‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 18 sur 69 · HOME · texte numérisé non relu

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pas pour le pape, peignez pour moi ». liConard aimait mieux cela , c’était le demi-jour. Peindre pour le pape en face des jaloux! S’il allait compromettre ce grand nom qui l’avait précédé ! Il peignit donc pour Balthasar Turini da Pescia une Madone avec Jésus*, cl un Enfant qui était tout à la fois un ange cl un Amour**.

Les papes sont impatients, parce que leur règne n’est pas longtemps de ce monde. Léonard lui dit à une première rencontre, que pour faire une œuvre digne de Sa Sainteté, il lui fallait se hâter lentement; il parla de sa science à préparer les huiles et les couleurs, pour qu’une telle œuvre pût défier les siècles, sinon les critiques. Une autre fois, comme le pape demandait des nouvelles de son tableau, on lui répondit que Léonard, aussi bon chimiste que bon peintre, distillait des herbes j)our composer un vernis plus pur, plus harmonieux et plus inoffensihle que tous les vernis connus jusque là. Le pape s'écria : « Voilà un homme duquel nous ne tirerons jamais

* V:isari a dit : £ bello e grazioso a niaraviglia. — £ belle n maraviglia, a dit Borgliini.

** t.a Vierge avec l'Enfant Jésus, in braccio selon Vasari, in collo scion Borghini. Nallieureusenicnt ces deui tableaux, i)cut-ètrc scs deux derniers, ont été perdus comme presque toutes scs «nivres.

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rien, puisqu'il commence précisément par où on doit finir. » Léonard sut bientôt le mot do Léon X. Il résolut soudainement de quitter Rome.

Stendhal, un hommcdcla vraie Kcole liisloriquc, qui étudie les hommes par leurs œuvres et non par les rabâchages, qui se trompe peut-être sur une date, mais jamais sur un trait de caractère, croit que la Sainte Famille de Pétersbourg a été faite pour Léon X lui-même. La belle ligure de sainte Catherine, quilitderrière la Vierge, est, selon lui, leportraitdela belle-sœur de Léon X, la femme de Jules de Médicis C’est un chef-d’œuvre apprécié par Léonard luimême , puisqu’il y mit son chiffre D. L. Y. dans une fine arabesque, qu’on ne retrouve que dans son tableau de Parme. La Vierge est comprise par un penseur, elle regarde son fils avec une noble fierté.

* < Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce tableau se trouvait dans le palais des ducs de Uantoiie au pillage des troupes allemandes. L'ublié Salvadori le garda longtemps; ses liérilicrs le venilirent à la grande Catherine. i

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comme si clic picssiüilail. déjà le Dieu dans l’Enfanl; le type de Hapliacl est dépassé de ccnl coudées. Elle a le caractère grandiose des figures de Phidias, sans pourtant rien emprunter à l’antique; saint Joseph, qui sourit à l’Enfant avec une grâce charmante, est aussi une création originale, qui ne rappelle aucun peinti’c gothique. Comme a dit Stendhal, « il était hien loin de son siècle de songer à mettre une figure gaie dans un sujet sacré; et c’est en quoi il fut le précurseur de Corrége ». Et l’Enfant Jésus! comme il est humain, comme il est vif, comme il est gai, comme cette jeune âme qui sera Pâme du monde, est richement revêtue de la chaii' des hommes ! I.éonard |>ensaitquc pour |>ortcr une telle âme, il fallait que le sang le plus généreux courût dans le corps.

A nome comme à Florence, le duel de Léonard et de Michel-Ange continua. Léonard cl Michel-Ange se devaient halli e en toutes choses : peintres et sculpteurs tous les deux, ils ne purent s’entendre sur la prééminence des deux arts.

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Michel-Ange, sculpteur cl peintre, dit que la sculpture est le tombeau de la peinture. 11 y a entre les deux arts la différence du soleil à la lune.

LiHtnard de Vinci, peintre et .sculpteur, sacrifie le ciseau au pinceau.

Voici ce qu’il écrit :

Ij sculpture est un .irl mécanique *.

le travail du sculpteur est tout niauuel et demande surtout un cflbi't l'orjiorel.

Le peintre, pour mener son reuvre à bonne fin , doit connaître tout ce <pii SC rapporte à la lumière et à son contraire, à In coideur, au dessin, aux dimensions de- corps, aux modifications de tonne et de couleur (pi’ils subissent eu s’éloignant ou en se r.ipprocliant de l'adl de l’observateur, au mouvement et à son contraire.

Le sculpteur ne doit s’occuper que du corps, do lu figure et de l’attitude. Il n’a pas à s’inquiéter de la lumière, des ombres, ni de la couleur. La connaissance de la pci-spective linéaire lui suffit.

La peinture est toute lumière et toute ombre.

La sculpture n’exprime que certains effets de lumière. Le simple relief lui fournit ses ombres.

Ce qu’il y a de merveilleux dans une oeuvre de peinture, c’est (pie les choses qu’elle représente semblent se détacher de la muraille sur laquelle elles sont peintes.

* Ce grand esprit ne parle ici ni de la création de l'artiste, ni de l'expression, ni du génie, en un mol.

Les compusitioiis de la sculpture paraissent ce qu' elles sont réellement, des reproiliictions sans nul artifice de ce qui est.

Toute composition humaine basée sur l'expéiieiice et se réa lisant par un travail manuel est dite : science mécanique.

Voici maintenant l’opinion de Michel-Ange :

« Comme la peinture est, si je ne me trompe, d'autant plus estimée qu'elle tient au relief, et que le relief au contraire l’est d'autant moins qu’il se rapproche plus de la peinture, j’avais toujours pensé jusqu’ici que la sculpture était le flambeau de l’autre art, et qu’il y avait entre eux la difl’ércncc du soleil à la lune. Mais depuis que j'ai appris à raisonner plus philosophiquement, et que j'ai lu cet axiome, <|ue deux choses qui tendent à une même fin ne dilïèreut jioint entre elles, j’ai réformé ma façon de penser, et je dis maintenant que, s’il est vrai qu'un art n’en soit pas plus noble j>our cxijrer plus d'intelligence et de soins, pour présenter plus de peines et de difficultés qu'un autre, à coup sûr il n’y a de la peinture à la sculpture nulle dilféroncc, que c’est exactement une seule et meme chose, et qu'un artiste devrait s'appliquer à réunir l'iine et l’autre partie, c’cst-à diie être également habile à sculpter qu'à peindre, afin qu’à l’avenir le public s’babituàt à en juger de la sorte. Au reste, je pense que, puisque l’un et l’autre art partent de la même source, il est aisé de les mettre d'intelligence ; et c’est à quoi l’on devrait, selon moi, travailler, plutôt que de fomenter une dispute à laquelle on perd plus de temps qu il n’en faudrait pour acquérir l’uu ou l’autre de ces talents. Je (lis encore que l’auteur qui s'est avisé de donner à la peinture la prééminence n’y a rien entendu ; ma servante eût mieux rendu que lui la question si elle s'en fût mêlée. »

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Ces (leux pages prouvent (jue ces deux grands génies parlaient avec plus de passion que de vérité : ni eux ni leur servante n’oni résolu la question.

On adit que LéonX n’avait pu être qu’hostile à un jiarlisan dévoué de la France comme Léonard de Vinci. Selon Rio, « il régnait alors, partout où prévalait l’influence des Médicis, une animosité antigallicane qui ne gardait plus aucune mesure depuis les derniers revers des armes françaises en Lombardie , et à laquelle les arts comme les lettres étaient obligés, sous peine de disgrâce, de payer leur tribut. C’était par allusion aux récents triomphes de l’Italie sur les barbare», que Giraldi avait composé son misérable poëmc sur l'expulsion des Huns par ‘saint Léon; le Carnaval de Florence avait dù son succès à la même cause, et, au moment où Léonard arrivait dans la capitale du monde chrétien, Raphaël achevait de tracer, sous le voile d’une allégorie très-intelligible pour les rancunes contemporaines , l’Iiistoire des

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cvcncincnls politiques auxquels LéonX cl sa dynastie avaient été tnêhîs. Attila et scs hordes, le roi de France cl scs soldats, la captivité et la délivrance de saint Pierre étaient une allusion à la captivité de Léon X. » Nous croyons que Léon X aimait les artistes pour l’art, sans s’inquiéter de leurs opinions politiques ou religieuses. 11 aimait Michel-Ange, le Florentin obstiné, et Raphaël , devenu néo-grec dans les bras de la Fornarina. Il ne devait donc pas se souvenir des sympathies de Léonard de Vinci pour Louis XII et pour Georges d'Ainhoisc. Il ne faut voir dans le mot de Léon X qu’un mol d’iinpaliencc où le ressentiment jwliliquc n’était pour rien.

L’humanité semble très-variable cl Irès-capricicusc cldansscsenfanlemenls ; elle a, si je puis prendre une image <à la fois bihiiqueel familière, scs vaches grasses et scs vaches maigres. Dans les arts, nul siècle ne peut être comparé au quinzième de Père chrétienne, ni le siècle de Phidias, ni le siècle d’ApclIcs; le qiiin-

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ïiètnc siècle a dil resplendir tout à la fois des dieux de la peinture, de la sculpture cl de l’archileclurc. Quand Léonard de Vinci était à Rome, il aurait pu lui aussi présider le Cénacle, il aurait eu à sa laide douze hommes de génie.

Mais les dieux humains ne s’assoient pas à la même table.

Voilà pourquoi Léonard de Vinci sc décida à partir sur-le-champ.

Raphaël cl Michcl-Angeétaicnt alors dans loiilc leur gloire ; c’élail an temps où on disait que la nièce du cardinal Bihiena serait la fi'mmc de Raphaël. Michcl-.Vnge, qui sculptait des façades d’églises et des tombeaux de pape, ne voulait pas de rival. Si le doux cl charmant Raphaël fut hospitalier à Léonard, à celui dont les œuvres lui avaient arraché le mol du Corrége, le jaloux et indomptable Michel-Ange l’accueillit par dos sarcasmes et sembla s’étonner de voir « le joueur de viole de Milan » dans celte Rome que lui, Michel-Ange, avait conquise. Il semblait lui dire : «Que viens-tu liiire dans celle maison?»

Léonard a refoulé en lui toutes sesamerlumes, il n’a rien confié ni à scs amis ni à ses manuscrits; il était trop fier''pour se plaindre, il était trop orgueilleux pour s’avouer vaincu. Vaincu! il ne l’était point par

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le génie; mais le< armes étaient inégales; mais la jeunesse toujours brutale mettait sans merci le pied sur lui, pour qu’il ne se relevât point et qu’il ne pût crier victoire à son tour. Micliel-.Vnge triompha |x)ur une heure ; mais les hommes comme Léonard ont leur revanche pendant des siècles.

Regret éternel ! qu’il eût été beau de voir sous Léon X ces trois tètes glorieuses, léonard, Michel- Ange et Raphaël , sous les mêmes couronnes, souriant du sourire fraternel ! Michel-Ange portera jusqu’à son jngcmenl dernier le crime d’avoir blessé presque mortellement Léonard de Vinci.

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FnASÇOlS I**

LA BATAILLE DE MAHIGNAK. — LA SOLOGNE PEKTILE F&TES A ASIBOISE

LE GI.OS LL’CÉ. — NELZI ET SALAI. — MATlIUfllNE LES DEUX CHATEAUX LÉONARD I-EINTAK CURÉTIEN

Cependant le temps des évolutions, des hasards et des incertitudes va finir. Cette existence à tous les vents et à toutes les vagues va trouver enfin le rivage de paix, l’abri inviolable que la misère, la révolution, la guerre, l’envie, tous ces ennemis furieux de l’art, ne pourront violer.

Louis XII avait créé Léonard de Vinci peintre du roi de France en Italie ; François F' va faire mieux, il donnera à Léonard le titre de jiremier peintre du roi de France en France. Il veut que Léonard soit

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français cl vienne mourir dans sa Iroisicmc cl dernière pairie.

Quand les Italiens nous disent aujourd’hui : « Rendez-nous Léonard de Vinci,» nous pouvons leur répondre qu’il est bien à nous, parla conquête et par la mort. Ils l’ont exilé de Rome, de Florence, de Milan. François I" l’a pris sur son cœur, pauvre cl vieux, f,nand par le génie, mais déjà courbé par les injuslice.s cl les chagrins.

Ce tombeau est bien à nous. Et nous avons raison d’y écrire de notre encre française : « François l” a appelé Léonard de Vinci en France, Napoléon III lui a élevé un tombeau. »

A peine entré dans Milan, François I" voulut voir la Cène. Son admiration fut tour à tour bruyante cl silencieuse.

François P' voulait que Léonard de Vinci parfit dans sa nouvelle patrie, « non-seulement avec le pi eslige il’une renommée qui avait déjà franchi les monts, mais de plus avec son principal litre à la fa-

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veur royale et à l’admiralion publique, c’esl-à-dire la grande peinture du rcfecloire de Sainle-Marie-des- Grâces, que le roi, dans son enthousiasme, impétueux comme son caractère, voulait faire transporter en France, en usant de tous les moyens que la mécaiiiqued’alors mettrait à la disposition des architectes. Sa volonté ne plia que devant des obstacles insurmontables*. »

Tous les historiens sont d’accord ici sur le mot impossible. J’ai peine à comprendre que le plus sayant architecte et mécanicien du pays, Léonard de Vinci lui-mèmc, n’ait pas trouvé quatre moyens de transporter sa fresque, lui qui voulait changer une église de place. François I" exprima un désir plutôt qu’une volonté. Je crois que, plus éjuis de la Jocoiide que de la Cène, il espérait trouver dans Léonard un merveilleux portraitiste de femmes de cour, en contraste avec Louis XII, qui n’avait voulu qu’un peintre d’images religieuses..

Ce fut donc François I" qui vengea Louis XII et Léonard de Vinci.'

‘ Selon Laïui, • François 1", qui vil le Cénacle à Milan, vers l’an 15t5,cssaja de le faire détacher du mur pour le porter en France : n’ajanl point réussi dans son dessein, il conçut celui d'y emmener l'auteur.

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Je Iis dans une lettre de François 1" le récit de la bataille de Marignan *. Il faut lire les lettres pour se familiariser avec le passe, pour mieux entrer dans Thistoire :

« Les ennemis furent repoulzez et rompuz, de sorte qu'avec l’aide de Dieu, le camp et victoire nous demeurèrent avec peu de perte. Et des leurs ont été tuez et occis de quinze à seze mil ; et quant au demeurant de ceulx qui s’en sont fuiz, la pluspart sont blesez et natTez, et meurent par les cliemjns. Nous prions Dieu qu’il veuille avoir leurs âmes, et pardonner à ceulx qui sont causes de leur mal. Vous ne pourriez poncer le grand regret que nous avons à la mort d’ung si gros nombre de vaillans hommes et hardiz.

« Au demeurant, notre ville de Milan nous a faict l’obéissance, comme si on faict les autres villes et aussi celle de Cosine ; eu façon que tenons soubz notre obéissance toute notre duché de Milan, fors quelques terres que tenoyent par ci-devant Icsdicts Suisses, que espérons en bi ief recouvrer.

• Aussi nous avons faict amytié, intelligence et confédération avec notre sainct père le pape, au bien, profit et utilité de notre royaume, terres et seigneuries, à la consen'ation de notre duché de Milan, moyennant laquelle nous rend Parme et Plaisance, qui sont de notre dit duclic de Milan, lesquelles il tenoit ; et ne tiendra à nous que ne facions paix avec les autres princes

‘ Voici trois lignes curieuses de Louise de Savoie sur ta naissance du la première fille de François 1*' pendant qu'il se battait en Italie ; « Monsieur de la Fayette, je vous advertis hyer que, environ unze heures de nuyt, la Rope accoucha d’une très-belle flUe qui faict trèsbonne chère.»

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chrétiens, s'ils y veulent entendre, afin que tous d’un bon accord facions la guerre contre les infidelles, ce que nous avons tousiours désiré et déirons sur toutes choses fair. Nous vous avons bien voulu advertir du tout afin d’en rendre louange à Dieu, qui est celluy qui donne les victoires, en luy priant vous tenir en sa garde.

« Escript ü Pavye, le xxiii'jour de septembre.

( François. •

Léonnrd de Vinci arriva à Milan aussitôt que le roi. « Puisque aussi bien je ne puis emporter le chefd’œuvre, je veux emmener le peintre qui l’a fait. Il en fera d’autres encore. » Léonard promit de quitter l’Italie.

II accompagna le roi à Pavie, où il ordonna les fêtes, toujours des fêtes, le lendemain du pillage. L’aurore de ce grand siècle sème des roses tachées de sang. Ce fut à Pavie que Léonard construisit dans la salle du festin ce lion symbolique, qui alla droit à François I" et ouvrit son cœur pour répandre une gerbe de fleurs de lis aux pieds du roi.

Léonard fut aussi du voyage royal de Bologne, où il se vengea des dédains de Léon X par des caricatures et par cetair de protection qu’on prend, sans y songer, quand on est de la suite d’un héros après la victoire.

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Au départ de François P, Léonard retourna au chAtcau de Francesco Mclzi, d’où ils partirent bientôt tous les deux pour la France avec Salaï et Villanis

Vasari explique ainsi le départ de Ijéonard : « Il existait une lrès-<îrande rivalité entre Léonard de Vinci et Michel-Ange Biionarotti. Léon X appela Michel-Ange à Rome, pour exécuter la façiide de San Lorenzo; Michel-Ange s’empressa d’accourir avec l’agrément du duc Julien. Aussitôt que I/îonard en fut instruit, il quitta Rome et partit pour la France. François l"", qui connaissait les œuvres de notre artiste, le reçut avec de grands témoignages de joie et d’affection. 11 voulut qu'il peignît son carton de

* iDeux choses étaient faites pour adoucir son départ do Milan ; d'ahord les symptômes de mécontentement populaire, prélude inquiétant des malédictions qui devaient liiontût éclater contre le Lrutal gouvcinement de Lautrcc ; ensuite le dévouement vraiment fdial de son cher Mclii, qu'un pressenliment trop Lien fondé sollicitait ù s'expatrier encore une fois |K>ur fermer tes yeux de celui qu'il apjvclait SON nmi et son excellent père. • (Rio.)

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Sainte Anne. Mais Léonard, suivant sa coutume, l’amusa lontemps par de belles paroles. »

Lanzi n’est ni plus explicite ni plus vrai que Vasari. « Le Vinci avait trouvé dans le jeune Buonarotti un rival qui se mesurait déjà avec lui, et qu’on lui préférait même dans les travaux publics à Florence et à Rome, parce qu’il produisait des résultats, là où le Vinci, si nous en croyons le Vasari, ne produisait souvent que des paroles. On sait qu’il y eut de l’animosité entre eux ; et Léonard, voulant assurer son repos, que celte espèce de rivalité commençait à troubler, passa en France, où il mourut*. »

Vasari et Lanzi se trompent de moitié, léonard de Vinci est venu en France, parce qu’il était depuis dix

' Dclécluze croit <|u'il se foniia t) ta cour de Léon X « une petite cabate favorable à Mictiel-Ange et à Raphaël, et qui ne le fut nullement au peintre déjà vieux du Cénacle et de la Joconde. Le séjour de Léonard à Rome ne fut pas long et il y .travailla peu. Il n'acheva guère en cette ville qu'une Sainte Famille, un portrait de femme et la Vierge, peinte 5 fresque, que l'on voit encore aujourd'hui sur les murs du cloilre de Saint Onofrio. ün sait aussi qu'il confectionna le coin et le mécanisme avec lesquels on battait monnaie, et que ces moyens furent employés h Rome. Mais ses talents d'artiste et de savant, si remarquables qu'ils fussent, ne purent faire reporter sur lui une portion suflilisante de l'admiration que ses deux jeunes rivaux, Michel-Ange et R.aphaël, attiraient si puissamment sur eux. Le grand Léonard de Vinci fut obligé de céder la place au grand Michel- Ange et au grand Raphaël par cela seul qu'il était vieux. »

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«ins peintre du roi de France, parce que liOuis XII et François P avaient traité avec lui de majesté à majesté. Léonard n’élail pas plus citoyen de Rome que citoyen de Paris. Il n’était pas jaloux de Michel-Ange, lui qui aimait le génie, quel que fût son nom, lui qui battait des mains devant les oeuvres de Raphaël. Si Michel-Ange était déjà le grand Michel-Ange, Léonard de Vinci n’était-il pas à tout jamais illustre? La question d’argent ne le préoccupait guère. Le qu’il aimait toujours, c’était l’imprévu, la méditation, les voyages, voyage du corps, voyage de l’esprit à la recherche de l’absolu. Pour lui, l'artiste souverain, le philosophe inquiet, le savant penché sur l’abîme des choses, l’art n’était pas tout le livre de la vie.

Quand la petite caravane arriva à Amboise, François 1" se jeta dans les bras do Léonard. La royauté reconnaissait en France, comme en Italie, la souveraineté du génie.

François I" donna à I>éonard une pension de sept

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cents écus d’or, le petit cliàleau du Cloux — ou plutôt Clos-Lucé — ses entrées au château d’Amboise, des chevaux pour aller à Blois, à Paris, à Saint-Germain et à Fontainebleau, le droit de commander aux artistes, en un mot la surintendance des beaux-arts avant la lettre.

Par malheur, Léonard, qui voulait encore tout embrasser, allait par quatre chemins, selon son expression. Il commençait tout et n’achevait rien. .\u lieu de peindre et de donner des cartons aux artistes, il suivit le roi à la chasse en Sologne, et ne l'èva qu’à fertiliser cette terre ingrate. On a conservé ses plans du canal de Romorantin *.

La nature le reprend toujours à son action. Il l’aime comme un fils. Il souffre de la voir stérile. Il la veut féconder. Là où le roi ne va qu’im partie de chasse, il s’arrête en homme politique, que dis-je, en créateur : il souffle la vie.

■ Il marque lui-niêine qu'il revint de Romorantin à Amtwisc la veille de Saint-Antoine. 11 avait qinlté le roi pour étudier le pays.

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Un historien qui juge de haut et qui, comme son mnîlrc Voltaire, méprise trop le mot à mot de la vérité, M. Michelet, a dit ;

« liCS exilés italiens trouvèrent en François l" une consolation, la plus grande : il les imitait, prenait leurs manières, leurs costumes et presque leur langue. Ix)rsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui, en 1518*, il fut l’objet d’une telle idolâtrie, qu’à son âge de quatre-vingts ans**, il changea la mode, fut cojiié par le roi et toute la cour j)oiir les habits, [tour la coupe de barbe et de cheveux. »

Je crois, comme l’iiistoricn, que l’influence de Léonard de Vinci fut profonde à cette, cour, hier encore gothique sinon barbare.

L(!onard était arrivé à .\mboise au commencement de l’année 1516. En avril 1517, on le voit donner

* C'était en janvier IbtO.

" Léonard de Vinci n'avait que soixante-quatre ans.

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«les inspirations, selon sa coutume, pour les fêles du fwptême du fils de François I", et pour celles du mariage de Laurent de Médicis, duc d’Urbin, avec la fille du duc de Bourbon * — ce mariage qui donna à la France Catherine de Médicis ! — Comme Léonard dut parler de Rome et de Raphaël avec le duc d’ürbin ** !

■ Laurent de Médicis représentait le pape comme parrain. La marraine était la belle Marguerite de Valois.

* ■ Et comme on dut parler des duels d'esprits et des Académies d'Urliin et de Milan !

Il y eut une Académie à la cour d'L'rbin. Leduc d'Erbin savait par cœur les poésies d'Uonière ; il voulait vivre dans une poésie parlante. Le comte de Casliglione, dans son Librodel Corligiano, peignit le gai bbleau de celle cour lettrée dominée plus encore par la merveilleuse beauté de la duchesse que par l'esprit du duc. Les académiciens d'ürbin étaient: Jules de Médicis, qui ne Tut pas moins magniûquc que son frère ; André Doria ; Octave Fregoso, plus lard duc de Gênes ; le comte Louis deCanossa, que François 1" appela U l'évéché de Bajeux ; le comleCastiglione, un des chers amis de Itapliuël; Pierre Bembo, ce philosophe du Portique dépaysé ; Bernard Divizio, l'auteur de la Caleiidra ; le sculpteur Romano ; l'iuiprovisateur Acculli ; vingt aulies, ceux-ci poètes, ceux-là diplomates, les uns guerriers, les autres amoureux, car ce n'était pas là une Académie sans femmes. 11} avait 'a la cour la Iielle et fière Krailin Pia ; la douce et charmante duchesse de Sora : deux veuves qui se consolaient platoniquement et (pii, çà et là, amoureuses encore, ne voulurent pas se remarier.

L'Académie d'Urbin cultivait d'une main délicate les plus belles fleurs de l'idéal. Tous les soirs on partait sans quitter les promenoirs du parc pour les pays imaginaires ; on discutait avec passion sur la

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Voici le récit des fêles, par Kleurange. On y reconnaîtra la part du grand peintre :

« Le baplesme fut faicl au plus grand triomphe qui fcusl possible, et comme un tel cas appartient ; car, sans les princes de France, y avoienl beaucoup de princes estrangers et ambassadeurs. Et estoit toute la cour d'Amboise tendue à arabesques, tout le dessus, qu’il n’y pouvoit pleuvoir ; et cstoienl les deux ensiés et le dessus tout tendus; cl fut là-dessous fait le banquet, qui feust merveilleusement triumphant ; et feust dancé et ba!l6

beauté, sur l'amour, sur l'àmc immortelle. Bembo initia ainsi Rapliaül à Platon ; en effet, ne répandait-il pas dans cetle cour poétique les divines senteurs du banquet? Raphaël n'oublia jamais les éloquentes paroles do son ami sur la beauté, dites un jour, dans un poélique tournoi, « Au lieu de sortir de soi>nièmc par la pensée, comme fait celui qui veut considérer la beauté corporelle, il faut rentrer en soimèine pour y contempler la beauté qui se voit par les yeux seuls de l'intelligence, ces yeux qui ne sont jamais plus perçants que quand les yeux du corps perdent leur clairvoyance. Car l’àine, purifiée par l'é-tude de la philosophie spirituelle, se réveille comme d'un profond sommeil, et voit en elle-même, sous un rayon de lumière divine, l'image de la beauté idéale. C'est quand l'âme est devenue aveugle aux choses terrestres, qu’elle se fait clairvoyante aux choses célestes. Et sans voiles, sans nu.ages, elle aperçoit la spacieuse mer de la lieauté divine. »

Et Bembo conseillait d’attiser ce feu sacré qui détruit et consume dans les âmes tout ce qui est mortel, qui vivifie et embellit encore la vision céleste, loiit à l'heure mortifiée et ensevelie par les sens. Tantôt antique, tantôt biblique, il prenait ses images à Romère et aux prophètes.

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à merveilles. Et, trois jours apres, feurcnt faictes les nopcos dudit duc d’ürbin à la plus jeune fille de Boiilongne, qui estoit très-belle dame et jeune ; car monsieur d’Allxinie avoit cs|iousé l'aisnée ; et à ce propre jour le Roy le fist chevalier de son onlre. Et, en autres dames, il y avoit soixante cl dointe damoisellcs déguisées, toutes par doiuajnc, accouslrées de toutes sortes, rtiiic à ritalienne, l'autre à l'allemande, et toutes ensuivant d'autres sortes, pour mieux dancer ; et avoienl les tambourins et les musiciens de mesme. Et estoient au banquet la mariée et tous les princes, a.«sis à la table du Roy, tant de France que les cslrangers, et tous les ambassadeurs, cliacun selon leur ordre; et la Royne et madame sa mère estoient de l'aultre bout assises: et fuisoient merveilleusement beau veoir tout cela ; car on portoit tous les mets avec des trompellcs. El quand le souper fut faict, feurenl les danses et les carolles jusques à une heure près minuit ; et y faisoit aussi clair qu'en plain jour ; les flambeaux et torches y estoient; cl dura le festin jusqu'à deux heures après minuit: et alors on mena coucher la mariée, qui estoit trop plus belle que le marié. Et le leiidemnin se iisreiil les joiislcs les plus lielles qui feurent onc([ucs faites en France, ni en la clirestienté ; et fcusl huicl jours de long le combat dedans les lices et hors des lices, et à pied, à la barrière, là où à tous ces combats estoit le duc d'Urbin, nouveau marié, qui faisoit le mieux qu'il pouvoil devant sa mie. Et y feusl faict, entre aultres choses, une façon de tournois, ajuès ceux là, que je ne vis en nia vie qu’en ces lieux; carie Roy fisl faire une ville conlrefaicle de liois, environnée de fossés, tout en plain champ, assez grande, et y avoit faict mener quatre grosses pièces d'artillerie, canons et doubles canons; et liroieiil à la voilée par dessus ladictc ville, comme sioneuslvoulu faire batterie. El feusl le plus beau combat qu’on ait onequesveu, et le plus approchant du naturel

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de la guerre. Mais le passe-temps ne plut pas ,à tou.s, car il y en eust beaucoup de tues et affulés. Cela faici, ou se départisi, qui feiist chose mal aisée à faire ; et eust esté bien pire, si cbevauh et gens ii'eussenl esté hors d'hnieiue; car, tant que haleine leur dura, ils combattirent. Après les tournois faicts, qui durèrent un mois ou six sepmaines, le Roy despcscha le duc d'ürbin pour retourner en Italie, et sa femme avecijucs lui ; et les conduisit le duc d’Albanie, que le Roy envoya embassadeur devers le pape ; lequel y servit merveilleusement bien pour les alfaircs du Roy, et y print amilié si grande, que depuis elle a duré entre le Roy et la maison de Médicis. El apix» ce, monsieur de Lorraine se retira en Lorraine, et la pluspart dos princes de France en leurs maisons. »

Il n’csl pas doutoux que Léonard n’ail clé de toutes les fêtes d’Amboise, comme à Milan il avait etc de toutes celles de Ludovic le More.

Quand la cour quittait Amboise, quelle distraction y trouvait Léonard? Il voyait les savants, les prêtres et les religieux, dont quelques-uns étaient renommés. Amboise était d’ailleurs un des points lumineux du seizième siècle. Poètes, artistes, mérlecius, astrologues, y suivaient la cour et s’y attardaient. On y peignait, on y sculptait, on y étudiait l’anatomie, on y écrivait des mystères : le Mystère de Jules César et le Mystère de la Passion. Les prêtres jouaient eux-mêmes le Mystère de la Passion, une œuvre curieuse

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en luiil journées, dont le bruit remplit toute la f'rancc.

léonard de Vinci voyait-il souvent le roi? Si la cour n’élait plus guère à Aml)oise, le roi y venait souvent ouvrir sa cour clandcsiinc. 1-a reine n'csl pas au château, mais les maîtresses y sonl. On y joue à l’amour, on y joue aux caries, on y festoie et on y danse. Léonard donne-l il des dessins pour ces autres tournois? Vient-il, par sa gravité, mettre, une note mélancolique dans celle chanson gauloise encore? Lui donne-t-on, à celle table un |)cii folle, une place pour que la sagesse enseigne les lois du rhylhmc dans la fêle galante?

Je crois que Léonard traversait bien vite ces réveils de jeunesse. Il voyait le roi aux heures studieuses, cl ne s’attardait le soir qu’avec les pâles visions de sa solitude. .

Le doux SC traduit tout simplement par Clos. Tous les actes du temps disent : « doux de murailles. » la; château du doux, habité par Lé'onard de Vinci, se

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nomme aujourd’hui le Clos-Lucc*, le pelil fief de Lucé ayant clé réuni au Clos ou château primitif.

J’ai rapporté un de.'^sin du Clos-Lucé qui garde encore sur la fiiçade un peu de .sa physionomie du .seizième siècle. Voici la chapelle, les fenêtres sculptées, les briques encadrées de pierres, la porte basse, l’escalier massif; voici le toit aigu qui jette l'eau des pluies par les gueules de loup.

Mais sur les pignons remis à neuf, tout caractère historique a disparu.

l*areillem<-nl à l’intérieur. Ce grand salon pourtant, c’était l’atelier du peintre; celte chapelle en ininialure avec .ses vestiges de fresques attribuées à Francesco .Melzi, retouchées lourdement à diverses reprises, Léonard y a prié ou rêvé; celte chambre à coucher d’où le regard s’étend sur un. si doux horizon, c’est celle-là où le grand peintre est mort dans les bras de l' ranç-ois I", non selon la légende qui le fait

' C'est riiabilation d'un homme qui aime les arts et qui a en religion le souvenir du Vinci. Ce petit chitte.au est restaurd dans le seizième siècle. I/C salon actuel, qui fut l’atelier du grand peintre, montrait encore çi et lit, il y a vingt ans, sous les cuuches de peintures saci iléges, dos arabesques et des salamandres sur fond d'or, qui dataient du règne de François 1“ et qui peut-être étaient l'œuvre de Salai ou de Melzi.

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mourir à Fontainebleau, mais selon l’iiisloirc, ainsi que j’essayerai de le prouver.

Un savant historien de toute la contrée* dit que le sol primitif du Clos, faisant d’abord partie des possessions des premiers seigneurs d’Amboise, fut donne aux religieuses de Moncé au commencement du douzième siècle. Il existait aux archives du chapitre d’Amboise un titre contenant une fondation de ce couvent par Sulpice III, cousin d’Agnès de Linières, l’une des premières religieuses de Moncé, descendante d’Adénor d’Amboisc, sœur de Hugues 1“^, mariée à Jean de Linières.

Voici la liste des propriétaires du Clos-Lucé jusqu’à Léonard de Vinci : les religieuses de Moncé, depuis 121 i environ ; et, par baux à rente, les seigneurs du Breuil ; Étienne le Loup, maître d’hôtel de Louis XI, en 1471 ; Pierre Morin, trésorier de France, maire de Tours, en 1490 ; Charles VIH, roi de France, en 1490 ; Louis de Luxembourg, comte de Ligny, de 1490 à 1499 ; Louise de Savoie, duchesse d’AngouIéme, mère de François I", en 1516.

C’est en 1516 que François I" donna le château du Clos-Lucé à lAÎonard de Vinci. Louise de Savoie ne

* CkKiisR, llùloire du château de Clos-Litce. (Manuscrit aux archives du château.)

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l’avait sans doute j>as achète pour ritabilcr, mais pour y loger ses femmes, quand la cour était au château d’Amboisc.

La vente du Clos, faite par Pierre Morin à Charles VIII, est encore la plus fidèle description qui nous reste :

« A tous ceux qui ces présentes vciTOnt le g.irde du séel royal et dont l’cn use aux contrats de la ville et cliastellenic d’Aniboise, salut. Savoir faisons que les notaires cy dessoulis inscripts nous ont rapporté et cerliffié, soiibs leurs seings manuels, avoir veu, tenu, et leu, de mot à mot et dillygcincnt regardé unes lettres en parchemin seines et entières en seing et escripturc desquelles la teneur s'ensuit ;

« Nous garde du séel commun royal cstably aux contrats ès baillagc ; savoir faisonsà tous ceulx qui cos présentes verront que par devant Jehan Mazenod, clerc, notaire et tahellion royal, citoyen dudit lieu et les témoins cy dessouhs nommés, personnellement ostably et constitué en sa personne, honorable homme, Pierre Morin, marchand, demeurant àAmboise, le quel seichent, de son bon gré, sans aucune contraincte ; pour lui, scs hoirs et successeurs quelques conques, pur augmenter et convertir en mieulx sa condition, et pur ce qu’il luy plaist ainsi, a cogneii, et confessé, congnoit et confesse avoirvendu, transporté et ceddé et par la teneur de ces présentes, par titre de pure et irrévocable vendition, vend, cedde, quitte, délaisse et transprte dès à présent et toujours nies, prpéluellcment à héritage au Roi notre souverain seigneur, présent, et avec ledit notaire et tabellion royal, au prouffit de luy et de ses hoirs et ayant cause de luy, stipnilant et acceptant et retenant.

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I C'est assavoir l'oslel du Cloiix, près le cliastcl d’Atnboise, onqucl a plusieurs cor|>s d’ostcl, contenant, tant en ediflices que jardins, vivier, bois, deux arpents et demy de tenue ou environ.

• Knsombic le lieu de Maisicrcs, ainsi qu'il se poursuit et comporte eu maisons, granges, fuye, près et saullaye, le tout doux à mui-ailles, aussi couleuaut quatre ar|>eus ou environ et joygnant audit lieu du doux et tout en une tenue, et ses appartenances. Ensemble une pièce de pré et saullaye assise hors ladite muraille contenant demy ar|>cnt ou environ.

« Item l’ostel, terre et seigneurie de Liicé, pri^s ladite ville d'Ainboise, contenant en inai.sons, granges et terres quinze ar- |)cnts de tenue ou environ en ciin| pièces. »

•\insi claieni les choses quanti Léonard entra dans le petit château, l'rairics, vivier, jardins, saulaie, terres et bois, un jtcu plus que les trois arpents de Platon à Colonne, un peu moins que le parc de Napoléon à Sainte-IIclèiie.

El pourtant celte protection, CÆttc amitié, ce châlean avec ses vignes et ses jtrairies, ces sept cents écus d’or, ces fêtes bruyantes, ce droit de commander

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dans loullc royaume de l’art français, c’était un peu l’exil pour Léonard de Vinci. 11 avait perdu le soleil italien, il ne verrait plus cet autre soleil de la Renaissance qui resplendissait à Florence et à Rome. La France hospitalière ne lui montrait que des ébauches ou des débris, à ce peintre du beau, à cet amoureux de la grâce.

Mais ne portait-il pas le monde de l’art dans sa grande âme? Et cette nature qu’il adorait ne déployait-elle pas sous ses yeux attristés Imitas les beautés luxuriantes de .son jardin hors les murs de Milan et de sa vigne à Fiésole? à moins que son vrai pays, à celle heure, ne fût Rome, Rome d’où Michcl-.Angc l’avait banni, Rome où il voulait signer une grande œuvre d’une main souveraine.

Qu’allail-il faire en France dans ces châteaux à portes basses où la lumière n’cntrail pas, sous ces solives despotiques qui empri.sonnaient sa pensée? 11 n’y avait place ni pour une fresque, ni pour une statue, ni pour un tableau. Pour retrouver son ami le soleil, égaré dans les vitraux, il fallait qu’il courût la vallée et la montagne. Aussi ce fut à peine s’il reprit scs crayons.

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J’ai étudié les derniers jours de Léonard en vivant dans les memes paysages au Clos-Lucé et au château d’Amboise. Ces terrasses ici, ces fenêtres là-bas, lui donnaient le soleil sur le tableau de la vallée de la Masse. Que de fois il a dû s’y accouder pour évoquer les visions du passé! Ces peupliei’s souples et droits d’un dessin si lier, ces vignes en berceaux, ces espaliers luxuriants, c’était encore la féconde nature milanaise. Ces eaux fuyantes de 1r Masse rappelaient au savant tout ce que l’iiomme peut faire avec cet agent quelquefois indomptable mais toujours actif et fécond. Là était le salon, je veux dire l’atelier. Le maître retrouvait en entrant l’amitié sous la ligure de Melzi, qui lui aussi parlait de la belle patrie absente*. Melzi était si jeune, qu’il répandait sa gaieté et ses chansons. J’ai lu que Melzi jouait aussi

‘ Salai aussi lui parlait de l'Italie, niais Salai, connue Villanis, était auprès de Léonard in grado di creato, suivant l’expression usitée alors.

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du violon, non pas sans doute le violon d’argent façonné par Léonard, Je vois d’ici le maître Icnlanl un dernier duo avec son disciple, mais l’archet est rebelle à sa main tremblante, il dit à Melzi de continuer l’air commencé.

Francesco Melzi était beau, gai et riche, trois qualités précieuses pour le prince de la peinture. Melzi avait-il un vrai talent? Ses tableaux sont si rares que je ne les ai pas rencontrés. Peut-être les fresques du Clos-Lucé sont-elles de lui ; mais qui reconnaîtrait la main primitive sous toutes ces retouches confuses?

On a vu que plus d’une fois Léonard était allé à Vaprio, dans la famille de Melzi, à la Camnica di IVuTO sur l’Adda. Ce fut Là qu’il peignait son portrait. Était - ce bien ce portrait peint à fresque dont le conseiller Pagavi a vanté les vestiges au siècle dernier ? Selon Vasari, deux siècles plus têt, Melzi gardait «corhme un précieux reste de son ami le portrait de cet homme d’heureuse mémoire. »

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Dans col atelier, bionard de Vinci retrouvait ses livres, oi^ çà et là il écrivait encore à la chinoise, entre une caricature et une figure d’algèbre, (juelquc aphorisme pour les artistes cl les savants futurs.

Malhurine arrivait, Malhurine, celle-là qui figure dans le Icstameiil de héonard de Vinci, quelque servante à la Molière, de ces bonnes races perdues qui entraient dans le cœur de la famille et qui ne s’en allaient qu’à la mort. .Malhui ine apportait le déjeuner, du lait et des œufs de la petite ferme, des fruits du jardin. Et quels fruits si c’était au temps des abricoLs, des pèches et des raisins ! Celte grasse et fertile Touraine laisse pendre à ses mamelles les plus belles choses du monde. El comme dessus du panier, Mathurinc répandait sans doute un de ces rires naïfs qui sont la grâce des bonnes gens.

Et par habitude, d’après la tradition, souvent appuyé au bras de Salaï, Léonard de Vinci, dès qu’il avait déjeuné, prenait le chemin du château d'Am-

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boise, un chemin dans le roc cl la montagne où s’étagent quelques chaumières en des nids de verdure. Ce chemin est toujours là avec les mômes plantes, les mêmes pierres, les mêmes familles. Il me semblait y voir passer gravement Léonard de Vinci, robe brune et barbe blanche. La montée est rude. Comme il était charitable, on le voit d’ici faire quelque station avec les pauvres de la roule.

Que trouvait-il au château d’Amboise, quand la cour n’y était pas? Quelques gentilshommes en mission ou à la chasse, quelques œuvres d’art, quelques curieux manuscrits à images.

laionard de Vinci descendait la montagne comme s’il eût descendu les cimes de l'orgueil humain. A quoi bon cûiiliniier l’œuvre commencée, l’œuvre de la plume et du crayon? La rêverie oisive i)renait toutes ses heures; son jardin, cet atelier de la nature, le retenait plus que son atelier ofliciel.

Ne voyez-vous [>as le vieux peintre, égaré sous les ombrages, interrogeant la nature par son cœur, cl Dieu par son âme, le regard perdu à l’horizon, écoutant dans le silence, comme s’il devait lui venir quelque écho de l’Italie. Mais rien ne lui parlait que le bruit du vent. Plus d’une fois sans doute il songea à retourner dans son pays, surtout en ces heures mé-

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lancoliques où la mort se démasque peu à peu. Mais il SC retenait à l’amitié de ce vaillant François l'% qui l’avait vengé d’une patrie ingrate.

Ce que Léonard de Vinci trouvait surtout au château d’Amboise, c’était un ami qu’il avait oublié sinon méconnu, c’était Dieu.

Dans son amour do la science, il avait adoré la nature. Il s’y était confondu et abîmé : «'fout est là, » disait-il souvent. El il inlerrogeail le spbinx par les yeux de l’artiste cl du savant, par l’àme du rêveur cl du pbilosophe. Et le sjihinx ne lui avait pas dit son secret.

Léonard de Vinci releva la tête et retrouva Dieu.

Il commençait à douter de l’orgueil humain. Lui qui avait eu foi en sa force et en son génie, il ne sentait plus que sa faiblesse; cette grande âme, allumée par Dieu, qui avait rayonné sur toute l’Italie, allaitelle s’éteindre comme la lampe du soir qu’allumait Matliurine? Tant d’aspirations toutes divines allaicnt-

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elles fermer leurs bras sur le néant? L’adorable cololisle cul peur des ténèbres de la mort; celui qui avait joué bannonieusement des lumières comme il avait joué du violon, celui qui avait étudié en anatomiste et en philosophe les merveilles de la nature, se demandait si l’œil de l'àme survivrait à l’œil du corps.

El. dans scs anxiétés, il entrait en cette église Saint- Florentin, sous les ruines de laquelle je viens de retrouver les ruines de son corps.

L’église Saint-Florentin ne l’appelait guère par ses merveilles architecturales, ni par ses vitraux, ni par ses peintures. La chapelle Charles Vlll, élevée en face, était tout l’art du château, mais l’art en miniature. L’église Saint-Florentin était mal bâtie, une vraie église de village, avec des fresques grossières et des sculptures naïves. Mais Léonard y rencontrait des prêtres et des religieux, qui le ramenaient à la jioé'sic, sinon à la foi des jeunes années.

Dans cette recherche de l’absolu qui tourmente lout»;s les grandes âmes, « les gens d’Église, a dit un athée, en savent encore un peu plus que les autres. »

Quelques historiens, Yasari, Venturi, Libri, inler- |)rétanl certains passages des manuscrits de Léonard, font de lui un |)hilosophe cherchant la vérité au delà

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OU en deçà du christianisme *, Comme tous les grands esprits, Léonard avait soif de lumière; mais après avoir couru les périlleuses aventures de la libre recherche, après les heures de doute oiion vient se pencher tout abattu et tout désorienté sur l’abîme du néant, il reprenait pied sur la terre ferme du chemin des a|wtrcs

‘ Libri rappelle que, dans la première édilion de l'ouvrage de Vasari, on traite beaucoup plus librement di-a matières de religion que dans la seronde, publiée également par l'auteur, en volumes in-4, en l.^G8. • A uncépoque où l’on se préparait à mutiler le Décaméron, où les inquisiteurs effaçaient des ouvrages publiés en Allemagne tous les noms des prolcstants (même celui des imprimeurs), et substituaient le nom d'un consul romain ou d’un empereur quand il s’agissait de l’histoire scandaleuse d’un cardinal ou d’un pape, il est naturel que l’on voulût transformer les artistes en saints et en anachorètes. De là est né ce préjugé que les grands artistes n’avaient si bien traité des sujets de dévotion, que parce qu'ils étaient eux-mêmes éminemment religieux. Quant à Léonard de Vinci, on trouve dans la première éilition de Vasari les deux passages suivants de Léonard de Vinci ; le premier a disparu des éditions postérieures, pendant que l'autre était considérablement modifié: — sPerilchè fece ne l’animo un coucetto si erctico che e’non si accostava a quaisi voglia rcligione, stiinaodo per avventura assai più lo esscr tilosofo, che ebristiano. * — ■ Finalmente, venulo vecchio, stette molti mesi ammalato, et vcdendosi vicino alla morte, disputando dello cose cattoliche, ritornando nella via buona, si ridu.ssc alla fede christiana. » — On doit remarquer aussi d’autres passages qui ne se trou veut plus dans la seconde ('■ditioii; entre autres celui où il est dit, à projHis de Léonard que • Il cielo ci manda talora alcuni, che non rappresentano la umanitù sola, ma la divinità stessa. »

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Lo, Vinci, tout cndisarit à la nature : « Épanouis-loi sous le soleil de Dieu, «demeure un peintre intime, voilé, mystérieux, méditatif, le peintre de la pensée cl du sentiment. A ses heures nocturnes, l’inspiration est plus profonde et plus lumineuse, comme s’il entr’ouvrait les portes dorées du monde invisible.

Renaissance a ramené les grAces païennes, la Révolution a semé l’ivraie de l’athéisme dans la scmaillc d’or; mais l’art reste le sentiment, môme chez les artistes philosophes, mémo chez les artistes athées. Léonard de Vinci avait beau être un savant, c'était toujours un fils de Dieu; à la grandeur de la pensée il alliait la foi de l'Ame ; l’Ame, c’est le seul génie dans les arts. I^c savant n’est pas un esprit si profond qu’on le pense ; c’est un chercheur armé d’une lou|Kî qui trouve toujours, mais qui ne trouve jamais. Léonard, subtil et inquiet, savait bien que scs découvertes scientifiques seraient tout aussitôt dépassées, que son esprit ne ferait plus loi que par écho, mais que son sentiment, c’est à-dire sa foi divine, durerait comme un monument dans ses œuvres. Il était dans l’esprit de Dieu, tout en courant les aventures du libre, examen *.

’ Ouel aigle religieux n’a eu ses instants de doute, ses heures de recherche, parfois ses coujilcts de fronde? Bossuet a bien eu ses an-

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