LA VATICANE
cinq mille mauuscrits grecs ou lalins (1). Le pape avait Dommé conservateur de cette bibliothèque Jean Tortelli » célèbre grammairien (S)« On sait qu'il entretenait un grand nombre de savants dont Tunique occupation était de parcourir la France» f Allemagne» la Grande-Bretagne, la Grèce , afin d'y chercher des manuscrits (3). Galixte lil» Pie II et Paul II ajoutèrent de nouveaux trésors k ceux que Nicolas V avait si heureusement découverts. François Filelfe disait k Calixte III : c Si vous voulez vivre dans la mémoire des hommes, imitez l'exemple de votre prédécesseur, Nicolas y ; aimez comme lui les livres et les savants (4). » Paul II , passionné pour les manuscrits , les prêtait trop fadtement aux humanistes , et oubliait de les redemandei* ^ double tort que lui reproche un de ses contemporains (5). On sait que Sixte IV eut le premier l'idée d'ouvrir la Vatîcane au public romain. Il avait choisi pour son bibliothécaire Jean-rAndré de* Bussi. Al'évéque d'Aleria, le protecteur de Sweinheim et de Pannartz, succéda Platina, puis Aristotile Manfredi , GrisUrforo Persona et Jean Laurent le Vénitien, tous homme de sci^ce. Alexandre VI confia cette chaire d'abord k deux Espagnols, Jérôme et Jean Fonsalida; ensuite k Julien de Volterre» archevêque de Raguse, qui l'exerçait encore en 1510 (6).
(1) Maratori , Script, rer. It., toI. \i\, p. 282.
(2) Tiraboschi , t. vi , p. 143.
(3) Jean Tortelli , en tête de son traité d'orthographe, imprimé à Venise en 1471.
(4} FiIelfo,epvi,lib. 13.
(5) NoYi ego qaèdsuorum codicam largissimas semper fuit, alienoram yérè verecandissimus poatulator , nec non suornm commodatornm lentisaimus repeUtor. — Ab. Marini , degU archiatri pontefici, t. ii, p. 179.
(6) Ab« Harini, degli archiatri pont,, t. ii , p.l228. — Script, rer. Ital., ▼ol. XXIII , p. 175.— Tiraboschi, t. Vi , p. 145 et suiv. •— Aflieniani , prsf. ad vol. j Gat. cod. maa. bib. Vat.
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Inghiraini venait de mourir, laissant vacante la place de bibliothécaire du Vatican, que lui avait conférée Jules ii. C'était un littérateur d'une grande aménité de caractère , versé dans les langues anciennes , et connaissant surtout par« faitement le latin. Il n'eût tenu qu'k lui de faire plus de bruit, mais il préférait k la gloire le coin du feu eu hiver; en été , une promenade aux jardins de Sadolet ; le soir, après souper, une conversation avec quelques bons amis qu'il charmait par sa parole toujours douce et fleurie. Ërasme le vit et l'aima , ravi , comme ceux qui avaient le bonheur de Tentendre (1), de tout ce qu'il jetait, en parlant, de traits inattendus , d'images pittoresques , de saillies spirituelles : causer était sou talent. 11 nK)urut jeune encore, d'uneehute de cheval. Chose étonnante ! on l'épargna après sa mort , comme on l'avait épargné de son vivant. Seulement , k cette époque de dénigrement systématique, la satire, qui ne veut pas perdre ses droits , lui reproche une obésité que le sépulcre put a peine enfermer (2). Elle ajoute, il est vrai, qu'en mourant il partagea entre ses héritiers l'as qu'il laissa pour toute fortune : c'était finir honorablement.
Le vieux Béroalde écrivait , après avoir écouté parler Béroalde, son neveu : t Vous verrez que de cette étincelle de science jaillira bientôt une lumière vive et radieuse; l'en^ fant donnera raison au proverbe : 11 y a beaucoup d'éco-^ liers qui valent mieux que leurs maîtres (3). »
(1) Ibidem cognovi etamavi Petrum Phsdrum liDgaà- verias quàm. calamo celebrem : mira enim in dicendo tom copia , tsm autoritas. — Erasmi Ep., lib. xxiii , ip. 4. '
(2; Is verô tamiiium replevit unas, Posteras monnmenta ne sequantur.
Colocci Op. lat., p. 56.
(3) Vidéo ex hâc doctrinaram scintilla Incem maiimam, fulgentissimamqiie matarissimè eraptaram. — Notizie degli scrittori Bolognesî, raccolte da G. Fantuzzi , Bologna , 1732 , in-4o.
LA YITIGAME. 59
Philippe ttéroalde, que Léon X venait de nommer bibliothécaire de la Yaticane , était heureux comme un roi au milieu de tous ces beaux livres que les libéralités du pontife savaient y rassembler (1). Â cette époque , il y avait des bibliophiles qui passaient leur vie k courir le monde pour y découvrir des manuscrits : Politien les nommait des chasseurs de livres. Nul comme Sabeo (Fausto) ne flairait d'aussi loin un ouvrage inédit. Léon X» qui connaissait l'humaniste , Tavait employé d'abord k fouiller les abbayes , les monastères, les presbytères, les bibliothèques des princes ou des particuliers. Le savant se mettait en route, parcourait k pied« le plus souvent, l'Italie, la France, l'Allemagne» la tirèce ; supportant , comme il le raconte poétiquement , la faim , la soif, la pluie , le soleil, la poussière, pour délivrer de l'esclavage (2j uu écrivain antique qui , en recouvrant sa liberté , reprend l'usage de la parole , et vient remercier, en beaux vers, son libérateur. Ce que nous admirons chez ces hardis explorateurs est moins le bonheur que le désintéressement. Pas un qui, au retour de ses longues courses, garde pour lui un seul de ces volumes adorables qu'il a cependant si bien gagnés. £t que sa tentation doit être vive k la vue de manuscrits aux lettres rehaussées d'or, aux mmiatuires dont le temps n'a pu ternir les fraîches couleurs, aux mille fantaisies calligraphiques qui montent , descendent et s'enroulent sur de blanches marges , k la reliure chargée d'ara-
(!) Bembi Ep. fam., lib. m , ep. 3 , 4 , 6 ; lib. iv, ep. 4. -^ Mazzachelli, Soritt. It., t. Il, parte ii, p. 1017.— Fantuzii, Scrltt. Boi., t. ii, p. 136.
— Laocellotti, Mem. délia Tita di Ângiolo Colocci,p. 52. — Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. xxv, p. 394.
(2) Ipae tuli pro te discrimina, damna , labores Et varies casus , l)arl)arie in medlà , Carcere ut eriperem , et vinclis , et funere libros.
— Ad Leonem X , Pont. Max. — Epigrammatum libri v, ad Henricum regem CraUiœ, Romae, 15&6, in-8o.
60 Li y^TIGANE,
besques dont Jean d'Udiqe lui-même , ^ l'aide da pinceau , n'aurait pu reproduire les caprices divins ! Aucun d'eux ne succombe ; on les voit qui reviennent k Rome, et déposent fidèlement $iux pieds de Sa Sainteté des trésors dont ils se séparent les larmes aux yeux. Si vous saviez ce qu'ils leur ont coûté ! Quelquefois le possesseur connaît le prix de V4 relique séculaire qu'il lient enfermée sous clef; il faut alors que l'humaniste emploie la diplomatie , la ruse , l'éloquence ; qu'il prie , qu'il s'attendrisse , qu'il fasse parier tour k tour le mort et le vivant : le mort , dont le Turc , demain , enlèvera l'œuvre inédite au mai tre de la maison , ou qu'un héritier itérant laissera manger aux vers , ou qu'une servante vendra peut-être k l'épicier ; le vivant , c*est-k-dire le pape Léon X , qui attend avec impatience le volume pour le placer dans le palais du Vatican , le vêtir d'or et de soie , si l'âge et la poussière ont usé la reliure , le soustraire k la dent du temps en l'enfermant dans du cèdre (1), et le montrer, comme une merveiUe, au^rois de la terre qui passent k Rome. Au besoin , le diplomate a l'ordre de promettre au maître du livre des prières et des indulgences , et , si rien ne peut l'attendrir, de lui offrir de l'or k pleines mains (S).
(1) Vel fattofanctofl yitft donastis , vel loogo, ut ai uni, postUminio in Latium redoxistis. — Barb. ep. 1 . — Quirini , DiatrUNi ad Eplst. Fr. Barbar., p. Set seq.
(2) Citons les noms de quelques savants qui , au moyen âge et peu de temps avant la Renaissance , furent assez heureux pour découvrir de précieux manuscrits : --Pétrarque , à Liège , trouva deux discours de Gioéron ( Petrarch. SenU. xv, 1 , p. 148 , éd. 15&4 ) ; — Le Pogge (Poggio), à Constance, pendant la tenue du concile, Qnintillen , Yalerius Flaccus, etc. (Muratori, t. xx); — Niccolè fficcoli, en Allemagne, douze comédies de Plante ( Méhus, pnefat. ad Vit. Amb., p. 40] ; — Grégoire Corrarus , en Allemagne , Saivien , de divinà Providentiâ (Martène, Coll. ampl., vol. m , p. 838); — Taddeo Ugoletti , les Églogaes de Calpurnius et de Nemeslanus (Campani ep. ix ); — Fra Gloeondo, à Paris, les Lettres de Pline (Budaeus ad fr. 2 , S 24, 0. J . ( 1 , 2) ,
La l'ATlGANEi 61
Le maiiuscrit de Tacite que possédait Tabbaye de Gorbie , en Allemagne » fut acquis par téon X au prix de 500 sequins. C'est que ce manuscrit était bien précieux ; tous ceux qu'on connaissait étaient incomplets. A celui dont s'était servi k Milan , en 1495 , Frau^^is Puteolàno , pour imprimer les Annales , il manquait les cinq premiers livres de l'historien ; on venait de les retrouver dans un monastère de Westphalie , et les moines, qui savaient le trésor qu'ils possédaient, n'avaient voulu s'en dessaisir qu'k prix d'or même en faveur du pape : l'or avait été donné. Ajoutez que le Tacite de Milan était fautif, mal imprimé et sur mauvais papier. A cette époque oii tant de morts ressuscitent, la joie de l'humaniste est souvent troublée en écoutant Horace ou Virgile sorti de la tombe parler une langue hérissée de solédsmes. Un Milanais, typographe de son métier, mais artiste au suprême degré , va jusqu*k s'écrier que c'est un problème difficile k résoudre que de savoir si l'invention de l'imprimerie a fait aux lettres plus de mal que de bien (1).
p. 149, éd. 1563], fD-8o (— Inghlrami , ttu éoovent de Bobblo, dans le cloître fondé par Théodelinde. reine des Lombards, RuUlias NautnatianuB, HcroicQDi Snlpitii carmen, Terentianu? Maurus, de Litteris, syllabis et metris omnis generis, Adamantius Martyrius, de B. litterà et muta Y vocali , Probi Catholica, GornelU Frontonis Elegantis , Prudentii Hymni. — Raphaël Voiaterranus, Comment, urb. lib. iv, fol. 45, éd. 1530.
Ceux qui furent surtout heureux dans leurs recherches bibliographiques en Grèce sont: — Guartno de Vérone, qui chargea deux bâtiments de Mss. pour sa patrie, dont nn arriva à boa port(Maffei, Verona ill., p. ii , p. 134 , ïn-8o ) ; — Âurispa , qui de Sicile et de Constantinople expédia pour Tltalie plus de 200 Mss. (Méhns, Ep. Amb. Trav., 1. XXIV, ep. 47, 53, 60, 61 ) ; — Fileifo , qui trouva entre autres quelques écrits de Plutarque (Tirab. vol. vi ) , etc.
(1) Dubltandum slt honine an mail plus litterariâB rei hic novus scribendi modns attulerit. — Minut. Alex. ép. Bart. Galcho , 1495. — - Hist. litterario-typographica Mediolanensis, auct. Josepho Antonio Saxio. Mediolanl^ 1745, in-fol. Proleg., p. cvirr«
6i LA Vaticatse.
L'hi^tdrieti , s*il faut en croire Minu2iàno qui l'atifirme dans une spirituelle préface , quitta tout exprès TËlysée (I), et vint k Milan pour dicter k Timprimeur une lettre de remerctment k Ferretri. La lettre est écrite avec une recherche trop curieuse de mots pour qu'elle puisse être authentique. Tacite n'avait pas tant d'esprit. D'ailleurs Minuziano fait jouer au Romain un triste rôle : Tacite est métamorphosé en solliciteur, implorant la protection du sénateur milanais pour l'éditeur des Annales !
C'était un prélat , Ange Arciinbold , qui avait apporté au pape le manuscrit de Gorbie. Dans cette chasse aux livres ^ des empereurs , des rois , deà électeurs , de^ doges , étaient les pourvoyeurs de Léon X. Les commissaires ordinaires partaient de Romd munis de lettres de recommandation pour les princes dont ils devaient parcourir les États. Jean Heytmers de Zonvelben fut chargé de visiter rAllemàgne , le Danemark , l'île de Gothlànd. Le bruit courait k Rome qu'k Magdebourg, dans la bibliothèque des chanoines, se trouvait une partie des Décades de Tite-Uve (2). Heytmers avait ordre d'en achetei^ k tout prix le manuscrit. 11 devait être aidé dans cette négociation par l'électeur de Mayence, Albert, que Luther a depuis si fort maltraité. Le manuscrit était ailleurs. Heytmers avait également une lettre pour Cbristiem, roi de Danemark (3).
Augustin Beazzano , que Bembo avait fait connaître k Sa Sainteté (4), eut mission de parcourir les États de Venise ; il
(1) Saxius, Proleg., etc., p. cix.
(2} Bayle, Dict. hist., art. Léon X. — Roscoê , t. iv, p. 147. '
(3). Nova Litterarta Maris Balthici et Septeotrionis. Anno 1699. Labecœ, ln-4o, p, 347.
(4) Augustînum Beatianam familiarem meum et clvem tuum» probuin ipsam yirum et ingenio doctrinâque prsstantem , ad te mitto qui tibi mentem meam latius explicabit. Gui etiam mandavi , ut certos Grœcorum libros quibus egeo, Venetiis perquireret. — Benib., Ep. Léon. X, I. X, ep. 46. — Fabroni, Vlta Léon. X, p. 201. — Tlrab.,t. vu, p. 1367.
tA VATICANE. g»
emportait une lettre ou le pape le recommandait k la blenved^ance du doge Lorédan. q„i l„| fit ouvrir les bSthèques de tous les couvents de Venise. Beazzano y trouva quelques beaux manuscrits grecs. «
Au pape, a ne fallait pas seulement des livres et des manuscnts, mais des hommes, et il n'<{pargnait aucune dépense pour s'en procurer : presque toujouro étaitTu! reux. Il faut avouer qu'il «ût été bien difficUe de lui résister • cela arrivait pourtant. Il écrit k Nicolas Leoniceno • '
.Vous savez si je vous estime, si je vous ai touioure aimé , s. j a, toujouR fait grand cas de votre savoir. BemïT mon scCTétaire, qui vous chérit tendrement, et qui k Fer' rare, adolescent, eut le bonheur, comme il s'en vante de m>mper s^ lèvres aux eaux de cette phflosophie dont ^us possed^ la souree. k force de me parler de vous, me feit
r ) r?*"" ^' °'"''"" témoignages de mon atta- ^eni k votre pmonne. D faut que vous me permettiL de fi^e quelque chose pour vos beaux talents acquis par tant d étude. Parlez ; si mon amitié peut vous être Jtile ie vous l'offi-e de nouveau; demandez, vous obtiendrez de moi tout ce que vous voudrez (I ) . .
Nous avons cherché longtemps dans la correspondance des princes «ne lettre qui valût ce petit billet , sans pouvo^ la trouver : ,1 „ y a qu^in homme au monde qui ait jama écrit de ce style , c'est Henri IV. "
Mais peut-être y a-t-fl quehjue chose de plus admirable quelépltre du pape; c'est la modestie du savant ^ content de boire aux sources abondantes de la philoLnhiê antique, dont il détachait un rivulet pour ses deux élèves .
{!) Id te sclre volul ut si qnid easet !■ «oo Ubi ikiiI «t «-. . «se ^t .mor erg. U meus. «>nâderesTà iTn^nï r"Z posse conseqûl.- Pétri Bembi. Ep.Leonis X. lib. x" p""*?