‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 22 sur 69 · I. E MOYEN ,V G E · texte numérisé non relu

I. E MOYEN ,V G E

loule mie légion, loul un chœur digne du paradis d’Angelico da Fiesole.

Si les révolu! ions du temps el des hommes ont presque tout lenversé, il nous reste l’hisloire, il nous reste les témoignages des légendes et des traditions; il nous reste les musées, ces sanctuaires du passé. Depuis que saint Germain, évêque de Paris, et, comme on l’a dit, élève de saint Luc, bâtissait sur ses dessins l’église et l’abbaye de Saint- Vincent, aujourd’hui Saint-Germain des Prés, cent mille monuments avaient illustré la France, se disputant le ciel et la terre, abritant Dieu et le Diable, les saints et les réprouvés, les hommes d’Église et les hommes d’épée, architecture sacrée et architecture profane.

Et voilà pourquoi la Renaissance est un mot impie ; et voilà pourquoi il est souverainement injuste de dire que le Moyen Age fut le temps des barbares.

On sait qu'au quinzième siècle presque tous les architectes étaient sculpteurs; ils dessinaient sur la pierre même ou modelaient en terre les figures que que les tailleurs exécutaient en ronde bosse ou en bas-reliefs pour la décoration des églises et des tombeaux. «G’étaient, comme a ditM. Paul Lacroix, dans son savant travail sur les arts sous Louis Xll, des chevaliers armés de pied en cape, et des dames vêtues

ET LA nEMAISSANCE

de leurs cotlcs armoriées, qui, les mains jointes, gisaient couchés sur la pierre sépulcrale, un lion ou un chien à leurs pieds; c’étaient des représentations de diirérentes scènes de l’Evangile ou de la vie des saints; et souvent la sculpture, pour dissimuler la roideur des formes et l’aspect inanimé de la pierre de liais, api^elait à son aide le coloriage, qui prêtait une illusion de plus aux imitations de la nature. Ces imagiers ou folagiers, la plupart Italiens, modelaient la terre et la cire avec une singulière délicatesse, travaillaient fort adroitement la pierre, le marbre, le hois, l’ivoire et les métaux ; quelques-uns, nommés ornemanistes, se bornaient à ciseler les arabesques et les figurines qu’on prodiguait sur les portes, les encoguures, les chambranles, les corniches des édifices religieux et féodaux. Les uns se consacraient seulement à ciseler des diptyques ou tableaux de la Passion, qu’on portait à la messe à défaut de livre d’bcures; les autres s’occupaient à façonner des meubles, chaires, tables, bahuts, dressoirs, escabeaux, bancs, lits, gracieusement découpés, incrustés et historiés ; ceux-ci, participant aux travaux des orfèvres, couvraient de reliefs la vaisselle d’or et d’argent, les armures des chefs de guerre et les chanfreins des chevaux ; ceux-là fabriquaient plus

LE MOYEN A C. E

grossièrement des manuoiisetf d’enseignes, desja- (jiicm/irds d’Iiorloges, et des eiUremcls mécaniques pour les festins. » George d’Amboisc, initié et initiateur, mit surtout en honneur les imageurs, « comme s'il eût voulu changer en objets d'art les ustensiles et les meubles les plus vulgaires. » Son château deGaillon était un musée où l’on distinguait, entre une foule de morceaux précieux, le fameux cond)at de saint Georges contre un dragon, cbcf-d’ocuvre de Trcbali, cet excellent sculpteur que le cardinal d’Amboisc avait enlevé à l’Italie, ainsi que Demugiano. « Jean Juste sculpta des statues, des grouppes, des tombeaux admirables. Son frère Antoine fit, par ordredu roi, la figure d’une biche en cire, étoffée et peinte (lex coulcurx néeexxaires, d’aj)rès un cerf à ringtgiialre coïii que le manjuis de Bade avait tué à la chasse*. » Les autres sculpteurs de cette période étaient .Antoine Lemouturier, auteur du mausolée de Jean sans Peur, à Dijon ; Conrad Meyl , qui ter-

■ Cello biche monslriuiisc, (iiii siibsisLi plus d'un siècle au bout de la galerie du Grand-Jardin du ctiâlcau de Blois, ne coùla que quarante-deux livres tournois. Les artistes employés par Georges d'.Ymboise étaient les seuls qu’on payât bien en France : un pierre vénitien, qui exerçait son métier au cliâteau du Pont-de-rArebe, ne recevait que cinq sous tournois par jour, outre douze livres pour son habillemeni !

mina à Brou le monumenl de Philibcrl de Savoie; Michel Coliiinb, un grand artiste »jui avait peuplé de plus de trente figures allégoriques la tombe du duc François H de BreUagnc, à Nantes.

Si la sculpture était déjà un art national, il faut bien avouer que la peinture française, avec ses rubricaleiirs et ses miniaturistes, ne |)eignail encore que des jeux de caries, des armoiries et des manuscrits. Griiigonard sous Charles VI, et le bon roi Bcné, dans sa vieillesse, étaient les Apelles du genre. Dans ces enluminures, le fini du travail, la naïveté du dessin et la douceur du coloris enchantaient tous les yeux, jusqu’au jour où la lumière apparut sur les fresques du Campo Sanlo de Fisc et la Cène de Léonard de Vinci. « Le petit nombre de tableaux votifs qu'on trouvait dans les églises de France étaient peints sur bois par compartiments, à la détrempe ou à la cire, avec des couleurs ternes rehaussées d’or, sans ])erspective, sans clair obscur et sans dessin. » I^es por~ traitures sur vélin n’étaient que des curiosités. Les galeries des palais étaient badigeonnées de jaune ou de bleu , avec quelques fresques représentant des arbres, des fleurs, des fruits et des légumes.

Pour lous ceux qui onl passe une heure à éluclier, à comprendre , à admirer Jehan Foucquel, le bon peindre et enlumineur du roi Louis A7, il est pourlaul hors de doute qu’avant la Renaissance la peinture avait chez, nous ses titres de nohlcssc. Comme l’a si bien dit Paul de ÿaint-Yietor : « Jehan Foucquel est un ancêtre, en elTel : en rexhumant des manuscrits où il a enfoui son génie, on a révélé à l’art de notre pays son vrai précui-seur. I.e peintre de Toui’s est à la France ce que le Pérugin fui à l’Italie; nu Pérugin sjins Raphaël, hélas! cjir le maniérisme italien, importé sous François 1" par les artistes de Fontainebleau, vint altérer bienlêl l’originalité expressive et line de notre école national». Le précui scur manqua du glorieux disciple qui l’aurait illustré par sa filiation. Élève de van Eyck, peut-être, Jehan Foucquel demeure fidèle aux principes d’observation naïve des peintres llamands ; de son voyage en Italie, où l’avait mandé le pape Eugène IV, il nipporta

ET I, A II E N A l S S A N C E

l’élégance florenline qui clisliiiguc quelcjucfois son sljle. Mais il reste Fran(;ais sous ces emprunts étrangers, Français d’esprit et d’essence. Il est telle de ses miniatures qui fait songei' à ce que pourrait être une jtage de l’Évangile traduite [)ar Aiiiyol. Ses types sont de pure raee gauloise : les bourgeois de nos provinces, à peine déguisés sous le turban oriental ou sous la robe juive, remj)lissent ses scènes de l’Écriture sainte. Ses vierges ii’onl rien d’italien; ce sont de jeunes demoiselles de l’aris ou de Tours, ingénues et fines, jolies et touclianles. Kt ce n’est pas seulement par la localité des ligures, c’est par l’esprit de la composition, par le sentiment de la réalité tempérant l’idéal mystique, par l’observation juste et simple des physionomies et des caractères que Jehan Foucquet personnilie, dès sa naissance, l’originalité de notre art. »

En arrivant à .Vmboise, Léonard a sans doute trouve au château des œuvres du peintre de Tours. Il a pu reconnaître tout le génie primitif de ce maître charmant, qui exprimait si bien le sentiment et le caractère de la France au quinzième siècle. Ce n’était pas l’art de Léonard; mais pourtant le grand maître du naturalisme, qui n’aimait pas le style d’apparat, dut apprécier cette force de vérité qui donne la vie aux

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