‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 39 sur 69 · DE I, É 0 N A R D DE V I K C I · texte numérisé non relu

DE I, É 0 N A R D DE V I K C I

doute, et qu'elle pourrait t’arriver loute défigurée, je crois de mon devoir de te raconter raoi-mème ce que nies yeux ont vu , je ]K)urrais presque ajouter ce que mes mains ont touché.

« Sache, très-cher ami, que j’ai plongé mes regards dans le cercueil de Raphaël et que je l’ai vu lui-même, le cher et incomparable maître; mon Ame est encore tellement accablée d’émotion, que c’est presque un besoin pour moi de te faire partager cette émotion. Cerbiineracnt, en lisant ces lignes, tune seras i>as peu étonné, et lu me rendras grâces, si je le transmets quelque chose de précis sur les circonstances de ce fait raémo- 1511110.

« Tu sais peut-ètra que depuis le milieu du seizième siècle il existe à Rome une congrégation d’artistes, sous la dénomination de Comjregatinne dei Virtiiosi (di S. Giusep[>e di Terra Santa) det Panthéon; elle possède la chapelle de Saint-Joseph, au Panthéon, au-dessus de laquelle est un oratoire, où l’on arrive par un petit escalier situé sous le portiipie, à gauche de l’entrée; c’est dans cet oratoire que cette congrégation se réunit une. fois tous les mois pour le soin de ses affaires. Dans ces réunions, il était déjà question depuis plusieurs années des moyens qu’il faudrait employer pour terminer le débat relatif au tombeau de Raphaël; car quelques-uns (et notamment l’avocat Carlo Fea), en contradiction avec les témoignages les plus incontestables, disaient que ce tombeau devait se trouver dans l’église S. Maria sopra Jlincrva, attendu que les gens d’L'rbin, résidant A Rome, avaient déjà, du temps de Raphaël, une chapelle si'qmlcrale dans cette église. Mais, comme lu te le rap|ielleras, l’.àcadémie de Saint-Luc possède un crâne qui passe, depuis je ne sais quelle époque, pour être celui de Raphaël ; le président actuel de l’Académie, l’architecte Salvi, crut devoir demander la permission d’assister aux fouilles avec une dépu-

LE TOMBEAU

talion académique, ce qu'on ne lui refusa pas, et, grâce à cette circonstance, j'ai eu le bonheur de faire partie de la députation, comme membre de l'Académie de Saint-Luc. Mais, en même temps, on nous adjoignit d'autres députations de l'Académie archéologique et de la Commissionc délie belle arti, ainsi que des professeurs de chirurgie et de chimie, et toutes les fouilles furent exécutées en présence de plusieurs notaires et sous les jeux même du cardinal vicaire, du governatore et du maggiordome; si je rapjHille toutes ces particularités avec une si minutieuse exactitude, c'est afin qu'il ne puisse pas s'élever le moindre doute dans ton esprit sur le soin extiême avec lequel on a procédé à la re< herche du tombeau de Uaphacl.

« Je ne te rajiporterai pas néanmoins tous les incidents des fouilles; je ne te peindrai pas non plus comment notre cs|)érancc allait tantôt s'augmentant et tantôt diminuant; enfin, le 14 septembre de cette année, jour de l’Élévation de la croix, à midi prét'is, on trouva une sépulture de tout point analogue à ce que Yasari en rapporte dans la Vie de Raphaël, c'est-à-dire un cercueil compléteineiil enveloppé de maçonnerie, et qui, malgré son état de destruction presque complète, contenait cependant un squelette assez hicn conservé. C'étaient là les précieux restes que nous cherchions.

« Tu ressentiras infailliblement en lisant ces lignes la pieuse émotion dont nous fûmes tons pénétrés lorstpie les ossements du cher maître étaient là découverts devant nous !

« Tu peux aussi, Yasari à la main, après avoir lu le passage où il est question de ce tombeau, te rappeler la Vierge de marbre de Lorenzetto, placée sur l’autel à gauche de l’entrée, mais imagine-toi cet autel enlevé : c'est justement aux pieds de la statue de la Vierge, sous une voûte basse construite exprès, à deux palmes au-dessus du sol de l’église, que reposent les restes

de Raphaël. Vasari a donc eu i-aison de dire que la statue de la Vierge lui sert de tombeau, et c’est là un tombeau que l’on aurait de la peine à imaginer plus grandiose.

« Puisse un événement qui, certes, est intéressant pour l’histoire des arts, avoir des conséquences notables pour noire époque et pour l’avenir ! Puissent, en souvenir du très-véïiéié maître, beaucoup d'artistes se rendie dignes d’hériter de sou génie, qui, par malheur, hélas! est enfoui bien plus profondément que s* os ! »

Quand on ouvrit le cercueil, on trouva le squelette tout enseveli par le limon que les eaux du Tibre avaient déposé dans les inondations.

Le squelette avait sept palmes et demi — cinq pieds deux pouces. — Le çrâne était bien conservé, d’un beau dessin, un peu petit ; le front n’est ni haut, ni large, maison y voit l’intelligence. On sent que la perfection a habité là ; tout a vécu, mais rien n’a prédominé.

Les dents étaient restées blanches.

A Rome grande curiosité et grand enthousiasme : on croyait que les dieux du quinzième siècle allaient renaître. Le squelette fut exposé pendant un mois. On accourut de Naphîs et de Venise, de toutes les grandes villes de l’Italie.

La France n’a pas cette belle religion.

Ce fut avec un profond sentiment de respect que j’entrepris des fouilles pour retrouver le tombeau de

LE TOMBEAU

Leonard de Vinci'. Les grandes figures dans les ails et les lettres sont de la famille de Ions ceux qui tiennent un pinceau ou une plume. Nous avons tous un peu d’ainonr filial dans nos admirations et nos enthousiasmes pour les chefs-d’œuvre de, ces pères de notre esprit.

Je dois dire que je partis pour Amboisc avec les vœux de tout le monde. L’empereur, qui avait songé à ces fouilles il \ a longtemps; M. le comte Walewski, im|)atient de voir s’élever .sous son ministère la statue de I-éonard ; M. le comte de Nieuwerkerke, qui déjà offrait le ciseau d’or du sculpteur; les artistes, les hommes de lettres, tous s’intéressaient à celte œuvre pieuse* **.

Dès mon arrivée à Amboisc, le maiie, l’archiprè- Ire, M. Cartier, riiislorien iVAtuje de Fiesole, le notaire Boreau, descendant de Guillaume Boreau qui a reçu le testament de Léonard de Vinci, le receveur

* Le deinier hiver, j'étais retourné en lt.alic pour revoir les portraits du peintre de la Cène. l’avais rapporté de Milan un fac-siiliile de ce l)eau portrait à la sanguine, (ju'il lit lui-niéiue à son départ pour la France.

** Plus d'une fois déjà on avait songé au tombeau de Léonard de Vinci. M. le marquis do Cliennevicres a, si je me souviens bien, décidé les sociétés savantes à concourir à un monument à cette grande mémoire.

DE LÉOSAItl) DE VISCI

(les domaines, l’arehilecte du cliiUeau, me dircnl qu’ils consid(!T.tienl comme un devoir d’assister aux fouilles. Tous m’oiil servi pour ces quelques pages d’histoire que j’ai essayti d’ecrirc sur Leonard de Vinci en France.

One Framjois F' ail ou n’ait pas recueilli le dernier soupir de son cher L(ionard, il est C(îrtain que le p«'inlrc milanais, devenu presque Français, est mort en son petit château du Clou, auprt'ss de son disciple Mel/.i et de ses serviteurs Villanis et Salaï. Or, puisque Ltionard de Vinci est mort chez lui, il a dit être enterré, selon sa dernière volonté, dans l'église où il allait prier llieu. Cette église, c’était Saint-Florentin au château d’Âmboisc.

Je rappelle les termes de son testament, troisième paragraphe: . ‘

» Item ledit testateur veut être enseveli dans l’église Saint- Florentin, et (jue son corps y sera porté par les chapelains d’icelle. »

Je veux réimprimer aussi quelques lignes du quatrième paragraphe :

« Item sou corps sera accompagné dudit lieu du doux jus<|ue dans ladite église par le collège (chapitre) de ladite église, et atusi par le recteur et prieur, par les vicaires et clia|)clains de l’église de Saint-Denis, ainsi que par les frères mineurs dudit

I, E TOMBEAU

MO

lieu, et avant que son corps soit porté à Saint-Florentin, le testateur veut qu’il soit célébré trois grand’messes avec diacre et sous-diacre ; et le jour que se diront ces trois grand’messes, on dira encore trente basses messes de saint Grégoire. »

Si j’ai cilc le quatrième paragraphe du testament, ç’a été surtout jiour bien montrer l'erreur de ceux qui ont voulu chercher le tombeau de Léonard de Vinci dans la chapelle de Saint-Florentin sous le châloau. Cette chapelle s’appelait alors Notre-Dame en Grèves et n’avait ni college ni chapitre*. Ç’a été l’erreur commune.

* Au seizième siècle, t'église Saint-Florentin clait celledu chAtcau ; primitivement dédiée à la sainte Vierge, elle avait été, au commencement du onzième siècle, mise sous te vocable de saint Florentin, dont le corps y avaitété apporté par le comte d'Anjou, alors seigneurd'Aniboise.

Cette église était desservie par des chanoines et des chapelains formant un chapitre, dont un membre faisait hebdomadairement les fonctions curiales pour scs paroissiens sans paroisse, dont les principaux étaient commensaux du cbAteau. Après la construcliou du l'église neuve, mise sous l'invocation de la sainte Vierge, le curé hehdomadaiie y exerçait .«■on ministère pour ceux de ses paroissiens qui ne logeaient pas au chiteau, et le nombre s’en était accru par luîaucoup de petites charges dans les maisons du roi et des princes, dont les habitants d'Aniboise se rendaient titulaires par faveur ou par l'ilia uce,

l.a chapelle actuelle de Saint-Florentin n'a reçu ce nom iiu’ii la suppression du chapitre et à la fermeture de l’église du château en 1792. C’est un bâtiment presque barbare. (Cartier )

DE f. É 0 S A II D DE VINCI

Hien ne s’opposait à ce que Fiéonaril de Vinci fût obéi en scs dernières volontés : il était de la cour, il avait droit à une place sous les dalles de réglise. 11 a dû y être enterré dans le cérémonial prescrit par lui. Et je veux croire que François Melzi, qu’il appelait son fils, qui héritait de ses livres et de ses dessins, François Melzi, deux fois gentilhomme par la naissance et par l’art, n'a pas .confié Léonard à la terre sans lui avoir donné une tombe de pierre ou un cercueil de plomb. Le disciple savait bien la grandeur du maître; il a dû songer qu’un jour l’Italie peutêtre dirait à la France : Qu’as-tn fait de Léonard de Vinci?

Et une fois dans la terre sainte de l’égli.sc, à côté des grands j)crsonnages qui y reposaient, les gouverneurs du château n’ont-ils donc pas, .sous l’ordre du roi, élevé un tombeau à cette grande mémoire? Nul ne le dit, ni l'histoire, ni la tradition, ni le souvenir des habitants, ni le récit des voyageurs.

Le comte Hugo Gallemberg rappelle que le conseiller Fagavi vint, au siècle dernier, à Amboise pour retrouver le tombeau de Léonard. « Il fit beaucoup de recherches pour savoir, si à Amboise il y avait un monument élevé à I^éonard, ou si l’on pouvait découvrir quelques traces qui rappelassent le

LE TOMOEAU

lieu (le sa retraite. Il obtint pour rc^ponse qu’aucun tombeau ne portail le nom de Léonard, pas même dans l’éjflise de Saint-Florentin où il est pourtant enterré; on doit attribuer cela aux malheureuses guerres qui, soulevées |)ar les huguenots, ont désolé ces contrées peu de temps après la mort de Vinci. On écrivit pourtant au conseiller de Pagave, qu’il se trouvait à Amboisc un tableau, que l’on prétend être de la main de I.t'onard. »

Ia’s guerres de religion, selon quelques historiens, ont dévasté l’église et violé les tombeaux; si le monument existait, peut-ôtre n’a-t-il duré qu’un jour. Ceux qui se rappellent l’ciglise disent qu'avant la révolution aucun tombeau de marque ne frappait le regard. Mais un des ouvriers travaillant aux fouilles et un vieillard, son contemporain, aftlrmaient avoir marché dans leur enfance sur la dalle de Léonard de Vinci au chœur de l’église.

•Vprès avoir interrogé la tradition, je finis par la redouter. On avait commencé par ne rien savoir de Léonard de Vinci, on finissait par tout savoir. Je donnerai une idée des dangers de la tradition. Un quasi centenaire, habitant près du petit château du Vinci, disait à scs voisins : « Je sais bien où est le tombeau de Léonard, mais je ne veux rien dire. » J’allai le

trouver dans sa pelilc maison. Après beaucoup de phrases inyslérieuses, il me dit : « Ce brave Léonard ! je crois toujours le voir aller du Clos-Lucé au château d’Amboise. » Je croyais f|u’il parlait par ouï-dire. Kn elfel, il indiquait bien le chemin que prenait le jiein- Irc de François I'' pour monter au château. « Oui vous a dit, demandai-je à cet houimc, que Léonard passait lâ?. — C’est moi; car j’avais de bons yeux alors. — Mon brave homme, vous avez trop de mémoire à votre âge. Il y avait près de trois siècles que Léonard était mort quand vous êtes né. — Je vous dis que je l’ai vu. » Je pris mon chapeau, mais il m’arrêta au seuil de sa jiorte : « Voulez-vous voir son tombeau? — Oui. — Eh bien, venez avec moi au cimetière. » Je me rappelai alors que j’avais vu au cimetière d’Amboise, près du monument du duc de Choiseul, le tombeau d’un peintre d’Amboise nommé Léonard qui, comme le grand peintre, avait travaillé au Clos-Lucé et nu château d’Amboise.

L’église Saint-Florentin a été démolie en 1808, sous la sénatorcrie sacrilège de Roger Ducos. Je maintiens le mot sacrilège, parce qu’on a poussé le vandalisme jusqu’à vendre les pierres tombales. Que dis-je ! on a etc plus loin dans l’impiété : on a fondu les cercueils de plomb sans s’inquiéter des ossements

soi

Page 1