LA C K N E
rieuse. L’exjiression est si parfaite, les nuances sont si multiples, si finies, si infinies, qu’elles échappent à toute analyse. C’est Dieu lui-même.
Une riche draperie, composéed’une longue tunique et d’un large pallium, enveloppe la figure de ses plis à la fois grandioses et simples. La tunique a des manches très-larges. Elle se groupe sous le cou, et sous une agrafe, en plis minces, très-fins, plus serrés au centre, autour de l’agrafe où brille une pierre précictise. Au-dessus de celte pierre apparaît une partie de Vinleruln ou de Vindmio que l’on aperçoit aussi sur les mains. Iæ pallium prend la figure en écharpe avec des plis larges et souples, de l’épaule gauche au (lanc droit, et tombe sur les pieds en couvrant les genoux et en partie les jambes. Iæ pallium est azur, et la tunique rouge. Les pieds, chau.ssés de sandales, sont placés parallèlement, l’un un peu plus avancé que l’autre, pose reproduite par le Titien dans la Cène d'Emmaûs, et par Gaudenzio Ferrari dans .son tableau de la Passion.
DE L É 0 N A n D DE VINCI
Jean forme groupe avec les figures voisines de Judas eide Pierre.. Le contraste résultant du rapprochement et du groupement de ces trois figures est historique. Personne, avant ni après Léonard, n’y a cherché un effet. Léonard savait bien que certaines cho.scs qui ne frappent pas l’esprit dans une page d’histoire acquièrent une trè.s-grandc importance lorsqu’on les reproduit par l’art. Ces choses mises sous l’œil de l’observateur produisent une impression qui est due seulement au génie de l’artiste.
Selon l’évangile do Jean, ce jeune apôtre était assis, à table, à côté du Sauveur, la tête appuyée sur sa poitrine. En entendant Jésus annoncer une trahison, Pierre demanda à Jean le nom du traître. Jean répéta la question à Christ, et Christ répondit que le traître serait celui auquel, sans bouger de sa place, il offrirait du pain, c’est-à-dire à Judas Iscariote. D’après cette donnée, Léonard devait placer Jean prés du Christ, comme marque de faveur et de prédilcetion; près de Jean, Pierre, afin que celui-ci pût
LA CÈNE
l’intciTogiT sur les paroles du Sauveur; et Judas assez pn^s du Christ, pour que Jésus pût lui offrir le pain sans se lever. Interposer d’autres convives entre Christ et Judas, entre Pierre et Jean, aurait mis obstacle au développement de tous ces petits événements qui ont leur importance dans la situation posée. Léonard avait d’abord réservé une seconde place à côté du Rédempteur, pour le frère de Je.an, Jacques le Majeur. Il ne lui restait donc plus pour Judas qu’une place près de Jacques. Mais en l'éloignant de Pierre et de Jean, il aurait coupé en deux l'atlenlion, et perdu tout ce grand effet : la bkheté de Judas, l’indignation de Pierre, et l’amour de Jean (pii, seul, suivit son maître jusqu’au tomlicau.
'Vinci a peint Jean comme s’il l’avait vn à la Cime, dans sa vraie, attitude. Jean sommeillait presque sur le sein du Sauveur, lorsque celui-ci fil la révélation de la trabison qui le menaçait. \ cette révélation l’apôtre devait se retourner et interroger le maître au moment où Pierre, indigné, se penebe derrière les épaules de Judas, et interroge Jean lui-mème. Jean tend l’oreille au premier des apôtres , et par un léger haussement d’épaules lui fait comprendre qu’il ne connaît point l’homme auquel le Christ fait allusion. Le mouvement de ses sourcils, ses yeux baissés
cxprimenl son liorreiir pour la trahison cl sa profonde douleur à l’idée de la mort prochaine du maître aimé. Il a les mains entre-croisées, posées mollement sur la table, pour indiquer le repos qu’il avait pris sur le sein de Jésus avant l’action.
Cette représentation des effets d’un mouvement qui laisse entrevoir sur les figures les traces d’une précédente occupation est souvent enseignée par Léonard dans ses écrits. Elle explique rallitiide de Jean et celle des autres convives. La passivité apparente de Jean ne doit pas étonner, bien que la situation semble porter tous les cspi its à une manifestation de grande activité. L’effet à réaliser est d’autant plus grand que le contraste de deux situations est plus accentué. Mais il ne faut pas laisser dominer le caractère de la situation précédente do manière à masquer l’effet de la situation qui fait l’objet principal de l’action. Dans la composition de Léonard, l’effet varie en raison du caractère des figures. Jean, le disciple de prédilection de Jésus, en entendant le maître parler de trahison , devait sentir une douleur profonde plutôt qu’un sentiment de haine. Le tempérament de cet apôtre contemplatif, l’entraîne à la rêverie et .à la solitude, tandis que celui des autres convives est porté à l’action. Ce caractère supprime.
dans une composilion bien entendue, tout geste violent. Dans ratlitude de Jean on devait donc indiquer la situation précédente plus vivement que celle de tout autre apôtre. La situation nouvelle, amenée brusquement, présentée comme situation dominante de tout travail, pouvait bien le remuer fortement, mais jamais elle ne devait le pousser à une manifestation exagérée contraire à sa nature j)acifique, à son caractère méditatif. Il ne restait donc à Léonard que d’exprimer la trislcsscet la douleur, par un faible mouvement des lèvres et des sourcils ; et c’est ce qu’il fit en peignant celui qui symbolise la vie contemplative.
.\ la droite de Jean est assis Judas. Il se recule en arrière, étonné de se voir découvert, il tend la main gauche en signe de stupeur, et de la main droite il serre une bourse de façon que cette main ressemble, selon Dante au poing ferme que montreront les avares en sortant du tombeau. Dans son mouvement honteux, il se soutient sur le coude droit appuyé au milieu de la table, et renverse la salière, signe <lc mauvais augure. La pose de cette figure, son geste, sa physionomie, tout indique l’avarice, la perversité, la fraude, le vol, la trahison.
On a reproché à Léonard d’avoir mis la bourse dans la main de Judas pour indiquer que c’est là le prix de
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