ? Tout ce que je puis vous recommander, c'est d'employer k cette œuvre de réconciliation , objet de tous mes désirs, et vos pensées, et vos soins, et votre zèle, et votre temps (1). »

U est dans la vie de Léon X des pages oii l'on se dirait transporté au moyen âge , cette époque d'enthousiasme religieux. Sélim , k la tête de ses hordes tartares , faisait chaque jour un nouveau pas en Europe. Pour arrêter cet autre Attila, le pape, k l'aide de ses légats, remuait les cours chrétiennes : et partout on promettait k l'homme qui représentait a la fois le christianisme et la civilisation , des soldats et de l'argent; mais les secours promis n'arrivaient pas. En Allemagne, un poëte s'était mis en tête de lutter avec le pape, et conseillait k l'empereur, aux princes, aux diètes , de refuser leur concours au père des fidèles ; et la voix du poëte était plus puissante que celle du vicaire de Jésus-Christ. Alors , dit un historien philosophe , on vit k Rome le souve-

(l)Tantùin hoc mando, ut omnem tuam mentem, cogitationem » stadiam, operam, omnem denlque cùm dlligentiam , tùm laborem adhibeas, ut quod volumus consequamur. — Epist. Leonis X, lib. xvi, 15t8, p. 525-526.

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rain poBtife marcher nu-pieds et appeler sur son peuple , par des gémissements et par des larmes , la protection céleste. Ses prières furent plus efficaces que ses négociations : Sélim mourut avant d'avoir pu exécuter ses projets (1).

C'est k Léon X que nous devons en partie l'institution de ces belles cérémonies religieuses qui, chaque année, pendant la semaine sainte , attirent un si prodigieux concours d'étrangers h Rome. On ne saurait dire la majesté avec laquelle officiait le pontife , le recueillement qu'il gardait pendant la célébration du saint sacrifice (â). On le voyait , les mains jointes, l'œil fixé k terre ou sur l'autel, prior constamment. 11 n'accompagnait et ne portait jamais le saint sacrement que la tête découverte (3). 11 assistait tous les dimanches au sermon , mais il voulait que le prêtre ne parlât pas plus d'une demi-heure , conformément k la décision du concile de Latran (4). Musicien habile, il faisait chercher dans toute l'Europe les maîtres de chant les plus célèbres, les instrumentistes les plus renommés, pour célébrer le service divin. II appela de Florence Alexandre Mellini, poète et musicien , pour accoutumer ses chapelains k garder la tonique dans la psalmodie des psaumes , et la mesure dans le chant syQabique des hymnes ou des proses : car son oreille souffrait quand on* brisait le rhy thme on qu'on offensait la prosodie.

Zacharie Ferreri nous a dit ailleurs que sous Jules 11

(1) Gaillard, Histoire de François I*', 1. 1, p. 257.

(2) Non per6 si vogliono tralasciare il gran decoro e la maestà con cui esercitè sempre le sacre fuozioni sopra tutti gli antecessori.— -PAllaTicini, Conc. di Trento, 1. x , c. xi.

(3] Vesperâ , in vigiliâ corporis Ghristi , papa fuit semper nudo capite in processione portans sacramentum. — Parid. de Grasai, Diarium ineditum.

(4) Voyez le chapitre i de ce volume.

L HOMME INTiME, 479

les hymnes qu'on chantait k Rome outrageaient souvent k la fois la grammaire et la quantité. Léon commanda au poète des chants sacr^ où la mesure et la syntaxe sont rigoureusement observées , mais que gâte trop malheureusement rimage païenne. Cet étrange amalgame d'idées chrétiennes et d'expressions mythologiques ne fut pas la faute du pape, mais bien de l'époque elle-même, amsi que nous l'avons ailleurs remarqué. Il parait que de Grassis ou un autre avait composé tout exprès pour le service des chapelles pontificales un rituel oii le cérémonial romain était minutieusement décrit. Le manuscrit tomba dans les mains de Christophore Marcello , archevêque de Concyre , qui le fit imprimer k Venise en 1515 , et le dédia k Sa Sainteté.

Paris de Grassis voulait absolument qu'on punît ce qu'il appelait un crime de lèse-majesté pontificale (1) ; mais le pape , qui connaissait mieux l'antiquité ecclésiastique que son maître des cérémonies , bien loin de condamner, approuva l'archevêque» qiU livrait ainsi k la piété des fidèles une liturgie dont jamais Rome n'avait fait un secret (2).

Léon X se levait de bonne heure , et faisait sa prière k genoux ; quand la maladie dont il est atteint l'avait fait souffrir la nuit , il prenait un luth suspendu k la muraOle de sa chambre k coucher, et se mettait k jouer. Il estimait que la musique est un présent du ciel, qu'elle adoucit le caractère, et qu'elle élève l'âme k Dieu. Il la regardait , après les lettres , comme la plus efficace consolation de l'homme dans l'exil. U aimait k converser sur les principes de l'art musical (3), et démontrait ses théories en s'accompapant sur le

(0 Rebatar reum esse Tiolatse pontiflcis migestaiis. — Fabroni, 1. c, p. 207.

(2) Id., ib.

(3) Dispatabat etiam libenter de tonis et chordis, totâque numerorum proportione» habebatque in ipso cubiculo in quo cababat, instriimen-

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luth. Les musiciens comme les humanistes venaient chercher fortune h Rome , oii le pape les accueillait avec empressement. C'est k Léon X que le Florentin Pierre Âaron dédia le livre qui a pour titre : il Toscanello in musica. Aaron nous apprend dans son épître dédicatoire que, voulant se faire un sort, car il était pauvre, il vint k Rome et se livra avec ardeur h Télude des sciences musicales , jusqu'à ce que la mort lui eût ravi son généreux protecteur (1).

Le professeur Thibaut , dans son beau livre sur la musique , a dit : c L'Église catholique avait , selon son système, plus que toutes les autres, les plus pressantes raisons de conserver intacts les chants primitifs nommés ambrosiens et grégoriens , chants vraiment célestes , mélodies sublimes , ravissantes intonations qui ont été créées par le génie dans les temps primitifs du christianisme, et qui saisissent l'âme plus profondément que beaucoup de nos nouvdles compositions combinées pour l'effet (2.) >

Nous n'avons pas besoin de dire que les chants empreints d'une simplicité sévère n'étaient pas plus du goût de Léon X que de son siècle. A cette époque, tous les esprits étaient emportés comme k leur insu vers Feffet: c'était l'effet qu'on cherchait en poésie, en peinture, en sculpture, en musique, et Léon X , sorti du monde brillant de Florence , ne put échapper k cette loi commune que subissait l'intelligence. Un frère s'était rencontré dans un couvent , Savonarole , qui avait tenté de rendre au choral religieux sa forme primitive ; mais il ne vécut pas assez de temps pour opérer cette révolution , que le Nord devait poursuivre plus heureusement. Le clergé, si rigoureux k Rome, plus qu'ailleurs peut-être, pour tout ce

tum quo seexcrceret, etdictorum suoram rationem redderet. — Fabroni, I. c, p. 206.

(I) Doctor Burney's, Hist. of music, vol. ni, p. I54. ^2) M. Laurens, Revae du Midi, i843, p. 298.

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qui tient au rite, laissa introduire la musique mondaine dans Téglise ; la psalmodie , avec son ordonnance uniforme , ne pouvait plaire h ce peuple qui allait admirer sur les murs du Vatican les arabesques de Jean d'Udine; k la Farnésine, r Alexandre de Soddoma, et plus tard , dans diverses chapelles , les peintures de Jules Romain. Ce n'est pas dans une église de Rome a la renaissance qu'on aurait chanté une litanie de la Vierge sur le mode du sixième ton des psaumes ; or Léon X, pas plus que tout ce qui l'entourait, n'était porté de sa nature au beau simple.

Cette passion pour la musique suivait le pape jusqu'à table : à la fin de ses repas, on appelait des musiciens qui exécutaient diverses mélodies en s'accompagnant sur la guitare ou sur un autre instrument. Ce repas ressemblait assez à ceux que Vida donnait aux étrangers dans son évêché d'Albe. Les légumes y figuraient en al)ondance; le mercredi , pas un plat de viande ne paraissait sur la table ; le vendredi, on n'y servait que des racines ; le samedi , il était dérègle qu'on ne mît pas le couvert, le pape jeûnant ce jour-lk (1). Léon X mangeait peu et ne buvait que de l'eau. Paul Jove , qui plus d'une fois eut l'honneur de s'asseoir a la table du pontife, nous dit que l'amour des lettres et des arts était si vif en lui, qu'il ne voulait pas que le temps du repas fût perdu pour l'instruction des convives.: il indiquait un sujet souvent religieux , auquel tout le monde prenait part (2). Quelquefois l'entretien roulait sur un livre récem-

(1) Itcmque animo verè pudico, die Mercurii carnes non ederc, die autem Veneris nihil gustare praeter legumen et olera, ac die dcmum Saturni cœnâ pcnitus abstinere iocorruptà Icge instituisset.— Paul Jov., VilaLeonîsX, lib. iv.

(2) Tanto studio lenebatur, ut ne ipsum quidem cpuinrum tempus sine nostrâ utllitate prœlorvolnro sinnt. — Matt. Horrul. ap. Falnoni in Adn., 83.

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méat paru, et dont Sa Sainteté indiquait les défauts ou les mérites (1).

Le soir, la conversation se renouait, vive, animée, pleine de saillies , de mots heureux , de traits d'esprit que le pape échangeait avec ses hôtes. U savait, avec une adresse infinie, amener la discussion sur les poètes profanes , qu'il avait tant aimés dans sa jeunesse , et dont il citait par cœur de longs fragments. C'était tour k tour un professeur , mais sans pédanterie, analysant les beautés d'un passage de Virgile avec un goût qu'eût envié Politien ; un archéologue déchiffrant une inscription avec l'érudite intelligence de Pomponio; un philosophe discutant comme Benivieni l'influence de Platon sur la restauration des lettres ; un autre Gastiglione exposant ses théories sur les lois du beau ; et quand ses convives portaient une robe rouge, un nouveau Sadolet tout plein des Pères de l'Église (S). De ses vastes lectures chrétiennes et profanes , il avait retenu une foule de sentences qu'il amenait avec un k-propos exquis. Tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher s'en allaient émerveillés de ses connaissances variées , de son érudition , de son beau langage. Le peuple l'aimait avec passion , et s'inclinait quand il passait comme devant un saint , parce qu'il admirait en lui des mœurs d'une pureté si éclatante , que la calomnie n'essaya pas même de les ternir : enfant, adolescent, homme fait, il vécut chaste et défia jusqu'au soupçon (3).

(1) Relatam est Sanctitatem tuam ipsam eardinalibus plerisque et amatà sorore adstantibuB , amotâ mensâ , serenà fronte , ad lassitadinem legisse universa. — Pet. Martyr, ep. 562.

(2) Non de inani levlque materiâ loquebatur, sed de Deo , natarâ , sacris, jure, legibus, cseterisque rébus quae summse et eruditionis ac perspicacis ingcnii dignœ visse fuerunt. — Matt. Hercul. apud Fabroni, in Adn., 83.

(3} Super omnia tamen est cœteris eximiis Tirtutibus continentiae in-

Nous savons les reproches que de sévères moralistes ont adresses a Léon X : ils blâment surtout son amour pour la chasse. Il est certain que le pape aima cet exercice avec une sorte de passion : ses médecins lui en avaient fait un précepte hygiéni(|ue (1) ; le repos eût abrégé ses jours (2). Vers la fin de Tété, il commençait ses promenades aux environs de Rome. Quand les pluies avaient rafraîchi Tatmosphère , si chaude dans la Romagne jusqu'à la fin de septembre, il se i^endait k Yiterbe et s'amusait k chasser aux perdrix , aux faisans , et aux oiseaux de toutes sortes dont le pays abonde; puis il continuait ses excursions, s'embarquait sur le lac de Bolsène, mettaitpiedk terre dans l'île qui s'élève au milieu des eaux , et péchait pendant des heures entières. Alexandre Farnèse l'attendait sur le rivage , pour le recevoir dans l'une de ses belles villas , demeures toutes royales, oii Léon X , entouré de ses serviteurs, se livrait k un autre plaisir qu'il chérissait par-dessus tout : la conversation , k la nuit tombante , au pied de l'un de ces beaux pins chantés par Virgile. Lk il faisait comme Machiavel k Gasciano, il évoquait les ombres des grands hommes de l'antiquité : seulement le pape appelait les poètes, tandis que le publiciste n'interrogeait que les historiens. Dans ces doctes entretiens , Léon X n'était plus qu'un humaniste, dont Bèmbo pouvait discuter tes jugements

credibilis adjecta vis, quœ adeè cirenmfusas nndique sensibus voluptates perdomuit, perfregitqne , ut non extra libidinem modo, sed et quod rarô ulti contigit, extra famam libidinis, tam in pontificatu quàm in omni anteactâ Yitâ se cooservavitjugiterqae conservât.— Matt. Hercul. ap. Fab., in Adn. 84.

(1) Matt. Hercul. ap. Fabroni, in Adn. 84.

(2) Propterea qu6d ejusmodi per agros atque saltus pervagatio, dum in equis suinuA , ad valetudinem viresque corporis firmandas plurimûm valet; medicique nostri nobis magnoperè suadent ut et motûs et vectationis génère quàm creberrimè utamur.— Epist. Leon.X,Joanni Neroni.

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littéraires. Plus de vingt ans après la mort du pontife, Sadolct , dans son évéché de Carpentras , se rappelait avec attendrissement ces heureux instants passés avec son souverain , et des larmes s'échappaient de ses yeux !

Bientôt le pape quittait la maison de plaisance de Famèse, et s'avançait jusqu'à Civita-Vecchia. c Là, dltRoscoë, qui a copié les récits de Paul Jove , on rassemblait , dans une plaine couverte de broussailles et entourée de collines disposées en amphithéâtre , un grand nombre de bétes fauves qu'il prenait plaisir à chasser (1). »

On conserve aux archives de Civita-Vecchia une lettre charmante de Léon X au gouverneur du château ; elle est datée de Rome le 18 octobre iMS :

€ Mon cher châtelain , dit le pape , je serai , le 24 courant, k Civita-Vecchia, avec une suite nombreuse. Vous me servirez du poisson et un bon dtner : il faut que je fasse figure au milieu de tous ces littérateurs , de tous ces artistes que j'amène avec moi. Je vous rembourserai de mes deniers tout ce que vous aurez dépensé. Je vous recommande bien de faire attention k ce qu'il ne manque rien au repas , car il s'agit de festoyer des hommes de grande importance et que j'aime avec délices. Nous serons cent quarante : que cela vous serve de règle ; vous ne pourrez pas prétexter d'ignorance. Je vous donne ma bénédiction. Votre souverain, qui vous aime tendrement (2). »

(1) Roscoë, t. IV, p. 40J. — Paul. Jov. Vita Leonis X, lib. iv.

(2) Mio caro castellano : U dl 24 del corrente io sarè inCîTita-Vecchia col mio copioso seguito. Vi prego cJie mi facciâte trovare del baon pesce, ed un pranzo compito per me, et per la mia comitiva numerosa. Fatemi fare buona figura con gente stimabile oltremodo , essendo tutti o quasi tutti letterati ed artisti di somma riverenza. Tuttociô che spenderete vi sarà tosto rlmborsato da me appena sarè cost). Vi raccomando che non manphi nulla per deliziare cotaii uomini , avendoli sommamente cari. 11 pranzo io preparerete nel forte, e saremo 140 individu!; tuttociô vi

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Les convives qu'il amenait avec lui étaient, enlre autres, Bembo, Sadolet , Favorino , Berai et Raphaël (1).

Mais, de toutes les villas hors de Ronoe, c'était la Magliana dont Léon X préférait le séjour.

A quelques milles du Vatican , sur tes bords du Tibre , au pied du monastère de Sainte-Cécile , est une assez vaste plaine, jadis habitée par une peuplade du nom de Manlia (3); tout autour s'étendent des colliues autrefois plantées d'arbustes. C'est Ik que Sixte lY fit élever un magnifique palais, qu'Innocent YIU accrut et embellit ; c'est Ik que Léon X venait souvent se réfugier pour échapper au tumulte de Rome , amenant avec lui des ambassadeurs étrangers , des prmces, des grands seigneurs et des artistes, et le plus souvent deux ou trois de ses serviteurs intimes. On savait le jour oh le pape viendrait habiter la Magliana ; alors le chemin que devait traverser Sa Sainteté était rempli de paysans qui, k la vue de leur souverain bien-aimé, s'agenouillaient pour recevoir sa bénédiction. Sur son passage on élevait des bancs de verdure , des arcs de triomphe tressés de fleurs . Le pontife descendait de cheval ou de voiture, s'asseyait sur un de ces bancs rustiques improvisés par la piété, interrogeait les vieillards, embrassait les enfants, dotait les jeunes filles , payait les dettes des pauvres laboureurs , et s'en allait comblé de bénédictions et de témoignages d'amour.

La Magliana n'existe plus; mais le souvenir de celui qui l'habita longtemps vit toujours. Les paysans montrent

serva di norma , onde non siavi vernna Bconcczza per difctto d'ignoranza. Vi btnedico, e crcdetemi il vostro amorcvolc sovrano.

(0 Memorie di Corneto raccolte e non pubblicate da Casimiro Piero Falsacappa. — Bib. ^arberini.

(2) Antonio Nibby, Analisi storico-anliquaria dci dlntorni di Roma , t. 11 , p. 285, 289.

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encore le tertre où LéoD X venait tenir ses assises villageoises. Ils ne savent pas que celui qui traversa tant de fois ces campagnes aujourd'hui si tristes fut le protecteur des lettres , le Mécène des artistes ; que , grâce k sa faveur, plus d'un c cygne au blanc plumage se changea en phénix a la couronne de pourpre , et plus d'un laurier en diadème , » comme dit le poète (1); qu'il illustra son règne par de splendides monuments , qu'il donna son nom au siècle qui le vit naître : on leur a dit seulement que Léon X répandait la joie partout où il portait ses pas, qu'il aimait les pauvres, , qç'il pratiquait la justice, qu'il était le père de ses sujets, ^^t'ils ne peuvent prononce son nom sans attendrissement.

(1) Ë più d'un cigDO. caadido e canoro Col capo d'ostro diventô feoice ; Per te vede cangiar Parnasso tutto \je ghirlande in diademi , e l'ombre in frutto.

Marini.

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