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Irioniplicr de son origine; c’est qu’il devait cliercher sa rédemption dans les actions nouvelles. L’homme est le flux cl le reflux du bien et du mal; dans le plus mauvais on peut trouver le meilleur.
Cette dynastie des Sforza remonte au quatorzième siècle. Vers 1585, dans une petite ville de laRomagne, entre Imola et Frenz, un laboureur, Ciacomo Aicndulo donnait .à son fils Giacomo une charrue on lui disant que c’était l’arme sainte. Mais l’enfant était né batailleur. Une compagnie de soldats passe au bout de son champ : il ne creusera pas un sillon de plus. Il s’enrôle; il part sur un cheval de labour et donne l’autre. Uuebpies années après, le soldat est devenu connétable de .Naples, gonfalonnier de la sainte Église et comte de Goltignola. Uue ne filt-il pas devenu, s’il ne s’était noyé en passant une rivière à la poursuite du roi d’.Xragon! Les héros .sont amoureux, il eut plusieurs enfants de sa maîtrc.sse, LucieTrezana, entre autres le fameux Francesco Trezana Sforaa, ()ui fut duc de Milan. Ce n’était que la préface. Il eut trois femmes, qui toutes les trois lui donnèrent de grands capitaines et d’illustres archevêques. Le jour où se noya Giacomo Sforza, son prenaicr né, Francesco, à peine majeur, était baptisé héros dans la même rivière. Quoiqu’il fût illégitime par la nais-
sancc, il succéda à son père par droit de conquête. -\près beaucoup d’aventures héroïques, après avoir été excommunié par le pape, il fut élu par les Vénitiens et les Floi-entins généralissime pour la guerre contrele duc de Milan, Philippe Visconti, dont il venait d’épouser la fille. Comme «il vendait son sang à qui le payait le [>lus cher, » il se battit pour les Milanais contre les Vénitiens; puis il se battit pour luimême. 11 assiégea Milan, véritable oiseau de proie qui veut un nid tout fait; il prit Milan et se nomma duc dcMilan, en 1450. Son fils, Galéas-Mario Sforza fut un Borgia avant la lettre : toutes les débauches, toutes les férocités. 11 fut assassiné dans une église, « et son sang fut agréable à Dieu. » Il fut le père de Blanche, qu’épousa l’empereur Maximilien *; de Catherine, une des héroïnes du quinzième siècle, une amazone indomptable ; et de Jean-Galéas-Mario, qui fut empoisonné par Ludovic le More, son oncle.
Celui-là, Ludovic le More, homme de bronze, tête machiavélique, cœur d’amoureux, commcn(;a bien son entrée de jeu au pouvoir: l’héritier du duché était sous la tutelle de sa mère et du secrétaire d’Etat
* Ce fut pour tes fêtes de ce mariage que Léonard de Vinci, qui voulait peut-être faire sa cour aux opprimés, exposa la statue équestre de Francesco Sforza.
Simonela. Ludovic Sforza chassa la duclicssc cl (il couper la lèlc au ministre. Après quoi il versa à son neveu un poison Icnl dont l’cnfanl robuste triompha presque, mais dont il finit par mourir à vingt ans. Ce sacrifié, qui paya de sa vie les crimes de son père, eut pourtant, sous les yeux memesdu tyran, seshcurcs de joie; il se maria avec Isabelle d’Aragon, fille du roi de Naples, une adorable créature, qui lui donna deux enfants, un fils cl une fille; mais c’est à peine s’il eut le temps de les voir. Le fils, soustrait à la fureur de son grand-oncle Ludovic, fut envoyé secrètement en France où il mourut abbé de Marmouliers. La fille épousa le roi do Pologne.
N’oublions pas l’autre fille de Gai éas - Mario Sforza, Calarina Sforza, nièce de I.udovic le More, dont Léonard de Vinci a fait le portrait, au mariage de son frère avec Isabelle d’Anjou. Quoique fille naturelle, elle épousa le prince Forli Riario, qui fut assassiné par Ursus, chef de ses sujets rebelles. On jeta Catherine en prison avec ses enfants. Tout était perdu, mais la forteresse deRimini tenait encore pour elle. Catherine dit aux rebelles que le feu cesserait à sa voix; on lui permit d’aller eu parlementaire jusque dans la forteresse. Une fois au milieu de ses plus fidèles soldats elle commanda le
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fini elle-mômo. Les conjurés la menacèrent de tuer scs enfants qu’elle avait laissés en otage; elle monta sur une tour et répondit vaillamment en levant ses jupes : « Voilà de quoi en faire d’autres! » Elle reconquit sa souveraineté, elle se remaria à Jean de Médicis, père du grand Médicis. César Borgia, quand il avait pour conseil Léonard de Vinci, l’assiégea dans Forli, où elle se défendit héroïquement. Elle fut prise l’épée à la main. Léonard de Vinci plaida- 1- il la cause de celle qu’il avait peinte quelques années auparavant? Elle ne fut qu’un instant prisonnière au château Saint-.^nge, mais elle ne recouvra pas sa principauté.
Quel roman d’aventures que toute cette histoire des Sforza, ou plutôt quel drame shakes|iearieii !
Léonard de Vinci trouva donc deux hommes dans laidovic le More, le barbare et le raffiné; il cultiva le raffiné pour accuser le barbare; la musique lut le trait d’union II le charmait par sa lyre d’argent. Après
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la lyre Venaient les paroles d’or, qui lomliaienl harmonieuses de celle bouche éloquente. Léonard de Vinci parlait do tout dans la langue des poêles avec des images, ne craignant pas de séduire par les coneelti. C’était un enchantement ; aussi le prince lui disait : «Je crois toujours que vous chantez. » Et, en effet, ce n’était que chansons jverdues ; car une fois Léonard sorti, le tyran rentrait dans le château fort de la barbarie, à moins que ses femmes ne fussent là.
Léonard, par le pinceau, lit encore la conquête de de Ludovic le More. Il le peignit, lui et ses maîtresses. On a accusé Léonard dans sa dignité d’artiste : « Par un empiétement indécent et presque sacrilège sur le domaine de l’art religieux, Ludovic le More fil exécuter par Lrônard de Vinci, jwur la belle Cecilia Gallcrani, qui captivait alors son imagination et son cœur, ce ravissant tableau dans lequel la Vierge conduisait la main de l’Enfant Jésus pour bénir une rose fraîchement épanouie. Et pour ne laisser aucune incertitude sur la signification de cet emblème, on avait écrit sur le cadre :
Per Cecilia quai te orna, lauda, et adora
Et tuo uitico tigliolo, O heata Yergine, exora. ,
El on s’indigne de cet amalgame du sacré et du
A MILAN
profane, de la passion et de la dévotion, Ludovic le More « avait des paroxysmes de dévergondage qui obligeaient l’artiste à exploiter pour lui ce qui se trouvait de plus impur dans les traditions mythologiques, et aloi-s les nudités les moins voilées étaient celles qui rencontraient le plus de faveur, pourvu que les contours en fussent bien moelleux et bien arrondis et que la magie du clair-obscur fit bien ressortir la perfection des formes *. »
L’historien va plus loin que Léonard dans le symbole, plus loin que le distique lui-même, qui déjà n’était plus l’interprétation du peintre. L’enfant Jésus qui bénit la rose, qu’cst-ce autre chose que le réveil de la nature? celte nature trop longtemps condamnée, fustigée par la discijdine sous les siècles nocturnes, celle nature clémente que, dans le sourire du printemps, Léonard de Vinci veut réconcilier avec l’Église?
Le trop orthodoxe historien, éloquent mais absolu, condamne encore I^éonard pour avoir peint en sainte Cécile celte maitresse du duc. Que dira-t-il à Raphaël, que dira-t-il à tous les peintres? Il oublie
* Rio, Histoire de l'art chrétien. Ce serait un îles plus beaiu livres de notre temps si rhistoricn ne sacriGait toujours le sentiment de fart au sentiment religieux. Qu'est-ce donc que l'art si ce n'est une religion?
lro|) que celle femme s’appelait Cécile cl qu’elle était musieienne comme Léonard. Là où il voit presque un sacrilège, fjéonard, sans doute, ne voyait qu’un jeu d’esprit.
Singulière destinée des cliefs-d’œuvrc ! Pagavi raconte qu’il a vu le célèbre tableau de la Vierge au bambino lainissant une rose cbez le marchand de vin lîadici*.
Pour le portrait de Cecilia Gallerani en sainte Cécile, le poêle Belliucioni fil ce sonnet bien ita lien :
Di chc t'adiri a chi invidia hai Natiira !
Al Vinci che a riltrato lina tua Stella !
Ilecilia se, Itcllissima, nggi e quclla
Cliü a suoi Ix-gli occhi il sole par ombra oscura.
1/ onor c tuo, sebben con sua piltura La fa ebe par ebe ascolti, c non favella.
Pensa, quanto sara piu viva e bella,
Piu a te sia gloria neirota futura.
* ■ J'ai vu un très-beau tableau peint parlalonanl pour Cecilia, cl je l'ai vu ces jours derniers cbez Giuseppe Radici, marchand de vins dans le quartier San Vilo, près de la porte Jlarengo. Ce tableau représente la Vierge avec le Rambino assis sur scs genoux, bénissant une rose appelée par le vulgaire llose de la madone. C'est Imité avec une Ciies.se admirable. I.a tète surtout est liellc : on y remarque, ainsi que sur le cou, une teinte, un éclat surprenant. On lit le nom de Celilia dans un distique écrit sur la galoche du cadre en forme d'angles, d'après la inude arcbileclurale du temps. »
Riii^'razziar dunqiic Loduvico or puoi E r ingegno c la inan di Lionardo, r.lic a jiostori di loi voglion lar parle.
Clii loi vcdra eosi beiiche sia tardo Vedcrla viva, dira : Basti a noi Comprotulcr or (piel ch’ è naliira ed artc.
Je lis dans les noies de Fagavi que le ]K)rlrait de la Gallerani, mariée plus lard à Ludovico Pergamino, élait au siècle passé chez le marquis Boiiessama. On peut étudier le cnraclère de la femme cl la manière du peinlre dans la copie de la bibliolliè(juc ainhroisienno.
Sur le porlrail de Lucrezia Crivelli on lîl les disliqiies suivants :
L't bene respondet naluræ ars docta! Dcdisscl \iiicius, ut tribuit caetera, sic aniniam. iNoliiit, ut similis inagis liacc foret ; altéra sic est ; Possiilet illiiis Maurus amans animam.
llujus, quam remis, nomeii Luerclia, Divi Omiiia euilurga coiitribucre manu.
Uara huie forma d.ila est ; pinxil Lemiardus, amavil Maurus, pielorum prinius liic, ille duciim.
LÉONAIID DE VINCI
Natiiraiii ac superas liac la'sil imagine divas
Piclor ; tantum hominis possc maïuim hæc doliiit; lllæ longa dari lam magna" tempora forma",
Quæ spalio fiieral dci)critura l)revi.
« Que l’art répond bien à la nature ! Vinei eût donné une âme à ce portrait, comme il lui a donné la couleur. Mais il a voulu respecter la vérité : c’est Ludovic qui possède l’ànie de la belle.
» (lellc que vous voyei s’appelle Lucrèce ; les dieux lui ont avec usure prodigué tons les dons. Llle a reçu en partage une rare l>eauté : elle J'ut jK-inte |iar Léonard, le premier di"s peintres, aimée pai' Ludovic, le pieniier des ca[iitaincs.
B I.a nature et les déesses du ciel poi tcnl envie à ce, chef-d’œuvre : la nature, jalouse de ce que la main di" riiomme puisse si- bien faire; les déesses, de ce que l’on rende immortelle une si grande beauté qui devait bientôt périr. »
Kst-cc le |X)rlrait du Louvre? Esl-cc celle femme MIC à mi-corps, « comme à une fenêtre, et vêltic d’une robe rouge orinie de broderie d’or? » Nous ne vojons pas dans celle lêlc coiffée d’une main avare, quoiqu'elle montre un diamant au front, nous ne voyons pas l’image de celle beauté célèbre au quinzième siè-
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clc, qui s’appelait Lucrczia Crivelli, Celle femme sans cœur et sans charme, surnmnmée on ne sail pourquoi, la belle l'éroimière, est une Florentine peinte à la manière llorenline. File n’(*sl Milanaise ni par la nature ni par la peinlure*.
Pour Lien suivre les méandres de cette existence romanesque, il faut éludier les œuvres de Léonard. 11 est de la cour, il ordonne les fêles, il dirige l’académie, il joue de la viole, il soutient des thèses, il fait des découvertes, mais il ne perd pas un jour son art de peintre et de sculpteur. 11 éhauchc, il crayonne, il modèle. Voyons-le chronologiquement.
En 148"», à peine arrive de Milan, il commence à modeler la statue équestre de Francesco Sforza, celle œuvre grandiose, vantée par ses eonlemporaiiis, mais qui n’est pas venue jusqu'à notre admiration. Ludovic le More voulait consacrer par l’auréole des arts le chef de sa dy nastie.
■ C’est une peinlure sur bois qui a passé par Versailles, où on aittnirail la feiumc bien plus que l’œuvre du |ieinlre.
Fjéonard avait-il cliiflié par cpielqiic dessin révélaleur les beaux cavaliers du bas-relief du Parlbénon? Sans doute il avait vu le cbef-d’œvrc de I)onatello à l’adoue et celui de son cher maîire Veroccliio à Venise; il les voulait surpasser, non pai' une vainc forfanterie, mais |)arce que c’esi là le caractère de l’art de monter, de monter encoi e, de monter toujours. Il était né sculpteur autant que peintre: sa préoccupation du relief, sa distribution des ombres et des lumières, son contour idéalement absolu, ne révèlent-ils pas dans tous scs tableaux le sculpteur sous le peintre? ne retrouve-t-on pas partout le buste, la statue, le groupe? 11 y a du ciseau dans ce pinceau ; s’il efréminc souvent son expression, c’est parce (pi'il a trop accusé le contour. Ses contemporains, Jovect Paciolo, radmirenl comme sculpteur bien plus que comme peintre; car il ne modela pas seulement la célèbre statue équestre; il a pétri des tètes de Clirisl et de Madone, des figui es d’Knfant .lésus. bomazzo parle aven; entbousiasme de l'expression toute divine, de la grâce adorable des têtes créées par cette main de maître. Les ligures peintes nous en donnent l’idée ; la tète de cire, l’orgueil du Musée de Lille, qui appartient sans aucun doute à l’œuvre de Léonard de Vinci, est un miracle de vie, de vérité, d’expression ; je ne
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sais rien de jdus beau définis l’arl grec. Nul plus que lui ne savait ranatomic des lioinnics et des animaux, il avait cherché la vie jusque dans la mort. Le cheval était jiar cxecllencc une de scs éludes, il ne se passait pas de jour qu’il ne se promenât sur un de ces nobles compagnons des princes, des héros, des rcveursi Jl aimait à les dompter dans leurs folies de jeunesse. Il connaissait donc bien son ebeval et son béros quand il commença son œuvre. Rio a découvert à Windsor un recueil précieux où l’on trouve le récit de l’enfantement de cette grande œuvre : « On voit que l’artiste hésita longtemps s'il ferait un cheval de parade ou un cheval de bataille; un général dans le calme exercice de l’autorité militaire ou dans l’élan plus pittoresque d’une charge; s’il se conformerait aux traditions antiques, qui étaient aussi celles de sou maître; ou si le repos relatif, cette loi suprême de l’art grec, serait sacrifié aux exigences de l’imagination populaire, qui ne conçoit son héros qu’en action et qui veut que cette action soit surtout caractéristique. L’idée toute chrétienne de présenter symboliquement l’image de la mort en même temps que celle du triomphe, eut aussi son tour parmi celles qui se présentèrent successivement à l’esprit de l’artiste ; mais elle était trop contraire à la pure tradition et penchait
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trop vers le piltorcsquc pour qu’il s’y arrctîll longlemps. Le parti qu’il adopta déiinitiveinent semble avoir été une espèce de compromis qui conciliait l’absolutisnie classique avec la liberté nécessaire à la vie de l’art comme à celle des lettres. » Selon riiistorien Paul Jove*, le monument dont il est ici question et qu’il pût voir avant sa destruction était aussi remarquable par son originalité que par sa grandeur : « Ix'onard s’était inspiré des chevaux des Diosciires bien plus que de celui de Marc Aurèlo. » Le sculpteur s’était surtout inspiré de la vérité.
Cette statue équestre dont Léonard essaye les dessins et les maquettes en 1485, nous la verrons peu cà peu prendre ses formes majestueuses et se métamorphoser sans cesse jusqu’en 1493. Tantôt c’est le cheval qui n’a pas, selon l’artiste, la fierté d’un cheval héroïque portant César et sa fortune; tantôt c’est le cavalier qui manque de noblesse ou de nature. Sur la couverture de son Traité des ombres et de la lumière, il écrivait, le 2 avril 1490 ; «Je commençai le présent livre et recommençai le cheval **. » Kt
* Cujiis vchcincntcr incitati cl arihclantis habitu...
** iNolc apportiîe par Ollrocchi, el se trouvant ebins un manuscrit itc Li-unard. • A di 25 a))rilc 1490, incumincini quarto libre, et richominciai il cavallo. •
cc il’élail pcul-èti'c pas la première fois. Autour de Léonard tout le monde est content de cette œuvre, mais l’artiste n’est jamais content. C’est la marche du génie. Voilà pourquoi d’un grand sculpteur ou d’un grand peintre on est mal venu quand on n’apporte que renthoiisiasme; voilà pourquoi dans l’atelier des hommes médiocres on est mal venu si on ose venir avec la critique. Léonard de Vinci ne comptait ni les heures ni les jours, trop entraîné par les mille courants de la pensée cl de la rêverie, n’aimant le travail que dans la variété, ne s’obstinant pas quand l’inspiration fermait ses ailes. 11 était trop universel jtour se renfermer stoïquement dans le devoir de l’œuvre accomplie.
C’est en celle meme année qu’il fonde celle célèbre Académie qui porta son nom. Son ami Paciolo le dit, la tradition en est venue jusqu’à nous et la Bibliothèque ambroisicnne garde precieusemenl trois dessins gravés sur cuivre avec ces mots :
Academia Leouardi Vinci,
En 148 i, Léonard de Vinci coniinencc scs éludes écrites cl dessinées sur la peinture, sur la mécanique, sur la géométrie; on voit qu’il veut prouver toujours par la parole et par l’image, ici le précepte, là revemplo; il parle aux yeux comme à l’esprit.
El toujours ce grammairien des arts et des sciences écrit à rclwurs selon sa syntaxe*; scs manuscrits sont-ils comme la première épreuve des leçons qu’il donna à l’Académie? Sans doute il lui sulïil çà et là de jeter un coup d’œil pendant sa leçon sur la page écrite et dessinée le malin; peut-être ne veut-il pas que ses auditeurs puissent du premier coup surprendre ses idées, ce qui expliquerait celte fantaisie d’écrire à rebours dans sa syntaxe rapide; hiéroglyphes imj)énétrahles à qui n’a ni la clef ni le temps.
A force, d’étudier scs manuscrits on le suit dans son idée et dans son œuvre, mais vaguement encore 11 est de plus en plus univci-sel ; armé de l’cx- [)érience, il va frapper à toutes les portes de l’in-
• S(cmlli»I a li+s-liicn ilil : « Ce génie ne louchait à rien sans inventer. » 11 inventait dans l'inconnu ; il inventait même dans le connu, trouvant, comme les philosophes, que tout en ce monde n'était qu'à l'état d ébauche. 11 voulait imprimer sa manü'rc en toutes choses, ce qui explique jusqu'à ses caprices.
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connu. Les unes s’ouvrcnl, il les franchit avec passion; les autres ne s’ouvrent pas, il repassera le lendemain, car rien ne rebutera ce chercheur obstiné. Ainsi qu’il l’a dit dans sa Icllrc d’introduction, Ludovic le More n’a pas seulement en lui un peintre et un sculpteur, il a un conseiller pour les machines de guerre, pour les conquêtes pacifiques de la science, pour la fécondité de l’agricullure. Quand le soleil dévore la Lombardie, il veut conduire l’eau pour l’arrosage des terres ; il veut chasser l’orage à coups de canon quand la pluie menace les moissons. Les chevaux qu’il lance à franc étrier ne vont pas assez vite au gré de son ardeur ; l’oiseau l'appelle dans le chemin des mers, il veut donner des ailes à l’homme, il invente la voiture aérienne. Et ainsi tous les jours il arrive au palais du duc qui sourit bien un jieu dans sa barbe rousse : Léonard a tant d'idées qu’il est pris pour un rêveur. Quelque curieux que soit Ludovic le More, il ne veut pas tant de métamorphoses dans son duché. Pourvu que sa musique soit bonne, que sa maîtresse soit belle, que sa table soit somptueuse, il trouve que tout est bien. C’était en ce beau temps la politique des princes.
.\ la cour de Milan, laionard faisait la maîtresse plus belle par scs peintures, la musique meilleure
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par scs mélodies, la labié plus éblouissante par ses improvisations. Mais quoiqu’il fût né prince, quoi- (lu’il aimât les soupers, les cavalcades cl les femmes, le plus souvent il vivait seul, tout à l’élude; plus empressé aux fêles de l’intelligence qu’aux fêles de la cour ; fuyant la belle compagnie pour ses disciples de l’Académie.
Les documents, comme les traditions, nous prouvent que Ludovic Sforza ne donnait pas une grande fête qui ne fiU ordonnée par léonard de Vinci*. Ici ce sont des arcs de triomphe, là des joutes. Il a des surprises plein les mains. Quand le jeune duc Galéas épouse Catherine d’Aragon, Léonard donne un spéciale grandiose. Il représente le mouvement des planètes ; son théâtre s’appelle '/'aradiso ; toutes les planètes viennent tourner sur un grand cercle en passant devant les épousés, chaque planète s’arrête et s’ouvre, une chanteuse apparaît dans le costume symbolique et chante des vers de Belincioni. Ce sont déjà les fêles de Versailles; Léonard de Vinci a donc
' Arsuiio, (|iic clic Aiiiordti, a consacré une page dans l'iiisloirc ans prodigalités de Ludovic le More : « Pompas nuptiales, lugubres iiatnias, sibariticas menscs, ateltanas fabulas, ionicos choros, ludicrai}ue oinnia, denique nmnia publiris pra'sci tiin oculis obnosia, tanto sniupcr appnnitu, lainque esquisito voluptatum deliciaruinque uinniuin généré spoclautibus scinper exIi huit... >
commencé avant Molière les Plaisirs de l’île enchantée.
Fêles religieuses après les fêtes profanes. Léonard de Vinci construit une machine destinée à transporter les reliques du santo Chiodo dans la nef du milieu *. On a déjà vu que dans son zèle à remuer les monuments, il proposait à Florence de soulever une église comme on transporterait un nid d’oiseau sans troubler la couvée.
En 1490 nous le trouvons devant son livre les Jours et les ombres.
C’est en 1492 que Ludovic le More épouse Béalrix d’Esle, une des plus charmantes figures de l’histoire italienne, une autre Beatrix dans l’enfer de ce Sforza aux mains tachées de sang. Elle était belle et pieuse. Elle aima son mari et pria pour lui. Le mari eut encore des maîtresses, mais il fut le plus doux, le plus
* Manuscrit i la Bibl. amb. Q. R , in-18, ^ 15. Dessin de Léo. Figure de la machine, 4 poulies; seconde figure, 5 poulies avec les cordes. 11 a ajouté ; « In domo alla carrucola dcl Chiodo délia Croce. »
généreux el le plus magnifique des maris. Le contrat de mariage que possède l’Angleterre est tout enrichi d’enluminures par l’ordre de Ludovic, qui voulait que le mariage fût tout « enluminé » de joies amoureuses. Aussi Léonard fut surchargé en cette année M92. Après les fêles de l’hyménée qui retentirent au loin, fêtes ordonnées par lui, il lui fallut devenir l’architecte et le peintre du château ducal. On trouve dans scs manuscrits que, tout préoccupé d’un grand travail à exécuter dans le Tessin pour arroser les campagnes de la rive droite, que tout en décidant que la Marlezana deviendra navigable depuis Trezzo jusqu’à Milan, il est l’homme des menus plaisirs de Béatrix ; il lui bâtit dans le jardin du château une salle de bain ; il décide la couleur des marbres, parois roses, baignoire blanche, mosaïques avec la figure de Diane ; on a dans ses manuscrits le dessin des clefs, têtes d’anguilles qui donneront l’eau chaude et l’eau froide.
C'est aussi en 1492 qu’il s’essaye à la gravure sur Lois; on a pu reconnaître à la bibliothèque Ambroisienne la manière de Ijéonard dans les gravures d'un manuscrit. Comment Léonard, qui a tout tenté, n’at-il pas créé la gravure sur cuivre?
Cependant le génie de Léonard transformait le
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A MILAN
Milanais; comme le Nil, il débordait de ses rives pour fertiliser tout ce qu’il touchait. Cette image est juste ici puisque nous voulons parler de scs merveilleux arrosements de la Lombardie qui ont fait dire à Stendhal : a Sons ce ciel brûlant il fait parvenir l’eau dans tous les coins des prairies du Milanais. C’est à lui que nous devons , nous autres voyageurs, ces paysages admirables où la fertilité et la verdure colossale des premiers plans n’est égalée que par les formes bizarres des montagnes couvertes de neiges qui forment à quelques milles un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. » Stendhal ne parle ici que du plaisir des yeux, mais on peut dire que Léonard a créé le grenier d'abondance de l’Ilalie.
Que si on veut quelques détails d’intimité pris à ses manuscrits, on trouvera des pages stériles ; ce ne sont pas les mémoires de l’homme, ce sont les mémoires de l’esprit. A peine si Léonard y a noté une anecdote comme celle-ci, dans le manuscrit des Jours et des ombres. .\près avoir raconté que Giacomo entra chez lui à dix ans et qu’il vola tout le monde, Marco d’Oggionc, et Beltrassio, et lui-méme Léonard de Vinci, il ajoute : « Le 20 janvier de l’année suivante, 1491, me trouvant chez le seigneur Galéas de Saint-Severin pour ordonner la joute qu’il donnait, et
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quelques-uns de ses gens ayant quitté leurs habits pour essayer des costumes d’hommes sauvages que je faisais paraître dans celte fêle, Jacques s’approcha adroitement de la bourse de l’un d’eux qui était sur le lit et déroba l’argent. » Ce n’est pas tout, comme lionne note, il écrit en marge, ladro , bTujgiardo, oftirnto, ghiottol
Sur le tableau de la Vierge au bambino, où sont peints saint Jean et saint Michel, on trouve une date certaine dans la signature :
Leoxaudo Vinci feci 1492.
Encore un tableau du meilleur temps qui a disjiaru. Où vont les chefs-d’œuvre? les relrouve-l-on ? et si on les retrouve, n’esl-ce point par l’artifice de quelque peintre moderne qui s'essaye dans la manière du maître, comme cela se voit trop en Italie, où on ne fait guère que du vieux.
Le portrait historié du poète Bellincioni, dont la gravure sert de frontispice à son recueil de vers, est de Léonard de Vinci ; c’est encore une date certaine, car le volume fut publié en 1495, par Carizzi.
Enfin, après un travail cenl fois abandonné et repris, Léonard de Vinci exposa le modèle de la statue écjuestre de François Sforza*. Ce fut tout un cri d’admiration à Milan. On vint des villes voisines; on parla de celle œuvre dans toute l’Ilalie. Les poêles consacrèrent le génie du sculjileur, témoin cetlv épitaphe en vers latins d’un manuscrit du temps ;
' « En 1493, ce modèle fut ex[iosc aux regards du public, sous un arc de triomphe élevé sur la place du château de Milan, pour fêter le mariage do Bianca Maria Sforza avec l'empereur Maximilien. Il fut certainement au nombre des chose.s les plus admirées parmi les constructions décoratives et d'apparat dont Léonard, dans des occasions analogues, fournit l’idée première et entreprit la haute direction. Ce modèle, grâce h la lenteur naturelle de l'artiste, ou, ce qui est plus probable, par suite des embarras financiers et politiques qui assaillirent les dernières années du gouverncinent du More, ne fut jamais coulé en bronze. Fluat ees! criait au More un poète contemporain, inspiré sans doute [lar les fermes classiques de l'œuvre de Vinci; mais le bronze, s'il arriva jamais, dut se transformer en bombardes et en espagnoles, et non en objets de pur ornement. » Cxnpobi.
selon Sassi, elle devait être inscrite sur le tombeau même, au pied de la slaluc.
Quisquis colossoii principis viüus, astu :
Franciscus auctor Sforliæ sacer gciitis, lllc, illc licllo est maxinius, toga major Forlunæ aliimnus, reddituni ætlicri Xunion. l’osDpiam aureum urbi særulum tulitsi«plris,
Par gentium viclor Numas Qiiirinotpic l'ietatem amat Mauri ac opus Léonard!
Vinci æslimat. Vidisli? Abi, hospes, et gandc.
a Vous qui voyez cette statue d'un prince, arri'tcz-vous : Voici François, le père do la maison des Sforza ; lerrilple à la guerre, en paix chéri de la Fortune ; divinité qui a été iviidue au ciel, d’où elle était descendue pour apporter à cette ville l’âge d’or; vaimpieur égal à Numa et à Roiiui- Ins. Il est touclié de la piété de Ludovic, (|ui lui élève ce monument, et il admire l’œuvre de Léonard. Vous avez vu? l'assez votre chemin et allez en paix, »
Témoin encore ces vers dont je n’ai qnc la traduclion, mais qui furent écrits en celle même année 1495:
Vois : Ludovic le Maure fait exécuter en métal,
A la mémoire de .son père, un grand colosse.
Je crois fermement, sans crainte de me tromper.
Que la Grèce et Rome n'en virent jamais d'aussi grand.
Regarde comme ce cheval est beau.
A MILAN
SjuI s’est présenté, pour le faire, Léonard Vinci,
Statuaire, peintre excellent, bon géomètre.
Un si grand génie, le ciel l’accorde rarement.
Si on n’a pas commencé le colosse plus tôt.
Ce n’est pas le vouloir du seigneur qui a manqué ;
Mais c’est qu'on n’avait pas encore trouvé un Léonard Qui, en ce moment, l’e.xécute si bien.
Qu’en le voya it on re^tc saisi d’admiration.
Et si on le voulait comparer, pour sa gloire,
A Phidias, Miron, Scopas, Praxitèle,
On dirait qu’il n’y en eut jamais d’aussi beau*.
Lazzaroni, un poêle encore, rapporte qu’on voyait la slaluc équestre sur la place du château. 11 parle aussi en vers latins, avec une double faute de quantité :
Krontestabat prima, quem lotus noverat orbis,
Sfortia Franciscus Ligurum dominator, et alt.T InsubriiC, portatus equo. .
« En avant on voyait se dresser ce Francesco Sfora, qu’a connu tout l’univers, le chef du pays des Ligures et des lusubres, à cheval. .. »
Ce chef-d’œuvre fut-il fondu en bronze? on ne le
‘ Extrait d'un manuscrit du quinzième siècle, ayant pour titre : Coronalione e sponsiilatio délia serenissima regina M. Bianca. Ma. Sf. Augiista en., per Baldassare Taccone, Alexandrino en., Imp.cil. Lconardii pachel. MCCCCLXXXlll, in-4*.
croit pas. Est-cc parce qu’il n’en est rien resté? Les guerres survenues ont-elles empêché l’œuvre de l’artiste de revêtir sa dernière forme? Il y a pourtant plus d’un témoignage comme celui que je viens de citer : Ludovic le Maure fait exécuter en métal...
Je pourrais citer encore le poêle Lancino Gurzio, qui écrivait de son côté :
h]xspcL'tanl aiiinii, moleniquc fiilurnm
Suspiciunt : (luat æs, vox eril : ecee Deus.
Sans doute le duc n’avait pas d’argent pour faire dire au bronze ; Voilà le Dieu * !
Quelle que fftt la gloire, quelle que fût la majesté du peintre-sculpteur, il était toujours l’ordonnateur des
* Comment admettre que dans les six dernières années du règne Léonard n'ait pas trouvé dans le trésor ducal quelques milliers d'écus pour éterniser son œuvre? Mais alors que serait devenue cette œuvre? C’est le secret de la guerre.
A MILAN
fêtes ; on le voit alors diriger des tournois, des joutes, des mascarades. Mais il passait vile par-dessus ces jeux d’imagination pour se retremper dans l’étude. En 1494 on le voit à Pavie, faire une première station scientifique clicz le professeur Marco Antonio délia Torrc, un savant génois qui scrute tous les mystères de l’anatomie. Est-ce lui qui a appelé Léonard, est-ce Léonard qui est allé à celle nouvelle école? 11 dessine toutes les pièces anatomiques de ce cabinet célèbre, à la plume ou au crayon rouge. Rien ne rebute le professeur ni le dessinateur; le cadavre est là, c’est la Leçon d'anatomie de Rembrandt; Marco délia Torre dissèque, I^éonard de Vinci dessine. Ou retrouve à Milan quelques-uns de ses dessins originaux ; on y retrouve surtout des copies et des gravures.
On a dit que toute la science anatomique de Léonard, il la devait à Délia Torre. Ses manuscrits antérieurs à l’époque de sa rencontre avec le célèbre professeur prouvent déjà une élude savante du corps humain et de la théorie de ses mouvements. Chaque page des manuscrits de Léonard témoigne de son estime pour l’anatomie. Combien de têtes humaines avec une légende anatomique écrite de sa main ! Pareillement des têtes de cheval, des têtes de lion.
Ce lut après l’exposition de sa statue équestre qu’il
écrivit un livret déilié au duc de Milan sur celle queslion : Quel art doit-on préférer de la peinture et de la iculphire? Léomrd, qui venait d’obtenir un grand triomphe par la sculpture, la sacrifia pourtant à la peinture. Malheureusement ce manuscrit a été perdu. Mais son Traité de la Peinture exprime encore scs idées sur celte question tant controversée un peu plus tard, où Léonard reprendra son opinion contre Michel-Ange.
C’est au même temps que Lucca Paciolo entre dans l’intimité de Léonard et écrit sous son inspiration le livre célèbre de Dixiiia proportione, dédié d’abord à Ludovic le More et ensuite à Soderini gonfalonnicr de Florence. Les biographes disent ; Léonard dessina les figures ; ils auraient pu dire : il donna les idées, car on retrouve dans ce livre tout le sentiment du Traité de la Peinture. Léonard de Vinci pensait trop par images pour se condamner au demi-jour do la plume : il se contentait de jeter çà et là une note, une maxime, un paradoxe, une vérité.
A MILAN
Cüpendanl celle belle et folle journée qui rayonne à la cour de Ludovic le More va s’assombrir ; voici l’heure des orages, des tempêtes, des désastres. Le duc était allé de sa femme à ses maîtresses et de ses maîtresses à sa femme. Beatrix d’Eslc n'avaitelle pas le charme comme Lucrezia et Cccilia ? 11 finit par l’aimer plus que toutes ses femmes connues et inconnues. Elle était devenue toute sa force ; il avait trouvé une Sapho chrétienne dans une Égérie. Or, cet homme qui avait toujours brouillé le sacré avec le profane reconnaissait enfin son idéal dans celte belle créature qui ne quittait Dieu que pour lui, qui tempérait ses lèvres brûlantes après les heures d’amour sur le marbre de l’autel. Elle mourut en 1497 et il fut tué à moitié. Il se jeta dans les bras de Léonard et lui demanda pour cctle idole ensevelie des funérailles plus belles que toutes les fêles imaginées par le grand artiste.
Béatrix d’Esle, en ses derniers jours, comme saisie par le pressentiment de la mort, se réfugiait à toute
9i L É 0 N A R n DE VINCI
licMire en son oraloire de Sainte-Marie des Grâces, sépnllnre de la duchesse Bianca. Elle aimait ce couvent comme une première station vers le ciel. Le tombeau de Bianca était pour elle comme la porte de marbre de la mort ; quand elle ne priait jias à l’autel, elle priait au tombeau; il lui semblait que déjà clic prenait les mains de la morte pour le funèbre voyage.
Elle mourut, et quoiqu'elle eût senti sa fin dans ses aspirations tontes célestes, sa mort parut soudaine, surtout à Ludovic, qui dans son despotisme ne pouvait concevoir que Dieu lui-mème pût toucher à son bonheur.
Ce fut un désespoir sans borne, il jeta son épée, repoussa ses enfants, ferma la porte à ses amis, et, quinze jours durant, il s’emprisonna dans une chambre tendue de noir*, «jusqu’à ce qu’enfin la douleur farouche ayant fait place à l’attendrissement cl au reiventir, il se remit à visiter les sanctuaires (|ui avaient été pour Béalrix et pour lui l’objet d'une prédilection commune. Les sentiments religieux dans lesquels il avait été élevé par sa mère semblèrent si bien affermis dans son âme, qu’on crut à une ère nouvelle dans sa vie publique et privée, cl il y eut des
* Rio, Hiiloirc de l’arl chrétien.
A MILAN
dépêches diplomaliques dans lesquelles ce merveilleux changemenl fui signalé*. Mais on s’en apcrç^ul chez les dominicains de Sainle-Marie des Grâces plus (]uc partout ailleurs ; c’était là qu’on le voyait proslcrnéà la lueur de cent torches funèbres qui restaient allumées devant l’autel : c’était là que le saint sacrifice était offert cent fois par jour pour le repos de l'âme de la duchesse jiendant tout le mois qui suivit sa mort; enfin c’était sous les voûtes agrandies do ce temple que devait être placé son mausolée, ouvrage admirable d’un ciseau inconnu, transporté depuis dans l’égli.Mi do la Chartreuse, où il attire les regards de ceux-là même qui ne savent pas quelle dépouille mortelle il renferme, n
Léonard de Vinci prit sans doute sa partde celle douleur du maître; ce qui est certain c’est qu’il se hâta, lui qui ne se hâta jamais, d’illustrer par une œuvre iinniorlelle, Sainte-Marie des Grâces qui devailèlrelc mausolée de Béalrix d’Esle. Ce fut sous l’impression d’un grand deuil qu’il commença ce Cénacle où Jésus dit à ses disciples : Rien n’est que le royaume des cieux.
* IWjïcclics de riiml)assadciir vénitien 5 Mil.in, journal de Marino .aiiudo : « El dura era venuto rrligioso inoUo c devotissiino; diceva olîcio grande, desunava c viveva casto... >
LËONAIID DE VINCI
Uanlc a dit des religieux de son siècle :
Similimcnle operamio ail’ ai lista
Cir lia r abilo dell’ arle e man cite tréma.
Léonard sentait le pinceau trembler dans sa main (|uand il voulut peindre la ligure de Jésus; aussi la laissa-t-il longtemps inachevée. Lomazzo représente son maître absorbé dans la contemplation de la divinité * méditant devant la tcle du ClirisI, voulant faire un Dieu dans un homme, un homme dans un Dieu, voulant marier la vérité visible à l’idéal souverain. Et je crois que chaque tète d’apôtre fut pareillement l’œuvre de la méditation. C’est en vain que Gœthc ne voit dans celte grande page que l’œuvre du naturalisme, en affirmant que chaque figure est un porti-ail. Léonard était trop philosophe, sinon trop chré-
* Quel suo geaio clic iiella diviiiità coDtinuainciitc riinirarc. Lo-
NAZZO.
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A MILAN
tien, pour ne pas s’élever dans une pareille représentation au-dessus des types qu’il rencontrait dans ses promenades. Que telle ou telle e.xpression prise au passage comme une bonne fortune d’artiste ait été le point de départ d’une création, comme un rayon sur le chaos, nous le pensons sans peine; mais nous nous refusons à croire que malgré son naturalisme il se contentât d’un masque sorti tout façonne des mains du hasard. Il remontait jusqu’à l’histoire par la tradition, les textes, les vestiges.
Tout ce qui a été dit sur Léonard par ses contemporains acquiert aujourd’hui un vif intérêt pour l’histoire. Il est curieux d’étudier les jugements anciens. Selon Giraldi,qui publiaiten 155 ides discours sur la manière de composer le roman et la comédie, Léonard de Vinci méritait de servir d’exemple pour toutes les compositions de l’esprit humain, parce que nul mieux que lui ne savait dramatiser une idée et exprimer un sentiment. Voici comment parle Giraldi :
« IjC poète dramatique doit suivre l’exemple du fameux Léonard de Vinci. Ce grand peintre, quand il devait introduire qnelquc personnage dans un de scs tableaux, s’enquérait d’abord en lui-même de la qualité de ce personnage : s’il devait être du genre
1, ÉONAnO DE VINCI
noble ou vulgaire, d’une humeur joyeuse ou sévère, dans un moment d’inquiétude ou de sérénité; s’il était vieux ou jeune, juste ou méchant. Après avoir, par de longues méditations, répondu à ces demandes, il allait dans les lieux où se réunissaient d’ordinaire les gens d’un caractère analogue. Il observait attentivement leurs mouvements habituels, leur physionomie, l’ensemble de leurs manières; et, toutes les ‘fois qu’il montrait le moindre trait qui pût servir à son objet, il le crayonnait sur le petit livre qu’il portait toujours sur lui. Lorsque, après bien des courses, il croyait avoir recueilli des matériaux suffisants, il prenait enfin des pinceaux.
« Mon père, homme fort curieux de ces sortes de choses, m’a raconté mille fois qu’il employa surtout cette méthode pour son fameux tableau de Milan. Le \inci avait terminé le Christ et les onze Apôtres; mais il n’avait fait que le corps de Judas : lu tète manquait toujours, et il n’avançait point sonouvrage. Le prieur, impatienté de voir son réfectoire embarrassé de l’attirail de peinture, alla porter ses plaintes au duc Ludovic, qui payait très-noblement Ixionard pour cet ouvrage. Le duc le fit appeler, et lui parla doucement de sa paresse. Léonard lui dit
A MILAN
à son tour qu’il s’élonnail des paroles de Son Altesse, puisque la vérité était qu’il ne se passait pas de jour qu’il ne travaillât des heures entières à ce tableau.
«Les moines revenant à la charge, le duc leur rendit la réponse de [léonard. « Seigneur, lui dit l’abU', il ne reste plus à faire qu’une seule tète, celle de Judas ; mais il va plus d’un an que non-seulement il n’a touchéau tableau mais qu’il n'estvenu levoirune seule fois. » Le duc, irrité, fait revenir Léonard. « Est-ce que les pères savent peindre? répond celui-ci. Ils ont raison, il y a longtemps que je n’ai mis les pieds dans leur couvent ; mais ils ont tort quand ils disent que je n’emploie pas tous les jours an moins deux heures à cet ouvrage. — Comment cela, si tu n’y vas pas? — Votre Altesse saura qu’il ne me reste plus à faire que la téle de Judas, lequel a été cet insigne coquin que tout le monde sait. Il convient donc de lui donner une physionomie qui réponde â tant de scélératesse : pour cela, il y a un an, et peut-être plus, que tous les jours, soir et matin, je vais au Borghetto, où Votre Altesse .sait bien qu’habite toute la canaille de sa capitale. Mais je n’ai pu trouver encore un visage de scélérat qui pùt satisfaire à ce que j’ai dans l’idée. Une fois ce visage trouvé, en un jour je finis le tableau. Si cependant mes recherches sont vaines,
je prendrai les traits de ce frère prieur qui vient de se plaindre de moi à Votre Altesse, et qui d’ailleurs remplit parfaitement mon objet. Mais j’hésitais depuis longtemps à le tourner en ridicule dans son propre couvent.
« Le duc se mit à rire, et, voyant avec quelle profondeur de jugement le Vinci composait ses ouvragiîs, comprit comment son tableau excitait déjà une admiration si générale. » Quelque temps apres, Léonard, ayant rencontré une figure telle qu’il la cherchait, en dessina sur la place les principaux traits, qui, joints à ce qu’il avait déjà recueilli pendant l'année, le mirent à même de terminer rapidement sa fresque. »
Et Giraldi croyant avoir donné l’exemple ajoute que le poëte dramatique doit procéder ainsi pour prendre la nature sur le vif.
Quelques autres récits anciens nous montrent çà et là Léonard en scène sur ses divci-s théâtres.
Le fameux Matteo Dandello, que François F' fit
A MILAN
évêque « parce qu’il coiilail bien, » selon Stendhal, mil la cinquanle-liuilièmc nouvelle de son recueil dans la bouche de lAîonard. Il dédie celte nouvelle à Geneviève Gonzaga, et commence ainsi. « Du temps de Ludovic, quelques gentilshommes qui se trouvaient à Milan se rencontrèrent un jour au monastère des Grâces dans le réfectoire des pères dominicains. Ils contemplaient en silence Léonard de Vinci, qui achevait alors son miraculeux tableau de la Cène. Ce peintre aimait fortque ceux qui voyaient ses ouvrages lui en dissent librement leur avis. Il venait souvent de grand malin au couvent des Grâces, et cela je l’ai vu moi-même. Il montait en courant sur son échafaudage. Là, oubliant jusqu’au soin de se nourrir, il ne quittait pas ses pinceaux depuis le lever du soleil, jusqu’à ce que la nuit tout à fait noire le mît dans l’impossibilité absolue de continuer. D’autres fois, il était trois ou quatre jours sans y loucher, seulement il venait passer une heure ou deux, les bras croisés, à contempler ses ligures et apparemment à les critiquer en lui-même. Je l’ai encore vu en plein midi, quand le soleil dans la canicule rend les rues de Milan dé-> sortes, partir de la citadelle, où il modelait en terre .son cheval de grandeur colossale, venir au couvent sans chercher l’ombre cl parle chemin le plus court;
là donner on liAle im on deux coups de pinceau à ses tètes, et s’en aller sur-le-cliamp.
« Mais pour en revenir à nos gentilshommes, pendant que nous étions à voir travailler Léonard, le cardinal Gurcense, qui avait pris son logement dans notre couvent, vint au réfectoire jwur visiter cet ouvrage célèbre. Dès que Ijéonard aperçut le cardinal, il descendit, vint le saluer, et en fut traité avec toute la distinction possible. On raisonna dans cette occasion de bien des choses, et entre autres de l’excellence de la peinture; plusieurs désirant que l’on pût voir les figures de ces tableaux antiques qui sont si fort loués dans les bons auteurs, afin de juger si nos peintres modernes peuvent se comparer aux anciens. Le cardinal demanda à Léonard quels étaient ses appointements à la cour du duc ; à quoi il répondit que d’orilinaire il avait une pension de deux mille ducats, sans les présents de toute nature dont Son Excellence le comblait tous les jours*. Le cardinal, auquel ce traitement parut fort considérable, nous quitta un moment après pour remonter dans scs appartements. Vinci, pour nous montrer alors en
' Bugerli dit que I.udovic le .More n'avait assigne i son peintre qu'une pension de cinq cents écus. Mais le plus souvent Léonard vivait à sa cour.
A MILAN
quel honneur on avait de tout temps tenu l’art de la peinture, nous conta une histoire que je n’ai jamais oubliée*. »
Il y a aussi les récits de Lomazzo, élève de Léonard et auteur d’un Traité de Peinture, qui nous montre son maître à l’œuvre.
« Parmi les modernes, Léonard de Vinci, peintre étonnant, donna tant de beauté et de majesté à saint Jacques le Majeur et à son frère dans son tableau de la Cène, qu’ayant ensuite à traiter la figure de Jésus- Christ, il ne put l’élcver au degré de beauté sublime qu’il lui semblait convenable. Après avoir cherché longtemps, il alla demander conseil à son ami Bernardo Zenale qui lui répondit : « O liéonard ! elle est « d’une telle’ conséquence, l'erreur que tu as com- « mise, que Dieu seul peut y porter remède ; car il a n’est pas plus en ton pouvoir qu’en celui d’aucun « mortel de donner à un personnage plus de « beauté et un air plus divin que tu ne l’as fait pour « les tètes de saint Jacques le Majeur et de son frère. « Ainsi laisse le Christ imparfait, car tu ne le feras « jamais être le Christ auprès de ces deux apôtres. » Et Léonard suivit le conseil comme on peut le distin-
* La nouvelle in*, où Léonard commence par des plaisanteries sur l'ignorance du cardinel Gurcense, est une historiette sur Fra Filippo.
gner aujourd’hui, quoique la peinlure lombe en ruines. »
Lomazzo élail aveugle el ne parlait que par ouïdire; mais riiuniidité du mur avait, en effet, déjà ruine à demi le chef-d'œuvre de Léonard un demisiècle après sa créalion.
Ce fut vers la fin de l'année 1497 que Lt'onard de Vinci acheva le Cénacle. Deux preuves : l^une note écrite par l’architecte du monastère dans son livre lie dépenses et ainsi conçue: 1497, pour trac aux faits dans le réfectoire où Léonard peint les apôtres, et pour une fenclre, 37 liv. 16 sols*; 2° l'assertion du frère Luca Paciolo, ami intime du jwiiitre, lequel nous apprend que l’année suivante — 1498 — Léonard avait déjà mis la dernière main au Cénacle.
Cette œuvre admirable de Léonard de Vinci est comme le soleil couchant du quinzième siècle, comme le soleil levant du seizième siècle, ou plu-
* 1197. Item per liivori fiicli in ri'feclorio ilove dipinge Leonardo gli apostate, cnn nna Pinrslra, 57 lire 10 s.
A MILAN
tôt comme l'auréole lumineuse qui couronne les deux siècles. Le Cénacle eut une influence considérable sur l’art et sur l’esprit du temps. IjCS artistes et les chrétiens y vinrent en pèlerinage, comme pour voir un miracle del’art et un miracle de la foi. C’était un livre ouvert à tous, où tous apprenaient à lire. Chaque figure avait sa légende. Les pèlerins de l’art et de la religion s’élevaient par la pensée à des hauteurs jusque-là inaccessibles. Léonard de Vinci fit monter ses contemporains d’un degré vers la science et vers Dieu. La vérité dépouillait sa robe légendaire et se montrait dans la grandeur du symbole.
Et cette œuvre mère ne vécut pas seulement à Sainte-Marie des Grâces. Combien de copies religieusement faites, comme celle de Marco d’Oggione. Voilà le vrai Dieu, voilà les vrais apôtres. I.a légende avait brouillé toutes les expressions : Léonard de Vinci a retrouvé le sentiment et le caractère; désormais, ce sera l’évangile de l’arlislc. Et, en effet, voyez- vous cette légion de peintres, de sculpteurs, de miniatu ristes, d’orfévres, de mosaïstes, Luini en tête, qui viennent s’inspirer à Santa Maria dcllc Grazzie. Tous reproduiront ces treize figures avec la foi en l’art et la foi en Dieu. Le Cénacle de Milan sera la première épreuve: des milliers d’images consacré-es
seront répandues par le inonde, moins encore pour la gloire du Christ et des apôtres, que pour témoigner du génie de Léonard de Vinci.
En 1497, le grand artiste conquiert un nouvel ami, llippolyte d’Este, qui, tout jeune encore, devenait archevêque de Milan. Léonard trouvait des amis partout : il n’avait (ju’à se montrer et à parler. On l'aimait déjtà par sa peinture toute fascinante, on ne pouvait l’oublier dès qu’on avait vécu dans l’intimité de son esprit.
Ce fut alors qu’on vit apparaître Salai'*, « ce beau
* Li Cappa di Salai addi 4 Aprilc 1497
Br. 4 di panno argentino 11. 15 4
Vt'llulo verde per ornare 11. 9
Bendelli 11. — 9
Maglietlc 11. — 12
Manifaltura II. 1 15
Bendello per dinanzi 11. — 5
Punla II. 1
Ecci delsuo grossoni 15.
A MILAN
jeune homme à la blonde chevelure qui fut le vrai fils de Léonard. » 11 l’appelait son fils. Et qui sait? Mais il donnait aussi ce doux nom à Mehi qui n’était que le fils de son esprit.
Déjà, sans doute, le disciple travailla dans les oeuvres du maître, c’était le même amour du fini, sinon de l’infini; un pinceau plus féminin, la même gamme douce et voilée.
Selon Paciolo, ou voit Léonard très-occupé, en cette année 1497, de la navigation entre Brivio et Trczzo, entreprise gigantesque parce qu’il fallait tempérer un courant rapide, creuser un lit de rochers et plus loin affermir un sol mouvant. Léonard de Vinci, qui aimait les difficultés, indiqua pour les vaincre les mêmes moyens qui réussirent il y a un siècle. Jamais Léonard ne s’était plus occupé de physique et de mathématiques ; selon une lettre de lui il avait beau se multiplier et mettre en campagne les dix hommes qui existaient en lui, sculpteur, musicien, peintre, mathématicien, surintendant des arts, ordonnateur des fêtes, directeur d’Acadéiiiie, il demeurait pauvre et recevait à peine du duc de quoi nourrir ses chevaux. Il lui fidlait envoyer une madone à quelque couvent ou à quelque prince du voisinage pour ne pas être à la merci du froid et
LÉONAnD DE VINCI
de la faim. Ludovic le More eut la main pleine de promesses jusqu’au jour où Louis XII vint achever sa ruine. 11 faut le reconnaître, le duc, déjà battu, déjà presque prisonnier, pensa à Leonard et lui donna une vigne ; ce fut son adieu *.
Une noie de la main de Léonard nous indique ses dessins en 1497.
(I Une U'ie de jeune homme, de face, avec une belle chevelure. — Aman de fteurs demnées d'après nature. — Une tète de face, avec des cheveux frisés. — Un saint Jérôme, pour un tableau. — Dessins de fourneaux. — Une tète de duc. — Beaucoup de dessins de groupes. — Quatre projets du tableau deSant’ Angelo. — Une petite histoire de Jérôme deFéghine. — Une tète de Christ, dessin !.i l'imiic. — Un saint Sébastien. — Beaucoup de compositions d'anges. — Une chalcé-
* U9!). 26 aprilis. Ludovicus Maria Sforlia, dux Mcdiolani donn dédit D. Leonardo tluintin Flnrcntino pictori celeberrimn péri. n. 16 snli seii fuiidi ejiis vinea; qiiam ah abatc seu inonaslerio Vidoris in siiburbano [lorla Verce1lin!C proxime arquisieral, ut in co spalio soli pro ejns arbitrio xdiOcare, colore horlos et quidquid ei, xel posleris ejus, vel qnibus dederil ut supra, libiieril, faccre et disponere |K>s.sil
A MILAN
doine (agallie). — Une lite de yrofil, avec une belle chevelure. — Qtielques vases profonds, en perspective. — Quelques in.strumenls pour vaisseaux. — Quelques machines à eau. — Une Me d’italante regardant le ciel. — Une Me de Jérôme de Féghine. — La tête de Gian Francesco Borro. — Beaucoup de gorges de vieilles femmes. — Beaucoup de Mes de vieillards. — Esquis.scs de jeunes gens nus. — Beaucoup de bras, de jambes, de pieds, et différents mouvements de ces membres. — Une madone achevée. — Une. autre de profil.
— Tête de Notre Dame allant au ciel. — Une Me de vieillard avec un long menton. — Une tête couverte d'un chapeau. — Une histoire de la Passion, qui doit être coulée dans un moule.
— Tête de petite fille, avec des boucles de cheveux tressés. — Une tête brune. »
On juge de la variété des études de Leonard : des portraits, des caricatures, des groupes, des fleurs, des instruments, des perspectives. On voit qu’il ne parle que de .scs dessins. Qui sait si cette « madone achevée » et cette autre « de profil » n’étaient pas des peintures ?
Belle et suprême période de sa vie. Une statue équestre, une fresque monumentale, les meilleurs chapitres du Traité de la pcinhirc, un canal commencé, un fleuve ouvert cà la navigation, ns qu’un seul jour le maître abandonnât son académie.
Ce fut alors qu’il inscrivit ces belles maximes sur un panneau ap{>endu à la muraille :
L É O N A It D DK VINCI
« Quand tout paraît ai>é, c’csl une marque inraillibic que l'ouvrier est peu habile, cl que l’oinTagc est au-dessus de sa portée.
t La critique des ennemis sert plus que la louange des amis, car les amis ne font que nous dorer nos défauts.
(( Ceux qui s’abandonnent ;\ une pratique prompte et légère avant d’avoir appris la théorie, ressemblent à des matelots qui se mellenl en mer sur un vaisseau qui n’a ni gouvernail ni boussole.
« Un peintre (|ui s’abandonne scnilemenl à la manière d’un autre peintre, ferme sa fenêtre sur la vérité, parce qu'il ne doit pas augmenter les ouvrages des hommes, mais ceux de la nature.
• Dans le silence de la nuit, rappelez-vous les idées des choses que vous avez étudiées. Dessinez par votre e>prit les contours des figures que vous avez vues dans la journée ; là où l’esprit ne travaille pas avec la main, il n’y a |>oint d’artiste. »
Ainsi Léonard de Vinci exige du vrai dessinateur la pensée, la main et les yeux; il insiste sur la pensée. La pensée, c’est la nature vue par le souvenir; c'est la mémoire dorée par l’imagination, ou plutôt la mémoire pilloresque. Le véritable arlisle porte un monde dans son cerveau ; toule la création est là : ligm's, contours, perspectives, couleurs, parce qu’il a de bonne heure exercé la mémoire des yeux, parce qu’il a sans cesse étudié la forme des choses et les jeux de lumière. Le travail de la mémoire est la
A MILAN
IH
gymnastique du dessinateur, vous diront les maîtres, depuis Apelles jusqu'à Prudhon.
Voici encore une belle pensée ehère à Léonard et à ses disciples :
(( N’alliguez pas pour excuse votre pauvreté, qui uc vous perniet pas d’étudier et de vous rendre habile ; l’élude de l’art sert de nourriture au corps aussi bien qu'à i'ànie. Combien n'at-on pas vu de philosophes qui, étant nés au sein des richesses, y ont volontairement renoncé pour n’étre pas détournés de leur but? »
Le grand maître avait raison ; l’oisiveté seule a la faim insatiable de l’or ; le travail renferme en lui des joies sévères qui sont la santé de l'âme et du corps. Aussi, dans cette lutte glorieuse de l'art à la conquête du beau, celui qui part les mains pleines d’or est moins sûr de faire son chemin que celui qui part les mains pleines d’espérance.
C’est ainsi qu’il parlait à Bernardine Luizi, Beltraffio. Marco d’Oggionc, Andrea Solario, Sandenzio Ferrari, César da Cesto, Andrea Salaï, Francesco Melzi, Lomazzoet tant d’autres que l’oubli a dévorées, mais qui témoignent encore des leçons du maître par des chefs-d’œuvre anonymes. Et quel inailic charmant pour scs di.sciples! il leur dorait le travail, mais il ne voulait pas que le travail leur devint un ennemi.
l-a gaieté était une des muses de. son école; il aimait le sourire sur les lèvres du peintre ou du sculpteur. Il dit dans son Tritiié de la peinlure : « Il sera fort utile de quitter son travail et de s’aller divertir un peu, parce qu’au retoui^n aura l’esprit plus libre ; au contraire, une application trop grande et trop assidue appesantit l’esprit et le fait tomber dans les erreurs nocturnes. » Aussi la liKiîon commencée à l’atelier finissait-elle souvent en promenades sur quelque place publique où paradaient les bohémiens; dans quelque locanda où l’on pouvait étudier le jeu des physionomies, dépouillé de toute pose et de toute manière ; dans quelque église, monument de l’art, où la foi en Dieu prend toutes les attitudes; à quelque concert du beau monde où la désinvolture, la grAce innée, la noblesse des ligures, se donnent en spectacle; en quelques promenades agrestes, en quelques fêtes rustiques où la gaieté naïve prend ses coudées franches. Tout est atelier pour l’artiste, mais surtout la nature; le maître a deux fois raison d’imposer le travail et d’ouvrir la porto ijuand l’heure est venue de l’école buissonnière.
Une lettre du temps nous montre Léonard de Vinci devant son œuvre gigantesque. En s’adressant à Ludovic Sforza, Fra Paciolo lui dit:
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« Le 9 février 1498, j'étais dans votre séjour ordinaire du cliAteau de Milan, où vous avez rassemblé des savants célèbres en tout genre. Vous y avez deux architectes-ingénieurs, deux hommes clairvoyants (|ui enfantent chaque jour de nouvelles créations. Le premier est Léonard de Vinci (de Florence), qui dépasse tout autre en ce qni est de la sculpture, de l’art du fondeur et de la peinture*. Nous voyons cela par la surprenante statue équestre de douze brasses de hauteur, dont la masse totale pèse deux cent mille livres. On le voit aussi par le tableau magnifîque de la Cène du Sauveur, qu'il a peint dans le réfectoire du couvent des Grâces; il l’emporte sur Appelle, Miron, Foliclèlc, et ces travaux ne l’épuisent pas, car, ayant déjà achevé une grammaire sur la [xiinture et une étude sur les mouvements de l’homme, il a entrepris un traité précieux sur le mouvement local, sur la percussion, les poids et les forces ; il y travaille avec le plus grand soin pour le finir. L’autre est André de Ferrarc, fidèle disciple de Vitruve, qui connaît tout ce qui est de l’art militaire. »
Ce chef-d’œuvre de sculpture ne devait vivre qu’un jour. Après les révolutions qui traversèrent
* Diviiia proponione. — Vciiezia, 1508, — in-folio.
I, ÉONARÜ DE VINCI
Milan on ne retrouva pas la statue de Francesco Sfoiva .
Les soldats français ne se conienlèrcnt-ils pas « d’cpouser à la diable » les belles Milanaises et de saccager le château de Ludovic le More? S’amusèrent-ils à tirer à la cible le chef de sa dynastie dans la statue de liConard de Vinci ?
Ixîs arbalétriers gascons ont été accuses d’avoir mis en pièces la statue. Selon Castiglioni, ils n’ont vu dans ce chef d’œuvre qu’une cible pour leurs traits : « Le modèle du cheval, auquel Léonard avait travaillé pendant seize ans, fut, grâce à l’ignorance et à l’insouciance de certaines personnes qui, faute de comprendre le génie, ne l’ont en nulle estime, honteusement abandonné à la destruction, cet admirable et ingénieux ouvrage étant devenu la cible des arbalétriers gascons. »
Castiglioni, dans sa jeunesse, avait pu être témoin de cette profanation, mais il est seul pour accuser les
Français ; ses paroles ne sont affirmées par aucune autorité conlemjwrainc. Vasari vient après, qui, sans doute d’après le témoignage de Castiglioni, dit que les Français mirent en pièces la statue.
Or, un nouveau document* vient prouver qu’en septembre 1501, deux années après l’entrée des Français, la statue, toujours intacte, était disputée par le roi de France et Hercule I" d’Estc, qui luimême avait commandé sa statue et qui trouvait tout simple, son sculpteur étant mort à l’œuvre, de s’asseoir sur le cheval de Léonard. Voici d'ailleurs son message à Jean Valla, son ambassadeur à Milan :
« Messire Jean, ayant ordonné qu’on fît un modèle en terre pour couler un cheval en métal, à l’effet de le placer ici, sur la place de la ville neuve, et étant advenu que le maître qui l’avait commencé ait été mis à mort, de façon que nous ne voyons plus de quelle manière pourra se faire ce travail, faute d’avoir en ce pays qui puisse le continuer et le finir ; éprouvant un vif désir d’arriver à ce résultat, et nous souvenant que là-bas, à Milan, existe un modèle de cheval que le seigneur Ludovic était dans l’intention de faire couler, modèle exécuté par un certain maître Léo-
* (iiusEPrK Càmfohi, Nouveaux doctimeuts sur Léonard de Fmci.
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nard, maître entendu en ce genre ; nous avons pensé que si nous nous servions de ce modèle, il serait bon et convenable pour couler le cheval en question ; c’est pourquoi nous voulons que vous alliez trouver incontinent le très-illustre et révérend seigneur cardinal de Rouen, et qu’après lui avoir fait connaître ce besoin où nous sommes, vous priiez sa très-révérenic seigneurie, si elle n’en a elle-même besoin, de vouloir bien nous faire donner ce modèle, au cas où sa trèsrévérente seigneurie n’en aurait pas besoin ; car nous ne voudrions pas la priver d’aucune chose qui pùt lui être agréable, bien que nous soyons persuadé qu’elle a peu de souci de cet ouvrage. Vous ajouterez que ce sera pour moi chose très-agréable par les raisons susdites, et que nous l’aurons à grand plaisir et contentement, en rappelant que ledit modèle, placé à Milan, comme nous avons dit, se délabre tous les jours, parce qu’on n’en prend pas soin ; et si le trèsrévérend seigneur veut bien nous contenter en cela, comme nous l’espérons, vous nous en aviserez aussitôt, parce que nous enverrons une personne à cet effet, laquelle aura soin de faire apporter ici ledit modèle, avec l’adresse et les précautions convenables pour qu’il ne soit pas gâté. Et ne manquez pas d’employer tous vos bons offices pour que notre désir soit
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in
satisfait par sa très-révérente seigneurie, à laquelle vous présenterez nos offres de service et nos compliments. Ferrare, 19 septembre 1501. »
L'ambassadeur ne réussit pas à donner le cheval de Léonard à Hercule d'Este ; il lui écrivit que le très-révérend monseigneur de Rouen n’oserait le donner sans en avoir parlé au roi.
Or, le roi de France avait admiré la statue équestre; si le cardinal de Rouen, qui le représentait alors à Milan, n’osait toucher à ce chef-d’œuvre, comment admettre que, plus de deux années après l’entrée à Milan, les arbalétriers gascons se soient permis d’y exercer leur adresse sur la place même du château ducal, en regard du cardinal lul-mômc*?
Cependant laidovic le More vit crouler ce trône fondé .sur la ruine, sur la trahison, sur le crime, sur la mort.
* tt est impossible de bien savoir en quelle matière était la statue : i|uelqups-uns disent qu'elle avait été touléc en plâtre; ce système n'é-
us
IxR belle Ictlre que lui écrivit Léonard quelque temps avant sa chute prouve que cette fastueuse vie de cour ne l’avait pas enrichi; pauvre en quittant Florence, il allait quitter Milan plus pauvre puisqu’il n’était plus jeune. Cette lettre, une accusation de plus contre l’ingratitude des princes, témoigne que Léonard ne se décidait à se plaindre que pour payer ses disciples et ses ouvriers. Trop désintéressé et trop discret, mais surtout trop fier, il n’avait pas, tout en peignant les maîtresses du duc de Milan, il n’avait jamais rappelé à celte main souvent prodigue, que peu à peu la misère était venue jusqu’à lui. Sa supplique est si désolée qu’il y parle de renoncer à la peinture et à la sculpture, puisque ce grand art si glorieux ne lui donnait pas de quoi vivre.
Ludovic le More fut emporté en plein trahison. La guerre qu’il avait appelée le trahit à son tour.
Toutefois, il faut dire à sa louange que jusqu’au dernier jour, au jour même des combats, à une heure de sa ruine, sa cour fut celle d’un prince artiste et lettré. Le 8 février 1498 il y avait encore
lait pas en usage; mais liéonard, qui avait trouve bnt de clioscs, avait pu trouver cette invention pins moderne avec une autre matière, tl o,st vraisemblabtc qu'elle était encore toute pétrie de l’argile même façonné des mains de I.éonarH.
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dans son palais une conférence liuéraire, « un duel scientifique, » qu’il présidait avec Leonard de Vinci, selon l’épîlre dédicatoire de Fra Paciolo.
La guerre est toujours la guerre, elle frappe l'art comme la vie.
Ces bouleversements remuèrent bien un peu Léonard de Vinci, malgré son indifférence en matière de politique. En vain il opposa sa philosophie; quelques notes de sa main témoignent de sa tristesse. Ce beau pays qu’il avait aimé ; cette Académie, toute une famille, cette cour qui avait ses heures de poésie; cet atelier tout peuplé de chefs-d’œuvre commencés où revenaient aux heures de travail les figures évanouies; ce cénacle à peine achevé en proie aux barbares qui ont déjà détruit un de ses deux chefs-d’œuvre; ce cénacle, né de son génie, où il retrouvait vivants ses apôtres, désormais des conseillers, des amis, des frères; celte forte et féconde nature lombarde qui lui offrait tous les tableaux depuis la neige des Alpes jusqu’au soleil de feu, pays du nord, pays du midi, pays de toutes les régions, il fallait abandonner tout cela ; les vainqueurs montaient ses chevaux et souillaient son seuil. Il prit le bras de Paccioli et de Salaï, il regarda une dernière fois le dôme de Milan et partit pour Florence.
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Mais Florence n’était plus sa vraie patrie. 11 s’y reconnut étranger et revint sur ses pas. Milan n’était plus qu’une place de guerre, Léonard alla demander aux Mclzi l’hospitalité. 11 connaissait celte noble et généreuse famille qui lui donna son dernier ami, ce Francesco Melzi qui l’accompagna en France et lui ferma les yeux. Les Melzi lui persuadèrent qu’il était chez lui dans leur villa de Vaprid. Il y jieignil ce gigantesque portrait de la Vierge qui appela depuis trois siècles tant de pèlerins de Fart.
liéonard de Vinci avait alors quarante-huit ans; mais il se croyait toujours en pleine jeunesse tant il marchait dans le cortège souriant, traversant les fêtes de la vie d’un pied ferme et la gaieté au cœur; tout à ses rêves d’artiste et de savant, porté pour ainsi parler par l’amour de scs disciples, par l’enthousiasme do ses amis. 11 y avait deux princes à Milan, Ludovic le More et Léonard de Vinci ; le plus glorieux et le plus aimé; c’était celui qui gouvernail les arts ; comme l’autre, il avait sa cour ; comme l’anlre il régnait impérieuscmcnl, s’efforçant de dorer son absolutisme au miel de sa bonté comme aux rayons de sa gloire. Il était d’ailleurs si persuasif que nul ne se fût avisé de discuter avec lui pied à pied, sinon avec les armes les plus courtoises de l’élo-
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quence; c’est qu’en lui tout était exemple, soit qu’il parlât, soit qu’il peignît, soit qu’il sculptât. C’était Platon dans son école; dans l’action c’était tout à la fois Socrate et Alcibiade par la sagesse et par l’esprit, par la gravité et par la grâce, Lamartine disait au lendemain delà révolution, dont il fut le maître un instant : « N’ayez pas d’inquiétude, je fais bien tout ce que je fais. » Et I^amartine disait juste : poêle, historien, romancier, orateur, tribun, homme d’État, il faisait mieux que quiconque. Ainsi était Léonard de Vinci. Il appartenait à celle famille d’esprits supérieurs dont on a dit : « Tout ce qu’il touche devient or. » Hormis la fortune jalouse qui devient stérile pour eux.
Celte jeunesse verte, touffue, luxuriante, qui n’avait pas abandonné un seul jour Léonard, fut frap|)ée à moitié par celle révolution milanaise ; le grand maître se retourna vers son passe et mesura l’espace avec effroi. Ce jour-là il comprit qu’il n’était plus jeune; il vit tomber aux premières .‘■ecousses du
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mauvais vent toute une couronne de feuilles à peine jaunies ; les gais oiseaux familiers, les espérances, les chimères, les illusions qui viennent cacher leurs nids et chanter leurs chansons dans les branches chenues , s’envolèrent pour ne plus revenir. L’oiseau de Minerve seul allait hanter les rameaux solitaires.
Après avoir pleuré la ruine de Milan, Léonard de Vinci pleura la ruine de sa jeunesse.
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POnTTAITS DE FF.miKS.