VI. STATION ET PROMENADE SUR LE QUAI
ous venons de parler de faits mémorables , de noms chers
à notre population ou fameux dans l'histoire Etait-ce
trop présumer, lorsqu'en vous priant de vous rendre sur la place du Château , nous songions à Baudcin , qui éleva les premières murailles du Castrum sur les bords de la rivière que nous voyons couler devant nous ? Au fondateur du palais de la Salle , qui figure dans les récits de nos premiers chroniqueurs ? Au tuteur du roi de France , assistant avec son pupille à la consécration de l'église St-Pierre , dont il nous semble voir encore les murs noircis par les ans dominer les constructions amassées à leur pied? A Jeanne et à Marguerite de Contantinople , dont la tendre et féconde charité ouvrit pour toutes les misères tant d'asiles (entre autres Y Hôpital -Comtesse que nous voyons d'ici) ? A Guy de Dampierre , ce prince libéral qui consacra , près du même lieu, le plus cher de nos anciens privilèges (1)? A Robert, son fils , qui, défendant son patrimoine et notre indépendance,
(1) Ce privilège subordonnait le serment de fidélité des Lillois envers leur souverain à l'engagement par celui-ci de respecter les franchises de la ville.
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voyait tomber jusque dans son palais les projectiles lancés par les batistes françaises? A Philippe-le-Bel, dont la colère fut si funeste à la Flandre, Philippe-le-Bel qui fit bâtir le château de Courtrai dans le but de refréner les velléités de nos pères pour la liberté ? A Philippe-le-Bon , le prince magnifique , le duc souverain des Occidentaux , qui vint , avec les chevaliers de la Toison-d'Or, illustrer de leurs nobles écussons les stalles du chœur de l'antique collégiale de St-Pierre? A Philippe , fidèle et pieux serviteur de la patronne de Lille, Notre-Dame de la Treille, dont la chapelle , due à la piété de ce prince , était non-seulement la plus somptueuse des cinquante chapelles qu'offrait la môme église , mais encore la plus remarquable de toute la contrée ? A Louis de Male , dont le tombeau en bronze , chef-d'œuvre de la statuaire , aussi précieux à l'art qu'à l'histoire , resta dans ces murs jusqu'aux jours néfastes où d'aveugles et stupides artisans de désordre le firent passer au creuset? A Charles-Quint, qui ne dédaigna pas de tracer, de sa main impériale , les ordonnances sur la navigation de cette obscure rivière? A Philippe 11 , le redoutable Philippe II , qui fut pour les Lillois l'objet de si héroïques sacrifices , mais sous le règne duquel ils détruisirent les murs menaçants de cette citadelle élevée par la tyrannie ; murs devant lesquels Jeanne Maillotte , l'héroïne populaire , gagna ses titres à la renommée , en poursuivant les Hurlas? A don Juan , homonyme du vainqueur de Lepante , qui , seul entre tous les princes reçus dans notre ville , y arriva par la Deûle? A Louis XIV, dont l'ingénieur érigea ce pont que nous voyons au loin enjamber de ses arches élégantes le quai et la rivière; porter à la fois des voitures et des piétons, que croisent en-dessous d'autres voitures, d'autres piétons et les bélandres qui suivent le canal (1)?
N'est-ce pas ici que se ravivent les souvenirs du siège gigantesque de 1708? N'y croit-on pas voir encore Boufflers, toujours présent sur la brèche, toujours aussi prompt à la combler que l'ennemi
acharné à l'ouvrir? Et Eugène de Savoie , le savant et vaillant
capitaine î Et le brave Marlborough , dont le nom est devenu , nous ne
(1) Ce pont, d'une construction non moins solide que légère, et par le moyen duquel se prolonge au-dessus de la Deûle la rue du Pont-Neuf, a trois arches dont la principale domine seule la rivière, tandis que les arches latérales couvrent les quais des deux rives.
savons pourquoi , une parodie populaire (4) ? Et le brave Dubois , qui descendait à la nage le cours de laDeùle , nous apportant des nouvelles du Duc de Bourgogke, élève de l'illustre Fénelon? Et le chevalier DoiGftOif, qui, avec ses intrépides soldats, défendait avec tant de courage le poste qu'avait sollicité sa vaillance?....
Pour placer sur une scène convenable tous ces héros , empruntons à nos souvenirs les sites des panoramas contemporains.
Nous voici aux premiers siècles de notre ère. Au-dessus d'une vaste plaine , couverte de saules , s'élèvent çà et là quelques monticules ; un d'entre eux porte , à son sommet , une forteresse que la tradition attribue à Jules-César et à laquelle elle impose un nom celtique (Bue). Cet îlot est entouré des deux bras d'une rivière sinueuse qui , sortant de marais vastes comme une mer, forment , à des distances inégales , des cascades bruyantes où l'eau tombe, bondit, écume et tourbillonne.... Ici, la rivière forme un coude et vient battre un îlot qu'on nommera ensuite le Gard, et dont les bords couverts d'oseraics fourni-
(1) La chanson de Malbrough, dont l'origine parait se rapporter à la bataille de Malplaquet(ll Septembre 1709), si glorieuse pour les Français, plutôt qu'à ta mort de Jean Churchill, duc de Marlborough, arrivée le 17 Juin 1722, était tombée dans l'oubli depuis plus de cinquante ans, lorsqu'en 1781 elle Tint à retentir d'un bout à l'autre de la France. « Madame Poitrine, dit le bibliophile Jacob, nourrice > du Dauphin, fils de Louis XVI, chantait en berçant le royal enfant, qui ouvrit » les yeux au grand nom de Marlborough. Ce nom, les paroles naïves de la chanson, » la bizarrerie de son refrain et la touchante simplicité de l'air, frappèrent la Reine » qui retint cet air et cette chanson. Tout le monde les redit après Marie-Antoi-
* nette; et le Roi, lui-même, ne dédaigna pas de fredonner à l'unisson : Malbrough, » s'en va-t-en guerre (*). On chantait Malbrough des petits appartements de Ver- » sailles aux cuisines et aux écuries; la chanson faisait fureur à la cour quand elle
• fut adoptée par la bourgeoisie de Paris, d'où elle passa de ville en ville , de pays » en pays jusqu'en Angleterre, où elle fut bientôt aussi populaire qu'en France.»
(*) P»ul Lacroix , dont le pseudonyme que nous venons de citer s depuis long-temps cessé de voiler le nom , avance que Napoléon , chaque fois qu'il montait • cheval pour entrer en campagne , entonnait a hante voix , malgré son antipathie pour la musique , la chanson de Marlborough; puis le même auteur ajoute : « Nous ne répugnons pas h croire, avec M. de Chàtoaabriand , que ce pourrait bien être le même air que les Croisés de Godefroid de Bouillon chantaient sous les murs de Jérusalem pour s'encourager h délivrer la ville sainte et le tombeau du Christ. • (Note de l'Éditeur.)
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roui aux peuples germaniques le nom de Ryssel (1) que portera la ville groupée autour du terrain où nous voyons un édifice mystérieux ,
peut-être un temple à quelqu'idole du Nord! Temple au-dessus
duquel s'élèvera bientôt la première église chrétienne de ce pays.
Plusieurs siècles se sont écoulés. Bauduin a fondé cette église en riionneur du prince des apôtres; une paroisse s'est formée à l'entour. Des murs se sont élevés pour la garantir des invasions des Normands. Des murs dont les créneaux portent parfois des tétes sanglantes , épouvantail impuissant à arrêter ceux de ces barbares qui ont survécu ù leur défaite ou qui reviennent en armes porter la flamme et le fer
dans le pays Voilà le palais de la Salie , première résidence des
comtes de Flandre A côté de ce palais , la fille do Bauduin IX ,
l'empereur de Gonstantinople , établit un hospice.... et, chose digne de remarque ! aujourd'hui le repaire des idoles a disparu ; le temple du vrai Dieu a été détruit , le palais des princes s'est écroulé , des tours puissantes ont été rasées.... Seul, l'asile de la charité a survécu! !
Aucun pont n'unit encore les deux rives ; un simple sentier de hallage en suit les bords silencieux. Le château de Gourtrai apparaît sur la rive opposée comme une menace toujours prête à éclater. Le long des murailles , le voyageur isolé n'est pas sûr de passer sain et sauf; des soldats l'y dévalisent trop souvent , et leur rapine donnera le nom à une rue qui en consacrera le souvenir. — Le Gard , sur lequel on va bientôt tracer une rue qui portera son nom , est encore là comme une sentinelle avancée au milieu des fossés larges et profonds qui défendent l'approche de la forteresse , dont les tourelles sont couronnées de toits coniques et aigus , surmontés de la girouette , signe du pouvoir des seigneurs et emblème de ses vicissitudes. Un pont-levis s'abaisse pour donner entrée aux gens d'armes; le moulin du Château nous en marque l'emplacement. Un autre pont donne issue sur les champs ; le pont dit de Flandre en conserve et en signale le lieu.
De tristes orages ont passé sur la Flandre ; les guerres de religion (l) Byssel est encore aujourd'hui , en flamand, le nom de la ville de Lille.
en ont ému les pieux et énergiques enfants. . . . Les murs de la forteresse
sont démolis Un édifice , sous l'invocation de Saint-Vital , y est
devenu une église paroissiale; Masurel avait fondé une charitable institution : le Mont-de-Piété ; la maison qu'il avait dotée s'y établit...» Les bords de l'eau se sont couverts de chaumières au pignon pointu , à la façade en bois. Un sentier, qui deviendra la rue Française , arrive au bord et au niveau de la rivière. Un ruisseau , le Buquct, aujourd'hui entièrement caché sous une voûte , amène à la porte St-Pierre les eaux des Baigncrieg , dont la célèbre citadelle de Vauban occupera bientôt l'emplacement. A l'aide d'une corde et d'une poulie , les chanoines de St-Pierre , dont les demeures couronnent les hautes murailles , puisent , dans les fossés , l'eau qui leur est nécessaire.
Louis XIV est venu.... A sa voix tout s'anime et s'agrandit ; les remparts qui coupaient la rivière sont repoussés plus loin , à la porte d'Eau actuelle ; un îlot de la rivière servira de fondement à un vaste magasin aux fourrages ; de larges rues sont tirées au cordeau ; la rivière , rétrécie , est contenue par deux quais parallèles qui s'étendent du moulin du Château aux extrémités de la Basse-Ville , nom qu'on donne au nouveau territoire ajouté par le Roi à l'ancienne capitale de la Flandre française. Un pont de pierre est jeté dans la VtciUe-VUle , en fece de la Collégiale et de la Maison-Forte , prison des filles perdues , qui devient aussi la Sainte-Pélagie de la province. Mais il faut quelques années encore pour que la balustrade en fer garnisse le bord de l'eau et qu'un fondeur liégeois soit appelé pour cet objet (1757) ; en attendant , le sieur Deswerquins élève le sol pour joindre la paroisse de la Magdeleine à la ville , par le Pont-Neuf et la rue Française. Le dôme d'une église nouvelle parait dans les airs. La Grue , destinée au service du port , est portée au lieu où elle doit rester par la suite et non loin de l'endroit où va s'étendre la grandiose façade d'un hospice qui doit recueillir toutes les misères.
Une révolution nouvelle a passé.... L'antique église est tombée sous le marteau ; il ne reste plus de traces ni de la forteresse de Philippele-Bel , ni du palais des comtes de Flandre , ni de la paroisse Saint- Vital, transférée à la Magdeleine (1672) La charité, plus vivace,
a donné a l'œuvre du bourgeois Masurel de survivre, sur la rive
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droite (1) , comme elle avait fait survivre , sur la rive gauche , l'œuvre de la comtesse Jeanne... Une rue nouvelle qui change deux fois de nom , une salle de concert , un palais-de-justice , des prisons , des écoles des asiles à l'enfance , œuvres de l'esprit moderne , remplacent d'antiques et respectables monuments qui , désormais , ne vivront plus que dans nos souvenirs.
Préférez-vous , lecteur, une revue toute positive , nous sommes à vos ordres. — Classons donc des dates et des annotations.
Nous partons encore du moulin du Château où la rivière fait une chute de quelques mètres. Une machine à vapeur y supplée aux inégalités du courant , dont une partie passe par le moulin de la rue de la Monnaie où il fait également une chute assez considérable. L'eau arrive au moulin du Château par une voûte qu'on aperçoit de l'abreuvoir Sl-Jaeques, nouvellement restauré. La rue des Tours indique la limite des anciennes fortifications ; c'est près de là , sur la place aux Bleuets , qu'était le cabaret de Jeanne Maillotte , dont la hallebarde est conservée dans le bureau des hospices ; au pont de Flandre , la rivière commence à couler sous une voûte dont on l'a couverte en 1682. Elle arrive à un pont (2) , autrefois rendez-vous des galants de bas étage , vauriens que le peuple appelait Coquards, En 1606 et au commencement du XIX e siècle , le Marchè-au-Poisson a été transféré momentanément sur la place du Château. Voici ïhobette des portefaix ; au-dessus de la porte nous remarquons l'image de Notre-Dame qui , le samedi , est encore honorée d'une chandelle mise dans une lanterne aux vitres graisseuses et peu diaphanes ; tradition qui a survécu aux années , dernières traces des obligations imposées par les statuts des siècles passés. Voici le dépôt du matériel du port. Il y a quelques mois vous auriez pu voir la jolie tourelle de l'hôpital Comtesse , souvenir des minarets de l'Orient , dont le carillon , un peu détraqué , n'était pas sans charmes , et dont la pointe aiguë se découpait agréablement sur le ciel. La sûreté publique l'a fait démolir ; la parcimonieuse économie des édiles n'a pas trouvé de quoi la relever, malgré les démarches
(1) Il faut toutefois noter que par un déplorable abus qu'il est temps de voir enfin disparaître, le Mont-de-Piété est devenu un mont d'usure et de vol légal. Nous reviendrons par la suite sur ce sujet.
(2) Pont-à-Coquards, et non à Cocardes, comme quelques personnes récrivent.
réitérées de la Commission historique du département du Nord. L'hôpital Comtesse fut fondé en 1236 par la comtesse Jeanne, qui voulait que ce fût un asile pour tous les malheureux indistinctement ; elle recommande dans la charte de fondation que les pauvres malades y soient reçus sans éprouver de difficultés; elle veut qu'on leur donne tout ce qui sera nécessaire pour les soulager (1).
Le palais de la Salle, bâti par Bauduin V, fut vendu en 1515 aux échevins, qui le démolirent en 1524. La Chambre des Comptes y avait sa résidence. En 1415 , suivant certains annotateurs lillois , elle aurait été transférée à l'hôtel de la Poterne, rue Esquermoise.
L'hôpital Comtesse est aujourd'hui réservé à des vieillards infirmes , dits VteuxrEommes , et à de jeunes orphelins, les Bleuets, fondation charitable consolidée par Foucquier , ancien bourgeois , à laquelle on a joint celle de Guillaume de Bailleul , dit Bapaume , en 1605 , mettant ainsi en pratique un principe que l'on discute souvent encore , celui de la légitimité de ces adjonctions d'oeuvres différentes. En 1467, l'hôpital Comtesse et sa riche bibliothèque furent la proie des flammes. Millin , dans ses Antiquités nationales , a reproduit le dessin d'un groupe où Jeanne et sa sœur sont agenouillées aux pieds de la Sainte-Vierge ; groupe qui surmontait la porte de la chapelle dans laquelle on conserve encore quelques tableaux dus au pinceau fécond et habile d'un artiste quasi lillois : Arnould DeYuez. La chapelle St-Michel avait été transférée en 1518 sur l'emplacement actuel du Palais-de-Justice ; elle devint ensuite une loge de francs-maçons.
La collégiale St-Pierre fut inaugurée en 1066. Les sièges et les incendies n'en laissèrent subsister que la tour. Les autres bâtiments , de création plus récente , n'en formaient pas moins une des églises les plus remarquables du pays. On y voyait la chapelle de Notre-Dame de la Treille , patronne de la ville de Lille , dont la statue , sauvée à la révolution par les soins de M. Lefebvre-D'hennin , fut rendue par lui à l'église Ste-Catherine , où elle a été replacée dans une chapelle que Ton a cherché à rendre semblable à celle de St-Pierre. C'est dans le chœur de cette collégiale que Philippe-le-Bon tint le premier chapitre de la Toison-d'Or, en 1430 , et le cinquième, en 1435 (2).
(1) Voir dans Miaous et dans Roisin.
(3) Mjllih nous donne une vue de l'église St-Pierre, telle qu'elle était en 1794.
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Sur l'emplacement de l'église , du cimetière et des maisons des chanoines , on a bâti la Salle des Concerts , érigée en 1803 , le Palais-de- Justice et les Écoles académiques ; la place du Concert , au milieu de laquelle subsista quelques années la statue d'un prince malheureux , est l'ancien cloître St-Pierre.
Le Palais-de-Justice présente un ensemble de choses diverses qui produit un effet que nous appellerons incohérent ; on n'y saisit pas la pensée unique qui doit présider à une œuvre de création : suivant l'expression d'un homme d'esprit , c'est un tas de choses. Du moins faut-il admirer le beau groupe de ronde-bosse du fronton principal , où M. Bra a représenté la Justice délivrant l'innocent et s'apprétant à frapper le coupable. L'autre façade porte un groupe non moins remarquable , dû au ciseau de M. Lemaire et dont le sujet est la Religion offrant des consolations aux prisonniers. Les statues de Démosthènes , de Cicéron , de l'Hospital et de d'Aguesseau qui sont placées en avant du péristyle sont l'œuvre de M. Cadet de Beaupré.
Autrefois une allée de platanes se trouvait sur la rive gauche du quai. Les arbres ontsuccessivementpéri par l'effet d'une malveillance gratuite. On arrive au Pont-Neuf par deux escaliers en pierre , par une rampe pavée et par deux rues. Ce pont a été construit en 1701. On y jouit d'une vue remarquable que nous vous avons déjà signalée. La porte d'Eau que vous voyez là-bas est le point où les alliés attaquèrent la ville en 1708. Le garde-fou qui se trouve à la partie supérieure est de 1727; on le posa trop tard , suivant la coutume , et après qu'un événement tragique eût précipité dans la rivière la sentinelle qu'on y avait posée la nuit. C'est vers ce lieu que se livrèrent tant d'assauts où plus de vingt mille soldats reçurent des blessures ou la mort ; leurs cadavres servirent à combler les tranchées et donnèrent à ces plaines le nom de Champ-des-Morts,— Si nous suivions la Deûle , nous arriverions au lieu appelé Trou-de-la-Magdeleine , nom singulier que paraissent avoir affectionné nos pères et qu'on retrouve dans les dénominations qu'ils ont données à certaines rues ; par exemple : le Trou-Hélène , le Trou- Pau-Net , le Trou-Madame , etc. Nous trouverions à Marquette l'emplacement d'une célèbre abbaye où reposèrent, jusqu'en 1793 , les restes de Ferrand , de Jeanne !
Mais , ne sortons pas de la ville : cette vaste place où se trouvaient depuis si long-temps des écuries provisoires , était le Marché-muoBêtes ,
transféré aujourd'hui dans l'enceinte de l'abattoir, et le marché au charbon de bois qui a été supprimé. Il fut souvent question , et dernièrement encore, en 1837, d'y bâtir une halle au blé. — Un peu plus loin est leiMagasin-aux-Fourrages et le Canal~des- Araignées ; l'édifice du Haras où un statuaire habile et désintéressé , M. Bougron , donna quelque temps des leçons de plastique et de sculpture : il est voisin du Béguinage, établissement dont la ruine est prochaine. Elevé en 1274 par les soins de Marguerite, en l'honneur de Madame Sainte-Isabelle, il a été l'objet de bien des attaques. 11 était destiné à des dames peu fortunées qui y auraient été astreintes à quelques observances , sans cependant prononcer de vœu qui leur interdit leur rentrée dans le monde. Cette position mitoyenne était heureuse et sage ; mais le parlement de Flandre ayant à prononcer à qui revenait une succession léguée à une héritière qui aurait embrassé un état honorable , la refusa à une béguine ; déclarant que cet état , où l'on décline à la fois les obligations austères des religieuses et les devoirs pesants de la maternité , n'est pas honorable. Si ce n'était le respect dû à la chose jugée , nous ne serions pas de cet avis.
Nous touchons ici au terrain de Y Abattoir, établissement d'utilité publique que le vœu du Magistrat appelait déjà en 1779 et auquel on travailla long-temps. En 1818 , le tarif était fixé ; en 1820 , la machine à vapeur était ordonnée ; en 1821, M. Peyre donnait des idées pour en arrêter définitivement le plan.
L'Hôpital-Général était en projet en 1731 ; on s'en occupa d'une manière très-suivie en 1734, 1736 et 1738; enfin , en 1739, la première pierre en fut posée par M. Bidé de la Grand ville, intendant de Flandre. Louis XV prononça l'adjonction à cette maison des fondations des Marthes, des Grimaretz, de St-Julicn , comme Louis XIV avait ordonné , pour St-Sauveur, la fusion des biens de la Bonne-Maison , des Maladrcries de Marcq , de Canteleu et de l'hôpital d'Anstaing. En 1806 et 181 1 deux tours pour l'enfance abandonnée étaient destinés à recevoir les innocentes victimes de l'inconduite et de la misère. Us furent supprimés en 1840 par une mesure dont l'avenir appréciera la portée. La façade vient d'être achevée par les soins de l'administration municipale. Le pont voisin n'était encore en 1759 qu'un pont levis en bois. Ce pont s'appelle le pont la Pludecque , d'après le rapport de quelques personnes qui affirment avoir lu ce nom sur les barres de fer du garde-
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fou. A l'époque où il fut construit en pierre , il se trouvait dans le voisinage un moulin à dégorger, et un autre moulin mu par des chiens , ce qui a valu à une rue voisine le nom de rue du Moulin-à-Chiens.
La Grue (y«/>*vof) est appelée en patois la Kraene , sans que le peuple ait attaché le moindre prix à cette étymologie grecque que les savants seuls ont remarquée ; elle était autrefois de l'autre côté du Pont-Neuf. Ce sont les ingénieurs de Louis XIV qui l'ont placée où nous la voyons. Le port est encombré de bateaux qui nous arrivent de Fumes , Dunkerque , Bergues , Aire , Calais , St-Omer, Gravelines , par la Colme , la Lys et FAa ; de Valenciennes , Gondé , St-Amand , par la Scarpe ; de Cambrai , St-Quentin , par l'Escaut ; de Bouchain , Douai , par le canal dit de la Sensée et celui de la Bassée ; d'Anvers , de Gand , par la Lys... C'est par cette voie que nous parviennent les charbons de la Belgique, les fourrages de la Flandre , les denrées coloniales de nos ports voisins et les sables pour le pavement de nos rues et chemins vicinaux (1).
L'église de la Magdeleine , bâtie par les soins de M. Dulaury, prévôt de St-Pierre , qui consulta plus son zèle que sa bourse , resta longtemps la paroisse la plus pauvre de la ville ; la façade n'en a pas même été achevée. — La foudre en frappa le dôme en 1810. — En 1812 on l'avait surmonté d'un télégraphe qui fut , en 1 81 5 , remplacé par la croix actuelle. — Un peu plus loin est la Manufacture des Tabacs , établissement important dont Napoléon dota notre ville pour la consoler du monopole que se réservait le gouvernement ; elle est bâtie sur l'emplacement d'un ancien séminaire que l'évéque voulait établir à Lille , mais qu'il n'y laissa pas long-temps par suite du mécontentement que lui occasionna la conduite de l'échevinage ; séminaire dont les religieuses du Saint-Esprit firent ensuite l'acquisition. Non loin de là , sur le lieu qu'occupa le couvent de St-François de Sales, a été élevée une caserne pour la gendarmerie départementale.
N'avions-nous pas raison de dire que nulle partie de la ville n'aurait présenté une pareille série de renseignements ? Mais comme cette méthode pourrait nous entraîner très-loin , nous allons nous restreindre dans les bornes d'une table alphabétique.
(1) Notons, en passant, que le Magistrat chargé du soin d'entretenir les chaussées de la Châtellenie, y employait annuellement 30 bateaux de sable.