I. A C fc S E
devine bien c|iie ce n’est pas un rcz-dc-ehaussée ; c’est une chambre haute, magnifiquement meublée et poétiquement éclairée. L’n*il plonge dans le paysage par les fenêtres qui s’ouvrent au fond ; ainsi éUiienl les fenêtres des cénacles juifs. La porte, ouverte comme les fenêtres, conduit sur un balcon ou une lerra.sseà balustrades. Tous les membres de la famille SC rendaient dans cet oratoire, pour prier, pour discuter, pour manger, pour tous les exercices de la loi divine. Chacun y pouvait venir seul, sans autre convive que Dieu, sans autre interlocuteur (jue sa conscience. De sa chambre particulière, on pouvait s’y rendre secrètement. Aussi l.éonard avait peint [ilusieurs petites portes aux deux cloisons latérales do son cénacle.
Léonard mil des tapisseries à la salle, j)arcÆ que les tentures étaient l’ornement décoratif du temps. Joseph d’Arimathic ne pouvait pas négliger dans sa demeure les lapi,sscrics, pas plus qu’un dilcllanto européen d’à présent ne néglige les tableaux dans son hôtel. Léonard avait fait sa tapisserie en feuillages et en fleurs naturelles, avec les couleurs mêmes de la nature. Ainsi les Juifs encore ornaient les salles de leurs fêtes religieuses. Celte suite de décoration dans leur fêle intime des tabernacles s’ajipelait scéuo-
firrjie; elle imilait les pavillons en feuillage sous les- (picls on célébrail le festin.
Il n ’esl rien dans le tableau de Leonard qui ne soit rigoureusement conforme à I histoire, aux usages cl aux mœurs de l’époque de Jésus, à la tradition locale de rÉcriture. La table rectangulaire suppose que les convives étaient assis, et non couebés, sur des sièges ordinaires : souvent les Hébreux mangeaient assis ; leurs tables étaient généralement carrées. Léonard a placé ses pei’sonnagcs sur trois côtés ; le ipialricmc reste libre, pour qu’on puisse mieux voir les apôtres.
Léonard met sur la table de la Cène des citrons et des oranges. Est-ce une fantaisie du peintre"? Vinci s’ est-il souvenu dans la Cène, comme Véronèse dans les jVoccs, qu’il était du pays où le citronnier fleurit Léonard pourrait répondre que la Palestine est, aussi bien que l’ilalie, la patrie des citronniers et des orangers ; on y appelait les oranges et les citrons des pommes peniques et des pommes médiques, à cause de leur lointaine origine asiatique.
Ouel est le vin qui brille dans les verres de la Cène? Est-il grec, est-il syriaque, est-ce du cbypre ou du malvoisie? Léonard ne l’a pas peint blanc ou blond ; il l’a peint rouge. Le grand artiste avait .ses doctes raisons. Le vin qu’on buvait dans les repas so-^
I, A CÈNE
lennels de la Judée portail le nom de jaïn, lequel nom se traduit du clialdcen par chamar, — vin rontje. — Si celte liqueur eût etc doree, on l’eût pu prendre |)our du cidre, et le cidre n’était bu chez les Juifs que les jours familiers.
Uiielques vénérables commentateurs ont dit que Jésus-Christ, le jour de la Cène, but dans une coupe d’argent à deux anses ; cl alors on se demanderait penirquoi Ix'onaid a mis des verres sur la table au lieu de coupes. Au temps de Jésus, on buvait dans des verres de cristal, comme au dîner de Trimalcion.
11 y a de l’eau dans les carafes de la Cène. Le logique et scrupuleux Vinci a voulu éviter le reproche d’intempérance aux apôtres cl au Sauveur. Il n’a pas voulu laisser subsister l'accusation des l’barisiens, que Jésus était un buveur (k vin. Les Nazaréens faisaient profession de ne |K>int boire de vin : la quantité de vin que Léonard a mise dans les verres dos apôtres est fondée par le dogme chrétien sur celle action du Sauveur : que Jésus-Christ allait opérer le miracle de la transsubstantiation. C’est l’heure qu’il doit dire à scs disciples, en rompant le pain : « Prenez et mangez, ceci est mon eoi ps; » en prenant le verre : « Buvez, ceci est mon sang. »
Les formes des pains ont soulevé aussi des contradiclcurs. On ne mangeait jamais que des pains azymes, des pains sans levain, au l epas de la grande fêle des Juifs ; Léonard a figuré des pains ronds qui ne semblent pas assezminces pour des pains sans levain. C’est sans doule le texte d’Épiphane, un saint qui a écrit, que les pains de la Pâque étaient ronds, que Léonard aura suivi.
On est à la fin du repas, Jésus annonce qu’il va être trahi : « Je vous le dis en vérité, l’un de vous me trahira. » Les apôtres, affligés, lui disent : « Est-ce moi. Seigneur? » On avait divisé l’agneau rôti sur deux plais, et les assiettes des apôtres montreni déjà les os et les reliefs de l’agneau. Il ne reste presque plus rien dans le plat, qui est du côté de Judas. Jésus va dire : « Celui qui met la main au plat avec moi me trahira. » Léonard a interprété l’Évangile en poêle chrétien : il a laissé vide le plat qui est devant le Sauveur; il ne veut pas placer l’agneau devant celui qui est l'Agneau de Dieu lui-même, il ne donue aucun mets à celui qui est la nourriture même des élus. L’Église a placé à la fin de la Cène le sacrement de rEucharislic.
Léonard met un plat de poissons sur la table. Ce
serait une hérésie selon les juifs. Le seul mets qu’on
pùt ajouler an pascal agneau rôti élait la laitue sauvage. La Vulgale , le livre hébraïque qu’il lanl eoiisuller, nomme laitues sauvages les amerlumes, les choses amères, par exemple la chicorée, le céleri, la laitue. I^éonaril a peint de petites houles, grosses commodes olives, composées de ces diverses herbes, sur deux petites tourtières aux deux extrémités de la table. Les orthodo.xes ont fait observer que s’il reste moins de ces olives du côté où il y a plus d’ajràircs d’uii âge avancé, c’est que chaque convive avait dû commencer par manger autant de ces espèces d’olives qu’il avait autant de fois fait la Pâque, Léonard avait su respecter encore ce point caractéristique de la religion juive.
l/cs grands pcunlres comme Vinci sont des historiens plus sûre que Tacite et Tito Live.
Pierre a un couteau â la main. Pierre élait un porte-glaive; c’est lui qui coupe l’oreille à Malchus dans l’Évangile. lÆonard l’a représenté à table la lame à la main; Pierre avait sans doute découpé l’agneau.
Cependantrimmolation del’agneau paschal devait se faire, selon la loi, entre le déclin et le coucher du soleil, depui.s la seconde heure après-midi jusqu’à la sixième, et ce n’était qUe pendant la nuit qui suivait
I» E LÉONARD DE VINCI K)j
l’immolation qu’on devait manger ragneati. Léonard a un peu contrarié le texte de l'Kxodc. Son heure de la Cène, c’est le soir et c’est le jour. Un jour encore lumineux éclaire le tableau, Leonard n’a suivi que les paroles du Christ, qui avait voulu, selon saint Jean célébrer sa dernière Cène avant le coucher du soleil.
Le premier jour des azymes, les disciples s’adressèrent à Jésus : « Voulez-vous que nous vous préparions ce qu’il faut pour manger la Pâque? » Jésus leur répondit : « Allez-vous-cn à la ville chez celui qui nous attend, et ditcs-lui : « Le Maître ente voie vous dire ; Mon temps est proche; je fais la « Pd(jne chez vous avec mes disciples. » — Cet amphitryon inconnu, cet hôte d’élite choisi par Jésus, n’est pas nommé dans l’Évangile. Un homme riche et puissant entre les Juifs a gardé la gloire d’avoir rcyu Jésus le jour de la Cène : c’est Joseph d’.Vrimaihie. Ce noble Joseph d’Arimalhic était un peu le parent de Jésus de Nazareth; il était aussi son disciple caché. C’e^l à son cousin et à son maître que Joseph d’Ariinalhie livra sa maison, stni temple, .son cenaculum.W lui fournit l’agneau et Cdde ; cet agneau, qui devint le symbole éternel de Jésus, et celle table que l’arfde Vinci a rendue une deuxième fois immoi lelle.
Ce coiicliur de soleil de la Cène, e’csl la fin d’nn monde. Ce jour lumineux du tableau de l/onard, c’est l’aurore d’un monde nouveau ; un monde nouveau qui a aujourd’hui jdus de dix-huit siècles; une religion moins vieille que le prétendent les heaiix esprits qui dissertent à table sur les dieux, des artistes, peutêtre, mais ceux-là ne font pas la Cène.
(Juand les Dominicains, pour agrandir la porte de leur réfectoire, firent couper les jambes de Jésus et les apôtres les plus proches, ce ne fut pas là le plus cruel outrage que devait subir le tableau des tableaux; il lui restait à supporter les restaurations sacrilèges, et, en 1796, malgré les ordres du général Bonaparte , le réfectoire des Dominicains devenait une écurie pour nos dragons, (jui s’amusèrent à jeter des briques à la tête des apôtres. Comme trois sièles auparavant les arbalétriers gascons lan(,aient leur flèches à la statue équestre de Francesco Sforza.
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Si on sent encore une émotion religieuse en entrant dans la salle de ce clief-d’œuvre , c’est parce qu’on se trouve en présence de quelque chose de grand qui est mort, tant tout le drame divin de la Passion a été là vivant.
A dater de ce tableau suprême, le drame, s’il est permis d’employer à propos d’un sujet sacré ce mot tout profane, le drame venait d’être conquis à la peinture. Les personnages vivants, si variés dans l’unité, tous diversement occupés de la même action, tous .selon leur caractère, en proie à la curiosité, à l’épouvante, à l’indignation , à l’amour. Et désormais la peinture existe, non plus seulement comme un moyen de décoration subordonné à rarchiteclnre , mais comme un art complet, qui tire de lui-même toutes scs ressources et qui reproduit à la fois les actions et les aspirations deriionime, toute sa vie ci toute son àme.
Les libres-penseurs ont hasardé ce paradoxe : Léonard a consacré par le Cénacle le pain et le vin de la raison, comme si la parole du Christ n’était pas la souveraine raison. Pourquoi défiguier les textes au profit d’une secte, quand les textes sont l’expression d’une idée éternelle? Le Cénacle a été le portique de Léonard, ce jdiilosophe [>ar excellence qui a mangé le (pain et hii le vin de Jésus-Christ.
LEONAliP ENCYCLOPÉDISTE
Lo premier parmi les modernes, Léonard de Vinci a élevé un lemple à l’Evpériencc, celle divinité du doute qui cherché armée d’iiii flambeau.
A chaque pas de sa vie, à chaque page dans ses œuvres, Léonard de Vinci se retourne vers l’Expérience cl la salue. Écoulez-le parler :
K La théorie, c'est le général ; la prali(|ue, ce sont les soldais.
« L'interprète des artiliees de la nature, c'est l'expéricnec. Elle ne trompe jamais ; c'est notre jugement qui qnciqiierois se trompe Ini-mème, parce qu'il s'attend à des effets auxquels l'expériencc se refuse. — 11 faut consulter l’expririence, en varier les circonstances jusqu’à ce que nous en ayons tiré des règles générales ; car c’est elle qui fournil les vraies règles. — Mais à
(|uoi bon ces règles? me direz-vous. Je ré|»oiids qu elles nous dirigent dans les recherches de la nature et les opérations de l'art. Elles empêchent que nous ne nous abusions nous-mêmes, O U les autres, en nous promettant des résultats que nous ne saurions obtenir. (N. 85, 151, 294, 550.)
« Il n'y a point de certitude dans les sciences où on ne peut pas appliquer quelque partie des mathématiques, ou (|ui n'en dépendent pas de quelque manière. (G. 90.)
« Dans l’étude des sciences qui tiennent aux mathématiques, ceux qui ne consultent pas la nature, mais les auteurs, ne sont pas des enl'auts de la nature, je dirais qu'ils n'en sont que les petits-fds ; elle seule, en effet, est le maître des vrais génies. Mais voyez la sottise ! on se moque d'un honiine qui aimera mieux apprendre de la nature elle-même, que des auteurs qui n’en sont que les élèves. (N. 159.)
0 Je traiterai tel sujet. Mais, avant tout, je ferai quehjues expéi ienccs, parce que mon dessein est de citer d'abord l'expêricnce et de démontrer ensuite pourquoi les corps sont eontraint.s d’agir de telle manière. C’c-'t la méthode qu’on doit observer dans la recherche des phénomènes de la nature. 11 est bien vrai que la nature aunmeuce par h raisonnement et finit par rex|Hv rience; mais n’importe, il nous faut prendre la roule op|iosée : comme j’ai dit, nous devons commencer par l’exp'ricncc, cl tâcher, par sou moyen, d’en découvrir la raison. > (E. 55.)
.\insi parlait laîonanl un siècle avant Bacon.
« Si un ptsii (le philosophie (Joigne de Dieu, heaucoup de philosophie y r.nmène. oChe/ un homme médiocre, un peu de science éloigne de l’art ; mais chez un génie comme Léonard de Vinci, heaucoup de science rapproche davantage l'arlisle de la nature. Léonard n’aimait pas la science pour la science, comme tant d’autres se hornenl à aimer l’art pour l’arl. Toutes ses recluirches, ses inventions, ses découvertes, loule son encyclopédie pouvait emprunler au poêle Térc'uce son beau vers comme épigraphe : « llien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Pour Léonard, rien de ce qui était savant n’élait élrangcr à l’art et à l’humanité, il en faisait l’application au profit du présent et de l’avenir. Il ne se bornait pas ii commeuler les anciens. Un siècle avant Galilée et Bacon, il fécondait la science par sa critique, ])Oiir féconder l'art dans la science. IXans l’art, il brisa le joug de la tradition ; dans la science, le joug de l’aii-
ilO I, K 0 N A I! Il DE VINCI
lorilé. Léoniinl de Vinci qsI à la lôlc de son siècle el
de Ions les siècles.
François I" cl Laiirenl de Mcdicis, Cliristoplie Colomb el Ciilcnberg, Léon X el Lnlher, Léonard de Vinci el Michel-Ange, Ilaphaël el Rabelais, voilà les vrais rois de la Renaissance. Depuis l’invasion des barbares, l’Europe cbrétienne avail perdu son unilé polilique : c’clail comme une grande république doni les membres divisés, lullanl sans cesse les uns contre les. autres, s’arrachant tour à tour une ombre de suprématie, étaient des royaumes, des républiques, des principautés pontificales ou laïques, des villes libres el commercanles. Li's deux chefs de ce corps gigantesque el mal organisé, l’empereur d’Allemagne, roi des Romains, el le pape, évêque de Rome, n’étaient revêtus que d’une grandeur d’apparat. La foi des ténèbres s’en allait : la science apparaissait au soleil ; elle venait éclairer le cœur du monde cl le cerveau des artistes. Léonard de Vinci se mil à la tête du mouvement, tenant d’une main la plume du savant, tenant de l’autre le pinceau de l’artiste. Ouand il ne peignait pas, il écrivait; il expérimentait quand il ne rêvait pas : il pensait toujours. 11 appliquait la philosophie des sciences à l’amour de l’art. 11 mariait tout dans un même paradis : la mécanique el l’inspiration.
« Il le (lit lui-même. Au folio 8 du volume K de ses manuscrils, Léonard de Vinci écrit :
« La mcccanica c il paradiso delle scieiiEe niatematidir , « perché cou qiiella si viene al friitto delle scicnzà niatenia- II liclic. Il
« Qui croirait que là était le paradis de celui qui peignit h Jocnnde? mécanique était pour lui « la rose des sciences. » On pourrait dire, si l’on parlait comme un sonnet de Michel-Ange, qu’il trouvait des parfums dans la théorie et des fruits dans la pratique. Il a laissé un grand nombre de fleurs, — je veux dire de propositions, qui ont été cultivées, depuis, par les génies ses successeurs.
« De son vivant, sous ses yeux, sous les yeux des princes et des peuples reconnaissants, une belle part de ses travaux a profité à l’Italie et à la France. Aussi donnons-nous la liste de ses œuvres savantes, nonseulement comme l’œuvre d’un grand bomme italien, mais encore comme l’œuvre d’un génie doublement naturalisé français.
« Les manuscrits de Léonard de Vinci onl été plus souvent feuilletés par les curieux que par les savants ; toutefois, ils ont été çà et là sérieusement étudiés par Pagavi, Venturi, Laclanché, Libri el quelques autres