‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 7 sur 69 · I. A JEUNESSE · texte numérisé non relu

I. A JEUNESSE

Adumiue saggio è l'uonio da tenerc Clip. da quel clie non puô suo voler toglia.

Pcro chc ogiii diletto nostro c doglia Sla in si e no, saper, voler, polere.

Adunque quel sol puo che è col dovere.

Ne Irae la ragion fiior di sua soglia.

Ne sempre è da voler quel che l'uom pote :

S])esso par dolce quel che torna amaro,

Piansi gia cpiel ch’io volsi, poiche io l’ebbi.

Adunque lu, Icllor di (piesle uole.

Se a le vuoi esser buono e ad altri caro Vogli sempre ))Otler quel che lu debhi .

Il a « pleuré d’avoir obtenu » ce qu’il avait « désiré, » c’est déjà la pensée d’un philosophe plulol que d’un amoureux. Beau vers pour finir ce sonnet, qui n’est pas sans défauts. On voit qu’en pleine jeunesse il garde l’amertume du miel de l’amour : sa lèvre saigne aux bords de la coupe. C’est que, toujours insatiable d’inlini, il ne veut pas s’arrêter à mi-chemin ; il cberche la déesse et ne trouve que la femme. On a beau feuilleter encore, feuilleler toujours ses manuscrits, on n’y trouve pas l’hisloire de sa vie intime. On n’y peut étudier que les fantaisies du dessinateur et les jiroblèmes jdus ou moins résolus du mathématicien.

F.n de telles vies, tout c.st symbolique. Un jour, le

Digiti, d by Cooglc

père de Léonard lui apporte une rondaclie qu’un paysan avait taillée dans un figuier et qu’il désirait faire orner d’une peinture, Léonard y rejirésenta un monstre composé de couleuvres, do lézards, de crapauds, de chauves-souris ; le monstre Nature, un être multiple, si absolu et si divei-s. Tonies les ries ne sont qiCune vie, semblait-il écrire sur le bouclier qu’il livrait au paysan *,

Vasari, qui aimait les contes, a recueilli avec lu gravité de l'hislorien, tout ce qui se débitait dans les ateliers sur la jeunesse de Léonard de Vinci. Je donne les récits de Vasari, non pour peindre le génie de l'artiste, mais pour ouvrir la porte sur quelques points de sa vie intime;

« On raconte que ser Piero da Vinci, étant h la campagne, fut prié par un paysan de faire décorer à Florence une rondaclie qu’il avait fabritiuée du bois d'un figuier de sa terre. Le père de Léonard y consentit volontiers, parce qu'il employait souvent pour son compte, à la pêche ou il la chasse, cet homme qui était fort habile pêcheur et oiseleur. Ayant donc fait porter celte rondacho h Florence, il chargea son fils d'y peindre quelque chose, sans lui dire d’où elle venait. Li'Hinard la prit un jour, et, voyant qu’elle était tordue et grossièrement travaillée, la redressa au feu et la donna il un tourneur pour la dé'grossir et la polir. Après l’avoir ensuite enduite de blanc et préparée A sa guise, il se mit à réfléchir comment il pourrait y représenter (pielque sujet bien effrayant, une sorte d'épouvantail comparable à la Médu.se des anciens. Alors il rassembla, dans un endroit où lui seul entrait, toutes sortes de bêles affreuses et biiarres, des grillons, des .sauterelles, des chauves-souris, des serpents, des lézards. 11 arrangea le tout d'une manière si étrange et si ingénieuse, qu'il en forma un monstre effroyable, sortant d’un rocher sombre et brisé ; son haleine

IMalon, l’.imi Socrale, a dil sans roffanlcr son maître : « Nul ne connaît le l)caii que celui qui est beau, n

Le philosophe grec est plus facile à traduire qu’à coniinenlcr ; mais qu.’imporle si son idée rayonne à travers les mois. Selon la thèse de Platon, Léonard de Vinci était prédestiné à comprendre et à créer le beau, lui qui avait toutes les beautés, cclhïs de la force et celles de la grâce, celles de la majesté et celles du sentiment ; la ligne implacable et le contour féminin; la chevelure abondante, la barbe olympienne, sourcil impérieux, o‘il vif et lointain, vaste

si'iiililo devoir corrompre et eiill.iiniiier l'air, iin noir venin diVonle de sa gueule, ses yeux lancent du feu, et ta fumée .s’échappe de ses larges narines.

«U’onard .souffrit lieauconp, pendant ce Iravail, de l'odeur (|ue répandaient tous ces animaux morts; mais sa verve lui faisait tout liraver. Cependant son pre et le paysan ne réclamaient pas la rondachc : prohaldemeiit ils l’avaient onhliée. Wonard avertit ser l’iero qu'd eût û l’envoyer prendre, attendu qu’il avait terminé la tJeho dont il s’était chargé. Ser Piero se rendit donc un matin û l’atelier de son lils. Après qu’il eût fra)>pé .à la porte, Léonard lui ouvrit, le pria d'attendre, entra pour placer la rmidache dans son jour sur le chevalet, et

front toujours habité par la pensée, bouche méditative et railleuse même dans le sourire; main indomptable, terrible dans l’escrime, main de femme pour peindre la femme ; pied de patricien que Florence et Milan admiraient dans le soulier à éperon. En un mot, le plus beau des hommes, disaient ses contemporains. Et il fut beau toujours, beau dans l’enfance, lieau dans la jeunesse, beau jusqu’à la fin ; car la mort l’a pris avant l’heure des déchéances. Près de mourir, la chevelure et la barbe encadrent dans les mêmes ondes de neige et d’argent cette figure méditative qui garde sa mâle fierté; rien n’a pu affaiblir cette physionomie qui domine toute la Renaissance, ni les coups de la fortune, ni l’injustice des hommes, ni les railleries de Michel-Ange, ni le triomphe dcRa-

(lisposa la lumière de façon qu'elle éclairât son travail de rcllels éblouissants. Il fit ensuite entrer son père, qui, oubliant ce qu'il venait chercher et ne pouvant se persuader que ce qu'il vovait fût une peinture, s'élança pour fuir précipitamment. Léonard le retint et lui dit ; « Mon |)ère, cet ouvrage produit l'elTet que j’en attendais ; preci nez-le donc et emportcz-lc. »

nSer l’iero fut ravi. Il acheta secrètement, chez un mercier, une autre rondache où était peint un cœur percé d'une flèclic, et la donna au paysan qui en conserva toute sa vie une grande reconnaissance. Kt le bon père, sans en rien dire, vendit la rondache de son fils cent ducats â des marchands florentins qui ne tardèrent pas â en obtenir trois cents du duc de Milan >

jdiacl. 11 avait lucrhoiniiieeii lui, il se sentait dieu*.

Oui, Leonard avait la beauté antique avec l’ex- ' pression moderne, contour et lumière, scul|)turc vivante, peinture de ligne et de sentiment, le masque pensif qui ne cache pas le sourire de l’àine, la bonté «pii éclate sous la force, le front dominateur et la lèvre féminine, la beauté, en un mot, vue par l’œil de Phidias et par l’œil de Raphaël. Aussi ce grand homme «jui se profile fièrement au seuil de la Renaissance, avec la douceur de la méditation, est tout :i la fois, à cette heure suprême, le passé et l’avenir, l’image accentuée des hommes de Périclès et d’Alexandre, le symbole de l’tîsprit nouveau qui va à la conquête des mondes inconnus.

Cotte belle tête, devenue la plus précieuse relique de l’art, je l'ai eue dans 1«îs mains, je l’ai montrée religieusement à quelques vrais artistes, à Robert Fleury, à Émilien de Menwerkerke, à Théophile Gautier, qui ont reconnu le front souverain du peintre de la Cèm. Ap rès trois siècles et demi, la mort n’avail pu déprimer encore la fierté de cette tête majestueuse.

‘ Il J a (lu diuu dans cette figure qui médite et qui raille. Quand un vont l'étudier, le charme vous jirend ; mais vainement on veut pénétrer dans ràiile par les yeux et le sourire: l'Inconuu se dresse devant vous.

DK I, È 0 ^ A n n DE VINCI 51

On SC ligure Léonard parcourant d’un air rclléclii les rues de Florence, avec sa toque de drap mou formant mille plis et suivant correctement les formes de la tête, son pourpoint de couleur sombre recouvert d’un manteau à longues manches ouvertes, laissant libre l’avant-bras, et tombant jusqu’au bas du haut-de-chausses ; ses chausses noires ou brunes , descendant jusqu’à ses souliers de jfeau fauve ou de velours noir, à bouts carrés et renflés, alors à la mode et dont on peut se faire l’idée par les armures complètes de la première moitié du seizième siècle. A la ceinture du pourpoint il portait toujours un carnet où il dessinait sans cesse les ligures qui frappaient ses yeux. C’était les tablettes dos poètes latins.

Il était gai compagnon d’aventures, passant avec le même feu de l’étude au jeu, étonnant scs amis par son jeune talent et les charmant par sa verve et son entrain, à pied ou à cheval, homme de lètes ou homme rustique, poëtc ou musicien, amoureux ou philosophe.

Rien n’épouvante ce jeune téméraire, il continuera Archimède, il annoncera Leibnitz, il sera le précurseur de Bacon. A' cst-cc pas lui qui a dit : « La Nature seule est la maîtresse des intelligences supérieures. » Mais loin de s’abîmer dans la Nature, il la

LA JEUNESSE

ilominc par le commandemcnl, par la pensée, par rinlclli^ence; c’esl encore lui qui a dit : « l>a théorie, c’est le général ; la pratique, cc sont les soldats. » Mol admirable qu’il faudrait inscrire au fronton de toutes les écoles.

Si la iNaluie fut « la maîtresse » de Léonard dans les deux sens du mol, on ne saurait nier tpie Andica da Verocchio fut son maître, ljuelquc doué qu’il était, il reçut de cet autre grand artiste l’exemple de la grâce dans la force, du fini dans l’intîni. Le maître et le disciple ont la même passion pour les chefsd’œuvre de l’antique, mais ils sont modernes, ils représentent l’idée, la foi, l’âine de leur temps; tous les deux sont à la fois musiciens et géomètres, jjoctes et mathématiciens, chrétiens et philosophes. Verocchio n’élail pas .seulement un merveilleux ciseleur d’agrafes de chapes, de ciboires, de reliquaires et de rétables ; il était sculpteur, son travail était l’orfévreric; son rêve, c’était la statue. Il fut la première épreuve de Benvenuto Cellini.

DE t. ÉONAIID DE VINCI 33

Vcrocchio avait une école Irès-aimce, c’était la vieille école florentine encore dure et roide. Lipjii, élève de Masaecio, conquit sa grâce par la couleur et non par le dessin. Nul n’avait le souci de la j>erspective; le premier, Paolo Uccello, s’en inquiéta. Tous les peintres éparpillés en Toscane avaient la même manière : exactitude du dessin, observation de la convenance et du costume historiques, forte expression des physionomies, composition confuse, groupes illogiques, sentiment naïf de l’ombre et de la lumière, coloris «mélancolique», selon l’expression de Mengs. L’étude de l’antiquité leur était encore fermée et ils ne savaient pas bien regarder la Nature. C’est par les yeux des grands maîtres qu’on ajtprend là la voir, quand on n’est pas un grand maître.

Les disciples de Veroccliio étaient scs enfants, il les prenait pauvres, il les prenait riches avec la même l)onté; aux pauvres il donnait un noble et sûr gagnepain, en imprimant dans leur âme l’amour du travail et en donnant à leurs doigts l’agilité, la désinvolture, l’adresse des fées. Aux riches il donnait le sentiment du grand art, l’amour du luxe, la passion de la musique. Pour Vcrocchio, comme pour Léonard, la lyre d’argent d’Apollon était le symbole de toutes les

I, A JKUNËSSE

liannonics : s’il faut les croire il n’y a pas un grand artiste là où il n’y a pas un niusicien. La inusi({ue, c’est le vague écho de l’infini, de l’inspiration, de l’idéal. Sans vouloir aecepler cette théorie originale de deux mathématiciens, il faut bien reconnaître que dans certaines œuvres, dans celles des [æintres surtout, on retrouve le musicien dans la gamme des couleurs, dans la mélodie de la lumière et du clair obscur. Devant les tableaux de Léonard de Vinci, jiar exemple, penl-on nier les miracles de la symphonie?

Verocchio aimait aussi la peinture. Uuand il peignit à Saint-Salvi, pour les moines de Valombreuse, le Sailli Jean haplisanl Jésus, Ijéonard, soit qu’il y fût convié, soit qu’il s’y avcntunit à ses risques, y créa dans le style du maître, mais avec plus de génie, cet ange trop admiré qui découragea Verocchio. Que faut-il prendre à la légende? le maître aurait dit au disciple : « Puisque lu me surpasses du premier coup, garde ma palette, je retourne à mes ciboires*. »

* La légende a un air de vérité, mais jwurtant Verocchio |iou'ail-il alwtidonner aiin>i ces adorables têtes de feiiinics, (jui, coilTêes avec une gréce étrange, sourient du sourire divin des reiimies chrétiennes ou des (icchcresscs repentirs.

C’esl donc dans un tableau de son maîlre que nous voyons Leonard peindre pour la première fois. On connaît la manière précise et sèche de Verocchio. La couleur, sous son pinceau, prenait les tons et la dureté de l’or et de l’argent ; c’était bien le pinceau d’un orfèvre ; il taillait et ciselait plutôt qu’il ne peignait. Léonard qui avait déjà, par ses dessins, pris à la Nature ses lignes fondues dans ses reliefs accusés, donna à l’ange tant de vie et de mouvement, il le détacha si vigoureusement du panneau, lui qui était sculpteur et non orfèvre, il lui donna un si grand charme d’expression, lui qui déjà étudiait les anges dans les lilles de douze ans et non dans les tableaux gothiques, que Verocchio se reconnut vaincu par un enfant. Selon Vasari, l’orfévre florentin renonça jK)ur toujours à la peinture; je crois que cette afflrmation est là pour la légende. Verocchio pouvait reconnaître que Léonard faisait mieux que lui sans briser ses pinceaux ; c’eût été trahir sa renommée, son courage et sa foi, d’autant plus que la lumière ne jaillit pas le jH’cmicr jour pour Léonard. Le peintre qui niait la tradition, qui osait dire déjà que la Nature est le seul maître, (|ui d’un seul coup condamnait tous les chefs-d’œuvre à fond d’or, fut, comme tous les initiateurs et tous les révolutionnaires, contesté avant

I, A JEUNESSE

d’élrc compris ; il ne pouvait combattre qu’avec ses œuvres, mais il ne faisait alors que des commencements.

(juc sont devenus ses commencements, tout radieux d’art et de jeunesse? On admirait dans la galerie du duc de Côme une autre figure d’ange du jeune liéonard, où le grand dessinateur s’annonçait par le raccourci, comme le grand coloriste par le mariage amoureux des Ions. Mais, tout en cliercliant la vérité, il répandait rineffablc sentiment que lui enseignaient les figures d’Angelico da Fiesole.

Angelico da Fiesole, ce grand maître du mysticisme, le plus grand artiste du style chrétien, aurait pu donner des leçons souveraines, mais il avait vécu enfermé dans le demi-jour du cloître. C’était dans la solitude qu’il livrait ses combats ; c’était comme enveloppé dans la robe d’azur du ciel qu’il enseignait la terre. Sa grâce a fait sa force, sa douceur a fait sa puissance ; de son ascétisme est né son empire sur les âmes. 11 est resté divin pour tous ceux qui ont lu

Digilized by

son cœur ; il csl resté immortel pour tous ceux qui ont vu scs tableaux. Angelico tla Ficsolc et Léonard (le Vinci se partagent, en Italie, les deux caractères de l’art chrétien. Léonard de Vinci penche son pinceau vers la terre pour la hénir ; .Angelico da Fiesole, pour éclairer la terre, monte sa palette jusqu’au ciel*.

D’une figure d’ange Léonard passait à une tête de Méduse; celte tête de Méduse était comme la seconde édition de sa peinture sur la rondache. Après avoir pris la nature corps à corps, il se retournait vers l’histoire pour y chercher l’inspiration ; on peut aujourd'hui encore admirer celle terrible chevelure de serpents qui se nouent et s’entrelacent, souples, onduleux, agités, sifflant la rage et le venin.

Son vif amour pour la nature se révéla dans un de ses premiers tableaux, la Chute d'Adam et Ève. li’homme et la femme le préoccupaient sans doute au plus haut point; mais le Paradis, ce premier théâtre de la nature, avec ses arbres et scs fontaines, ses fleurs et scs fruits, ses lumières et ses ombres, ses parterres et ses horizons, sollicitait les

' M. Paul de Sainl-Viclor a dit : « Fiesole vivait dans l'Église ; ce fut de scs splendeurs ({u'il composa sa palette. Le jour de son atelier vient du paradis. > Pour Léonard de Vinci, le jour vient de la lenétre otivérte sur le ciel et sur la terre.

Page 1