‹ Histoire de LilleChapitre 13 sur 47 · V. STATION SUR LA GRANDE -PLAGE · texte numérisé non relu

V. STATION SUR LA GRANDE -PLAGE

e que le poêle (1) dit de la face humaine , ne peut-on pas le dire de la place publique d'une cité? — N'est-ce pas là que se reflètent ses pensées d'amour ou de haine , que se font entendre ses cris de joie ou de douleur? — N'est-ce pas là qu'on peut, suivant les occurrences , lire sa honte ou sa gloire ,1a vénération et le culte des choses saintes , ou le blasphème et l'impiété ? — N'est-ce pas là qu'elle se pare de ses bijoux les plus précieux , qu'elle revêt les

insignes du deuil et de la tristesse ?

Dans les linéaments qu'il y remarque , un Lavater nouveau ne trouverait-il pas des indices du caractère local ? — Un disciple de Gall ne pourrait-il pas y rencontrer des protubérances révélatrices? — Leur faudrait-il beaucoup d'études pour soupçonner l'antique et inaltérable attachement des Lillois à leurs franchises municipales ? — En voyant cette haute cheminée (2) qui , comme une épingle noire , indique l'emplacement d'une église , ne trouveraient-ils pas la preuve des empiétements de l'esprit industriel des fils sur l'esprit de piété des aïeux? — En apercevant au palais de la Bourse cette tourelle qui se relève après un demi-siècle d'absence , n'auraient-ils aucune idée des préoccu-

(1) » Ce front, vaste théâtre où l'ame se déploie , » Est tantôt éclairé des rayons de la joie , » Tantôt enveloppé du chagrin ténébreux. » L'Amitié tendre et vive y fait briller ces feux.

» Le Mépris y réside , ainsi que la Candeur, » Le modeste Respect, l'imprudente Colère, » La Crainte et la Pâleur....

Racine le fils. — La Religion , chant I.

(4) Elle s'élève du milieu des Débris-St-Élicnne et se développe surtout quand on l'aperçoit de la rue Neuve.

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partons les plus ordinaires à ce peuple ? — Dans celte figure triomphale érigée au lieu où Ton eut autrefois le projet de placer la statue équestre de Louis XIV; dans cette consécration de dévouaient (1) élevée en face du symbole du commerce , et sur la pierre où fut porté si souvent l'autel de la patrie , ne devineraient-ils pas les velléités démocratiques de la cité , la haine de la servitude , et n'en concluraient-ils pas , comme un célèbre orateur, qu'à Lille aussi les rois s'en vont ?

Ce quartier, le plus favorisé du soleil , le mieux pourvu d'un air sain et libre , n'est-il pas comme le rendez-vous naturel de ceux qui visitent la ville ? — N'est-ce pas là que se portent le mouvement et la circulation? — Si donc, cher lecteur, vous refusez d'en faire la face de cet être collectif qu'on appelle la ville , nous en ferons le cœur. El dans ce cœur là , comme dans le cœur humain , que de contrastes , de vicissitudes et de combats. — C'est là que se sont allumés tant de feux de joie et que tant d'artifice* ont ébloui la foule. — C'est là qu'était planté l'arbre de la liberté , séché aux regards de ceux qui venaient si souvent danser à l'entour ! —C'est là que se dressa long-temps l'instrument du supplice , et que le bourreau exerça son lugubre et redoutable ministère ! — C'est là que le dévoùment à la patrie est divinisé en face même du lieu où le négoce formule ses spéculations étroites et égoïstes !...

Et si , jetant autour de nous un regard méditatif, nous évoquons les souvenirs du passé, que de changements, que d'antithèses providentielles !... La Bourse sur l'emplacement d'une fontaine (2) ! — Un café au lieu de la maison échevinale (3) !— Un café à la place où se trouvait la Bretesque, tribune d'où partaient les ordonnances de la justice (A) ! — Un café encore à l'endroit d'une ancienne chapelle (5) ! — Un théâtre sur le terrain où se dressèrent les bûchers de l'inquisition (6) ! — Une colonne obsidionale au lieu que marquait d'une manière prophétique

(1) Le monument du siège de 1792.

(2) La fontaine au Change.

(3) C'est le café Lalubie.

(4) C'est le café de la Régence.

(5) Café de la Vignette; la chapelle en question était dite des Pommes- Pourries ; peut-être parce qu'après le marché on déposait aux alentours les fruits gâtés.

(6) Pendant les troubles du XVI 0 siècle un grand nombre de partisans du luthéranisme y furent exécutés par le feu. Au siècle suivant ce fut le tour des sorciers.

l'antique chapelle du Joyau, le monument le plus ancien qui ait existé à Lille (1)!

C'est ici que se pratiquaient les célèbres tournois de YÊpinette (2), souvenirs d'une jeunesse prodigue et hasardeuse. — Les deux places (3), aujourd'hui séparées par deux massifs d'habitations, ne formaient qu'une seule terrasse où se mesuraient les plus illustres champions de France et d'Angleterre (4). — C'était là , sur la place du marché, que se tenaient les foires , si utiles , établies par nos comtes de Flandre.... Contre la Fontainc-au-Change quelques échoppes pour les lombards.... Autour de cette place immense , des maisons en bois , à un seul étage , au pignon triangulaire et dentelé.... Là, l'église Saint-Étienne , témoin séculaire de toutes ces mesquines constructions : tel est l'aspect que présentent ces lieux.

Venons nous placer en observation à l'angle d'un passage étroit et obscur qui sépare cette place du Marché-aux-Entes (5). La suite des temps présentera à nos regards une série presqu'innombrable de personnages illustres ou fameux. Nous verrons passer devant nous et se porter par la rue qui débouche sur la place (6) : ici Henri III , le farouche empereur, dont la fureur répand chez nous tant de sang (7); là Philippe- Auguste , non moins cruel et qui détruit de fond en comble la ville qui l'avait offensé (8) ; voici Philippe-le-Bel , qui veut nous imposer son odieux ministre Châtillon (9) ; voilà Jean-le-Bon , que nos aïeux aimèrent d'un amour si naïf et si dévoué (10) ; Charles VI, qui vient venger

(1) Cette chapelle existait sur la place, et quelques chroniques locales en font remonter l'origine à Tan 800.

(2) Voyez les détails de ces fêtes au chapitre XI.

(3) Savoir : la Grande-Place et la place du Théâtre.

(4) Les détails se trouvent aussi au chapitre XI.

(5) Depuis Marché-aux-Poulets. Dans le langage populaire ente signifie quelquefois pomme; marché-aux- entes , marché-aux-poinnies, et ce qui nous fait pencher vers celte interprétation , c'est le nom d'une chapelle voisine : la chapelle aux Pommes-Pourries. On jetait peut-être aux environs les rebuts du marché.

(6) Le narrateur se place donc dans la rue nommée depuis des Sept-Sauts; il a en face la rue des Manneliers.

(7) En 4033.

(8) 1213 (Voir pour les détails au chapitre : Lille sous les Comtes de Flandre'.

(9) En 1300.

(10) En 1355.

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à Rosebecque les tribulations de la noblesse flamande (1) ; après lui les ducs de Bourgogne de la maison de Valois (2), dont M. de Barante a écrit l'intéressante histoire ; Louis XI (3) et Maximilien d'Autriche (4), qui, dans la lice chevaleresque , se mesure avec un simple bourgeois de Lille (5). C'est Charles-Quint (6).... C'est Albert et Isabelle, les restaurateurs de la Flandre , dont la magnificence a laissé de si profonds souvenirs (7).

Et nous n'avons pu vous parler encore de la noble assemblée qui se réunit à Rihour pour le repas féerique du faisan (8) ; ni du cortègeambassade des chevaliers grecs venant de Constantinople implorer le secours de notre Duc (9) ; ni le cortège des chevaliers de la Toison-d'Or étalant au soleil leurs illustres écussons et leurs riches armures (10); ni celui des mandarins siamois accourus de l'autre hémisphère pour voir ce que la France avait d'intéressant et que le grand roi envoyait à Lille (11).

Et nous avons omis de citer le convoi funèbre de Bauduin-le-Pieux ; celui du dernier comte de Flandre, Louis-de-Male, dont le magnifique tombeau fut long-temps dans nos murs une des merveilles des Pays- Bas , et nous avons à dessein détourné vos regards de ces longues et tristes files qui , sous les ordres du Capitaine de la Peste (12) , se prolongeaient par la ville , portant à leur dernière demeure les trop nombreuses victimes d'un fléau heureusement inconnu de nos jours (13).

(1) En 1384.

(2) Savoir : Philippc-le-Hardi, Jcan-sans-Peur, Philippe-le-Bon , Charles-le-Témérairc (Voir le chapitre : Lille sous les Ducs de Bourgogne].

(S) En 1464.

(4) En 1479.

(5) Dclobelle, roi de l'Epinette.

(6) Voyez le chapitre : Lille sous la domination espagnole.

(7) Un volume de la Bibliothèque de Lille rend compte de celte somptueuse cérémonie.

(8) En 1453.

(9) En 1459 (Voyez le chapitre : Lille sous les Ducs de Bourgogne).

(11) Voyez le chapitre : Lille sous les Rois de France.

(12) Nous parlons des fréquents et déplorables ravages de la peste, à Lille, dans le chapitre : Les hommes et les choses sous la domination espagnole.

(13) Voyez ibid.

Et quoique forcés à laisser bien des noms en arrière , pourrionsnous ne pas citer Louis XIV et sa cour revenant visiter souvent sa conquête ? N'éprouvez-vous rien en songeant que Racine , Fénélon , Turenne , Yauban , Louvois , Boufflers , ie duc de Bourgogne , le prince Eugène sont passés , là , devant ces maisons que nous habitons nousmêmes? Nous y verrons aussi Louis XV et les siens ; puis le philosophe de Ferney nous apportant les prémices de sa tragédie de Mahomet (1); puis ce prince qui , alors Duc de Chartres , est aujourd'hui Roi des Français (2); et Charles , son parent , alors Comte d'Artois , qui fut avant lui Roi de France et mourut sur la terre d'exil ; et le mystérieux Saint-Germain (3);etle célèbre magnétiseur deBuzancy, le marquis dePuységur; puis , quelque temps après , l'infortuné Dillon , déchiré par le peuple en fureur (A) ; puis Dufrcsse et ses satellites (5) ; puis l'infâme Lebon prenant honteusement la fuite (6) ; puis Malmesbury, le diplomate anglais (7) ; puis Bonaparte , consul , et sa compagne Joséphine (8) ; Napoléon , empereur, et Marie-Louise , sa femme (9) ; et Louis XVIII , fugitif (10); et le duc de Berri , tombé depuis sous un fer assassin (il)!

Pendant cette longue suite d'années , les édifices changent graduellement de forme et de destination. Le beffroi qui était à notre gauche (12) et dont le dessin bizarre était un souvenir d'Orient rapporté par les Croisés , le beffroi s'affaisse sous son propre poids ; la tour St-Maurice éprouve le même sort ; on le transporte alors dans une construction bâtarde et ridicule, dont on surmonte une des tourelles du palais que le

(1) Voltaire fit représenter pour la première fois cette tragédie dans la salle de Théâtre située alors en face du Petit-Hôtel , rue de la Vieille-Comédie.

(2) Louis-Philippe, ses frères et Mademoiselle vinrent à Lille le 9 Juillet 1789.

(3) Le comte de St.-Germain, sur lequel on débitait tant d'histoires merveilleuses, vint à Lille en 1778.

(4) En 1794.

(5) En 1794.

(6) En 1793.

(7) En 1803.

(8) En 1804.

(9) En 1810.

(10) En 1813.

(11) En 1820.

(12) A la maison N° 10 de la place du Théâtre, maintenant Café de la Régence.

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roi d'Espagne , en besoin d'argent , avait vendu aux échevins ; aujourd'hui on va lui préparer une nouvelle résidence (1)... Sur le lieu où se trouvaient le pilori , le gibet, la roue ; où s'allumait la chaudière dans laquelle on plongeait les faux monnayeurs , la téte la première ; au lieu de cet échafaudage où se donnait un spectacle gratis , auquel la foule ne fit jamais défaut, s'élève un édifice qui fut souvent désert (2).... Sur la droite , dans cette maison fermée , contiguc à l'angle de la rue des Suaires , s'était établi le poids public, bâti sous Charles-Quint, au moyen des économies que permettait de faire l'abandon graduel des fêtes du Béhourt (3). La prison , qui y était attenante , s'ouvrait dans la rue du Bois-St-Etienne, si long-temps salie par les prostituées qui y avaient fait élection de domicile. — Un peu plus loin , les rangs de maisons reçurent d'un côté le nom de rang à poteries ; de l'autre le nom de Gamet, puis du Beauregard, en mémoire des mystères que, dans les jours de liesse , le peuple allait y admirer sur les tréteaux des comédiens ambulants Un ennemi terrible vint changer plus d'une fois

l'alignement des édifices ; il semble que l'incendie se montre ici plus fréquent et plus terrible que dans les autres quartiers. C'est Philippe- Auguste qui fait de notre ville un seul et vaste brasier, si ardent que le sol même de la rue s'y calcine , surtout vers la maison du Bras-d'Or (4) que nous apercevons là-bas. — Un autre incendie , fruit de la négligence , y dévore 220 maisons et fait éclore un poème latin , gloire du poète lillois Hemus (S) ; une seconde fois le feu détruit ces édifices qui se relevaient de leurs cendres. — C'est là , il y a quelques années à peine , qu'un effrayant foyer se forma dans les baraques de planches que la foire y avait amenées , et menaça d'envahir les deux rangs de maisons D'ici , nous pourrons voir s'élever les flammes qui dévorent des parties plus ou moins considérables de l'Hôtel-de- Ville (6);

(1) Dans la reconstruction générale de l'Hôtel-dc-Ville.

(2) La salle actuelle des Spectacles.

(3) Les fêtes du Béhourt se faisaient en carême lors des joûtes ou tournois de rEpinette. — Les dépenses excessives qui y avaient lieu contraignirent à les supprimer. Les fonds votés par PÉchevinage furent appliqués à des objets d'utilité publique.

(4) A l'angle de la rue de la Grande-Chaussée.

(5) Ce terrible incendie est connu sous le nom VIncendie de Mie.

(6) En 1100,4756 et 1756.

nous y verrons surtout le feu qui sape et abat le clocher de St-Etienne , feu allumé parles boulets rouges des Autrichiens, destructeurs d'un monument élevé sous un prince de leur nation

D'ici, nous pourrons encore voir les modifications successives qu'éprouve l'entrée de la rue de Paris , trop étroite pour suffire au passage de la population qui s'y presse. — Nous verrons , en 1 550 , élever un corps-de-garde que remplace , en il il, l'édifice actuel ; nous verrons s'ouvrir la rue Neuve, couvrir l'entrée delà rue de la Nef..... Mais n'est-ce pas trop , cher lecteur, et ne vaut-il pas mieux vous introduire peu à peu dans le détail de tant de faits et d'événements 1

N'est-il pas temps de nous préparer à notre seconde station , où nous retrouverons des faits non moins mémorables , des noms aussi fameux, ou non moins chers aux Lillois ?

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