‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 14 sur 69 · LE CÉNACLE DE PANILLR · texte numérisé non relu

LE CÉNACLE DE PANILLR

Quand Leonard de Vinci retourna'à Florence, il ne retrouva pas le théâtre de sa gloire. Plus d’Académie, plus d’École, plus de Portique, plus de caresses ; le château familial ne réunissait plus la famille; là aussi un coup de vent fatal avait frapj»é la branche ; les gais oiseaux de la jeunesse étaient tous envolés. Iæ beau luxe qui était la vie de Léonard, le luxe des chevaux et des fêtes lui fut presque inaccessible. Il n’avait rien emporté à la semelle

de ses souliers, sinon la poussière d’or du souvenir. On le payait mal, lui qui était prodigue; il lui fut donc bien difficile de refaire à Florence sa vio selon son goût. Il n’était pourtant pas de ceux qui s’accoutument à la petite vie; il n’enviait pas le sage d’Horace. Né dans un château il voulait mourir dans un château, sinon dans un palais : il ne manqua pas sa destinée , puisqu’il expira au château du Clous, dans les bras d’un roi, son ami. Là encore, dans cet amour des choses extérieures , s’accusa son sentiment féminin.

Il prêcha la pauvreté comme un philosophe, mais il n’eut pas la belle philosophie de se contenter des richesses de l’âme; nous l’avons dit déjà, il y avait plusieurs hommes en lui, et à tous ces hommes il fallait une part du festin.

Il parvint pourtant à se refaire à Florence une existence d’artiste gentilhomme , si on en juge par Vasari. Peut-être ne mena-t-il cette vie de grand seigneur que chez les patriciens qui lui ouvraient leurs palais pour peindre leur femme ou leur maîtresse, comme qitand il peignit le portrait de Ginevra et de Mona Lisa *.

’ f Au ticu d'entreprendre des (.ibicaux d'autel qui lui semblaient nne trop grande alTarre, l.éonard se mit !i peindre les jolies Temines

RETOUR A FLORENCE

Le poole fittllencioni parle dans ses vers des cclèhres porlrails de Ginevra Benzi et de Lisa del Gioeondo. Tous s’accordent, Yasari comme Bellencioni, cà vanter la beauté de Ginevra Benzi ; puisque la peinture a disparu , remercions l’histoire et la poésie. Mais à

de la sociiHé. D'abord Ginevra de Benci, h plusbelle fillcdoFlorcnre, dont la jolie physionomie embellit aussi une des fresques de Ghirlandajo ; ensuite Mena Lisa, femme de Francesco del Giocundo. Quand il recevait dans son atelier ces jolis modèles, Leonard, accoutumé b briller dans une cour gabinte, et qui aimait b jouir de son amabilité, réunissait les gens les plus b la mude et les meilleurs musiciens de la ville. U était lui-méme d'une gaieté piquante et n'épargnait rien pour changer en parties de plaisir les séances qu'il obtenait; il savait que l’air ennuyé éloigne toute sympathie, et cherchait l'âme encore plus que les traits de ses charmants modèles. Il travailla quatre ans au portrait de Nona Lisa, qu'il ne donna jamais pour terminé, et que notre François l", malgré ses embarras, paya quarante-cinq mille francs. C'est une des sources où il faut puiser le style de Léonard. La main droite est éclairée absolument b la Corrége. »

C'est Stendhall qui parle ainsi. Comment, lui aussi, répète-t-il, sans le commenter, ce conte qui fait travailler laionard pendant quatre ans b un portrait de laJoconde? l’ourquoi, lui aussi, araène-t-il la Joconde dans l'atelier de Léonard, au lieu de transformer en atelier le salon de Hona Lisa ?

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propos de la Joconde nous n’avons que faire des admirations écrites, puisque nul ne peut bien dire le charme provoquant et ineffable , cruel et divin , sibyllique et voluptueux, de celte figure étrange dans sa beauté. Ce que l’historien et le poëte auraient dû nous expliquer, c’est la lettre de léonard au maréchal de Chaumont , gouverneur de Milan poulie roi de France : « J’apporterai avec moi deux portraits de différentes grandeur?, de deux de nos dames ; je les ai faits pour voire roi trèschrétien. » Comment Francesco del Giocondo permettait-il que le portrait de sa femme fût donné au roi très-chrétien? Comment Mona Lisa consentait-elle à se séparer de son portrait api-ès avoir posé si longtemps? N'était-elle pas devenue la maîtresse de Léonard? L’aventure d’Apelles s’était-elle renouvelée au profit de Léonard? Francasco qui était à sa troisième femme et qui semblait alors revenu des passions, avait-il dit au peintre : « Puisque vous la trouvez si belle, je vous en fais le sacrifice? » Ou encore, avaitil refusé le portrait dans une heure de jalousie, pour ne pas payer deux fois une infidèle? Toute cette histoire est aussi énigmatique que le portrait luimème.

Il y a là tout un roman que je n’ose cnlr’ouvrir.

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Mais chaque foisquejereiourneàce portrait étrange, j’y vois rayonner l’ânae amoureuse de Léonard de Vinci*.

Selon Vasari « pour arriver à tant de perfection dans le portrait de la Joconde , l’habile Léonard avait employé, entre autres, ce moyen : pendant que posait la belle Mona Lisa, il avait toujours près d’elle des chanteurs, des musiciens et des bouffons, afin de la tenir dans une douce gaieté, afin d’éviter cet aspect d’affaissement et de mélancolie, presque inévitable dans les portraits. Aussi fit-il un vrai miracle. »

Ces chanteui-s, ces musiciens et ces bouffons ne venaientpas à l’atelier de Léonard, mais au palais de F rancesco del Giocondo ; Léonard les faisait payer par le mari : peut-être moins encore pour réveiller l’expression de son adorable modèle, que pour lui-même qui avait pris l’habitude des fêtes. Et s’il se complaisait

‘ Les critiques et fureteurs de papiers, qui sont de terribles gens et qui s'obstinent <i la rechcrclie des actes de naissance et de mariage, ont découvert que le mari de Donna Lisa en était, h cette époque, à sa troisième femme, que par conséquent il n'élait plus fort jeune ; et rapprochant tout cela de ce qu'on sait de Léonard, de sa beauté, de sa grtcc, de sa gloire, considérant qu'il est resté quatre ans è faire ce portrait, qu'il s'est chargé de tous les frais de mise en scène, ils ont conclu que le sourire de Donna Lisa s'adressait peut-être è sou mari par raillerie, peut-être è Léonard par bienveillance, et peut-être è tous les deux à la fois. — H. Taise. —

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au travail de ce portrait durant quatre années — et encore sans l’achever, — il n’est pas douteux que ce ne fût pour son plaisir.

Quel était le second portrait destiné par Léonard au roi très-chrétien ? Ce n’était ni la Monaca — la hellissima fancialla — qui cache sous la rohe monacale un cœur blessé déjà repentant. Ce n’était pas cette gracieuse Ginevra Benci que sa candeur empêchait, même en peinture, d’aller à la cour du roi ’ de France? Ces deux portraits d’ailleurs sont demeures en Italie. On a dit que c’était cette figure, souvent baptisée par les historiens de l’art, qui porte aujourd’hui le nom de Lucrezia Crivelli après celui de la belle Féroimière. Mais ce portrait n’est pas du même temps, peut-être n’est-il pas de la même main, à moins que Léonard n’ait repris par fantaisie sa première manière toute llorcnline.

Singulière destinée! Léonard de Vinci, après avoir servi Ludovic Sforza, va servir César Borgia, — les deux expressions les plus tragiques de ces familles

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de héros et d’assassins*. — Le peintre de la Cène devenait le conseiller de César Borgia, ce bâtard d’un pape, au temps même où «ce diable de feu et de

‘ Dans son élude sur Léonard de Vinci, H. U. Taine a fort bien saisi en quelques nioLs le caractère de ces figures étranges : « Le prédécesseur de Ludovic Sforza , Philippe Galéas Visconti, avait été assassiné en H7C par trois jeunes gens, parce qu'il avait l'habitude, disent les historiens, non-sculenicrit de déshonorer les femmes, mais de publier les circonstances de leur déshonneur, et non-seulement de tuer les hommes, mais de les faire périr dans des supplices très-choisis et très-raffinés. Du reste, homme de goût et d'esprit, lettré et amateur de belle latinité. C’est lîr le Irait saillant ; esprit, scélératesse et mollesse. Il se rencontrait bien, à cotte é()oquc, des gens capables d'asshssiner ou d'empoisonner leur prochain ; mais le courage militaire semblait perdu dans tous les rangs de la société, même dans les rangs supérieurs : t Les princes italiens, dit Maebiavel, « leur contemporain, croyaient, avant d'étre rendus sages par les « coups des guerres ultramontaines, qu'il suffisait à un prince de sa- « voir apprécier dans les écrits une réplique piquante, rédiger une « belle lettre, montrer dans ses paroles de la vivacité et de la finesse, « tisser une. fraude, s'orner de pierres précieuses cl d'or, dormir et « manger avec une plus grande splendeur que les autres, et réunir • autour do soi toutes sortes de voluptés. » Ludovic le More avait fini par devenir tout h fait pusillanime ; il se piquait seulement do littérature et d'habileté ; même, à la fin, il ne voulait plus entendre parler de guerre : toutes les fois qu'on racontait devant lui une action un peu violente, scs nerfs se crispaient de douleur. Mais il était cbarm.ant, fort aimable dans toutes scs façons ; ses goûts étaient rechcrriiés cl élégants. Il bètit l'université de Milan et y appela de célébrés piofesseurs, Déinélrius Clialcondylc, Mérula, et d'autres encore. Son secrétaire, nommé Calchi, était un latiniste et un helléniste du premier ordre, d'une mémoire prodigieuse, d'une érudition accomplie. •

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sang » donnait à son frère , Jean Dorgia , neuf coups d’épèc, parce qu’il osait lui prendre sa maîtresse, — et quelle maîtresse ? — Lucrezia Borgia, leur sœur. Léonard de Vinci dessina le cachet de César : Àut Cæsar, av.t nihil*.

C’est en 1502 qu’il va à la cour de César Borgia comme ingénieur; on pourrait dire comme général d’artillerie, car César Borgia était en guerre avec son père, Alexandre VI, « avec Dieu et le diable, » et il ne voulait bâtir qmj des machines de guerre **.

’ On connaît cc distique :

Borgia Cæsar erat, factis et noniine Cæsar ;

Aut nihil aut Cæsar, dixit, utrumque fuit.

■ * Caesar Borgia de Frakcia

l)ci gratia Dui Romandiolæ Valcntiæque, Princeps Uadriæ, Domiii. Plumhini etc. S. R. E. Confalonerius et Capitancus gcneralis. — Ad tutti nostri locotenenti, castellani, capitanei, condottieri, ofGciali, soldati et subditi ali quali de que.sta proverrh notizia coramettemo et comandanio che al nostro prestanlissimo et dilectissimo familiare Architclto et Ingegnere Generale Leonardo Vinci d'essa ostensore cl qualc de nostra commissionc ha da considerare li lochi et fortezze de li .stati nostri ad ciô che secundo la loro eiigenlia et suo judicio possiamo provederli, debbiano dare per tutio passo libero da qualunque piibblico pagamento, per se et li soi amicherolo recepto et lassarli ve dere, inisurare, et benc extiniaro quanto roriA. Et a questo effretu comandare homini ad sua rcquisizione, et prestarli qualunque aiuto, Rilsistcntia, et favore ricerraia. Volendo che dello opère da farsi ne li

riETOUR A FLORENCE

César Uoi gia ne nomma donc pas Léonard son premier peintre, comme avait fait Ludovic le More, commeallait faire LouisXII. II ne rêvait que la guerre . et trouvait qu’on avait bien assez peint de madones en Italie. Léonard se sentait trop universel pour ne pas toujours accepter un nouveau rôle, pourvu que ce lût un premier rôle; il dessina donc des machines de guerre, donna des conseils aux capitaines, veilla sur les places fortes. Toute cette période se passa en voyages.

On n’a pas retrouvé tous les manuscrits de Léonard; à peine en a-t-on la moitié, et, sur ceux qu’on a sous la main, combien de pages hiéroglyphiques! Combien dépensées sont traduites par des dessins! Par exemple, s’il est en voyage, il ne pas conte ses aventures. Quelques mots jetés çà et là au milieu des dessins. Le 30 juillet 1302, par ses manuscrits, nous le trouvons à Urbin. 11 y dessine d’abord un colombier, puis un escalier curieux, puis la citadelle. Le 51 juillet, il rêve et médite sans prendre son crayon. Le premier août, il dessine à Pezzaro des machines du pays. Jusqu’au 8 il garde le silence et ferme la main ; mais à Himini, il rappelle qu’il est frappé de l’harmonie que

nostri doinini qiialunquc ingognere sia astretto conreriro con loi, c con il parère suoconformarsi, etc.

Uatum l'apite annu lüU'i, <lucatus ilostri Ruuiandiolæ, etc.

RETOUn A FLORENCE

produit la chute des eaux de la fontaine publique. Le H, à Cesèna, il dessine une maison, il décrit un char et donne des modèles pour le transport du raisin. Jusqu’au 1*' septembre où il dessine le port de Cesenatico, il a cause, il a rêve, il a vécu |)our ses amis. •\ Piombino , il s’abîme devant la mer, il contemple en savant et en poète ce mouvement perpétuel des ondes se chassant les unes les autres pour venir se perdre sur le rivage. Elles semblent partir avec furie; quand elles touchent la terre, elles n’ont plus que des caresses. C’est toujours la nature amoureuse qui prend Léonard de Vinci. A Sienne, il étudie le son et décrit une cloche singulière. On voit que tous les horizons l’appellent, que toutes les choses le sollicitent.

Cependant il cherchait un autre maître. .\ Florence, ses concitoyens le chargèrent, par décret, de peindre la grande salle du conseil. Soderini, le gonfalonier, lui assigna des appointemets dignes de Florence et de léonard.

Mais voici le duel de Léonard et de Michel-Ange Buonarotti.

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Lt lullc entre I.éonard de Vinci et Michel-Ange ouvre le XVI* siècle en Italie. C’est la date qui est en lettres d’or et en lettres de feu sur le seuil de la Renaissance. Ce tournoi entre les deux plus grands maîtres de l’art est pour nous aussi intéressant que la guerre du Pape et de l’Empereur, que les batailles de Charles-Quint et de François P’. 11 dura quatre ans, comme une olympiade antique. Il s’ouvrit à Florence en 1504; il ne fut terminé qu'en 1505.

La ville de Florence, après sa révolution qui avait chassé les Médicis, mit au concours un tableau d’histoire pour décorer la grande salle de son conseil. Le sujet devait être pris dans les guerres florentines du quinzième siècle, qui faisaient alors l’orgueil et la gloire de Florence la guerrière et la magnifique*. Elle s’adressa à Léonard de Vinci et à Michel-Ange.

* I.e sujet est le combjt dans lequel Nicolas Picinino, général du duc Philippe-Maria Visconti, en l'an 1410, fut battu près d'Angbiari en Toscane. On trouve encore dans les dessins de Leonard beaucoup d'esquisses de chevaux qui seiiildent être des éludes pour ce grand

UETOlin A Fr. OnENCE

Ainsi on cAl dit à Zeuxis cl à Polygnolc : Choisissez dans V Iliade I

Xeuxis-Vinci cl Polygnole-Buonarolli se mirenl à l’œuvre : Michel-Ange avec loulc son irnpéluosilé d’Achille, Lionard avec loute sa majeslé d’Agamemnon. En 1505, les carions de Michel-Ange élaienl achevés; en 1506, ceux de Léonard élaienl finis à |)cine. I^a république élail dans une anxieuse allenlc.

Les deux rivaux se valaienl. L'un élail plus jeune que l’aulre, voilà loul ; Michel-Ange avail Irenle ans de moins que Léonard. L’un avail cinquanlc-sepl ans, l’aulre vingl-sepl. Léonard de Vinci élail dans la moisson de sa gloire; Michel-Ange élail dans la fleur de la sienne. Léonard avail fail lousses chefs-d’œuvre, depuis la Cène jusqu’à la Joconde. Michel-Ange avail déjà sculplé son Cnpidon, son Ilacchux, sa Pielà, son David; il avait peinl sa Sainte Famille. Les deux rivaux n’élaienl pas deux ennemis , c’élaienl deux génies fièi'cs , dignes l’un de l’aulrc dans l’arl cl dans la science, dans la jKiinlure comme dans la sculplure, dans l’archileclure comme dans la inalhélique. Jusque dans l’archileclure cl la malhémalique

travail, et bien que la plus grande partie de ce carton soit détruite, cependant nous en possédons encore une partie, dans laquelle on voit quelques cavaliers qui combattent autour d'un drapeau. Vasari.

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isr.

tnililairüs il y avait similitude entre les deux rivaux. Léonard avait un passé incomparable : il avait fortifié la Lombardie sous Ludovic le More ; mis le système de la' défense des places fortes en harmonie avec les progrès de l’artillerio; faitlcsplansducanalderArno; construit l’aqueduc de l’Âdda et le canal de Martezana; bâti un palais pour Galeas de San Severino et des pavillons enchantés pour la duchesse Béatrice ; enfin il avait achevé, avec Bramante, la cathédrale de Milan. Il avait été à Rome ingénieur général militaire d’un Borgia. Michel-Ange, à son tour, devait être directeur général des fortifications de Florence contre Charles-Quint.

A la fin de 1506, les carton» de liéonard et de Michel-Ange furent apportés au conseil de la seigneurie de Florence. Les sérénissimes conseillers constituèrent l’aréopage. Jamais pareils chefs-d’œuvre n’avaient ébloui un jury!

Léonard avait choisi la Bataille d'Anÿhiari, une victoire des Florentins sur les Milanais.

L’esquisse de Michel-Ange représentait la ville de Pise assiégée par les Florentins.

Léonard avait pris son sujet dans l’histoire contemporaine la plus rapprochée. C’était un choc de cavalerie commandé [>ar le capitaine milanais Nicolas

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Piccinino, dont la scène principale est l’enlèvement d’un homérique drapeau par les Florentins. Personne mieux que Léonard ne pouvait peindre ce sujet. Hedoulant toute la science du nudeMichel-Ânge, mais profilant de tous ses avantages équestres, lui l’ami et le sculpteur du cheval, il avait mis en scène une multitude de chevaux dans toute les attitudes. Ia;s éludes innombrables qu’il avait faites pour la statue de Francesco Sforza non moins que son génie le menaient au-dessus de tous ses contemporains. Mais Michel-.\nge n’élail |ias de ceux qu’on domine.

Ce qui n’est pas d’une moindre curiosité, c’est le projet du tableau de la bataille écrit de la main même de Léonard. Le voici :

« Chefs florentins : Nicolas de Pise, Pielro Gian Paolo, Ncri di Gino Cappono, comte Franz Guelfo Ürsino, Bernard de Medicis, Michelello, M. Rinaldo degli Albizi et autres. On représentera comment au commencement Nicolas Picinino s’élance à cheval , suivi de toute son armée ; 40 compagnies de cavaliers.

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2,000 hommes de pied. — Le patriarche (d’Aquilée, Louis Scarampi Mezzarota) monte de grand matin sur une montagne pour examiner le pays : collines, plaines, vallées. Un fleuve traversera le tout. Il voit, du lieu appelé Saint-Sépulcre, Nicolas Picinino s’avancer avec ses troupes au milieu d’un nuage de poussière. — Après l’avoir regardé, il retourne à son armée et lui adresse la parole. Puis il élève les mains vers le ciel , pendant que saint Pierre lui apparaît dans une nuée et lui parle. 500 cavaliers sont envoyés par le patriarche , pour arrêter l’élan de l’ennemi. A la têtc'du premier corps d’armée s’élance le fils de Nicolas Picinino , pour s’emparer du pont, que tiennent le patriarche et les Florentins. Il envoie vers ce pont, à main gauche, des fantassins pour contenir les nôtres qui , sous la conduite de Michelelto , auquel, par hasard, le commandement des troupes avait été confié en ce jour, s’apprêtent à une plus vigoureuse défense. Un sanglant combat s’engage sur place; les nôtres l’emportent, les adversaires faiblissent. Alors Guido rassemble ses forces, et Astorre, son frère, et le sire de Faenza renouvellent le combat à la tête d’épais bataillons. Us renversent les guerriers de Florence, reprennent le pont, et poursuivent les fuyards jusqu’à leurs tentes. Contre eux s’élance Si-

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monetlo avec six ccnls chevaux, les chassede nouveau et s’empare une seconde fois du pont ; derrière lui se pressent d’autres soldats avec deux mille cavaliers : on se bat ainsi pendant longtemps et l’avantage sé balance. Enfin le |)atriarche envoie pour mettre l’ennemi en déroute Nieolas de Pise et Napoléon Orsino, jeune homme imberbe, et avec eux un grand nombre de combattants, et alors s’accomplissent de nouveaux faits d’armes. A ce moment, Nicolas Picinino s’élance en avant de ses hommes , qui font de rechef plier les nôtres, et si le patriarche ne se portait pas en avant et ne retenait pas ses gens de la voix et du geste, ils prendraient la fuite. Le patriarche fait placer sur une hauteur un canon , qui décime l’infaiiterie ennemie. La déroute est si complète que Nicolas Picinino rappelle son fils avec sa troupe et prend la fuite vers la ville; alors se fait un grand cîarnage. Personne ne se sauve; ceux qui ont fui les premiers ou ceux qui se cachent sont pris. lutte dure Jusqu’au coucher du soleil, et le patriarche s’atarde encore à rfissembler ses troupes et à ensevelir les morts, et il élève un trophée. »

On pourrait encore trouver des renseignements sur l’excellence de ce beau travail au soixante-septième chapitre du Traité de la peinture, lorsque

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Léonard donne aux artistes des conseils pour peindre de tels tableaux. On y peut voir qu’il possédait à fond tous les secrets qui pouvaient le conduire au but voulu : avant de peindre une bataille , non-seulement il voulait en connaître tout l’effroi et tous ks incidents, mais encore il se posait les principes (lu genre,

Oui, c’est une page immortelle entre toutes que ce duel au crayon de Léonard et de Micliel-Ange. La répüblique de' Florence , qui a allaité ces deux enfants sublimes , veut se donner le radieux spectacle de les voir à l’œuvre pour se disputer la première place. Voilà une lutte de Titans, s’il en fut ; Léonard de Vinci et Michel-Ange! Tant que durèrent les cartons, ils furent une souveraine étude pour quiconque était armé d’un crayon. Comme tant de chefsd’œuvre, hélas! ils ont été peidus; mais quelle trace lumineuse ils ont laissée dans l’histoire de l’art! Michel-Ange avait choisi le moment qui précède la bataille, celui où les soldats florentins qui se

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baignent dans l’Arno sont surpris par le son de la trompette et courent aux armes. Colosses nus, moins semblables à des guerriers qu’à des dieux (comme nous le montre encore la gravure de Marc-Antoine), par la magnificence épique de leur structure et de leurs gestes, le grand statuaire avait élevé à la mesure de son génie l’iiéroïsmo de la république llorentine; là, comme souvent ailleurs, il avait dépassé son sujet, il en était sorti violemment, et, sous ses doigts puissants, les figures étaient devenues allégories et symboles. La composition de Léonard n’était pas moinsepique peut-être, mais combien plus mouvementée et plus pittoresque! On sait par quels travaux acharnés, par quel dessins innombrables, par quelles formidables études il préluda. Léonard avait toujours le temps de tout, car le génie est le maître du temps. L’exécution finale était pour lui le moindre point ; car une fois qu’il avait médité sur son sujet, son œuvre était achevée. En l’un de ces dessins d’essai, où vainqueurs, blessés, aballus, triomphants, combattent montés sur des chevaux fougueux, éclate l’imagination altière et l’âpre volonté de Léonard.

Il savait que Michel-Ange pouvait lutter avec lui par la science anatomique. Il voulut le surpasser par des

nETüUR A FLORENCE-

éludes nouvelles, pensant que ce lui serait un jeu de revêtir ces corps de draperies et d’armures.

Ainsi il préparait un chef-d’œuvre par un autre. Le carton , qui ne nous est arrivé que par scs dessins épars et des fragments de Rubens, contenait en lui tout l'art vivant et mouvementé des temps modernes, et on se demande ce que Léonard laissait à trouver après lui. Mêlés, bondissants, tordus dans des poses violentes, grandis par l’effort de la bataille, les chevaux se cabrent cl .se heurtent; les cavaliers furieux, vêtus d’écailles, coiffés de casques que surmontent d’horribles monstres, armés de lames aiguës, se frappent, se poursuivent, et poussent des cris parmi le tumulte des armes, foulent aux pieds les morts renversés, dont les chevelures débordent sur les boucliei's sanglants. Boucherie effrénée, où cùx-mêmos , les drapeaux enlevés, les cimiers des casques, les écailles des armures frémissent de fureur et tressaillent comme des épis ondoyants sous le souffle enflammé de la guerre.

Quel fut le vainqueur de Michel-Ange ou de Léonard? Tous les deux.

Mais ni la Guerre de Pise do Michel-Ange , ni la Bataille d'Anghiari de Léonard , ne reçurent d’ordre d’exécution immédiate. On eût dit que Florence hési-

RETOOn A Fl, ORES CE

lait encore entre les deux chefs-d’œuvre comme entre les deux grands artistes ; on eût dit qu’elle préférait perdre un chef-d’œuvre de peinture plutôt que d’affliger un de ses deux glorieux enfants.

On a dit que Michel-Ange avait à peine esquissé la Guerre de Pise. Léonard peignit la Bataille d'Amjliiari dans cette môme salle du conseil de Florence où avaient été exposés les cartons.

Que reste-t-il de ces œuvres? L’esquisse de Michel- Ange fut copiée par l’architecte San Gai lo et gravée par Schiavanetti, tous les deux contemporains du peintre de la Guerre de Pise. La fresque de Léonard ne se conserva que peu de temps, puisque déjà, en 1515, il fallut la sauvegarder d’une ruine imminente. Il existe au Louvre un dessin de Rubens , un groupe de quatre cavaliers de la Bataille d'Anghiari. Ce dessin de Rubens , fait sur les cartons de Léonard de Vinci, a été gravé par Edelinck.

L’historien doit retourner toujours aux sources primitives, surtout quand elles sont consacrées par

RETOUn A FI, ORENCE

des noms comme ceux de Vasari cl de Ccllini. Or voici ce que dit Ccllini du carton de Léonard de Vinci, tout en pariant de celui de Michel-Ange.

« Ce fut le premier chef-d’œuvre où Michel -Ange déploya son génie. Il le fil en rivalité de celui de Léonard de Vinci qui, comme le sien, était destiné à la salle du palais de la Seigneurie. Chacun de ces carions représentait un épisode de la guerre de Lise. L’admirable Léonard de Vinci avait choisi jiour sujet un groupe de cavaliers se disputant un drapeau. Il s’acquitta de sa tâche aussi divinement qu’on puisse l’imaginer.

« Michel-Ange IluonaroUi représenta des soldats florentins se baignant dans l’Arno, lorsque, tout à coup, la trompette ayant sonné le rappel, tous s’empressent de courir aux armes. Les gestes, les mouvements de ces personnages nus sont tels , que ni les anciens ni les modernes n’ont jamais rien produit d’aussi parfait. Je répéterai cependant que l’œuvre de de Léonard était aussi d’une beauté extraordinaire.

Ces deux carions restèrent, l’un dans le palais Médi- t cis, l’autre dans la salle du pape. Tant qu’ils existèrent, ils sci-virenl de modèles au monde entier des , artistes. »

I L’opinion de Ucnvenulo Ccllini, qui dut être l'o-

tti

RETOUR A FLOIIESCE

pinion do tous les grands artistes du seizième siècle, n’avail pas, comme on voit, d’expressions assez vives pour caractériser le génie de Léonard : il est admirable, il est divin.

On a dit que Miclicl-Angc avait remporté le prix , c’est l'erreur d’un historien redite par quelques autres. Tous le.s deux remportèrent le prix. Et qui donc eût osé être juge, si ce n’est peut-être le jeune Raphaël, qui vint tout exprès de Rome pour voir ecs glorieux cartons? C’était en octobre 1504. On peut hasarder cette opinion , que pour Raphaël le vrai triomphateur fut Léonard de Vinci, puisque ce fut en voyant son dessin de la bataille, scs Vienjes et scs portraits, qup Raphaël vit la vraie lumière. Jusquelà il était enferme dans le servage de l’école sèche et dure de Perugin ; en voyant la nature respirer si libre et si souriante dans les œuvres de Léonard , il mesura la distance de ce qu’il était à ce qu’il voulait être. N’est-ce pas une des plus glorieuses pages de la vie du grand Léonard !

Selon Félibien : « Raphaël profita beaucoup des

HETOUU A FLORENCE

différentes conleslations qui arrivèrent en Ire Léonard cl Michel-Ange, qui n’avait alors que vingt-neuf ans. Car ceux de Florence ayant donné à Michel-Ange un des côtés de la salle où Léonard devait peindre , alin d’y rcpi-éscnter une histoire, Michel-Ange en fit le dessin, et comme la jalousie se met aisément parmi les personnes d’une même profession, elle s’accrut de telle sorte entre ces deux savants hommes, qu’ils en devinrent ennemis. Raphaël profitait de leurs jalousies , parce que les amis de l’un et de l’autre prenaient à tâche de faire voir les perfections ou les défauts de leurs ouvrages, chacun selon le parti qu’il tenait. »

Je crois que Raphaël profila des exemples et non des critiques. Plus les rivaux étaient grands et plus lui-même était grand.

Cejicndant Léonard ébauche sa fresque ; mais par malheur chez lui le chimiste marche avant le |ieintre ; il fait une préparation sur le mur, mais la préparation

ne tient pas. 11 attend, il dessine, il efface, il s’im-

nETOUn A FLORE N E

palienic, il va à un autre travail. On l’accuse de lenteurs, il s’indigne, il porte :i Soderini l’argent qu’il a reçu; Soderini, qui comprend les artistes, refuse et dit que la République est assez riche pour ne pas reprendre l’argent des arts.

Et pondant que Léonard cherchait en rêveur et en savant la perfection dans sa couleur comme dans son génie , Michel-Ange taillait le marbre et peignait, sans souci des perfections idéales. Léonard n’avait plus les entraînements de la jeunesse. .Micliel- ■\ngo était dans toute la furia de l’àgo et du génie. Ce fut la lulle de la grâce contre la force, sans parler ici du fameux duel du dessin des batailles. Mallieur aux délicats! a dit Yauvenargues. La force un peu brutale de Michel-Ange eut raison devant les Florentins contre la grâce ineffable, contre la sublimité inaccessible de Léonard. Le feu qui éclate en gerbes lumineuses et iiuîgales séduit bien plus vivement que la llammo nourrie mais contenue. Le sourire de l>éonard fut bafoué par le sarcasme de Michel-Ange. Et pourtant à Florence même, quand on voit du même coup V Ilérodiade de Léonard de Vinci et la Madone de Micbcl-Angc, on se demande : pourquoi, le vainqueur d’aujourd’hui fut-il le vaincu de 1500? C'est que l’opinion des hommes, dans son

KETOUIl A FLOnENCE

Ilux cl son reflux, apporlc l’or des belles renommées; mais combien elle jelle de sable el d’écume sur l’or !

Depuis 1500 juscju'cn 1506, Léonard de Vinci est tour à tour à Vaprio, à Fiésole, mais surtout à Florence. Quand César Borgia, duc de Valcnlinois, le nomme ingénieur militaire, il parcourt l’Ombrie, la Romagnc et l’Émilie; mais ce n’est qu’un voyage rapide. Il reparaît sans cesse dans la ville des Médicis, où il ebauebe à la fois des portraits de femmes et des madones, où il dessine et où il peint la Bataille d’Anghiari.

En 1506, sur la prière de Georges d’Amboisc, il retourne à Milan, d’où il est bientôt rappelé par la Seigneurie de Florence pour ses peintures dans la salle du conseil. Mais liéonard de Vinci n’avait qu’un maître, l’Inspiration. C’est en vain qu’il est condamné par ses prome.sses, comme par l’argent qu’il a reçu , à se mettre à l’œuvre. Il i cpart pour Milan , tout à son amitié pour Georges

RETOUR A FLORENCE

d’Âmboise. A Florence, il sent la terre fuir sous ses pieds. A Milan , quoiqu’il marche sur le volcan des révolutions, il sent la terre ferme. Il aime mieux un maître, qu’il se nomme Ludovic Sforza, Louis XII, ou Georges d’Amboisc, que ces conseillei’s de la République, qui sont toujours les trente tyrans de l’Athènes florentine. Tous ont le droit de lui faire des critiques ; que dis-je? des compliments !

Cependant un an après il repart encore de Milan pour Florence. Mais cette fois c’était « pour y faire valoir ses droits à la succession de son père. » 11 y avait trois ans que Piero de Vinci était mort en laissant aux siens, sans testament, le château familial et ses dépendances. Le temps s’était passé à regretter le père , sans qu’on montrât de hâte pour la succession : les héritiers légitimes se contentant de toucher les revenus. Vint l’heure du partage; mais quand Léonard revendiqua sa part , on contesta ses droits sous prétexte que sa naissance était illégitime. Il y eut alors deux successions ouvertes : le père était mort en 1 504 ; un oncle venait de mourir en 1507. Iæs frères de Léonard contestèrent pour la succession de l’oncle comme pour celle du père. Sans doute l’illustre artiste avait bien peur d’ôlrc tout à fait déshérité , puisqu’on le voit aller à Flo-

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ItETOUR A FLORENCE

rcnce, armé des plus hautes recommandations. Par exemple, Georges d’Amboisc lui donne une lettre où il prie la Seigneurie de Florence de donner une prompte expédition , de venir en aide à Léonard de Vinci , « ce qui sera une chose agréable au roi de France. » Léonard ne se croit pas encore assez recommandé, tant ses frères étaient ses frères ennemis : il demanda une autre protection au cardinal llippolyle d’Este.

« Au très-illuslre et révcreiid seigneur Hippolyte, cardinal « d’Esle, mon très-vénérable maîire, àFerrare.

« Très-illustre et révérend Seigneur,

« Il y a peu de jours que je suis arrivé de Milan, et trouvant « ici qu’un mien frère se refuse à exécuter le testament fait par a mon père, il y a trois ans, à l'époqne de sa mort, je n’ai pas « voulu, quoique le lion droit soit de mon câté, et afin de ne F pas me manquer à moi-même dans une chose à laquelle j'al- « tache de l'importance, omettre de demander à Votre très- « révérende Seigneurie une lettre de recommandation et de « protection pour le seigneur Raphaël Girolami, qui est actuellc- « ment un de nos très-hauts et puissants seigneurs, devant les- « quels est pendante cette affaire ; et en outre particulièrement « chargé, par Son Excellence le gonfalonicr, de ladite cause qui t doit être décidée et finie pour la fête de la Toussaint. C’est « poun|uoi. Monseigneur, je prie de toutes mes forces votre réa vérende Seigneurie d'écrire une lettre ici audit seigneur Ra- « phaël, avec le tour adroit et affectueux qu’elle saura bien « trouver pour lui recommander I/éonard Vincio, le Irès-pas-

llETOtin A FI, OUENCE

I sionnc serviteur de Voire Seigneurie, comme je suis et prétends « être toujours, le priant et le mettant en demeure non-seulea ment de me faire justice, mais de donner une décision favo- « râble; et je ne doute pas, d’après les nombreux rapports (pii c m'en sont faits, que le seigneur Hapliaël, étant plein d’aflcc- « lion pour Votre Seigneurie, les choses ne tournent selon nos « vœux, ce que j'attribuerai à la lettre de Votre révérende Sei- « gneurie, à laquelle je présente de nouveau mon respect. El (I bene valent. Florence, le 18' de septembre 1507.

« De Votre très-révérende Seigneurie, le très-humble ser- « vileur.

g I.EOXARDDS VINCI DS, pictOI'. »

Oiiellc fui ri.sstic (lu prorAs? Le grniul nom de Ixîonard , le grand nom de scs prolecteurs eurcnlils raison auprès des juges contre ce crime de lèsefraternilé? Nul ne l’a dit. Il ne reste aujourd’hui de ce procès que la honle de ceux-là qui ont tous été les Judas de ce ciïnacle de famille.

* Celte lettre a été imbliée pour la preinicre fois par M. le niarijuis Cainpori, qui l'a trouvée dans les archives jialatines de )indéiic. Iluand il écrivait des lettres, U'Onard ne traçait pas les caractères de droite <i gauche, .«elon sou habitude plus ou moins fantasque, plus ou moins my.stérieuse. Sur celle-ci on remarque son sceau, un petit ramée antique qui représente une télé de profil.

LOUIS XII ET LÉOXAIID DE VIXCI

LA POLITIQUE DE LEO:fAllD DP. VIXCI CHARLES Vm, LOl’1.1 XII ET GEORGES d'aMBOISE l.BS RÉVOLUTIONS d'iTALIE

L’hisloirc moderne, qui rôvo .nutoiir des grandes figures, leur donne après coup des horizons lumineux qu’elles n’avaient jamais parcourus; voilà pourquoi on a tout trouvé dans l’Enfer de Dante comme dans le Faust de (Icethe, voilà pourquoi ces deux figures poétiques, moitié ombre, moitié lumière, sont aujourd'hui plus rayonnantes que celles d’Homère et de Shakspearc, qui pourtant les dépassent encore.

Pareillement aujourd’hui on s’est plu à élever lu

LOUIS XII

figure de Michel-Ange BuonaroUi, l’envieux et colère Florentin, au-dessus des têtes sacrées de liéonard de Vinci et de Raphaël Sanzio. Certes, nous admirons le fier génie et le sublime stoïcisme du célèbre républicain de Florence, mais nous ne sacrifions pas à sa gloire ses deux illustres contemporains. C’est d’abord par l’œuvre qu’il faut juger l’ouvrier, par le chef-d’œuvre qu’il faut juger l’artiste: quand nous regardons le Jugement dernier, ['Ecole d’Athènes et le Cénacle, nous ne nous demandons pas lequel des trois fut le meilleur citoyen. 11 y a une Patrie qui domine, celle du cœur; c’est la Patrie des purs esprits, la nation universelle du Beau et du Bien.

Ainsi, l’histoire moderne ne s’est pas contentée de voir dans Michel-Ange un penseur qui jetait son ùme dans le marbre, qui répandait sa vie dans les fresques, sculpteur et peintre de génie tour à tour païen et chrétien : elle y a vu, j>ar les yeux de M. Michelet, «un homme qui n’est ni païen ni chrétien. Il est de la religion des Sibylles, de celle du prophète Elie, des sauvages mangeurs de sauterelles de l’Ancien Testament. Sa gloire et sa couronne unique (rien de tel avant, rien après), c’est d’avoir mis dans l’Art la chose éminemment nouvelle, la soif cl l’aspiration du Droit. Ah! qu’il mérite d’être appelé le défenseur

de l’Italie, non pas pour avoir fortifié les murs de Florence à son dernier jour, mais pour avoir, dans les jours infinis qui suivent et suivront, montré dans l’àmeitalienne, suppliciée comme une âme sans droit, la triomphante idée du Droit que le monde ne voyait pas encore * ! »

Toute cette éloquence ne me convainc pas. Je vois dans Michel-Ange un citoyen de la république dos Arts qui s’indigne d’avoir des rivaux, qui les veut dépasser par la grandeur et par la force, ce qui le pousse au colossal. Comme tous les esprits de race il a des caprices de prince; il aime Rome quand il est à Florence, il aime Florence quand il est à Rome. Devant le Beau qu’il a rêvé, devant le Beau qu’il a exprimé dans le marbre, il se sent laid, il souffre et pleure son néant dans son immortalité. L’écho du

■ Nous aimons mieux cette expression prise à cette grande figure ; • Ne stoïcien, austère, fièrement posé dans le devoir, ce cœur n’était pas une pierre ; ce n'était point ce gtolic de roc où Zénon figurait le sage, c'était une grande ème italienne, toujours épandue hors do soi par la contemplation, avide du beau, de l'idéal ; il dérivait è la fois de Zénon et de Platon. C'est de cette lutte intérieure, de cet elTort contradictoire qu'il .souITrit, qu'il mourut, si l'on peut dire, pendant toute sa longue vie. Quiconque fût entré chez lui la nuit (il dormait peu) l'eût trouvT^ travaillant la lampe au front, comme un rjciope, et aurait cru voir un frère des Titans. » (Michelet, la lienaimnee.)

l 0 II I S X

Miserere de Savonarolc vient retentir en son cœur, mais il ne désespère pas de l'ilalie, que l’Art transfigure et fait plus lielle sous les Médicis <pie sous les républicains et les empereurs. Ne voyez pas dans celle figure de misanthrope, de solitaire, de cénobite, un précurseur des Droits de l’Homme; quand il ne regarde pas son marbre, il ne regarde pas l’avenir : il regarde l’image d’une femme et lui rime des sonnets.

Voilà Michel-.Ange dans son vrai cadre et sous sa vraie lumière. Dans ce point de vue impartial, il n’opjwsc plus un violent constrasie à la figure impeccable de Léonard de Vinci, à la figure souiiante de Uapliacl, celui qui se conseille à lui-mèinc de fuir les orages, et celui qui rit de la tempête dans le navire pavoise de la Fornarina.

I.C grand Art du quinzième siècle ne liante pas la rue,’ ne lire pas son épée |K)ur la guerre, n’écoule pas le bruit des révolutions. Les Borgia l’ont habitué

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