‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 12 sur 69 · I. È 0 N A R n DE VINCI · texte numérisé non relu

I. È 0 N A R n DE VINCI

viole et improvisait des vers, mais lü n’étail pas riiomme à qui Ludovic le More voulait confier le gouvernemeni des esprits; c’était au sculpteur, au peintre, au savant, trinité éclatante que réunissait déjà l’artiste souverain. Au.ssi à son arrivée à la cour encore gothiqut' qu’il va transformer en cour athénienne, il ne s’annonce pas en joiieurde viole et en discorde sonnets; il s’annonce en créateur de cette Académie renouvelée de celles de l’antiquité, vraie renaissance de l’esprit humain , modèle éloquent de toutes les Académies qui vont être instituées en Italie, en France et ailleurs*.

Fn peinture et en sculpture Giotto cl Baldiicci furent les initiateurs — l’aube diijà colorée — de l’école lombarde avant ce soleil resplendis.sanl qui s’appelle Léonard de Vinci. Milan eut une première période liéro'ûiue et lumineuse sous Francesco Sforza; mais

luicnl lo premier rang dans l'arl de modeler el de couler en bronze. Iléji Dmiatello à Padone, Baroncelli à Ferrare, Verroccliio à Venise, en avaient donné d'illuslrcs modèles dans les slalues é()ueslres de Callanielala, de Nicolas lit d'E.sle, et de Bartolomeo Colleoni. »

Si Ludovic le .More eût appelé Leonard pour cette statue de son •aient, le grand artiste ne lui eût pas écrit celte longue lettre on il lui parle de tous ses talents avec la .simplicité d'un lionnne de génie ipii ne met d'orgueil que dans son travail.

‘ Ce ne fut pas seulement une académie des beaux-ai'ts i|ue rurina l.éonard de Vinci, ce fut une académie des sciences.

quoique ce grand homme eût tenté pour Milan ce que les Médicis allaient faire pour Florence, ce que LéonX allait faire jwur Home, s’il avait trouvé des architectes et des sculpteurs, il n’avait pas trouvé de peintres. Faut-il compter, en effet, les fresques des églises ou les portraits des Baronx anntis, ni Bambo, ni Foppa, ni Givercchio, ni Butlinone, iiiZénale, ni Berlino de l.odi, ne devaient laisser à la peinture l’auréole du génie. I.a .sculpture avait donc des maîtres plus dignes de gloire. Combien de statues, combien de bas-reliefs sont là encore dans ces églises et ces palais de Milan; combien sur les églises mêmes pour témoigner du génie sculptural du quinzième siècle. El les grands architectes donnaieni la main aii.v grands sculpteurs, Barthélemy («azzo à Giaccomino da Tradalte, Borsini (la FiUgano à Bonifoi te Solari. C’était le siècle monumental par excellence; combien d’admirables architectes, Donatcllo et son disciple Michel Ozzo, Bramanlect son disciple Suardi, -tout un peuple d’artistes, tout une forêt de (hunes, de llèches, de tours et de clochetons.

Quand Ludovic le More prit la régence du duché de Milan sous la minorité de S(vn neveu Jean-Galéas Sforza, c’(!lait donc déjà le pays des arts. Et il faut rendre celle justice à Ludovic (pie le senlimeut des

arts régnait dans sun âme aussi impérieusement que l’amour de la domination, — cet amour de la domination qui SC révélait chez lui par des violences telles qu’il chassa la mère et fit couper la têteau ministre de son pupille. — Quand son épée était au repos on le voyait tantôt au milieu de scs courtisans, gentilshommes, architectes, peintres, sculpteurs, musiciens, visiter les églises, discuter savamment sur les œuvres du moyen âge et sur les œuvres contemporaines; tantôt ordonnant des fêtes où il se lançait voluptueusement dans les chansons, la musique et les danses; tantôt méditant dans son oratoire, avec la foi en Dieu sur un de ct*s merveilleux livres d’heures du quinzième siècle «enluminés» de miniatures qui semblent travaillées par les anges.

Même avant son arrivée Léonard avait donné son programme. C’est une des pages curieuses de sa vie que cette lettre là Ludovic le More * :

♦ < Monseigneur, dUnl bien convaincu que les essais de tous ceux « <)ui SC disent maîtres en l'art d'inventer des instruments de guerre.

« llavonclo, S ' mio 111., vislo e considcrato oramai ad sufficicnlia leprove di tuUi qiielli che si reputaiio macslri et coniposilori d’instrumcnii bellici, et che le invenlionc et opci’alione de dicli inslrumenli non sononienle alieni dal comunc uso, ini exforserô, non

« n'orTrent ni plus d'utilité ni plus de nouveauté que ce dont on se « sert communément, je veux m’efforcer présentement, sans avoir « l'intention de nuire à personne, de dévoiler li Votre Seigneurie mes « secrets, et, s'ils lui conviennent, de les mettre à exécution; car

< j'ose espérer que toutes les choses qui font l'oijjet de cette eoui te « lettre atteindront le résultat désiré.

« t . Je sais construire des ponts très-légers, qu'il est facile do tr.insj porter d'un lieu à un autre, et à l'aide desquels le plus souvent on

• |ieut poursuivre l'ennemi et le mettre en fuite ; ils sont très-sûrs,

• inattaquables au feu, et résistent aux combats. Ils sont très-coin- « modes ü placer et à enlever. J'ai trouvé aussi le nioven do détruire

< et de brûler ceux des ennemis.

■ 2. J'ai trouvé le moyen du détourner les cours d'eau dans un siège, € de faire des ponts d'échelles et différents autres instruiiicnts d'une « grande utilité dans ces occasions.

« 5. Si la hauteur des murs ou la forte position de la place neperu met pas, dans un siège, que l'on ajiproche les canons, j'ai inventé « un moyen de raser une tour ou une forteresse qui ne serait pas as- « sise sur le roc.

O 4. Je sais encore fabriquer une espèce de canons très-faciles et « commodes û transporter, qui lanceraient des étoffes ciinamméc.s, « pour jeter l’effroi parmi les ennemis au moyen d'une grande fuo im'c, pour leur faire beaucoup de dommage et les mettre en « désordre.

« 5. Puis la manière de creuser, sans bruit, des voies souterrai- « nos, étroites et tortueuses, pour p.irvenir à un lieu que l’on ne

CO

L É O N A n D DE VINCI

(lerogando a nessuiio allro, f'arnii inlendere da Voslra Kxcellentia; aprendo a quelle li secrcli niiei : el oppresse effereiideli ad egni sue piaeimiente in lempi epperluni sperarè cum elïecle circlia tulle quelle eesc, elle su brevilà in présente saranne qui di selle nelalc.

1. Ile mede di far punli leggerissimi ed acii ad [Kirlare facilissimamenle, el cum quelli seguire alcuna voila fuggire li ininiici; et allri securi el inoffensibili da fuoco et ballaglia : faeili et coniinodi da levare cl poncre. El modi de ardere et disfare quelli lie li nimiei.

‘2. Se in la obsidione de una terra loglicr via l’aqua

• jiouiTait pas aUeiiiiIreaulreincnt, si, par exemple, on avait li passer « sous (les rcmparls ou sous une rivière.

« G. fuis des chariots solides, couveils, offensifs et défensifs, (jui, « munis d’artillerie, pénèlreni au milieu des ennemis ; il n’y a pas <■ de rangs si épais qu'ils ne puissent rompre. Lorscpi'ils pénètrenl

• ainsi, les fantassins peuvent les suivre sans éprouver aucun duni- « mage et sans rcnconlrer d'obslacle.

« 7. Si le be.soiii s'en fait sentir, je puis aussi couler des canons, « des mortiers et des obusiers d'une Iwlle forme et d'une grande uli- " lité, tout autres que ceux dont on se sert actuellement.

« 8. I.à où les canons ne pourront pas servir, jetés remplacerai par ■< d'autres machines d’une singulière efficacité, dont on ne se sert pas « encore; enfin, selon la différence des cas, je la(;nnnerai des arme.s ([ offensives aussi variées que nombreuses.

O !l. Si le hasard amène une bataille navale, j’ai toutes prèles qiiaii-

A MILAN

cIc fossicl farc inlinili pnlighalli a seale el allri iiisli’iimenli jwrtincnii ad ilicta cxpedilionc.

O. Ilem SC per allezza de argine o per forlczza de Itico cl di silo non si potessc in la obsidionc de mia lerra usare l’ollîcio delle bombarde: ho modo di ruinare ogni roccia o allra forlczza se già non fusse fondala siil saxo.

4, Hoanebora modi de liombarde commodissinio el facili ad porlare : el eum quelle biitlarc minuli di Icmpesla; et cum cl fiimo de quella daiulo grande paveiilo al inimico cum grave suo danno el confusionc.

(t lllé d’armes pour l’allaquc et pour la défense ; puis dos vaisscaus « (|ui résistent au feu de la plus forte artillerie ; enfin de la poudre et n des systèmes de fumée.

a 10. En temps de paii, jejerois pouvoir satisfaire les besoins du >c Inus au moyen de rarcliitccj,urc, en bâtissant des édifices publics et « privés, et en conduisant l'eau d’un lieu â un autre.

< Je m'occupe aussi de sculptures en marbre, en bronze et en tciTc ; (I de même je fais tout ce que la peinture peut exécuter, tout ce que <1 l'on veut. Je pourrais aussi travailler à la statue équestre de bronze « c|ui sera élevée i la gloire immortelle et â l’éternel honneur, ainsi « qu’au souvenir impérissable de votre glorieux père et de la noble v maison des Sfona.

<1 Si quelques-unes des choses dont je viens do parler semblaient à

< quelqu’un impossibles et inexécutables, je m’offre îi on faire l’esn sai dans votre parc ou dans quelque lieu qu’il plaise â Votre Excel-

< lencc, â laquelle je me recamniandc très-humblement. »

L f: 0 N A li n DK VINCI

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T). lU'm ho modi |icr cave cl vie strcllc c disloiic l'acte scnz’ alciino slrcpilo jicr vciiirc ad uno ccrlo... clic hisognnssc passarc soUo fossio alcuno fiumc.

G.Ilcni facio carri copcrii siciiri et inoffensibili ; e qiiali cntrando intra ne l’inimici cum suc arliglieric : non è sî |irandc miilliliidinc di génie d’arnic chc non roinpessimo et dielro a quesli polcranno seguire fanleric assai inlcsi e sonza alchuno iinpcdinicnlo,

7. Item occorrendodi hisogno faiô bombarde, mortari et passavolanli di bcllissimec iilili forme fora del comunc uso.

8. Dove niancassi le opcrazionc delle bombarde coinponcrô liriccole mangbani, Irabucchi cd allri inslrumenli, di mirabilc efficacia cl fora de usalo : cl in somma sccondo la varietà de casi componerù varie cl infinilc cosc da offendcrc.

9. El quando accadesse esserc in mare ho modi de’ moldi instmmcnli aclissimi da offenderc el defendere : el navali che faranno resislenlia al Irarrc de omni grosissima bombarda : cl polvcrio fomi.

10. In Icmpo di pacc credo salisfare benissimo a paragone di omni altro in arcbilellura in composizionc di cdifici et privali, cl in conduccrc aqua da uno loco ad un allro.

Ilein conclucerô in sculplura demarniore dilironzo cl (li lerra, sitnililera in piclura, ciô cliesi pos afarc ad paragonc dcomni altro cl sia chi vole.

Ancora si polerà darc opéra al cavallo di bronzo elle sarà gloria immorlale et elcrno onorc délia fclicc memoria de S" voslro Padre, et de la inclyla Casa Sforzesca.

Et se alchunc de le sopra dicte cosc ad alchuno paressino impossibili, cl infaclabili me ne offero paralissimo ad farnc expcrimcnlo in el voslro parco, 0 in quai loco piaccrà a Yoslra Exccllcnlia, ad la qualc umilmenlc quanto più jmjsso me raccommando*. »

Celle Icltrc est écrite de droite à gauche à la manière des Orientaux, dans un italien primitif, avec une orthographe loulc originale**.

las biographes, Vasari le premier, accusent Léonard de Vinci d’inconstance el de caprice dans son

■ Lettre originale — Codice allenlico — Pompe io Lconi, folio 58'2. — Ahobetti.

** laionard écrit toujours ca, co, eu, ga, go, gu, .au lieu de cia, cio, du, gia, gia, giu. 11 donne au c, et au g, devant a, o, u, la valeur du signe phonétique cia, cio, du. 11 n’acceplo qu’un seul « doux, qu'il redouble lorsque l's a un son dur. Comme les écrivains italiens des premiers temps, il fait précéder ou suivre souvent le nom de l'article et de la préposition.

travail, Vasari s’afflige à la pensée qu’il commcnijail tout el n’aehevait rien. C’est plutôt un éloge qu'une ( rilique, quand on passe devant l’œuvre de Léonard, quand on songe qu’il fut toute une encyclopédie. En effet, s’il n’achevait pas toujours, était-ce le génie qui lui manquait? Mais qui donc, quand il l’a voulu, a plus parachevé que lui? Si tous les jours il se passionnait pour une idée nouvelle, c’est qu’il était né |K)ur ouvrir tous les chemins, pour répandre toutes les lumières. Créateur d’une académie, ne lui fallaitil pas à toute heure débrouiller le chaos du moyeu âge, sous les rayons de la Ilcnaissancc, N’oublions pas qu’en cette académie il enseignait tout, la théorie et la pratique des sciences les plus opposées; tantôt tournant un compas, tantôt agitant un crayon, ici .savant, là artiste. Aussi Lomazzo, qui a caractérisé les grands peintres contemporains par des symboles héraldiques, a-t-il donné à Léonard l’or pour attribut, le lion pour emblème. Oui, il est le lion et son écu est d’or pur ! N’a-t-il pas la force et la grâce, le relief et l’harmonie, la fierté et l’éclat. Son génie n’est-il pas comme ce lion chevelu et flamboyant qui court inquiet à tous les horizons, qui dévore l’espace, qui dépasse la foudre, mais qui tout à coup se couche sur le sable dans les poétiques paresses et les som-

A MILAN

nolcnlcs lèverics. Oui son écu csl d’or cl frappe au bon coin; dans loulo sa vie d’hoininccl d’arlislc la fausse monnaie n’csl jamais lombee de scs mains toujours loyales, toujours riches ; toujours riches de chefsd’œuvre à créer, toujours riches d’argent pour scs amis, même aux jours de misère. Ne voit-on pas que dans ses mauvais jours il donna sa part — la part du lion — pour la dot de la sœur de Salai?

C’était une étrange cour que colle de Ludovic le Moi e; ce prince familier au poignard et au poison, fourbe et bravo, grandiose et théâtral, tyran de son peuple, esclave de ses femmes, affamé de despotisme et de gloire comme s’il savait que le despotisme n’a pas de meilleur masque que la gloire.

Un esprit médiocre eût reculé devant a'ttc figure; le grand lakmard la regarda de face, accusa la barbarie et dit qu’il ferait de cet homme de mal un homme de bien. Puisque deqà Ludovic le More avait le sentiment des arts, c’est qu’il devait renaître cl

ce

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